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L'ÉCOLE CARTÉSIENNE

cessaire, sont tout autre chose que les objets dont nous les supposons être les représentations . L'idée est immatérielle ; l'objet, matériel ; l'idée est donc le contraire, bien plutôt que l'image fidèle de l'objet. Nos idées des qualités matérielles ne ressemblent pas plus aux objets que la douleur ne ressemble à la pointe de fer qui la cause, ou le chatouillement à la plume qui le provoque'.

On voit que, rationaliste et spiritualiste en principe, le fondateur de la philosophie française se rapproche, en fait, de l'empirisme et du matérialisme. Son animal machine prélude à V Homme machine de La Mettrie. Dogmatique dans sa foi en la réalité de l'étendue, il est le précurseur de Locke, de Hume et de Kant par la distinction nette et absolue que nous venons de lui voir établir entre nos idées des qualités matérielles et leurs causes extérieures.

i 54. — L'École cartésienne -

La philosophie de Descartes exprimait en termes clairs et précis le vœu du siècle : déchéance des autorités traditionnelles en matière de science et autonomie de la raison. Son succès fut immense. Accusée de néologisme et d'athéisme par les jésuites de France et par les calvinistes rig-ides de Hollande, combattue au nom de l'empirisme, par Thomas Hobbes et par Pierre Gassendi '•'■^ et au nom du scepticisme, par Huet, évéqiie d'Avranches'' et par Pierre Bayle s, elle rallia autour de son drapeau les Clerselier'', les de la Forge'.

' Traitédu Mondeou de lalumière, chap. I, Paris, IGOi (publié par Clerselier). — ^ F. Bouillier, Histoire de la philosophie cartésienne, Paris, 1854. — Damiron, Histoire de la philosophie du XVIh siècle. — ■ E. Saisset, Précurseurs et disciples de Descartes, Paris, 1802. — 3 ^ 4,5, — * 1630-1721. — Censura philosophiœ car- Jesianœ, Paris, 1089: elc. A la diflërcnce de Bayle, sceptique libre penseur, Huet, ainsi que Pascal, représente le scepticisme théologique, c'est à-dire qpi veut servir de marche-pied à la foi religieuse. — ' 1647-1700. Auteur du célèbre Dictionnaire historique et critique (Rotterdam, 1697 et nombreuses éditions) et précurseur de la critique religieuse du xvme et du xix« siècles. — "Mort en 1686. Editeur des Œuvres posthumes de Descartes. — "^ Tractatus de mente hutnana, ejus l'ucultatibus et functiouihus, Amst., 1669.

les Sylvain Régis S l<?s Cla^iiherg- 2, les Cordenioy '•\ les Arnauld^, les Nicole ^, les Glanvil •", les Malebranche, les Geulincx, les Ballhasar Bekker, les Spinosa. Pascal, son décidé adversaire, et les sommités mêmes du catholicisme militant, Bossuet et Fénelon, subirent son irrésistible influence'.

Deux grandes questions dominent les spéculations de la nouvelle école. Quel est le rapport entre l'àme et le corps, l'esprit et la matière? telle était la question ontologique, à laquelle se rattachait intimement celle de l'ori^oine des idées et de la certitude : le problème critique. Ouel est le rapport entre l'àmeet Dieu, entre la liberté humaine, d'une part, la toute-puissance et la toute-science divines, d'autre part ? telle était la question morale, étroitement connexe à la précédente.

Il s'agissait, pour résoudre la première, de concilier le raisonnement et l'expérience. A ne consulter que les faits, la sensation est évidemment l'action exercée par le corps sur l'âme, l'action de la matière subie par l'esprit. Le mouvement volontaire est, évidemment aussi, l'action exercée par l'esprit sur le corps. Nous subissons la matière et nous réagissons sur elle. Il y a donc rapport, et rapport intime, entre les deux substances. Mais en comparant ce résultat de l'observation à la métaphysique dualiste du maître, les cartésiens

1 1632-1707. — Système de philosophie, Paris, 1690, 3 vol. ; Am.st., 1691. — - 1625-166.^>. — Initiatio philosophi s. dubitatio cartesiana, "1655. — Opéra philosophica, Amsl., 1691. Logica vêtus et nova et Ontosophia, de cognitione Dei et noslri, Duisb., 1656. — ^ Mort en 1684. — Le discernement de l'dme et du corps, Paris, 1666. — : Discours })hgsique de la parole, ibid., 16(56; etc. — * Mort eu 1694. Le plus justement renommé de ses ouvrages est \r Logique ou l'Art dépenser (Logique de Port-lÎQyul), chef-d'œuvre de précision et de clarté dont le mérite revient en partie à Pascal et à Nicole, et qui a remplacé peu à peu, dans l'enseignement les vieux traités scolastiques. Ainsi que ces derniers d'ailleurs, il ne connaît encore que la logique déductive d'Aristole. — Œuvres, Lausanne, 1777, 42, vol. in-4''. — Œuvres philosophiques, publiées par M. Jules Simon dans la Bibliothèque Cha?'pentier. — * Mort en 1695. Œuvres philosophiques de Nicole, éd. Jourdain, 1845. — *"' 1636-1680. — Scepsis scientifica (1665). Mécanisle non moins convaincu que le maître, mais métaphysicien sceptique et précurseur de Hume par la position qu'il prend à 1 égard de l'idée de cause {causaiily itself is unsensible). — ' L'un dans son traité De la connaissance de Dieu et de soi-même, l'autre dans son traité De l'existence et des attriltiits de Dieu et dans ses Lettres sur la métaphysique.

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se perdent dans d'insolubles difficultés et aboutissent partout au mystère. L'esprit est une substance pensante et sans étendue ; le corps, une substance étendue et inconsciente. L'esprit n'est que pensant, la matière n'est qu'étendue. Or, si l'on conçoit qu'une substance étendue reçoive une impulsion d'une autre substance étendue, et la communique à son tour à une troisième substance également étendue, il n'est pas possible que la dite substance étendue soit mue par quelque chose d'absolument inétendu, ni, réciproquement, ({u'une chose absolument inétendue transmette à cette substance étendue un mouvement quelconque. On conçoit une action mutuelle entre substances analogues ; on n'en conçoit pas entre subslancesopposees.il n'est donc pas possible d'admettre une influence réeWe (^in/fua^us physicus) du corps sur l'âme et de 1 âme sur le corps.

Selon Arnold Geulincx d'Anvers i etNicolas Malebranche, Père de l'Oratoire "^, les représentants les plus notables de l'école cartésienne, l'action « apparente » qui s'exerce entre le corps et l'âme ne peut s'expliquer que par une assistance et un concours surnaturel de Dieu. Dieu intervient à Voccasion de chacune de nos volontés pour imprimer à notre corps le mouvement que l'âme ne peut lui communiquer par elle-même, et à Voccasion de chaque sensation corporelle, pour déterminer dans l'âme la perception correspondante.

' 1625-1669. — Arnoldi Geulincx, Lofjica fundamentis suis a (/uihiis fuictenus rollapsa faeratreslituta, Leyde, 1()(J0. — Metaphysica vera et nd meiitem peripntelii'orum, Amst., 1695. — FvwBi aeavxôv sive Ethica, Amst., 1665. — P/iysica vera, 1698; etc. — Opéra philosophica recognovil J. Land. Vol. I, La Ha ye, 1891. — * 1638-1715. - De la recherche de la vérité, où l'on traite de la nature, de l'esprit de l'homme et de l'usage qu'il doit faire pour éviter l'erreur dans les sciences, Paris, 1675, 1712. — Conversations métaphysiques et chrétiennes, 1677. — Traité de la nature et de la grâce, Amst., 1680. — Traité de morale, Rotlerd., 1684. — Méditations métaphysiques et chrétiennes, 1684. — Entretiens, etc., 1688. — De l'amour de Dieu, 1697, etc. — Œuvres, Paris, 1712. — Œuvî-es, par Genoude, 2 vol., Paris, 1837. — Œuvres de Malebranche, publiées par M. Jules Simon df^ns la Collection Charpentier, Paris, 1842. — Blampignon, Étude sur Malebranche d'après des documents manuscrits, Paris, 1862. — Léon Ollé-Laprune, La philosophie de Malebranche, 2 vol., Paris, 1870. — Pillon, L'évolution de l'idéalisme au XVII/" siècle. Malebranchisme et Spinosisme. Année philosophique 1894. — G. Lyon, L'idéalisme en Angleterre au XVIIl^ siècle, 1889.

Nos volontés sont les causes occasionnelles, Dieu est la cause efficiente de nos mouvements ; les objets des sens sont les causes occasionnelles, Dieu est la cause effective de nos perceptions.

L'occasionnalisme abritait, sous des apparences naïves, les })lus hardies négations. Et d'abord, s'il n'y a pas d'influence directe des esprits sur les corps, si c'est Dieu, c'està-dire la sagesse et la bonté infinies, qui est l'intermédiaire nécessaire et unique des rapports entre la matière et l'âme, il faut en conclure, avec le cartésien hollandais Baltbasar Bekker *, que la sorcellerie, la magie, le spiritisme sous toutes ses formes, est une superstition détestable et ridicule.

Il y a plus. Si Dieu est l'auteur effectif de toutes mes perceptions et de tous mes mouvements volontaires, je ne suis plus, moi, qu'un sujet nominal, apparent, fictif, et c'est Dieu qui est le sujet réel de mes actions et de mes pensées: c'est lui qui agit en moi ; c'est lui qui pense en moi. La première de ces conséquences de l'occasionnalisme (Dieu agissant en moi) est formulée par Geulincx, la seconde (Dieu pensant en moi), par Malebranche. Selon Geulincx, nous ne sommes pas, à proprement parler, des esprits, mais des modes de l'esprit. Faites abstraction du mode et il ne reste que Dieu-. Selon Malebranche, Dieu est le lieu des esprits comme l'espace est le lieu des corps. Il est à l'ame ce que la lumière est à l'œil. De même que cet organe baigne dans la lumière, l'esprit est en Dieu, pense en Dieu, voit en Dieu 3. Ce (jue nous percevons des choses matérielles, ce ne sont pas les choses elles-mêmes, mais ce sont les idées types des choses, c'est leur substance idéale telle qu'elle est en Dieu. Gomment, en effet, l'œil de l'esprit verrait-il les choses matérielles ? Voir un objet, n'est-ce pas se l'assimiler, se l'identifier? Et comment des substances qui s'excluent parleur essence même, comment l'esprit et la matière se pénétreraient-ils l'un l'autre ? Gomment l'œil spirituel s'assimile-

' IG34tG98. — De philosophia (art .admonitio candida et sincera, Wesel, 1668. — De betoverte irerld {le monde enchanté)^ 4 vol., Leuwarden, 1690; AmsI., t691 (ouvrage publié à l'occasion de la comète de 1680). — ^ Metaphysira, p. 56 nol. : Sumus ic/itur modi mentin, si auferas modum, remanet Deux. Coin p. p. 154. — ^ De la veclmvche de la i^érilé, III, 2, 6.

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