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I. Critique de la raison pure

Et d'abord, elle se demande ce que c'est que la connaissance.

Une idée prise isolément (l'homme, la terre, la chaleur) ne constitue pas une connaissance; pour qu'il y ait connaissance, il faut que les idées d'homme, de terre, de chaleur s'unissent respectivement à d'autres idées, il faut qu'il y ait sujet et attribut, c'est-à-dire jugement. Exemples : l'homme est un être responsable, la terre est une planète, la chaleur dilate les corps. Toute connaissance se formule donc en une proposition, toute connaissance est un jug-ement, sans que réciproquement tout jugement constitue une connaissance.

Il y a des jugements analytiques et des jugements synthétiques'^. Les premiers ne font que décomposer (dvaWeiv) une idée sans rien y ajouter de nouveau. Exemple : les corps sont étendus. L'attribut étendu n'ajoute rien au sujet qui d'emblée n'y soit déjà contenu ; ce jugement ne me dit rien de nouveau, n'enrichit en rien ma connaissance. Par contre, en disant : la terre est une planète, j'énonce un jug"ement synthétique, c'est-à-dire que je joins (ouvTîôrini) à l'idée de terre une détermination nouvelle, l'idée de planète, si peu

' Critique de la raison pure (éd. Rosenkranz), p. 21. — Prolégomènes à toute métaphysique future, p. 16.

inséparable de l'idée de terre que l'homme a été des milliers d'années sans l'y rattacher. Le jugement synthétique enrichit donc, étend, aug-mente mon savoir et constitue seul une connaissance, ce qui n'est pas le cas du jugement analytique.

Mais voici venir une restriction importante. Tout jugement synthétique ne constitue pas nécessairement une notion scientifique. Pour qu'un jugement constitue une connaissance au sens scientifique, le seul dont il soit ici question, il faut qu'il soit vrai dans tous les cas, que la liaison qu'il établit entre l'attribut et le sujet ne soit pas fortuite, mais nécessaire. Il fait chaud, voilà un jugement synthétique sans doute, mais d'un contenu tout accidentel et contingent, puisque demain il peut faire froid ; il n'est donc pas question ici d'une proposition scientifique. Dites au contraire : la chaleur dilate, et vous énoncez un fait qui ne sera pas moins vrai demain et dans mille ans qu'il ne l'est aujourd'hui, une proposition nécessaire et une notion proprement dite.

Mais de quel droit affirmerai-je que cette proposition est nécessaire, universelle, vraie dans tous les cas ? L'expérience me montre-elle donc tous les cas et n'y a-il pas, en dehors de notre observation, de cas possibles où la chaleur ne dilaterait pas les corps qu'elle dilate d'habitude ? Sur ce point Hume a raison. L'expérience, ne fournissant jamais qu'un nombre restreint de cas, ne saurait donner le nécessaire et l'universel. Donc un jugement a j905^6noW, c'est-à-dire basé uniquement sur l'expérience, ne saurait constituer une connaissance scientifique. Pour être nécessaire, c'est-à-dire scientifique, il faut qu'un jugement repose sur une donnée rationnelle, qu'il ait ses racines dans la raison non moins que dans l'observation, que ce soit un jugement a priori. En effet, mathématiques, physique et métaphysique se composent de jugements synthétiques a priorn^. Donc en résumé la connaissance doit se définir : un iitgement syn-

^ Prolégomènes, p. 22 ss. — Avant Kant oq considérait les propositions mattiématiques comme analytiques.

thétique a priori. Telle est la réponse de Kant à sa question préliminaire : qu'est-ce que la connaissance?

Comment pouvons-nous former des jugements synthétiques a pynori ? En d'autres termes : à quelles conditions la connaissance est-elle possible ? Telle est la question capitale que la critique kantienne se chargera de résoudre*.

Elle est possible, répond Kant, à condition que les sens fournissent les matériaux d'un jug-ement, et la raison, le qiment destiné aies unir. Soit la thèse déjà citée : la chaleur dilate les corps. Cette proposition renferme deux sortes d'éléments distincts : d'une part, des éléments fournis par la sensation : la chaleur, la dilatation, les corps ; d'autre part, un élément qui échappe à la sensation et dérive uniquement de l'intelligence : le lien de causalité que la thèse en question établit entre la chaleur et la dilatation des corps. Ce qui est vrai de la proposition qui nous sert d'exemple est vrai de tout jugement scientifique. Tout jugement d'ordre scientifique se compose nécessairement d'éléments sensibleà et d'éléments purs ou rationnels. En niant les premiers, l'idéalisme méconnaît le fait que l'aveugle-né n'a aucune idée de la couleur, ni par conséquent, aucune notion touchant la lumière ; en niant l'élément rationnel, spontané, a prioyn^ le sensualisme oublie que les sens les plus raffinés de l'idiot sont impuissants à lui suggérer une notion scientifique. La philosophie critique se place entre ces deux théories extrêmes et reconnaît tout à la fois le rôle de la sensibilité et celui de la raison pure dans la formation de nos jug-ements.

Mais il faut pénétrer plus avant dans l'analyse de la faculté de connaître, et puisqu'elle se décompose, comme on vient de voir, en deux sous-facultés, dont l'une fournit l'étoffe de nos connaissances et dont l'autre la façonne et en fait des notions, l'examen de la raison au sens étendu de faculté de connaître sera successivement : examen de la sensibilité (raison intuitive) et examen de l'entendement proprement dit 2.

* Prolégomènes, p. 28 ss. — - Critique, p. 28.

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