Critique de l'intelligence ou logique transcendantale K
Dans la faculté de connaître en géfiéral, Kant a distingué entre la sensibilité, qui produit les intuitions ou idées sensibles, et l'intelligence qui les élabore. Dans l'intellig-ence,
' Ci^i tique, p. oo ss.
il dislingue de nouveau entre la faculté de juger, c'est-àdire de relier entre elles les intuitions suivant certaines lois a priori (Verstand) et la faculté de g-rouper nos jugements sous une série d'idées universelles {Venmnft, raison dans le sens le plus spécial du mot). L'examen de l'entendement se sous-divise donc pour lui en critique de la faculté de juger {Verstand) et critique de la raison proprement dite (Vernunft ), ou pour parler son propre" langage, en ana///tique et dialectique transcendantales.
A. ANALYTIQUE TRANSCENDAXTALE
De même que la faculté intuitive perçoit toutes choses dans le temps et dans l'espace, de même la raison moule ses jugements sur certaines formes ou notions générales que depuis Aristote la pliilosopliie appelle catégories. Kant est d'accord avec Hume sur ce point que la reine des catégories, l'idée de cause, conçue comme relation nécessaire entre deux phénomènes, ne nous est pas donnée par l'expérience ; mais au lieu d'y voir le résultat de l'habitude que nous avons de voir certains faits se suivre toujours dans le même ordre, au lieu d'en faire, par conséquent, un préjugé utile à la science, mais sans valeur métaphysique, il la maintient dans toute sa portée, et de l'impossibilité de la faire dériver de l'expérience il conclut à son apriorité. L'idée de cause, ainsi que les autres catégories, sont, suivant l'auteur de la Critique, des fonctions a priori de l'intelligence, des moyens de connaître et non des objets de connaissance, de même que le temps et l'espace sont des manières de voir (intuendi) et 7ion des objets de Vintuitioa.
Non content de démontrer, contre l'empirisme, l'apriorité des catégories, Kant veut en dresser l'inventaire, en les déduisant d'un principe. Quant à l'inventaire, il nous le donne complet, trop complet même, puisque l'amour de la symétrie lui fait imaginer une catégoriede la limitation, que Schopenhauer appelle spirituellement une fenêtre postiche, et une catégorie de l'être et du non-être (Dasein und
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Nichtsein), qu'il distingue à tort des concepts de réalité et de nég-ation. Quant à la déduction logique des idées a jjriori, elle ne se trouve chez lui, de fait, qu'à l'état de pium desidertum, et elle ne sera tentée sérieusement que par Hegel.
C'est la théorie du jugement, telle qu'il la trouve dans la logique traditionnelle, qui sert à Kant de fil conducteur pour la découverte et la classification des catégories. En effet, dit-il, l'opération par excellence de l'intellect, c'est le jugement. Or les catégories sont les notions types suivant lesquelles nous jugeons. Il y a donc autant de catégories qu'il y a de catégories ou espèces de jugements. La logique en constate douze : 1° le jugement universel (tous les hommes sont mortels); 2*^ le jugement particulier (plusieurs sont philosophes) ; 3° le jugement individuel (Pierre est mathématicien) ; 4° le jugement aflirmatif (l'homme est mortel) ; 5° le jugement négatif (l'âme n'est pas mortelle) ; 6° le jugement limitatif (l'âme est immortelle) ; 1° le jugement catégorique (^Dieu est juste) ; 8" le jugement hypothétique (si Dieu est juste, il punit les méchants); 9° le jugement disjonctif (les Grecs ou les Romains sont le premier peuple de l'antiquité) : 10° le jugement problématique (les planètes sont peut-être habitées) ; 11° le jugement assertorique (la terre est ronde); 12° le jugement apodictique (il faut que Dieu soit juste). Les trois premiers, expriment la totalité, la pluralité, l'unité, c'est-à-dire en un mot, l'idée de quantité ; les 4®, 5*^ et C expriment la réalité, la négation et la limitation, en un mot l'idée àa qualité ', les 7°, 8" et 9'' expriment la substantialité et l'inhérence, la causalité et la dépendance, et la réciprocité ou, en un mot, l'idée de relation', enfin, les 10% 11*^ et 12*^ expriment la possibilité et l'impossibilité, l'être et le non-être, la nécessité et la contingence, c'est-à-dire, en un mot, l'idée de modalité ou mesure de réalité inhérente à une notion.
Il y a donc, en définitive, douze catégories, qui se groupent trois à trois sous quatre rubriques ou catégories cardinales : la quantité, la qualité, la relation, la modalité ; et parmi ces quatre il en est une qui les domine et les
résume toutes : la relation, catégorie par excellence, puisque tout jug-ement, quel qu'il soit, exprime un rapport '.
De ces quatre catégories cardinales dérivent quatre règles ou principes, qui par suite sont ég-alement a priori'-:
1° Au point de vue .de la quantité, tout phénomène, c'està-dire tout ce qui nous est donné par la faculté intuitive comme étant dans l'espace et dans le temps, est une quantité, c'est-à-dire une étendue et une durée déterminée. Ce principe exclut l'hypothèse des atomes.
2° Au point de vue de la qualité, tout phénomène a un certain contenu, un degré d'intensité déterminé. Ce principe exclut l'hypothèse du vide.
3° Au point de vue de la relation, tous les phénomènes sont reliés entre eux par le lien de la causalité, ce qui exclut rhypothèse du hasard ; et de plus, il y a, entre les effets et leurs causes, action réciproque et solidarité, ce qui exclut l'idée du fatum.
5° Au point de vue de la modalité, est possible tout phénomène qui concorde avec les lois de l'espace et du temps, et nécessaire, loui phénomène dont l'absence impliquerait la suspension de ces lois, ce qui exclut \e ^niracle.
Le premier et le second de ces principes constituent la loi de continuité', les principes 3 et 4, la loi de causalité.
Ces catég"ories et ces principes qui en découlent forment l'élément pur, inné, a priori et comme le patrimoine de VinieWigence (Verstand) , elle ne les reçoit pas, elle les tire de son propre fonds; elle ne les trouve pas dans le monde phénoménal, elle les lui impose^. Ces conclusions de la log-ique transcendantale sont d'une extrême importance ; mais, avant de les développer, nous devons expliquer en quelques mots ce que Kant appelle le schématisme de la raison pure '\
L'analyse de la faculté de connaître a tracé la limite entre la sensibilité et l'intellig-ence (la sensibilité reçoit les impressions, les coordonne et en fait des intuitions :
^Critique, p. 'd. — -lbid., p. 131 ss. —^ Prolérjotnànes, p. 84-85. — ^ Ci-itùjue, p. 122 ss.
l'intellig-ence synthétise les intuitions, c'est-à-dire juge et raisonne). Dans la sensibilité^ elle a distingué entre les intuitions a posteriori et les intuitions a priori de l'espace et du temps; dans l'intelligence, elle a découvert une série de concepts a priori qui sont comme autant de cases où la raison emmagasine et élabore les produits de l'expérience. Mais, pour renfermer des éléments multiples, la faculté de connaître n'en est pas moins une. Cette unité essentielle de la raison dans la diversité de ses opérations, c'est le moi, dont le sentiment ou l'aperception accompag-ne tous les phénomènes intellectuels et en forme comme le lien commun. Aussi Kant ne se contente-t-il pas de l'analyse, il ne fait pas que démonter, pour ainsi dire, la machine à connaître, il veut aussi en expliquer le jeu, constater le mode suivant lequel ses parties engrènent les unes dans les autres. C'est dans cet ordre d'idées qu'il arrive à imaginer les catég*ories de la limitation, de la réciprocité ou concurrence, de la réalité, comme traits d'union entre l'affirmation et la nég-ation, entre la substantialité et la causalité, entre la possibilité et la nécessité : constructions d'orù sortiront les triades de Fichte et de Hegel (thèse, antithèse, et synthèse). C'est dans le même ordre d'idées et au nom du même besoin de synthèse qu'il soulève la question desavoir comment la raison peut opérersur les données de la sensibilité, par quel moyen, par quelle anse en quelque sorte, elle se saisit des intuitions sensibles pour en faire des notions.
Cette opération s'efFectue, selon lui, moyennant l'idée de temps, intermédiaire naturel entre les intuitions et les notions. Le temps, quoique appartenant, comme l'espace, à la sphère des choses sensibles, est moins matériel pourtant que l'espace et tient davantag-e de la nature toute abstraite des catégories. Grâce à cette ressemblance, l'idée de temps sert d'imag-e ou de symbole pour exprimer les notions a pf^iori d'une manière sensible, et devient une sorte d'interprète entre la faculté intuitive et l'intelligence, qui, sans elle, ne sauraient coopérer dans la formation du jugement.
Considéré comme série de moments ou comme nombre, le temps fig-ure l'idée de quantité : l'imag-e de l'universel, c'est la totalité des moments du temps ; le particulier est fig-uré par un certain nombre de moments ; l'individuel, par un moment. L'idée de qualité a pour symbole le contenu du temps (la réalité est figurée par un temps rempli d'événements, la négation, par un temps où rien ne se passe). Le temps symbolise de même l'idée de relation ; comme durée, il rappelle l'idée de substance ; comme simultanéité, l'idée de réciprocité et de concurrence. Enfin le temps est l'image des catégories de la modalité : le possible est ce qui répond aux conditions du temps ; le réel ou l'actuel est ce qui existe dans un temps déterminé ; le nécessaire est ce qui est éternel. L'idée de temps sert donc de cadre aux notions a pï'îori de l'intelligence, elle est comme la charpente des constructions idéales dont les sens fournissent les moellons, et la raison le ciment. C'est cet usage que la raison fait de l'idée de temps, comme interprète entre elle et la sensibilité qui, dans l'idiome kantien, s'appelle le schématisme delà raison pure.
La conclusion de la critique de l'intellect ne fait que corroborer le résultat sceptique et subjeclivisle de Vcsthèliqiie transcendantale .
La critique de la faculté intuitive a démontré que nous voyons les choses à travers des verres colorés (le temps et l'espace), c'est-à-dire autrement qu'elles ne sont en ellesmêmes ; l'examen de l'intellect constate que c'est à travers tout un système de verres que nous communiquons avec elles. La sensibilité les aperçoit, mais, par le fait même de la perception, elle leur imprime ses formes à elle, c'est-àdire qu'elle les transforme. Nous ne les percevons pas telles qu'elles sont, mais telles qu'elles nous apparaissent, c'est-àdire telles que nous les faisons. Sitôt que nous les percevons elles sont déjà moulées, par l'acte même de la perception, sur les formes inhérentes à la sensibilité (espace et temps). Ce ne sont plus les choses, ce n'en sont plus que les phénomènes. Le phénomène peut donc se définir la chose transformée au moule de la faculté intuitive. Ce qui le constitue,
c'est d'une part la chose qui fait impression sur les sens, mais c'est avant tout la sensibilité elle-même, c'est la raison au sens étendu du mot : c'est le moi, le sujet sentant, percevant et pensant qui fait le phénomène. Le phénomène est ifn produit de la raison ; il n'a pas lieu hors de nous., mais en nous ; il n'existe pas en dehors des limites de la raison intuitive^.
Or, si V Esthétique déjà nous a conduits jusqu'aux confins de l'idéalisme subjectif, la Logique transcendàntale nous y fait entrer décidément, quoi qu'en dise Kant pour nous empêcher de le confondre avec Berkeley. 'Non seulement, nous dit-elle, c'est la raison qui, comme intuition, constitue, produit, crée le phénomène, c'est aussi la raison qui, sous forme d'intellect, détermine les relations réciproques des phénomènes sensibles, c'est elle qui, en les déclarant a priori quantités, qualités, causes, effets, leur imprime le sceau de sa puissance législative ; c'est de par la raison que les choses sont des quantités, des qualités, des effets, des causes ; elles ne le sont pas en elles-mêmes : c'est donc, sans exagération, la raison qui dicte ses lois à Viinivers sensible, c'est la raison qui fait le cosmos.
C'est Kant qui parle "^, et nous insistons sur ces thèses mémorables parce que c'est d'elles que procèdent directement les systèmes de Fichte, de Schelling-, de Hegel. Qu'on appelle ces derniers les apostats du criticisme, que Kant lui-même les désavoue ! Celui qui a dit que c'est la raison — et la raison humaine, notez-le bien — qui dicte ses lois à l'univers, n'en est pas moins le père du panlogisme hégélien. Cela dit, nous avons hâte d'accorder qu'il l'est malgré lui, que sa tendance est essentiellement différente de celle de ses successeurs, que, loin de déiher l'entendement humain, il prétend au contraire le limiter, le ramener, fleuve débordé, dans son lit naturel, le monde phénoménal, et l'exclure à jamais de la sphère de l'absolu. S'il dit que la raison fait le cosmos, et du moins le construit si elle ne le crée, c'est
' Critique, p. 389. — Prolégomènes, p. 44, 51. — - Prolégomènes à la métaphysique de l'avenir, p. 81.
KANT il3
de l'univers phénomène qu'il entend parler, et il admet très sincèrement, par delà le monde phénoménal, un monde de noumènes ou de réalités inaperceptibles, inaccessibles et supérieures par conséquent à la raison *. Notre philosophe est si peu panlogiste au sens hég-élien que toute la seconde partie de sa critique de l'intellig-ence, la Dialectique U^anscendantale^ a pour but de démontrer l'incompétence de la raison théorique dans la sphère extra-expérimentale, et l'inanité de la métaphysique considérée comme science de l'absolu.