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Critique de la sensibililé ou esthétique transcevdantale

Nous savons dès à présent d'une manière générale que la connaissance résulte de la collaboration de la sensibililé et de l'entendement. Mais à quelles conditions y a-t-il perception sensible, ou pour parler le langage de Kant, intuition {Anschauutig) '?

La sensibilité, avons-nous dit, fournit à l'entendement l'étoffe de ses connaissances. Mais l'étoffe dont sera fait le vêtement a déjà elle-même une certaine façon ; ce n'est plus absolument la matière première, celle-ci ayant passé, pour devenir étoffe, par les opérations préparatoires delà filature et du tissage. En d'autres termes et sans figures, la sensibilité n'est pas purement passive ; elle ne transmet pas à l'entendement les matériaux dont il a besoin, sans y mettre du sien ; elle a sa signature qu'elle imprime aux choses, ses formes à elle, on pourrait dire ses tentacules, dont elle marque l'objet perçu, de même que la trace de nos mains s'imprime à une poignée de neige ; elle est en particulier ce que la faculté de connaître est en général : réceptive à la fois et active ; elle reçoit du dehors un aliment mystérieux et elle en fait une intuition. Dans chaque intuition il y a donc deux éléments : un élément piiî^ ou a j)riori et un élément a posteriori ^ une forme et une matière, quelque chose que la raison intuitive produit spontanément et un je ne sais quoi qu'elle tire d'ailleurs.

Quelle est cette forme ? Quels sont ces éléments a 'priori que la sensibilité ne reçoit pas, mais tire de son propre fonds pour les ajouter à chacune de ses intuitions, s'emblable à l'appareil digestif ajoutant ses sucs aux aliments ingurgités, pour collaborer à la formation du chyle ? Ces intuitions a ^r/or/ que le sensualisme n'admet pas et dont \di Critique de la raison pure démontre l'existence, c'est \ espace, forme de la sensation externe, et le temps, forme de la sensibilité interne. Vespace et le temps sont des j)itititions primitives de la raison, antérieures à toute eœpé-

vérience : telle est l'immortelle découverte de Kant et l'une des doctrines capitales de la philosophie critique ^

Ce qui prouve que les idées d'espace et de temps sont dues à la raison et non à l'expérience, c'est : 1° que le petit enfant, quoique n'ayant encore aucune idée précise sur les distances, tend déjà à s'éloigner des objets qui lui sont désagréables et à s'approcher de ceux qui lui font plaisir. Il sait donc a priori que ces objets se trouvent devant lui, à côté de lui, hors de lui, ailleurs que lui. Antérieurement à toute autre intuition il a l'idée de devant, d'rt côté, de dehors, c'est-à-dire l'idée d'espace, dont ce ne sont là que des applications particulières. Et il en est de même du temps. Antérieurement à toute perception, l'enfant a le sentiment d'avant, d'après, sans quoi ses perceptions se confondraient en une masse indistincte, sans ordre ni suite ; c'est-à-dire qu'antérieurement à toute intuition quelconque, a priori, il a l'idée du temps.

2° Autre preuve que l'espace et le temps sont des intuitions a priori : la pensée peut faire abstraction de tout ce qui remplit l'espace et le temps ; elle ne saurait faire abstraction dans aucun cas de l'espace et du temps lui-même. Cette impossibilité prouve que ces intuitions, loin de nous venir du dehors, font corps pour ainsi dire avec la raison, qu'elles lui sont innées, selon l'expression, inexacte d'ailleurs, de la philosophie dogmatique, qu'elles sont en dernière analyse la raison même.

3*^ Mais la preuve décisive de l'idéalité de l'espace et du temps, ce sont les mathématiques qui la fournissent. L'arithmétique est la science de la durée, dont les moments successifs constituent le nombre ; la géométrie est la science de l'espace. Or les vérités arithmétiques et géométriques ont un caractère de nécessité absolue. Personne ne dira sérieusement : D'après l'expérience que j'ai faite jusqu'ici, trois fois trois font neuf, les trois angles d'un triangle quelconque égalent deux droits, etc. ; car chacun sait que ces vérités subsistent indépendamment de toute expérience.

* Critique, p. 31-54.

L'expérience, étant limitée à un nombre de cas restreint, ne saurait donner une vérité d'un caractère aussi absolu et aussi indubitable que le sont les axiomes mathématiques; ces vérités ne dérivent pas de l'expérience, mais de la raison : de là l'autorité souveraine qui les caractérise, de là l'impossibilité d'en douter un seul instant. Mais ces vérités se rapportent à l'espace et au temps. Donc l'espace et le temps sont des intuitions a pt^iori.

Dira-t-on que ce sont des idées g-énérales, formées par comparaison et abstraction ? Mais une idée ainsi formée renferme nécessairement moins de caractères que l'idée individuelle, l'idée d'homme est infiniment moins compréhensive et plus pauvre que l'idée individuelle de Socrate, Platon, Aristote ; or qui oserait soutenir que l'espace universel contient moins que tel espace particulier, le temps infini, moins que telle époque déierminée"? Les idées d'espace et de temps ne sont donc pas le résultat d'une opération intellectuelle, d'une comparaison des différents espaces, d'où serait tirée l'idée générale d'espace, d'une comparaison des moments de la durée, d'où sortirait l'idée générale de temps ; elles ne sont pas des résultats, mais des principes, des conditions a priori et st/ie quibus non de la perception. Le vulg-aire s'imagine qu'il aperçoit l'espace et le temps, que l'espace et le temps sont, tout comme leur contenu, des objets de la perception. Mais le fait est qu'ils s'aperçoivent tout aussi peu que l'œil, par exemple, ne peut se voir lui-même (l'image que lui montre le miroir n'est plus l'œil même). Nous voyons toutes choses dans l'espace, nous percevons toutes choses dans le temps, mais nous ne saurions voir l'espace même, ni percevoir la durée, indépendamment de leur contenu. Toute perception suppose les idées d'espace et de temps, et si nous n'avions ces idées a priori, si la raison ne les créait pas antérieurement à toutes ses intuitions, si elles n'y préexistaient comme des formes primitives et inaliénables, la perception sensible n'aurait jamais lieu.

Nous sommes fixés désormais sur les conditions dans lesquelles s'opère la perception sensible. Elle a lieu moyennant

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les idées a priori d'espace et de temps, qui sont comme les oi'gaiies de préliension de la sensibilité. Ces idées ne sont pas des images correspondant à des objets extérieurs. Il n'y a pas d'objet qui s'appelle le temps, et il n'y a pas d'objet non plus qui s'appelle l'espace. Le temps et l'espace sopt, non des ohjets de la perception, mais des manières de percevoir les objets, des habitudes instinctives, inhérentes au sujet pensant.

Affirmation de V idéalité transcendantale de l'espace et du temps, telle est l'importante conclusion de l'examen critique de la sensibilité, le ynenéthekel du dog-matisme. Voyez en effet ce que cette conclusion implique. S'il n'y a ni temps ni espace indépendamment de la raison et de son activité intuitive, les choses, considérées en elles-mêmes et indépendamment de la raison qui les pense, n'existent ni dans le temps ni dans l'espace. Si donc la sensibilité, par suite d'une habitude instinctive et inévitable, nous montre les choses dans le temps et dans l'espace, c'est qu'elle ne nous les montre pas comme elles sont en elles-mêmes, mais comme elles lui apparaissent à travers ses lunettes, dont l'un des verres s'appelle le temps, et l'autre, l'espace. Comme elles lui apparaissent! c'est-à-dire qu'elle nous donne des apparences ou du moins des cpaivô^ieva, et qu'elle est incapable de nous donner la chose en soi, les vooiVeva. Et puisque l'entendement ne tient les matériaux dont il a besoin que de la sensibilité, puisqu'il n'y a pas d'autre canal par où ces matériaux puissent lui parvenir, il est évident qu'il opère toujours et fatalement sur des phénomènes, et que le mystère caché sous le phénomène lui échappe à tout jamais, comme il échappe à tout jamais aux sens.

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