Théorie des attributs
La substance a une infinité d'attributs dont chacun exprime à sa manière l'essence de Dieu 3. L'intellect humain en connaît deux : l'étendue et la pensée. La substance cosmique est étendue et elle pense^; elle est à la fois la substance de tous les corps ou la matière, et la substance de tous les esprits. La matière et l'esprit ne constituent pas, comme dans le cartésianisme, deux substances opposées; ce sont deux manières différentes de concevoir une même substance, deux noms différents pour une seule et même chose. Chacun des attributs de la substance est relativement infini. La substance est absolument infinie en ce sens
'Éth., l, Prop. 18. — - L'idée spinosiste d'immanence implique donc à la fois permanence et, si le mot est permis, intériorifé, c'est-à-dire que le Dieu immanent est à la fois la cause intérieure et permanente de l'univers. — 3 Éth., I, Déf. 6. - 'Éth., II, Prop. et 2.
qu'en dehors d'elle il n'y a rien : l'attribut ne l'est que relativement, c'est-à-dire dans son genre*. L'étendue est infinie en tant qu'étendue, et la pensée, en tant que pensée ; mais ni l'étendue ni la pensée ne le sont absolument, attendu (juV) côté de l'étendue il y a la pensée, à côté de la pensée l'étendue, sans compter les attributs de la substance qui nous sont inconnus. La substance, quanta elle, est la totalité de ce qui existe ; l'étendue, quoique infinie comme étendue, ne résume pas en elle toutes les existences, puisqu'il y a, en outre, la pensée infinie et les esprits qu'elle constitue; la pensée, de même, ne forme pas la totalité des êtres, puisqu'à côté d'elle il y a l'étendue et les corps.
Il paraît difficile, au premier abord, de concilier la théorie de la substance avec celle des attributs. Selon la première, en effet, la substance est eus absolute indeterminatum; selon la seconde, elle a des attributs et même une infinité d'attributs. Le Dieu de Spinosa est donc à la. fois, semble-t-il, l'être sans qualification aucune et l'être infiniment qualifié. On a pensé que Spinosa, à Tinstar des néoplatoniciens et des théolog"iens juifs non-attributistes, pourrait bien entendre par attributs non pas des qualités inhérentes à Dieu, être suprarationnel, incompréhensible et innommable, mais les points de vue sous lesquels Tintelligence conçoit Dieu, des façons de penser et de parler purement subjectives et humaines ; l'attribut serait donc, à la lettre, ce que l'entendement humain attribue, prête, ajoute en quelque sorte à Dieu, et non ce qui est réellement et objectivement (ou comme dirait Spinosa, formellement) en Dieu; l'intellect concevrait la substance comme pensante et étendu^e sans qu'elle le soit en elle-même. La définition que Spinosa donne de l'attribut {id quod intellectus de substantia percipit tanouam ejus essentiam constitiiens) ne laisse pas que d'être favorable à cette interprétation ; elle sig-nifie, selon nous : ce que l'intellect conçoit de la substance comme en constituant l'essence ; mais elle pourrait sig-nifier aussi : ce que l'intellect conçoit de la substance
' Éth., Explication.