‹ Histoire de la philosophie européenneChapitre 74 sur 100 · B. DIALECTIQUE TRANSCENDANTALE · texte numérisé non relu

B. DIALECTIQUE TRANSCENDANTALE

De la faculté de ']v\^q,t [Ver stand) ^ Kant disting-ue celle de ramener la totalité de nos jug^ements à certains points de vue g-énéraux qu'il appelle par excellence les Idées: cette faculté, la plus élevée de toutes dans l'ordre intellectuel, c'est la raison au sens restreint du mot, le voîiç des anciens. Les concepts de la « raison » ou Idées ■* sont la cfiose eyi soi ou Vahsolu, Vunive^'S, Vdme, Dieu. Leur rôle est analogue à celui des intuitions a priori (espace et temps) et à celui des catégories. De même que celles-là servent à coordonnerles impressions sensibles, et celles-ci à coordonner les intuitions, les Idées servent à coordonner la masse infinie des jug"ements et à la réduire en système. La «raison » qui les forme est donc la faculté synthétique par excellence, la faculté systématique et scientifique. C'est ainsi que de la coopération de la sensibilité, du jug"ement et de la « raison» naissent les sciences. Par exemple : la sensibilité externe, au moyen de ses intuitions a ^r/or/ d'espace et de temps, nous fournit un ensemble de phénomènes ; l'intellig-ence, à l'aide de ses catégories, en fait des notions, des jug-ements, des propositions scientifiques; enfin, la « raison » réunit

'Le rationalisme absolu de ses successeurs n'admet, au contraire, aucune espèce de transcendance. — -Critique, p. 238 ss. — 'Le terme est emprunté au platonisme, mais les Idées de Kant ne sont pas, comme celles de Platon, des réalités qui existent indépendamment de notre pensée.

414 PHILOSOPHIIi MODERNE

ces disjecta membra sous la rubrique commune de cosmos et en fait une science, la cosmolog"ie. De même, la sensibilité interne nous fournit une série de faits, l'intellig-ence en fait des notions, la « raison », ramenant ces notions à l'Idée d'âme, en fait la psychologie. En envisag-eant la totalité des phénomènes au point de vue de l'absolu ou de Dieu, elle crée la théologie.

Les « Idées » et la « raison » comme faculté distincte de l'intelligence semblent une superfétation du système kantien. L'Idées de cosmos n'est autre, en effet, que la catégorie de totalité; l'Idée d'âme et l'Idée de Dieu sont des applications des catég-ories de substance et de cause aux faits internes (âme) et à l'universalité des phénomènes (Dieu). La « raison » , par conséquent, n'est pas une faculté distincte de l'intelligence, elle n'en est que le complet épanouissement. Mais nous n'insistons pas sur ce détail critique et nous avons hâte de relever le point important de la Dialectique : la doctrine de l'apriorité des Idées ^

De même que l'espace et le temps sont, non des objets perceptibles, mais des manières de percevoir les objets, de même que les catég-ories de quantité, de qualité, de relation, sont des moyens, non des objets de connaissance, de même l'univers, l'âme, Dieu sont des synthèses a priori de la raison et non des êtres existant indépendamment du sujet pensant. Du moins est-il impossible à la raison d'en démontrer l'existence objective. La raison, Kant y insiste, ne connaît en réalité que des phénomènes, et la matière de toutes ses opérations, elle ne la tient que de la sensibilité : or l'univers comme totalité absolue, l'âme. Dieu, ne sont pas des phénomènes ; les Idées — c'est en quoi, dit Kant, elles diffèrent des catég-ories — ne reçoivent aucun contenu de la part de la sensibilité ; ce sont des normes suprêmes, des points de vue directeurs, ni plus ni moins. C'est l'erreur de l'ancienne métaphysique d'y voir autre chose.

L'illusion dont se berce le dogmatisme qui prétend connaître l'absolu, ressemble à celle de l'enfant qui, voyant le

' Critique, p. 252 ss.

ciel toucher à l'horizon, s'imagine pouvoir l'atteindre en s'avançant vers cette ligne d'intersection apparente. Le ciel ici, c'est la chose en soi, l'absolu, qui par une sorte d'illusion d'optique, nous semble un objet susceptible d'être étudié, expérimenté ; l'horizon qui fuit à mesure que l'enfant avance, c'est l'expérience qui semble atteindre l'absolu et qui, en réalité, ne saurait y arriver ; l'enfant, c'est le métaphysicien dogmatique. Disons, pour être juste, que cette illusion est commune à toutes les intelligences, comme celle du ciel confinant à la terre est le partage de tous. Mais il y a entre le philosophe dogmatique et le philosophe critique cette différence que le premier, semblable à l'enfant, est dupe de son illusion, tandis que le second s'en rend compte et la prend pour ce qu'elle vaut. Kant aurait pu résumer ainsi sa critique tout entière : la connaissance est un rapport, une relation ; qui dit absolu connu dit absolu relatif, c'est-à-dire un non-sens.

Ce qui est vrai de l'ontologie traditionnelle en général est vrai de la psychologie, de la cosmologie, de la théologie.

La psychologie rationnelle, ainsi que l'ont conçue Descartes, Leibniz, Wolf, est édifiée sur un paralogisme *. Je pense, dit Descartes, donc je suis — et il ajoute mentalement : une substance. Or, c'est ce qu'il n'a pas le droit de faire. Je pense revient à dire : je suis le sujet logique de ma pensée. Mais ai-je le droit d'en inférer que je suis une substance au sens qu'y attache la métaphysique cartésienne ? Autre chose est le sujet logique et autre chose le sujet métaphysique. Quand j'énonce ce jugement : la terre est une planète, le sujet logique de cette proposition, c'est moi, qui la formule; le sujet réel, c'est la terre. Ce qui fait que la thèse célèbre de Descartes est un paralogisme, c'est la confusion ànje, sujet logique, eXàuje, sujet réel. Métaphysiquement, je ne connais le moi et ne le connaîtrai jamais que comme sujet logique, comme une Idée inséparable de mes jugements, comme la prémisse et l'accompagnement obligés de toutes mes opérations intellectuelles. Je

' Critique, p. 275 ss.

n'en saurai jamais davantage. Du moment que j'en fais une substance, j'en fais l'objet d'un jugement, ce qui, selon Kant, est aussi absurde que de prétendre voir l'espace et le temps. L'espace et le temps sont des idées a priori ■ servant de cadre aux idées sensibles, sans tomber &llesmêmes sous les sens : de même le cogito est un jugement a priori, précédant tout autre jugement comme condition sine qua non, sans rien préjuger toutefois sur la nature du moi. Je ne puis juger métaphjsiquement du moi, parce que c'est moi qui juge : on ne peut être juge et partie, comme on dit en matière de droit, sujet du discours et sujet réel, comme on dit en logique.

S'il n'est pas possible de prouver que le moi existe à titre de substance, les doctrines de la simplicité, de l'immatérialité et de l'immortalité de l'âme humaine se trouvent parla même compromises.

De l'existence des idées simples il ne ressort pas nécessairement que l'âme soit une substance simple, puisqu'il y a aussi des idées collectives. Conclure de la simplicité des idées à la simplicité de la « substance spirituelle », reviendrait à inférer de la simplicité de la pesanteur la simplicité de la substance cosmique, ou de la simplicité de ce qu'en mécanique on appelle la résultante, l'unité de la force motrice.

Supposé d'ailleurs que l'âme soit une substance simple, la simplicité n'est pas encore l'immatérialité. Rappelonsnous qu'au point de vue de Kant, les corps sont des phénomènes, c'est-à-dire des faits produits par la sensibilité, par le sujet sensible, par le moi, sous l'action d'une cause absolument inconnue. Le phénomène — il faut toujours en revenir à cette thèse fondamentale du criticisme — le phénomène n'est rien d'extérieur au sujet sensible ; la chaleur, la lumière la couleur bien que provoquées par une sollicitation extérieure toute mystérieuse, sont des produits delà sensibilité, des faits internes, et en définitive, des idées.

Kant cherche, il est vrai, à tracer une ligne de démarcation entre le phénomène et l'intuition ou l'idée, entre ce qui se

passe à la limite du non-moi et du moi et ce qui est décidément subjectif, mais il n'y réussit que très imparfaitement. Le phénomène a lieu en nous et s'identifie, par conséquent, avec l'idée. Donc, en tant que phénomènes, les corps sont des idées. Pourquoi, dès lors, les corps d'une part, les intuitions proprement dites, les catég-ories, les jugements, d'autre part, n'auraient-ils pas une substance commune? Pourquoi ce que nous appelons la matière ne serait-il pas chose immatérielle et ce que nous appelons l'esprit ou l'âme, chose matérielle*?

Dès lors, l'immortalité cesse également d'être une doctrine évidente. Selon les adhérents de ce dogme, l'âme non seulement est une substance indestructible, mais conserve, dans la mort, la conscience d'elle-même. Or on peut constater, dans l'aperception interne, une infinitéde degrés d'intensité, et l'on conçoit une échelle descendante aboutissant à sa destruction complète.

En nous faisant entrevoir comme chose possible ce que le dogmatisme a déjà affirmé dans Spinosa, l'identité de la substance spirituelle et de la substance matérielle, le crilicisme fait justice des hypothèses de Vinfiuxus, de l'assistance divine, de l'harmonie préétablie. Ces théories n'ont plus de raison d'être, du moment qu'il est prouvé que les « substances » de Descartes et les « monades » de Leibniz ne sont que des phénomènes, procédant peut-être d'une source commune. 11 ne s'agit plus désormais d'expliquer l'action réciproque de l'âme et du corps, mais de savoir comment la même raison, le même moi, peut produire des phénomènes aussi diamétralement opposés que le sont les faits matériels et les faits intellectuels, l'étendue et la pensée. Sous cette forme nouvelle, la question conserve pour

^Critique, Ir" édition, p. 070: Dièses unbekannte Etwas loelches den àusseren Erscheinungeii su Grande liegt, loas unsevm Siiin so affizirt, dass er die Vorstellungen von liaum, Gestalt, Materie, bekommt, dièses Etwas kœnnte doch wohl zugleich das Subject der Gedanken sein... Demnach isl selbst durch die eingeràumte Einfachheit der Seele, ihre Natur von der Materie, in Ahschauung des Substraii nicht hinreichend uîiterschieden, wenn man sie (wie mati soU) blos als Erscheinung belrachtet.

Kant toute son importance et toutson mystérieux prestige. Nous l'avons vue abordée par lui à propos de l'idée de temps et de son rôle intermédiaire entre les intuitions et les catégories, mais il n'y pouvait pénétrer plus avant sans se mettre en contradiction avec ses prémisses. Essayer de la résoudre, c'était prétendre dire ce que la sensibilité est en soi, ce que l'intelligence est en soi, c'était faire de la chose en soi un objet de connaissance métaphysique.

Après la psychologie rationnelle, c'est la cosmologie rationnelle au sens de Wolf que Kant entreprend de démolir *. Au lieu de se restreindre au domaine expérimental, cette prétendue science fait d une Idée, du cosmos, l'objet de ses spéculations. Or, qu'elle envisage cette Idée sous le point de vue de la quantité, de la qualité, delà relation ou de la modalité, elle aboutit forcément à des antinomies, c'est-à-dire à des théories contradictoirement opposées entre elles et pouvant se démontrer à titre égal.

Page 1