‹ Histoire de la philosophie européenneChapitre 79 sur 100 · SCHELLING · texte numérisé non relu

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rience n'est que le point de départ de la spéculation, et |)oint de dépat^t au, pied de la lettre : la spéculation a priori demeure la méthode philosophique. La spéculation opère sur des faits d'expérience, mais ces faits ne sauraient contredire la pensée a priori et doivent, par conséquent, se plier à ses décrets, parce que l'ordre des faits (l'ordre réel) et l'ordre des pensées (l'ordre idéal), étant identiques dans leur source commune, l'absolu, ne sauraient se contredire. La nature est la raison existante^Vesprït est la raison pensante. Il faut que la pensée s'habitue à dégag-er l'idée de raison de l'idée d'esprit, à concevoir une raison impersonnelle et à ne plus voir dans cette formule une contradiction in adjecto', il faut qu'elle conçoive la Substance de Spinosa comme raison impersonnelle enveloppant le moi et le nonmoi, qu'elle; voie dans les choses l'imag-e de la pensée et dans la pensée la sœur jumelle des choses. Entre la nature et l'esprit il ne peut y avoir que parallélisme complet de développement, comme aussi communauté d'origine : Vune se développe suivant la même loi que Vautf'e^.

La pensée, ainsi que l'a constaté Fichte inspiré par Kant, est invariablement thèse, antithèse et synthèse. La nature, imag-e de la pensée, est 1° matière ou pesanteur (thèse, affirmation brutale d'elle-même), 2° forrhe ou lumière (antithèse, négation de la matière, principe de l'organisation et de l'individuation, principe idéal), 3° matière organisée (synthèse de la matière et delà forme). Pas plus que les trois actes primitifs dans la pensée, les trois deg-rés de l'évolution matérielle ne se trouvent séparés dans la réalité. La nature tout entière est organisée jusque dans ses moindres détails (Leibniz), et ce que nous appelons inorganique, la terre elle-même et les corps célestes sont des organismes vivants. Si elle n'était pas vivante, elle ne pourrait produire la vie. Le règne dit inorganique est le règ^ne végétal en g-erme, le règne animal est le règne vég"étal élevé à une plus haute puissance. Le cerveau humain est le couronnement de l'organisation universelle, le terme final de

' Œuvres, VI. p. lOo ss.

l'évolution organique i. Le magnétisme, rélectricité, l'irritabilité, la sensibilité sont les manifestations de la même force à différents deg-rés (corrélation et équivalence des forces). Rien n'est mort, rien n'est stationnaire dans la nature^ tout y est vie, mouvement, devenir, oscillation perpétuelle entre deux termes extrêmes, productivité et produit, polarisation (électricité, magnétisme, vie intellectuelle), expansion et contraction, action et réaction, lutte de deux principes à la fois contraires et corrélatifs-, dont la synthèse est l'âme du monde '.

La philosophie de l'esprit ou transcendantale^a pour objet l'évolution de la vie psychique, la genèse du moi, et pour but de démontrer le parallélisme des deux évolutions, physique et morale.

Les phases de l'évolution de l'esprit sont : la sensation, la perception externe et interne (moyennant les intuitions a priori et les catégories), l'abstraction rationnelle. La sensation, la perception et l'abstraction constituent le moi théorique, l'entendement et ses degrés. Par l'abstraction absolue, c'est-à-dire la distinction absolue que fait l'intelligence entre elle-même et ce qu'elle produit, l'entendement devient volonté, le moi théorique devient moi pratique. De même que le magnétisme est le principe de la sensibilité, l'intelligence et la volonté sont la même chose à des puissances difFérentes''. Elles se confondent dans la notion de productivité, d'activité créatrice. L'intelligence est créatrice sans le savoir, sa fécondité est inconsciente et fatale ; la volonté est consciente d'elle-même, elle produit avec la conscience d'être la source de ce qu'elle produit : de là le sentiment de la liberté qui accompagne ses manifestations.

De même que la vie dans la nature est le jeu de deux forces contraires, la vie de l'esprit jaillit de l'action réciproque de l'intelligence, qui affirme le non-moi, et de la volonté, qui s'en affranchit. Ce ne sont pas des forces nouvelles, ce sont les mêmes agents qui, après avoir été pesan-

' Giordano Bruno. — - nô>.8fioç d'Heraclite. — ^piaion, stoïciens. — Œuvres, III, p. 327 ss. — ■' Spinosa ; Fichte.

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leur et lumière,' magnétisme et électricité, irritabilité et sensibilité, se manifestent, dans le sphère de l'esprit, comme intelligence et volonté. Leur antag-onisme constitue la vie de l'espèce : Vhistoire.

Parallèlement aux trois époques de l'évolution organique, époques correspondant aux trois règnes, l'histoire se déroule en trois âges. L'âge primitif est caractérisé par la prédominance de l'élément fataliste (thèse, matière, pesanteur, intelligence sans volonté); le second, inaug"uré par le peuple romain et qui dure encore, nous offre la réaction de l'élément actif et volontaire contre le Fatum antique ; le troisième enfin, qui appartient à l'avenir, sera la synthèse des deux principes. De plus en plus l'esprit et la nature se confondront en une harmonieuse et vivante unité. L'idée deviendra de plus en plus une réalité, la réalité sera de plus en plus idéale : en d'autres termes : l'absolu, qui est l'identité de l'idéal et du réel, se manifestera, se réalisera de plus en plus.

Toutefois, comme Thistoire se développe dans le temps, et que le temps est sans limites, elle est nécessairement un progrès à V infini, et l'absolu réalisé demeure pour elle un idéal qu'elle ne saurait atteindre définitivement et complètement. Si le moi n'était que théorique et pratique, il serait donc à jamais incapable de l'absolu, la réflexion, comme l'action, demeurant nécessairement assujettie à la loi de la dualité du sujet et de l'objet, de l'idéal et du réel. La pensée, il estvrai, peut et doit s'élever au-dessus de la réflexion et de la dualité qu'elle constitue; par Vintuition intellectuelle^ nous nions le dualisme de l'idéal et du réel, nous affirmons que le moi et le non-moi dérivent d'une unité supérieure où s'absorbent toutes les antithèses ; nous nous élevons en quelque sorte au-dessus de la pensée personnelle et au-dessus de nous-mêmes; nous nous identifions avec la raison impersonnelle, qui s'objective dans le monde et se personnifie dans le moi; en un mot, nous rentrons, jusqu'à un certain point, dans l'absolu d'où nous sommes issus.

' Platon, Plotin, saint Augustin, mystiques.

Mais cette intuition elle-même ne peut s'affranchir complètement de la loi d'opposition; forcément elle est encore une polarisation constituant, d'un côté un sujet qui aperçoit, de l'autre un objet aperçu du dehors. Le moi demeure d'un côté, Dieu de l'autre ; la dualité subsiste ; l'absolu n'est pas pour l'esprit une réalité possédée, assimilée, savourée. L'esprit n'atteint, ne réalise l'absolu ni comme inlellig-ence ni comme activité, mais comme sentiment du beau dans la nature et dans l'art^ Art, relig-ion, révélation sont une seule et même chose, supérieure à la philosophie ellemême. La philosophie conçoit Dieu, l'art c^est Dieu; la science est la présence idéale, l'art est la présence réelle de la Divinité -.

2. — Le mysticisme dont les sentences qu'on vient de lire portent l'empreinte, s'accentue dans la philosophie «positive», inaugurée dès 1809 par la dissertation sur la liberté humaine. Sous l'influence de Bœhme, le philosophe devient théosophe; le panthéiste, monothéiste. Il insiste sur la réalité de l'idée divine, sur la personnalité de Dieu, sur l'importance capitale du dogme de la Trinité. Toutefois, sous les formes étrang-es de son romantisme, le fond de sa pensée a moins changé qu'on ne serait tenté de croire: ce fond, c'est toujours le monisme, mais un monismequi s'est précisé comme volontarisme au contact de Bœhme"*. L'absolu, indifférence ou identité absolue, de la philosophie « négative» , subsiste, mais sous le nom, emprunté au théosophe saxon, de volonté primitive {iingrûndlicher Wille). Le fondement, le principe premier de l'être divin et de tout être, n'est pas

' Kaiil. — ^Néoplatonisme. — ■* Le volontarisme se trouve déjà, il est vrai, dans les Abhandlungeii sur Erlàuterung des Jdealismus der Wissenschaftsiehre, insérées par Schellinç au Journal philosophique en 1796 et 1797, ainsi que dans de nombreux passages de Ficlite, dont la philosophie en est tout impréo-née. Mais dans le traité De la liberté humaine il s'aftirme avec une pleine et entière conscience de lui même; Es giebt in der letsten und hôchsten Instans yar kein anderes Sein als Wollen Wollen ist Ursein, und auf dièses allein passen aile Pràdicate desselben: Grundlosigkeit, Ewigkeit, Unabhàngigkeitvon der Zeit, Selbstbejahung. Die ganse Philosophie strebt nur dahin, diesen hôchsten Ausdruck su finden {Œuvres, Ir^ série, t. VII^ p. 330). Or ce traité a paru en 1809, neuf ans avant Welt als Wille, de Schopenhauer.

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