L'ÉCOLE CARTÉSIENNE
rait-ilce qui répugne à sa nature? L'esprit ne peut voir que ce qui est esprit.
Le cartésianisme, qui, de théiste qu'il était d'abord, aboutissait, dans Geulincx et dans Malebranche, à une sorte de panthéisme, devait tourner, en morale, au déterminisme absolu : car il faisait de Dieu, si nous osons le dire, Tacteur universel. C'est par là surtout qu'il impressionna les solitaires du Port-Royal, partisans de Jansénius et de saint Augustin sur la prédestination et la grâce prévenante. L'extrême rationalisme se combine, une fois de plus, avec le mysticisme, dans Arnauld, Nicole, Lancelot, et s'y absorbe sans réserve dans Biaise Pascal ^
Cet émule de Descartes en physique et en mathématique est partagé d'abord entre le dogmatisme cartésien, qui répond à son « esprit de g-éométrie », et le pyrrhonisme renouvelé par Montaigne ; puis, grâce à l'influence de Port- Royal et sous le coup d'un événement qui le remueaupoint de le transformer, il se donne corps et âme au christianisme aug-ustinien. Ses Pensées sont comme les matériaux bruts d'une apologie qu'il rêve de faire de sa nouvelle foi. La raison s'est montrée à lui dans toute son impuissance et l'a laissé sceptique ; la nature humaine lui est apparue dans toute sa laideur et l'a laissé pessimiste : c'est le « cœur », nous dirions le sens intime ou la conscience, qui lui a révélé Dieu. Quant à la philosophie, età la cartésienne en particulier, il n'a désormais pour elle que des mépris : Se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher...
' 1623-I6G2. — Œuvres complèles, publiées par Bossut, 1779; 1819. — Penséex, fragmenta et lettres de Biaise Pascal, publ. par Fauj^ère, 2 vol., 1844. — Pensées de Pascal, avec un commentaire et une étude littéraire, par E. Havet, 2e éd., 2 vol., 186G. — Mémoires de V. Cousin sur les Pensées de Pascal. — Vinet, Etudes sur Biaise Pascal, Paris, 1848; i'^ éd., 1904. — Tissot, Pascal, réflexions sur les Pensées. Dijon et Paris, 1869. — Parmi les modernes qui se sont occupés de Pascal, c'est Vinet qui a le mérite de nous l'avoir montré sous son vrai jour, c'est-à-dire comme précurseur du pessimisme tout aussi bien que du « réveil ». Quant à Cousin, il n'a vu dans Pascal que le sceptique et le mahiaque. En tout cas, et quelque jugement que l'on porte sur son mysticisme, il s'en dégao^e pour nous cette vérité, démontrée par l'histoire de la philosophie moderne, que l'expérience sans la conscience aboutit au pessimisme. — E. Boutroux, Pascal 1900.
Je ne puis pardonner à Descaries : il aurait bien voulu, dans toute sa philosophie, pouvoir se passer de Dieu ; mais il n'a pu s'empêcher de lui faire donner une chiquenaude, pour mettre le monde en mouvement ; après cela il n'a plus que faire de Dieu ^
Et en elFet, il n'y eut qu'à enlever au cartésianisme sa doublure spiritualiste pour en faire le naturalisme de Spinosa.
I 55. — Spinosa
Baruch (Benoît) Spinosa -, Spinoza ou Despinoza, naquit en 1632, à Amsterdam, de parents israélites, originaires du Portugal et jouissant, paraît-il, d'une certaine aisance. Destiné par son père à la carrière de rabbin, il étudia la théolog-ie, mais ne tarda pas à lui préférer la libre spéculation philosophique. Excommunié parla synagogue, qui fit d'inutiles efforts pour le ramener à la foi de ses pères, il se retira à Rhynsbourg-, puis à Vorbourg' et finalement à La Haye, où il mourut pauvre et persécuté en 1677. Son amour de l'indépendance lui avait fait refuser une chaire de philosophie à l'université de Heidelberg-, que Charles-Louis, électeur palatin, lui avait offerte. C'est à La Haye, entre 1660 et 1677, qu'il avait écrit ses principaux ouvrages. H avait publié en 1663 le traité intitulé : Renati Descartes p ri ncipiorum phi-
' Pensées, Première partie, XXXVI et XLI. — ^Benedicli de Spinozo? Opéra (jUif siipersunt omnia, ilerum edeiida cuvavit, pî'fnfafiones, vitam auctoris nec non notifias, (juee ad historiam scriptorum pertinent addidit k. E. G. Paulus, léna, 1802-03. — Editions plus récentes: Gfrœrer, 1830; C. Riedel, R. des Cartes et H. de Spinosa pnecipua opéra philos . ^ Leipz., 18i3; C. H. Bruder, ihid,, 1843- 4ti ; complétées par J. van \ loten : Ad. B. de Sp. opéra quu' supersunt omnia supplementum cnntin. Iraclatum de Deo et homine, etc., Amst., 180:2. — (Entres de Spinosa, trad. par Saisset. — Biographies de Spinosa par Coler (1698 en hollandais. 1706 en français) et par Lucas {La vie et fesprit de M. Benoit de Sjnnosa, 1719). — Armand Saintes, Histoire delà vie et des ouvrages de Spinosa, Paris, 1842. — J. van Vloten, Baruch d'Espinosa, cyn leven en schriften, Amst. , 1862 — Meinsma, Vie de Spinosa (holl.), La Haye, d896. — Brunschrig-, Spinoza 4894. — Chartier, SpinosaidOl. — Worms, La Moralede Spinoza 1891. — Delbos, Le Problème moral dans la philosophie de Spinoza et dans V Histoire du Spinmisme 1893. — Ludovig Stein, Leiùnilz et Spinoza 1890.