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ANTINOMIE DE LA RELATION

L'univers, considéré au point de vue de la loi de causalité, renferme-t-il des causes libres, ou est-il régi, sans exception aucune, par la nécessité ? Les métaphysiciens ont démontré la thèse et l'antithèse.

La thèse, qui affirme qu'// y a des causes libres, se démontre comme suit : Supposons que toutes choses se tiennent par un enchaînement nécessaire et fatal. Si, dans cette hypothèse, nous voulions remonter d'un effet à sa cause première il se trouverait que celte cause première n'existe pas, que du moins la cause qui nous paraît première ne l'est pas en réalité, mais qu'elle n'est qu'un chaînon dans la série infinie des événements. Or, en vertu du principe de la raison suffisante, il faut, pour qu'un événement se produise, que toutes les causes nécessaires à sa production existent, que toutes les conditions qu'il suppose soient remplies. Que l'une d'elles manque, et le fait ne se produira pas. Mais, dans l'hypothèse de la chaîne infinie, il n'y a pasde cause ou condition première d'un fait donné. Cette cause faisant défaut, le fait ne peut se produire. Or il se produit : donc il y a une cause première, c'est-à-dire qui n'est plus à son tour l'effet fatalement prédéterminé d'une cause antérieure, c'est-à-dire enfin, une cause libre. 11 y a donc, dans le monde, à côté des faits nécessaires, des faits libres et des causes libres.

D'a[)rès Fantitlièse, tout est endialnement nécessaire, et la liberté n'est qu'une illusion. Supposons une cause libre. Cette cause préexiste nécessairement à ses effets, et de plus, elle préexiste clans un état différent de celui où elle se trouve en produisant l'effet : vierge d'abord, elle est mère quand l'effet se produit. De cette manière nous avons, dans la cause en question, deux états successifs sans lien de causalité, ce qui est contraire à ce principe reconnu par la critique : tout phénomène est un effet. Il ne saurait donc être question de liberté au sens indéterministe.

ANTLNOMIE UE LA MODALITE

Suivant la thèse, il existe, soit dans le monde soit 'par delà, un être nécessaire, cause absolue de V univers. La démonstration est analogue à la preuve de l'existence de de causes libres. Le monde est une série d'effets. Chaque effet, pour se produire, suppose une série déterminée de causes ou conditions, par conséquent une cause ou condition première, une existence non plus contingente mais nécessaire.

Suivant l'antithèse, // n^ y a d'être nécessaire ni dans l'univers, comme partie intégrante du cosmos, ni au delà, comme cause dit monde.

En effet, supposé qu'il y ait dans le monde et en faisant partie quelque chose de nécessaire, ce quelque chose ne se peut concevoir que sous deux formes : soit 1'^ comme se trouvant au commencement du monde, soit 2'' comme coïncidant avec la série totale des phénomènes qui le constituent. Or tout commencement est un moment de la durée. Un commencement absolu serait donc un moment de la durée sans moment précédent : ce qui ne se conçoit pas, puisque l'idée de durée ne comporte pas de limites. Donc, point d'être nécessaire à V origine des choses. Mais il est tout aussi inexact de parler, avec Spinosa et les panthéistes, de l'ensemble des choses et de la totalité des moments de la durée, c'est-à-dire de l'univers, comme de l'être nécessaire

et absolu. Car, pour incommensurable qu'on la conçoive, une tolalilé d'êtres relatifs et contingents ne constitue pas plus un être nécessaire et absolu que cent mille idiots ne constituent un homme intelligent. Donc rien de nécessaire clans le monde.

Rien de nécessaire non plus ait delà du monde. Car si l'être nécessaire existe hors du monde, il existe hors du temps et delà durée. Or il est, par hypothèse, le principe, la source, le commencement des choses. A titre de commencement il constitue un moment de la durée. Mais il est hors de la durée. C'est-à-dire que l'être nécessaire ne peut être conçu ni sous la forme de l'immanence, ni sous celle de la transcendance.

La quatrième antinomie concerne moins la cosmolog^ie que la théologie rationnelle, dont elle montre d'avance l'inanité. Kant n'en consacre pas moins quatre-vingt-huit pages à la critique de la théodicée et de ses preuves de l'existence de Dieu *.

La preuve ontolog-ique (Anselme, Descartes), en concluant de l'idée de Dieu à l'existence objective d'un être suprême, n'a pas plus de valeur que ce raisonnement d'un pauvre : J'ai l'idée décent écus, donc ces cent écus existent — dans ma bourse. C'est l'objection que déjà Gaunilon de Marmoutiers opposait à saint Anselme.

La preuve cosmologique {a contingenlia miindi) suppose à tort qu'il ne saurait y avoir une série indéfinie de causes et d'efFets sans cause première ^. En rattachant la série des choses conting-entes à une cause première et nécessaire, elle pense la clore, tandisqu'en réalité il reste, entre cette cause prétendue première et la cause suivante, l'abîme béant qui sépare le nécessaire du contingent et l'absolu du relatif. Mais supposé même qu'elle eût force probante, il ne s'ensuivrait pas que l'être nécessaire dont elle prétend établir l'existence soit l'être personnel que la théologie appelle Dieu.

La preuve téléologique ou physico-théolog-ique conclut de

' Critique, p. 436 ss, — ^ Voy. la quatrième anlinomie.

la finalité qui se révèle clans la nature à l'existence d'un créateur intelligent. Cet argument a le privilège de faire sur l'àme humaine une impression profonde, et libre au prédicateur de s'en servir de préférence à tout autre raisonnement ; mais au point de vue scientifique il ne saurait faire autorité : car T il conclut de données sensibles à quelque chose (jui ne tombe pas sous les sens ; 2" il prétend établir l'existence d'un Dieu créateur de la matière, et n'aboutit en réalité qu'au Dieu architecte du déisme; 3" de quel droit, du reste, compare-t-il l'univers à une horloge ou à un bâtiment ? Le monde est-il nécessairement une œuvre supposant un ouvrier ? Pourquoi, au lieu d'une machine commencée à une époque donnée, ne serait-il pas plutôt une réalité éternelle ? 4° Qu'est-ce d'ailleurs que la finalité ? Est-elle inhérente aux choses elles-mêmes, ou n'est-ce pas plutôt notre caprice individuel qui leur confère le caractère téléologique, selon qu'elles nous agréent ou nous déplaisent (Spinosa) ?

La preuve morale, qui se fonde sur la finalité dans l'ordre moral, sur l'existence de la loi morale, sur le fait de la conscience morale et le sentiment de la responsabilité, est péremptoire au point de vue de la raison pratique, mais au point de vue de la pure théorie elle partag-e la faiblesse de l'arg-ument téléologique, dont elle n'est, au fond, qu'une variante *.

En somme, la critique de la faculté de connaître n'aboutit pas à l'athéisme, mais elle ne mène pas non plus au théisme ; elle ne conduit pas au matérialisme, mais elle ne conclut pas davantage à la spiritualitéde l'âme et à la liberté : c'est dire que son dernier mot est Vè7ioxr\ en matière de métaphysique. Enfermés dans le cercle magique de nos intuitions, de nos concepts, de nos Idées a priori, nous sentons, nous percevons, nous jug-eons, nous raisonnons.

' La critique du théisme est aussi celle du monothéisme, du polythéisme et du panthéisme. Le tort du théisme est de subsiniier une Idée de la raison sous une catégorie, l'être ; la faute du monothéisme, du polythéisme et du panthéisme consiste à appliquer à cette même Idée les catégories de la quantité : l'unité, la pluralité, la totalité.

mais ce que nous ap[)renons ainsi à connaître, ce ne sont, en définitive, que des phénomènes, c'est-à-dire des rapports existant entre un objet totalement inconnu en lui-même et un sujet j)ensant, que nous ne connaissons non plus que dans ses phénomènes, et dont l'essence est un éternel mystère. Ce que nous appelons le monde n'est pas le monde en soi, c'est lemonde remanié et transformé par la sensibilité et par la pensée, c'est le résultat des fonctions conibinées de nos facultés intellectuelles et d'un je ne sais quoi q«ii les sollic'ite et les féconde, c'est le rapport de deux inconnues, l'hypothèse d'une hypothèse, le « rêve d'un rêve».

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