CONDILLAC
nement, rabstraclion, en un mot VintelUgence. En sentant une odeur qui lui cause de la peine, notre statue a conservé le souvenir d'autres odeurs qui lui ont causé du plaisir; ses sensations passées reparaissent en opposition à la sensation présente, non plus comme sensations immédiates, mais comme des copies, des images de ces sensations, c'est-àdire comme des idées. Eu portant son attention sur deux idées différentes, elle les compare; dès qu'il y a double attention, il y a comparaison ; être attentif à deux idées ou les comparer, c'est la même chose. Or elle ne peut comparer deux idées sans apercevoir entre elles quelque différence ou quelque ressemblance : apercevoir de pareils rapports, c'est juger. Les actions de comparer et de jug^er ne sont que l'attention même, et c'est ainsi que la sensation devient successivement attention, comparaison, jugement.
Quelques odeurs, c'est-à-dire quelques-uns des états par lesquels la statue a passé successivement, lui ont procuré du plaisir, d'autres lui ont causé de la peine. Elle conservera donc dans sa mémoire les idées de plaisir et de peine, comme étant communes à plusieurs états ou sensations. Le plaisir est un caractère commun à la sensation-rose, à la sensation-violette, à la sensation-jasmin ; le déplaisir, un caractère commun à la perception de l'assa-fœtida, de la pourriture, etc. Ces caractères communs, elle les distingue des sensations paiticulières auxquelles elles sont liées, elle les en sépare, elle fait de V abstraction , et elle acquiert ainsi les notions abstraites de plaisir, de peine, de nombre, de durée, etc. Ce sont des idées générales, puisqu'elles sont communes à plusieurs états ou manières d'être de la statue. Pour les expliquer, il n'est besoin d'aucune faculté spéciale. L'abstraction elle-même, la plus haute fonction de l'intelligence, est un prolongement, une transformation de la sensation, qui contient par conséquent et résume toutes les facultés de l'àme. Vaperception interne ou le moi n'est pas autre chose que la somme de nos sensations présentes et de celles que la mémoire noies rappeU.e.
Que toutes les fonctions psychologiques se réduisent à la sensation, Condillac l'a démontré en n'accordant à sa statue
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qu'un seul sens, l'odorat^ Il aurait pu faire la même démonstration en se servant d'un quelconque des cinq sens.
Que maintenant on ajoute à l'odorat le goût, l'ouïe, la vue en en débarrassant successivement les org-anes de leur enveloppe de marbre, et aux odeurs perçues par la statue viendront s'ajouter les goûts, les sons, les couleurs : sa vie intellectuelle en sera d'autant plus riche, plus variée, plus compliquée.
Il est toutefois une idée essentielle que ni l'odorat, ni le goût, ni l'ouïe, ni la vue elle-même ne peuvent donner à la statue, c'est l'idée cVohjet, l'idée d'un monde extérieur. Les couleurs, de même que les sons, les odeurs, les saveurs, ne sont encore, pour elle, que des sensations, des états à elle, que rien ne l'amène à rapporter à des objets extérieurs. Pour qu'elle arrive à supposer à des sensations qui ne se trouvent qu'en elle-même, des causes extérieures et distinctes d'avec elle, il faut que nous lui accordions le plus important de tous les sens : le toucher. Ce n'est que le toucher qui nous révèle le monde objectif, en nous donnant des idées d'étendue, de forme, de solidité, de corps. La vue elle-même est à ce point incapable de nous les suggérer qu'un aveugle-né, après l'opération qui lui a donné la vue, n'est pas capable de distinguer entre un dé et une boule, un cube et une sphère, et ne le peut qu'après avoir toucliè ces objets'. Ce n'est qu'après avoir touché que nous rapportons les impressions reçues par nos autres sens, couleurs, sons, saveurs, odeurs, à des objets existant hors de nous. Le toucher est donc le sens par excellence et en quelque sorte le précepteur des autres sens : c'est lui qui enseigne à l'œil à distribuer les couleurs dans la nature.
Conclusion et résumé: toutes nos idées, sans exception, nous viennent des sens etsitrtout du toucher.
Si Condillac est sensualiste, et sensualiste au sens absolu du mot, il ne conclut pas toutefois au matérialisme''. A la
' Notez qu'en choisissant le moins important des cinq sens, Condillac veut nous dire : si l'odorat déjà suffit à faire une âme complète, à plus forte raison la réunion des cinq sens, la sensibilité totale, y suffira-t-elle. — -Allusion à la célèbre opération de l'Anglais Cheselden. — ^ On confond sou-