GIORDANO BRUNO
Né en 1548 à Nola, près deNaples, il entre, jeune encore, dans l'ordre des dominicains; mais l'influence de Nicolas de Guse, de Raymond Lulle, de Telesio, et son amour enthousiaste de la nature no tardent pas à le brouiller avec la vie monastique et le catholicisme. Il se rend à Genève, où l'attendent d'amères déceptions, puis à Paris, à Londres, en Allemagne, promenant son esprit ardent et inquiet de Wittenberg- à Prag-ue, de Helmstaedt à Francfort. Mais le protestantisme ne le satisfait pas plus que la religion de ses pères. De retour en Italie, il est arrêté à Venise, par ordre de l'Inquisition, et brûlé vif à Rome en 1000, après deux années de captivité. Sa vie aventureuse ne l'empêcha pas d'écrire de nombreux traités dont les plus remarquables sont ceux Délia causa, pynncipio ecl uno (V^enise. 1384), DelV infinito universo e clei mondi (ibid., 1384), De tripliei minimo et mensicra [Francfort, 1391), De monade, numéro et figura {ibid., 1591), De immenso et innumerabilibus s. de universo et mundis {ibid., 1391).
Le premier, parmi les métaphysiciens du xvi^ siècle, Bruno accepte sans réserve le système héliocentrique. Les sphères d'Aristote et ses divisions du monde sont de pures imaginations. L'espace n'a aucune limite de ce genre, aucune frontière infranchissable séparant notre monde à nous d'une région extramondaine, réservée aux esprits purs, aux anges et à l'Etre suprême. Leciel, c'est l'univers infini'. Les étoiles sont autant de soleils, qui peuvent avoir à leur tour leurs planètes munies de satellites. La terre n'est qu'une planète et n'occupe point dans le ciel une place centrale et privilégiée, non plus que notre soleil, puisque l'univers est un système de systèmes solaires.
Si l'univers est infini, voici le raisonnement qui s'impose : il ne peut y avoir deux infinis; or l'existence du monde ne saurait être niée ; donc Dieu et l'univers sont un seul et même être. Pour échapper au reproche d'athéisme, Bruno dislingue entre l'univers et le monde : Dieu, l'Etre infini ou V Univers est le principe, la cause éternelle du
* De immenso et innumerabilibus, p. 150.
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riwiulCy aatitra jtalurans ; le monde est la lotalité de ses elfels ou pliéiioniènes, natura nahwata. Ce serait, selon lui, de Talliéisine, (jue d'ident Hier Dieu avec le monde, car le monde n'esl (jue la somme des rties individuels, et une somme n'est en efî'et qu'un otre njcnlal ; nuus identifier Dieu avec Vunicers, ce n'est j)as le nier, c'est au contraire le grandir ; c'est élargir l'idée de l'Etre suprême bien au delà des limites on le renl'erment ceux (jui en font un être à coté d'autres êtres, c'esl-à-diie un étie fini. Aussi, pour bien distinguer entre sa doctrine et l'athéisme, afFecte-t-il de s'a[)peler Philotlicos^. Précaution inutile et qui ne peut donner le change à ses juges.
En effet, le Dieu de Bruno n'est ni le créateur, ni même le premier moteur, mais Vàme du monde; il n'est pas la cause transcendante et momentanée, mais, comme dira Spinosa, la cause /»l/na;^e;^if(?, c'est-à-dire intérieure et permanente des (dioses, le{)rincipe niatériel à la fois et fornnd (|ui les j)rodnil, les organise, les gouverne du dedans au dehors : leur éternelle substance. Ce que Bruno distingue ])ar les mots univers et monde, nature naturante et nature nalurée, n'est, en réalité, qu'une seule et même chose considérée tantôt au |)oint de vue réaliste (style moyen âge), tantôt au ])oint de vue nominaliste'-. L'univers qui renferme, enveloppe, produit toutes choses, n'a ni commencement ni lin ; le monde (c'est-à-dire les êtres (ju'il renferme, enveloppe, produit) commence et finit. A l'idée de créateur et de libre ci'éation se substitue l'idée de nature et de prodtiction lU'cessaire. Liberté et nécessité sont synonymes ; êti-e, pouvoir, vouloir, ne sont en Dieu qu'un seul et même acte indivisible!.
I^a production du monde ne modifie en rien l'Univers- Dieu, Etre à jamais identique à lui-même, immuable, incommensurable, incomparable. En se déployant, l'Etre infini produit l'innombrable multitude des genres, des espèces, des individus, l'infinie vaj-iété des lois cosmiques et des
' l'IiUnlhciis Jardanus Jjruuiis XolaiiKs ilc (•n»i/)eiHlinsafirc/iil/'r/iira et cnvijilonen- Inartis IaiIH, P;u-is, l."')S;2. — - Delld cfiiisn, 72 ss. — ''■/Je iiiimenx/-) et iiiiiiiiiieral,ilihii^, 1.41.
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rapports qui conslitiifiit la vie universelle et le monde {)liénoménal, sans devenir lui-même g'enre, espèce, individu, substance, sans subir lui-même aucune loi, sans entrer, quant à lui, dans aucune relation. Unité absolue et indivisible, qui n'a rien de comniuii avec l'unité numérique, il est en toutes choses et toutes choses sont en lui. Il est présent dans le brin d'herbe, dans le i^iaiu de sable, dans l'atome qui se joue dans le ravon solaire, comme il Test dans l'immensité, c'est-à-dire tout entier, puis(|u'il est indivisible. Cette toute-présence substantielle et naturelle de l'Etre infini explique à la t'ois et anéantit le dod^me de sa présence surnaturelle dans l'hostie consacrée, cette j)ierre angulaire du christianisme tel que le conçoit l'ex-dominicain. Grâce à cette toute-présence réelle de l'Infini, tout dans la nature est vivant ; rien ne s'anéantit ; la mort ellemême n'est qu'une transformation de la vie. Les stoïciens ont le mérite d'avoir reconnu dans le monde un être vivant ; les pvthagoriciens ont celui d'avoir reconnu la nécessité mathémati([ue et l'immutabilité des lois (jui président à l'éternelle création '.
Ce que Bruno nomme l'Infini, l'Univers ou Dieu, il l'appelle aussi la matière. La matière n'est j)as le M-n «v de l'idéalisme grec et des scolastiques. Inétendne, c'est-à-dire immatérielle en son essence, elle ne reçoit pas l'être d'un principe positif autre qu'elle-même {\?i forme) ; elle est, au contraire, la réalité mère de toutes les formes ; elle les renferme toutes en germe et les produit successivement. Ce qui d'abord est semence devient herbe, ensuite épi, ensuite pain, puis chyle, sang-, semence animale, embryon, puis un homme, puis un cadavre, et redevient terre ou pierre où quelque autre matière ; et ainsi de suite, en recommençant toujours. Nous y reconnaissons donc quelque chose qui se transforme en toutes choses, et n'en demeure pas moins un et toujours le même en soi. Rien ne paraît stable, éternel et digne du nom de principe, si ce n'est la matière. En temps qu'absolue, elle comprend toutes
^ De immeaso et innmnerabilibus, Mil, 10.
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les formes et toutes les dimensions, et l'infinie variété des fig-iires sous lesquelles elle se présente, elle les tire d'ellemême. Où nous disons que quelque chose meurt, il n'y a en réalité que production d'une nouvelle existence ; toute dissolution d'une combinaison est la formation d'une combinaison nouvelle.
L'âme de l'homme est le suprême épanouissement de la vie cosmique. Elle procède de la substance de toutes choses par l'action de la même force qui du grain de froment fait jaillir l'épi. Tous les êtres, quels qu'ils soient, sont à la fois corps et âme : tous sont des monades vivantes reproduisant, sous une forme particulière, la Monade des monades ou l'Univers-Dieu. La corporéité est l'effet d'un mouvement vers le dehors, de la force d'expansion que possède la monade : la pensée est un mouvement de retour de la monade sur elle-même. C'est ce double mouvement d'expansion et de concentration qui constitue la vie. Elle dure autant que le mouvement de va-et-vient qui la constitue, et s'éteint sitôt qu'il cesse, mais elle ne disparaît que pour se reproduire aussitôt sous une forme nouvelle. La g-enèse de l'être vivant peut se décrire comme l'expansion d'un centre vital ; la vie, comme la durée de la sphère; la mort, comme la contraction de la sphère et son retour au centre vital d'où elle est émanée *.
Nous retrouverons toutes ces idées, et notamment l'évolutionnisme de Bruno, dans les systèmes de Leibniz, de Bonnet, de Diderot, de Hegel, que sa philosophie contient en principe, et en quelque sorte à l'état d'indifférence. Synthèse du monisme et de l'atomisme, de l'idéalisme et du matérialisme, de la spéculation et de l'observation, elle est la souche commune des doctrines ontologiques modernes.
§50. — Campanella
C'est également un Italien du midi et un dominicain, Tommaso Campanella 2, qui prélude aux essais anglais et
' De tviplici minimo, pp. 10-17. — -Opère di T C, Turin, 185-4 {Campanellie philosophia sensibus demonsU^ata, Naples, 1690. — Philos, rationalis et realis
CA.Ml'AXKLLA 'Hil
allemands sur rentendement huriiain, c'est-à-dire à la critique moderne. Ce vaillant champion de la réforme philosophique et de la liberté italienne, né près de Stilo, en Galabre en 1568, mourut à Paris en 1639, après avoir passé vingt-sept ans dans un cachot de Naples pour avoir conspiré contre la domination espagnole.
Si Bruno s'est inspiré des ioniens, des éléates, des néoplatoniciens, Gampanella est le disciple des sceptiques. A leur école il a appris que la métaphysique est édifiée sur le sable, si elle ne repose sur une théorie de la connaissance. C'est donc sur la question critique que porte tout d'abord sa philosophie *.
Nos connaissances procèdent de deux sources : l'expérience sensible et le raisonnement ; elles sont empiriques ou spéculatives.
Les connaissances acquises par voie de sensation portentelles en elles-mêmes le caractère de la certitude ? La plupart des anciens sont d'avis qu'il faut nous défier du témoig-nagedes sens, et les sceptiques résument leurs doutes dans l'argument qui dit : l'objet perçu par les sens n'est autre chose qu'une modification du sujet, et ce que les sens nous montrent comme se passant hors de nous, n'est, en réalité, qu'un fait qui se passe en nous-mêmes ; les sens sont mes sens ; ils font partie de moi-même ; la sensation est un fait qui se produit en moi, fait que j'explique par une cause extérieure, alors que le sujet pensant pourrait en être, tout aussi bien qu'un objet quelconque, la cause déterminante mais inconsciente. Comment dès lors arriver à la certitude quant à l'existence et à la nature des choses extérieures '? Si l'objet que je perçois n'est que ma sensation, comment prouver qu'il existe hors d'elle? — Par le sens interne, répond Campanella. C'est à la raison que la perception sensible est oblig-ée d'emprunter le caractère de certitude
partes V, Paris, 1638. — Universalia philosophve sivemelapliysicarum reruin Juj^lu propria dog ma ta partes III. ibid., 1638. Atheismus triumphatus, Rome, 1631. — De gentilismo non retinendo, Paris, 1636, etc.).
' Pour la théorie de la connaissance de Campanella, voyez surtout Vlntroduction à sa Philosopjhie générale ou Métaphysique.,
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qu'elle ne porte pas en elle-même : c'est la raison qui la transforme en connaissance. En effet, le soupçon que le métaphysicien peut concevoir à l'égard des sens et de leur véracité, n'est pas possible à l'égard du sens interne. Or ce dernier me révèle mon existence directement et de manière à exclure jus(|u'à l'ombre d'un doute : il me montre à moiméuie comme un être (jui est, (jui peut, (jui sait, qui veut, et en outre, comme un être qui est loin de tout j)Ouvoir et de tout savoir. En d'autres termes, le sens interne me révèle du même coup mon existence et ses limites. J'en conclus forcément qu'il est un être qui me limite, un monde objectif, différent de moi, un non-moi, et j'arrive de cette manière à démontrer a posteriori ce qui est une vérité d'instincl, a ]iriori, antérieure à toute réflexion : l'existence d'un non-moi ([ui détermine en moi la perception sensible^ Le scepticisme se trouve-1-il ainsi réfuté ? A vrai dire, il ne l'est encore qu'à moitié, et notre j)hilosophe n'a garde de chanter victoire. En effet, de ce que les sens sont véridi(|ues en nous montrant des objets, il ne s'ensuit pas (|u'il les montrent tels qu'ils sont. J^a conformité (jue le dogmatisme présuppose entre notre manière de penser les choses et leur manière d'être, Campanella la déduit de l'analogie des êtres, conséquence à son tour d'une vérité indémontrable : leur unité d'origine. Au surplus, il n'admet pas, pour l'intelligence humaine, la possibilité d'une connaissance absolue. Notre science peut être exacte sans être jamais parachevée. Auprès de la science divine, ce que nous connaissons est peu de chose et comme rien. Nous connaîtrions les choses comme elles sont, si la connaissance était un acte pur (si percevoir était créer). I^ourles connaître en elles-mêmes, c'est-à-dire absolument, il faudrait être l'absolu en tant qu'absolu, c'est-à-dire le créateur même. Mais, si la science absolue est un idéal, où l'homme ne peut atteindre — preuve évidente qu'il n'est pas ici-bas dans sa vraie patrie, — les recherches métaphysiques n'en sont pas moins un devoir pour le penseur.
' Univemalis philos, sive Metaphysica, Purs I, J. 1, c. 3,
CA.MI'AMlLLA 2(3!)
Considérée dans son objet, la pliilos(;pliie universelle ou
étaphysique est la science des principes ou conditions premières de l'existence (pi-incipia, proprincipia, primalitates essendi). Au point de vue de ses sources, de ses movens, de ses méthodes, elle est la science de la raison, supérieure, comme certitude et autorité, à la science ex[)érimentale.
Exister, c'est sortir de son principe pour y retourner '. Ouel est ce principe, ou mieux, (juels sont ces |)rincipes "? car l'unité abstraite est inféconde; en d'autres termes : (|ue faut-il ])our fpi'un être parvienne à l'existence? — Pié])onse: il faut 1° que cet être puisse exister ; 4° qu'il y ait dans la nature une Idée dont cet être sera la réalisation (car sans la connaissance la nature ne produirait jamais rien) ; 3o qu'il y ait une tendance', un désir de la réaliser. Pouvoir {jjossej potestas, potentiel essendi), savoir (cognoscere, sapientia) et vouloir (relie, amor. essendi) tels sont donc les principes de l'être relatif. La somme de ces principes, ou mieux, l'unité suprême qui les renferme, voilà Dieu. Dieu est l'absolu pouvoir, l'absolu savoir et l'absolu vouloir ou amour. Les êtres créés sont à leur tour pouvoir, perception et volonté, mais dans une mesure déterminée par leur ra})])rocl]ement jdus ou moins grand de la source des choses. L'univers est une hiérarchie comprenant : le monde mental, angéli((ue ou métaphysique (anges, dominations, âme du monde, âmes immortelles), le monde éternel ou mathématique et le monde temporel ou corporel. Tous ces mondes, jusqu'au monde corporel lui-même, ont part à l'absolu et en reproduisent les trois éléments constitutifs : pouvoir, savoir, vouloir, si bien que la nature morte elle-même A'est pas morte, que le sentiment, l'intellig-ence, la volonté existent, à des degrés divers, dans tous les êtres, sans en excepter même la matière inorganique ^.
Tout être procédant de l'Etre absolu tend à y retourner
' Univ.phil. s. Métaph., P. I, I. 2, c. t. — - Par cette at'Hrmalion catégorique de la volonté, comme pvincipiutn essendi, Cam^ancWa se distingue à la fois des matérialistes et des purs idéalistes. Nul, avant Leibniz, n'a conçu avec plus de netteté l'idée fondamentale du spiritualisme concret. — ^ Univ. phiL, P. I, 1. 2, c. 5 ss.
comme à son principe : en ce sens, tous les êtres finis, quels qu'ils soient, veulent Dieu ; tous sont relig-ieux, tous tendent à vivre de la vie infinie du créateur, tous ont horreur du néant, et, en tant que tous portent en eux le néant à côté de Fétre, tous aiment Dieu plus qu'eux-mêmes. La relig-ion est un fait universel qui â sa source dans la dépendance de toutes choses à l'égard de l'Être absolu. La science religieuse ou théologie est d'autant plus excellente que la philosophie, que Dieu est plus g-rand que l'homme 1. Malgré ces concessions faites au catholicisme, malgré son Atheismus tfnumphatus, malgré son révc de monarchie universelle pour le Saint-Père, la tentative réformatrice de Gampanella parut suspecte à l'Église et avorta. Le mouvement philosophique, étouffé en Italie, appartient désormais aux pays éclairés ou affranchis par la réforme religieuse : à l'Angleterre et aux deux rives du Rhin -.
§51. — Francis Bacon
En Angleterre, la réforme philosophique emprunte au génie de la race saxonne un caractère très différent de ce qu'elle a été en Italie. Sobre et positif, l'esprit anglais se défie tout à la fois de la tradition scolastique et des synthèses hâtives de la métaphysique indépendante. A la spéculation italienne, qui vite^arrive au faîte, mais ne peut s'y maintenir et retombe découragée dans le scepticisme, il préfère la lente et graduelle ascension par la voie de l'expérience. Ce qui le frappe dans l'essor que les sciences viennent de prendre, c'est que l'Ecole et ses méthodes n'y sont pour rien, c'est que ces conquêtes de Tintellig-ence se sont faites en
' Univ. phil., III, 16, 1-7. — ^ Parmi les philosophes italiens du xvii<' et du xvme siècles le plus marquant est Giovanni Battista Vico (1669-1744), célèbre par ses Principi di una scienza nuova d'intorno alla commune natara délie was^zonz (Naples, 1723; trad. par Michelet, Paris, 1827 et par la princesse Belgiojoso, ibid., 1857), un des premiers essais d'une philosophie de l'histoire. Dans ce siècle, des penseurs de mérite, tels que Galuppi, Rosmini, Gioberti, Mamiani, Ferrari, etc. (§ 71), ont tenté de rendre à l'Italie son prestige philosophique de l'époque de la Renaissance (voy. Raphaël Mariano. La philosophie contemporaine en Italie, Paris, 1868)-