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ORIGINE DE LA PHILOSOPHIE GRECQUE

moniste, la ihéolog-ie se demande quel est l'aîné des dieux et dans quel ordre ils procèdent g-énérativement de leur Père commun, et répond par' les théogonies d'Hésiode, de Phérécyde de Syros \ d'Orphée ~. C'est une première satisfaction que se donne l'esprit philosophique, préludant, sous des formes bizarres, à l'explication rationnelle de la nature.

A la conscience et à la raison s'ajoute un troisième facteur, l'expérience, pour transformer les idées relig-ieuses en démontrant, avec une croissante évidence, l'impossibilité d'expliquer tous les phénomènes sans exception par des volontés capricieuses. Les faits d'ordre mathématique, par leur caractère d'universalité et de nécessité, sont les premiers qui échappent à l'interprétation théologique : comment admettre, en effet, que si deux fois deux font quatre, que si les trois angles d'un triangle égalent deux droits, cela soit l'effet d'un caprice et non d'une nécessité absolue? De même dans le domaine astronomique et physique, l'observation des faits, de leur régularité constante, de leur périodicité, fait naître l'idée d'une volonté supérieure au bon plaisir des dieux (àvdYxi), ààçâaxEia, ^oiga, xvxti), d'une Justice immuable ôîxti, el^taQuévîi), d'une loi divine (6eioç v6noç), d'une Intelligence suprême (;&eioç X6yoç, {>eioç vovç). Aussi les Thaïes, les Xénophane, les Pythagore, qui les premiers protestent contre l'anthropomorphisme théologique, sontils des mathématiciens, des naturalistes, des astronomes, si tant est qu'on puisse appeler ainsi des hommes qui eurent quelques connaissances élémentaires sur la marche des astres, les propriétés des nombres et la nature des corps.

La philosophie est née le jour où ces physiciens, comme Aristote les appelle, par opposition à leurs prédécesseurs les théolog-iens, relèguent les dieux traditionnels dans le

' Pherecydis fragmenta coll. el illuslr. Fr. G. Sturz, éd. II, Leipz., 1814. — * Voy. sur Orphée le savant ouvrae^e de Lobeck : Aglaophamus site de fheologiœ mysticœ Grœcorum causis, 2 vol., 1829, et sur l'influence réciproque de la philosophie grecque et des institutions religieuses connues sous le nom de mystères: Zeller-Boulroux, t. I, Introduction.

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domaine de la fable, pour expliquer la nature par des principes et des causes (dQxai'^aî "îT^îaO- Issue d'un conflit entre la raison et le pouvoir relig-ieux, qui se vengera d'elle en l'accusant systématiquement d'athéisme et de traliison à la patrie, elle ne dépouille pas immédiatement les formes mythologiques. Elle aime à s'exprimer dans le lang-ag-e rythmique des poètes, et ses conceptions elles-mêmes conservent l'empreinte de la croyance religieuse d'où elle émane Elle ne supprime pas les dieux : elle les ramène à leur vraie nature et en fait des éléments (oToixeia), A l'instar de la théologie, elle commence par se demander quel est l'élément primitif, celui qui précède les autres quant à la dignité et à la durée, et dont par conséquent les autres sont sortis générativement. Les théogonies deviennent des cosmogonies, et la seule question capitale sur laquelle diflerent les premiers penseurs est celle de savoir quel est l'agent naturel primordial, \epri7icipe par excellence ("qxiî)-

i:? 5. — L'École de Milet. Thaïes, Anaximandre, Anaximène.

1. Thaïes*, le chef de l'école de Milet et l'ancêtre de toutes les écoles ioniennes 2, enseigne, vers l'année fiOO, que ce principe premier c'est l'eau, substratum universel dont les autres corps ne sont que des altérations, que l'eau enveloppe de toutes parts la terre, que celle-ci flotte sur cet océan infini et en tire incessamment les éléments nourriciers dont elle a besoin.

Cette doctrine est la traduction en langage scientifique du vieux mythe aryen de l'Okéanos céleste ou fleuve de la nuée d'orage fécondant la Terre, et père de toutes choses vivantes 2. Elle est — tout ce qu'on sait positivement de la philosophie de Thaïes. L'antiquité, d'ailleurs, nous le représente comme le premier géomètre, le premier astronome et le premier physicien parmi les Grecs. Il passe pour avoir prédit l'éclipsé du 28 mai 585, et pour avoir connu le phé-

' Source principale : Aristote, Met., I, 3. — ' O' triç Toiaûx-nç àQxr\-f6ç, Xoooepioç. selon l'expression d'Arislote. — ^ Platon, Çralyle, 402 B.

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noiii«Mio iiiagnétique ainsi que la propriélé attractive de l'ambre frotté ( iîXexToov i .

2. Selon Anaximandre i, son eompatriote et diseiple, et Anaximène de Milel-', diseiple d'Anaximandre, le principe [)remier n'est pas l'eau, mais une matière subtile qui enveloppe de toutes parts la terre et, la mer et les féconde l'une et l'autre. Substance indéterminée (cL-teiQov), selon le maître, ài'io, rtvevua, \|ai-/i'i selon le disciple, elle est la mère commune des cieux et des mondes qu'ils renferment (twv ovioavojv xal Tcôv èv aùToîç xooucov ) . Tout ce qui existc tient l'être de ce principe, et en est sorti par séparation ; il est donc juste que chaque chose lui rende à l'heure fixée par le Destin la vie qu'il lui a prêtée, afin que cette vie circule et passe à des êtres nouveaux. Les antithèses du chaud et du froid, du sec et de l'humide, qui n'existent pas dans larteiQov, chaos primitif (uiyiia-^) où tout se neutralise, s'en déi^a£;ent par deg-rés et constituent la nature avec ses éléments distincts. L'opposition primordiale est celle du chaud et du sec, d'une part, du froid et de l'humide, de l'autre, l'un concentré dans la terre, l'autre dans le ciel qui lenvironne. La terre est un corps cylindrique et flotte librement dans l'éthcr infini, maintenue en équilibre par l'égalité des distances qui la séparent'de tous les corps célestes (Sià ti'iv ô^ioîav TOVTOTv àniocTacriv) . Il y a une infinité de mondes (^eoî), qui tour à tour se forment et périssent. C'est dans l'eau que se sont formés les premiers animaux, d'où sont sorties peu à peu les espèces sup(Mieiir(^s. L'homme est issu du poisson. Les

' Aiileiir d'un traite Dp la Xnliin'. — Sourct^s : AiistotP, Mi^t., XII, :J ; /'liij.f. IH, 4. Simplicius, /// Phi/s.,f. 7, -'d. — Phitarque dans Kusèbe, Pnep. evumj , I, 8. — flippolyto, Refuf. Itœres.] I, li. — Voy. Hermann Diels, Do.rn- (iraphia grœro, 559, 2 t. — Cicéron, De nal. deor., \, 10. — Schieiermacher, Mémoire sur Anajchnandre (ail.), iKuvres complètes, 3« série, t. II. — Rilter et Preller, Hist. phil. gr. et rom. éd. VII, p. 12 s.*. — C. Mallef, Histoire dp la, philosophie ionienne, Paris, 1842. — fl. .Martin, Les hypothèses aslron. des plus anciens philosophes de la Grèce, Paris, 1878. — Tannery, Anaximandre de Milef, dans \a Reçue phil., 1882. p. oOG; etc. — - Plutarque et Cicéron, ibid. — Schieiermacher, Mémoire sur Diogène d'Apollonie (même vol.). — Rilter et Preller, ibid. — ^ Nous retrouverans le u,îy!i« et quelques doctrines essentielles d'Anaximandre chez Anaxauore et les ;)////.';io/^.7»''.s- du cinquième sircle, tous plus ou moins disciples de l'école de .Milel.

individus et les espèces changent incessamment, mais la matière d'où ils sont tirés, ra;n:8iQov, est indestructible (a(p6aeTov, dOdvaxov, àvoÂeôQov, parce qu'elle est i n créée (àYÉvvTjTov). Elle envelo})pe tout, produit tout, gouverne tout, (jreQié-/ei âjtavta xal ;rdvTa xuSeevà). Elle est la divinité suprême (tô eeîov), possédant en propre un mouvement et une vitalité perpétuels aiôioç xmioLç, diôioç to'jii ; hylozoïsme).

S; 6. — Le problème du devenir

Sur la physique de l'école de Milet et ses notions fondamentales de substance élémentaire, de mouvement perpétuel, de loi ou fatalité dirigeante (ôîxt), àvdvxri) vient se g-reffer, chez les philosophes qui suivent, la réflexion sur ces notions elles-mêmes, la ruètaphysique. Cette dQxi'i, ce principe premier que vous appelez eau, air, souffle, infini, qu'est-il en lui-même '? Ce mouvement générateur et destructeur que vous lui attribuez, cette q^voiç comment la comprendre? Car enfin, \e principe e^i éternel, et ses états ne cessent de varier ; la matière est immuable, et les choses qui en sont faites paraissent et disparaissent; fêire demeure et les êtres cliangent perpétuellement soit pour naître et se développer, soit pour dépérir et mourir. Comment donc ce qui est peut-il à la fois persister et ne pas persister dans l'être? Comment peut-il être et ne pas être? Qu'est-ce, en un mot, que devenir (Yîvsoôai)?

A cette question, qui désormais s'impose, répondent trois systèmes, types de toutes les philosophies européennes : le système éléate, le système d'Heraclite et le système atomiste, professé dans le sens idéaliste par les pythagoriciens, dans le sens matérialiste par Leucippe et Démocrile, avec la nuance dualiste par Anaxagore. Les deux premiers sont radicaux et suppriment- tour à tour l'un des termes de l'antinomie, le troisième est une doctrine de conciliation. D'après l'hypothèse éléate, l'être est tout, le changement n'est qu'apparent ; d'après Heraclite, le changement est tout et l'être, la permanence, n'est qu'illusion : d'après les monadistes et les atomisles, il y a à la fois permanence et

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changement : permanence dans les êtres i, changement perpétuel dans leurs rapports. Les éléates nient le devenir, Heraclite le déifie, les atomistes l'expliquent.

A. Négation du devenir

^ 7; — La philosophie éléate, Xénophane, Parméuide, Mélisse, Zenon, Gorgias

A l'époque où Anaximandre florissait à Milet, un autre ionien, Xénophane de Golophon,pritle chemin de la Grande- Grèce, en parcourut les villes comme rapsode philosophe, et se fixa en dernier lieu à Elée (Vélie) en Lucanie, où il trouva des adhérents. Ses nouveautés théologiques furent développées et systématisées par Parménide d'Elée, et Mélisse de Samos, qui les élevèrent à la hauteur d'une métaphysique. Zenon d'Elée, disciple de Parménide, prit à tâche de les défendre au moyen de la dialectique et fut le précurseur des sophistes.

1. Adversaire décidé de la mythologie nationale, Xénophane"^ joue à son égard un rôle analogue à celui des prophètes hébreux élevant leur voix puissante contre le polythéisme et l'inanité de ses conceptions. Par sa parole et par ses écrits, il est le véritable créateur du monothéisme philosophique, qui s'identifie, pourlui, avec le panthéisme. Dans ses satires, dont il nous reste quelques fragments, il combat, avec une éloquence pleine d'ironie, l'erreur des hommes qui multiplient à l'infini l'Être divin, qui lui

' Considérés par les pythagoriciens comme des unités arilhméticjues ou idéales, par les atomistes comme des unités physiques ou matérielles. — ^ Aristote (?), De Xénophane, Zenone et Gorgia. — Clément d'Alex., Stromates,N, p. 601 C, Ibid., p. 711 B. — Buhle. Commentalio de ortu et progvessu pantheismi inde a Xénophane, etc. Gœtt., 1798. — V. Cousin, Xénophane, fondateur de l'école d'Élée (dans les Nouveaux fragments philosophiques). Paris, 1828. — Kern, Quœstiones Xenophanœ, Naumb., 18-46. — MuUach, Fragmenta phil. grœc., l, p. 101 ss. — Ritter et Preller, Hist. phil. gr. et rom., éd. VII, p. 75 s. — J. Freudenthal, De la théologie de Xénophane (ail.), Breslau, 1886. M. Freudenthal se fonde, entre autres, sur ces mots èvTe08ôi.ai (Mullach, p. 101) pour faire de Xénophane un polythéiste. C'est méconnaître l'esprit au profit de la lettre, et autant vaudrait ranger Spinosa parmi les théistes, parce qu'il appelle la nature Dieu, et Dieu une chose pensante.

l'i l'iiii.osopini': (ip»K(;ni;i:

altribueni la forme Jiumaine (anthroponiorpliisine) ol les passions humaines (antliropopathisme). Il est un Dieu s'écrie-l-il, un Dieu unique et suprême qui ne se peut comparer aux dieux d'Homère ou aux hommes, ni quant au corps ni quanta l'intelligence. Ce Dieu est tout œil, tout oreille, tout entendement. Immuable et immobile, il n'a pas besoin de circuler à droite et à gauche pour exécuter ses volontés, mais sans peine il gouverne toutes choses par sa seule pensée. Les mortels, il est vrai, s'imaginent, sur la foi d'Homère et d'Hésiode, que les dieux naissent comme eux, que comme eux ils ont sentiment, voix et corps, et ils leur imputent tout ce qui est honteux et scandaleux pafnii les hommes : le vol, l'impureté, le mensonge. Ils font ce que feraient les bœufs ou les lions qui, s'ils savaient peindre, représenteraient certainement leurs dieux sous forme de lions on de taureaux. Au lieu de ces êtres imaginaires, adorons l'Klre un et infini, qui nous porte dans son sein, et en qui il n'v a nigénération, ni corruption, ni changement, ni devenir '.

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