I.A l'HlLUSUl'IlIE ÉLIÎATl' 2'J
SOU point de départ et son point d'arrivée se compose de ])oiiits et, le point étant inétendu, de points en nombre infini. Toute dislance, la plus petite même, est donc infinie, et le point d'arrivée ne saurait être atteint. Supposez le rapide Achille aussi ])rès que vous \oudrez de la lente tortue, jamais il ne pourra l'atteindre, puisque, à cet effet, il faudrait (ju'il franchît d'abord la moitié de la distance, si j)elite soit-elle, qui le sé[)are de la tortue; que, pour franchir celte moilié, il faudrait (|u'il commençât par franchir la moitié et ainsi de suite à riutini. L'inHnie divisibilité de la ligne est pour lui un obstacle infranchissable, Nous croyez que la flèche vole. Mais, pour atteindre son but, il faut qu'elle franchisse une série de points dans l'espace ; il faut donc ({u'elle ocôupe successivement ces différents points ; or, occuper, à un moment donné, un point de l'espace, c'est être en repos: donc la flèche se tient trancpiille et son mouvement n'est (ju'apparent.
Au surplus, le mouvement, s'il a lieu, ne peut avoir lieu ([ue dans l'espace. Or, si l'espace est une réalité, il se trouve quelque part, c'est-à-dire encore dans un espace, lequel se trouve encore dans un autre espace et ainsi de suite eîçajreioov. Le mouvement est donc impossible à tous les points de vue, et on ne peut l'admettre comme réel qu'au risque d'affirmer l'absurde. L'être seul existe et cet être, c'est rimmuable matière*.
o. Gorg'ias" de Léonlium, le rhéteur élève de Zenon, (|uc sa patrie députe à Athènes en 427, fait aboutir le principe éléate à ses dernières'conséquences : le nihilisme. Dans son traité îreçl toù ni'i ôvtoç fi jteQi (pùoecog, non coutent de nier avec Zenon le mouvement et l'espace, il démolit l'être lui-même. Il n'existe rien, dit-il : cai-, s'il existait un être, il ne pourrait être (ju'éternel, comme l'a démontré Pariuénide. Or, un être éternel est infini. Mais un être infini ne se Irouve ni dans l'espace, ni dans le temps, qui le limiteraient tour à tbur. 11 ne se trouve donc nulle part, et ce (jui n'est nulle
' Aristole, Met., 111,4, 41. — - Arislote, Z>f' Xenophane, Zenone et Gorgia. Sexlus Einpir., Adi:. malh.. \'ll, <i5, "7. — KiUer et Preller, 187 bs.
part, n'existe pas. Si même, par impossible, il existait quelque chose, nous ne pourrions pas le connaître, et supposé que nous le pussions, cette connaissance ne saurait en aucune façon être transmissible à d'autres.
Gorgias est l'enfant terrible de l'éléatisme, dont l'indiscrétion donne gain de cause à la devise d'Heraclite: Vêtre n''est rien, le devenir est tout. Vêtre de Parménide et de Zenon, éternel et immuable, mais destitué de tout attribut positif, n'est en effet qu'une abstraction, et i-essemble à ce vêtement de roi dont tout le monde admirait la finesse jusqu'à ce qu'un enfant, dans sa naïveté, s'écriât : Mais le roi est nu !
B. Apothéose du devenir § 8. — Heraclite
Heraclite *, que sa prédilection pour le paradoxe a fait surnommer l'obscur, fleurit à Ephèsc vers la fin du vi^ siècle. C'est celui à&s physiciens de la première période qui a laissé sur la pensée grecque la plus profonde empreinte, et plus d'une hypothèse moderne se retrouve soit comme pressentiment, soit comme idée nettement formulée, dans les précieux fragments de son livre De la nature.
Ainsi que les physiciens de Milet, Heraclite considère tous les corps comme des transformations d'un seul et même élément. Mais cet élément n'est pas, comme chez Anaximène, l'air atmospliérique ; c'est une substance plus fine, plus
' Sources principales : Platon, Cratyle, p. 402 A. — Plut. h. et Oa-z/-., 45, 48. — Clém. d'Alex., Strom., V. p. 599, 603. — Diofrène L, IX. — Sext. Emp., Adv. math., VII, 126, 127, 133. — Stobée. — Schleiermacher, Mémoire sur Heraclite l obscur {Œuvres cotnpl., 3« série, t. II). — Jac. Bernays, Heraclitea, Bonn, 1848. — Le même. Mémoires sur les lettres d'Heraclite, 1869 (ail.). — Mullach, Heracliti fragmenta, ouvr. cité, p. 310 ss. — P. Schuster, Fragm. d'H., dans les Acta societatis philol. lips., vol. III, Leipz ., 1873. — Heracliti Ephesii reliquiœ, éd. J. Bywater, Oxford, 1877. — Ritter et Preller, p. 24 ss. — A. Patin, Quellenstudien su Heraklit, Wiirzb., 1881 : Heraklit''s Einheitslehre, die Grundlage seines Systems und der Anfang seines Werks, Munich, 1885; et Heraklitische Beispiele, I, Neubourg s. D., 1892. — Em. Pfleiderer, Die Phil. des H. im lÀchte der Mysterienlehre, Berlin, 1886,
HERACLITE 31
déliée, qu'il appelle tantôt le feu(jtîiQ), tantôt souffle chaud (yvxn), et qui ressemble soit à ce que la physique appelait naguère le calorique et nomme aujourd'hui l'éther, soit à l'oxygène de la chimie moderne. Cette matière première s'étend des limites de la terre aux confins du monde. Tout ce qui existe en dérive et tend à y revenir; tout être est du feu transformé, et réciproquement tout être peut se transformer et finit en effet par se changer en feu'. L'air atmosphérique et l'eau sont du feu en voie d'extinction ou de renaissance; la terre et les solides sont du feu éteint, et s'embraseront de nouveau à l'heure marquée par le Destin. Suivant une loi immuable, le feu des régions célestes se transforme successivement en vapeur, eau, terre, pour retourner, en sens inverse, à son principe, s'épaissir encore, remonter vers les cieuxet ainsi de suite à l'infini. L'univers est donc un feu en voie de transformation (nvQbçxQonr\), un feu éternellement vivant qui, périodiquement, s'allume et s'éteint. Il n'est l'œuvre ni d'un dieu ni d'un homme. Il n'a pas commencé d'être et il ne finira pas. Il y a une fin du monde en ce sens que toutes choses finissent par redevenir du feu, mais le monde renaît éternellement de ses cendres. La vie universelle est une alternance sans fin de création et de destruction, un jeu que Zeus joue avec lui-même. Le repos, l'arrêt, en un mot l'être, est une illusion des sens. Il n'est pas possible de descendre deux fois dans le même fleuve'-; il n'est pas même possible d'y descendre une fois; nous y entrons et nous n'y entrons pas ; nousy sommes et nous n'y sommes plus; caries vagues où nous pensions nous plong-er sont déjà loin de nous. Dans l'éternel vertige, le néant ne cesse de devenir l'être, et incessamment l'être s'engloutit dans le néant. Le néant produisant l'être et réciproquement, être et ne pas être, vivre et mourir, devenir et disparaître sont des termes synonymes. S'ils n'étaient la même chose, ils ne pourraient se transformer l'un dans l'autre.
' C'est ici l'idée mère de la tiieimo-dynamique ou théorie mécanique de la chaleur, professée par la physique moderne et suivant laquelle toute vie orjçanique est une transformation de la chaleur solaire. — ' Platon, Cratyle, p. 402 A : Jtdvxa xwqëI v.aX ovôèv \iè\zi h. t. k.
2 imulusuI'HiI': GULicuii-:
V écoulement pei'pètuel des choses n'est pas, comme l'expression pourrait le faire croire, un processus facile, sans résistance, semblable au glissement d'un ruisseau sur un lit de pierres polies. Le devenir est une lutte de forces contraires, de courants opposés, dont l'un venant d'en haut lend à transformer le feu céleste en matière solide, landis (jue l'autre, remontant vers le ciel, tend à transformer en feu la matière terrestre. C'est la rencontre perpétuelle de ers deux courants contraires (jui engendre toute vie végétale et animale à la surface de la terre. Hien ne naît que de la lutte des contraires '. Du mâle et de la femelle procède la vie organique; des notes aiguës et des notes graves l'harmonie musicale ; sans la maladie point de sanlé appréciée ; sans le travail point de doux repos ; sans le danger point de courage ; sans le mal à surmonter point de vertu. De même que le feu vit la mort de l'air, l'air la ujort du feu, l'eau la mort de l'air, la terre la mort de l'eau, de même l'animal dU la mort du végétal, l'homme la mort de l'animal, les dieux la mort de l'homme, la vertu la mortdu vice, et le vice la mort de la vertu. Le bien est donc le mal qui se détruit, le mal est le bien (jui disparaît, et j)uisque le mal n'est pas sans le bien, ni le bien sans le mal, le mal est relativement un bien, et le bien relativement un mal. Ainsi (|ue l'être et le non-être, le bien et le mal se confondent dans l'harmonie universelle.
Heraclite insistant sur l'écoulement [)erpéluel et l'absolue ifistabilité des choses, sur la vanité de toute existence individuelle et l'impossibilité du bien sans le mal, du plaisir sans la peine, de la vie sans la mort, est devenu, pour l'anli(|uité, le type du pessimiste par opposition à l'optimiste Démocrite-'. Sa négation de l'être implique en outre le scepticisme ^ Le vrai étant ce ([ui est le même aujourd'hui, demain, toujours, si tout ce que perçoivent les sens change continuellement, il n'y a pas de science certaine et déhni-
' iiippolyte, Hef. hœr., IX, 9 : ^tô.Uixoc (Uarwiu traduira slrugyle for life) .lavtwv naxVioÈcri -xal PaoïXeûg — ' Voy. § 12. — ^ L'écoie d'Heraclite et notamment Crat.ylc. le plus connu de ses disciples et l'un des maîtres de Platon, professent le scepticisme.
IIKHACLITK :V.i
live. Les sens, il est vrai, ne sont pas notre unique moyen de perception, et nous avons en outre la raison (voijç. 7-6yoq). Les sens nous montrent ce qui passe, et elle est trompeuse, la science qui se base sur la seule sensation ; la raison nous révèle ce qui demeure : la loi divine (Oeîoç voiio?), seul point fixe dans l'éternel devenir. Mais la raison humaine la plus éclairée est encore aussi éloignée de la raison divine que le singe est éloigné de la perfection humaine *. En distinguant ainsi, dans Heraclite, entre le phénomène sensible et le noumène, la philosophie ionienne sort en quelque sorte de l'état d'innocence ; elle commence à se défier de ses procédés, à douter d'elle-même, à se demander si le problème ontologique est bien de ceux qui se peuvent résoudre ; en un mot, elle entrevoit la question critique.
Déjà l'anthropologie, se dégageant de la spéculation universelle, fait saillie sur l'ensemble du système d'Heraclite. L'ame est une émanation du feu céleste et ne peut vivre qu'en restanf en contact avec cette source de la vie. EUe s'y renouvelle incessamment par la respiration ef par la sensation. La génération est la transformation de la semence liquide en souffle sec. C'est donc le feu latent dans la terre, qui, à travers l'état liquide, revient à son état primitif dans l'àme humaine. Le souffle le plus sec constitue l'âme la plus forte, mais malheur à l'ivrogne qui, prématurément, fait repasser son âme à l'état liquide ! Dans la mort, le souffle de vie ou l'âme retourne par degrés à l'état terreux. L'énergie de la vie individuelle dépend de notre communion plus ou moins suivie avec le feu céleste, âme du monde souverainement intelligente et sage.
En résumé, toutes choses procèdent d'un principe sec et et chaud et finissent par s'y absorber ; tout se transforme perpétuellement, il n'y a pas d'immuable, dans le processus, que la Loi qui le règle et que ni les dieux, ni les hommes ne sauraient modifier.
Le monisme, le principe d'évolution, le déterminisme logique de Hegel et de la spéculation moderne se rencontrent
' Voy. le Grand Ili/jp/'as. p. 289 A.
ici SOUS des formes archaïques et naïvement matérialistes. La pliilosophie, à cette date, parle de l'esprit comme la chimie populaire parle d'esprits et d'essences ; mais si elle est matérialiste, elle s'en doute encore si peu, qu'elle n'a pas même de terme technique pour désigner la matière ^ On n'a conscience de soi que par opposition à ce que l'on n'est pas. L'hylozoïsme deviendra matérialisme, le jour où il se trouvera en face de l'opposition spiritualiste, née du pythagorisme .
C. Explication du devenir I 9. — La spéculation pythagoricienne
Les doctrines métaphysiques du pythag-orisme^remontentelles, en partie du moins, à Pythag-ore lui-même ? Appartiennent-elles à des membres de l'ordre pythagoricien, tels que Philolaiis, exilé d'Italie dans la première moitié du cinquième siècle, et Archytas, qui fleurit à Tarente dans la seconde moitié de ce siècle? Le mystère dont l'ordre s'entoure dès le principe rend cette question tout à fait insoluble. Aristote lui-même semble être dans le doute à cet égard et ne parle guère que de la doctrine des pythagoriciens. Quoi qu'il en soit, l'impulsion première dans le sens de la spéculation arithmétique, connue sous le nom de philosophie pythagoricienne, est due au grand mathématicien de Samos, et si la preuve positive et directe nous fait défaut, rien du moins ne nous empêche de revendiquer pour lui la primeur des doctrines exposées dans ce paragraphe. '
1 "YXîi ne devient terme technique en philosophie qu'à partir d'Aristote. — - La fusion des idées d'Heraclite et du pythagorisme se personnifie dans Hippase de Crolone (ou de Métaponte). Voy. R. et P., p. 55. — ^ Stobée, Eclog., I. — Platon, le Timée. — Aristote, Met., I, 5 ; passim. De cœlo, II, 13. — Diog-. L., VIII. — Porphyre, Vie de Ptjthagore. — Jamblique, Vie de Pythagore. — Mullach {Pythagoreum cartyien aureuin, p. 193. OcelliLucani de universa iiatura libellus, 388. Hieroclis commentarius in carmen aureum., 416. Fythagoreorum aliorumque philosophorum fragmenta, 485 ss.). — Ritter et Preller, p. 40 ss. — A. Laugel, Pythagore, sa doctrine et son histoii'e d'après la critique allemande {Revue des deux-Mondes, 1864). — C. Schaarschmidt, Die angebliche Schriftstellerei des Philolaufi, etc., Bonn, 1864. — Chaignet, Pythagore et la philosophie pythagoricienne, Paris, 1873.
Pylhagore, d'origine ionienne comme Thaïes, naquit à Samos dans la première moitié du sixième siècle, et fut d'abord l'élève du théologien Phérécyde et peut-être d'Anaximandre le physicien. Suivant une tradition, qui manque, il est vrai, de garanties anciennes, il visita la Phénicie, l'Egypte, Babylone, où il s'initia à la spéculation théologique de l'Orient et à la g-éométrie, qui, dans cette patrie des mathématiques, avait atteint dès lors un haut degré de perfection. De retour en pays grec vers 520, plein d'idées de réforme religieuse, sociale, philosophique, il les réalisa à Crotone, dans la Grande-Grèce, par la fondation d'une sorte de confrérie, dont les membres professent des doctrines communes en morale, en politique et en religion ^
Rien de certain sur la fin du philosophe. Son œuvre prospéra. Dépositaires de toute la science de l'époque, géomé-
' En comparant les doctrines, les tendances et l'organisation de cette confrérie, telle que nous la dépeignent les historiens néoplatoniciens (notamment Jamblique), et le monachisme bouddhiste, on est tenté presque (avec Alexandre Polyhistor et Clément d'Alexandrie) de faire de Pylhagore l'élève des brahmanes, voire de l'identifier avec Bouddha. En effet, non seulement les noms (Ilûecov, nv9aYÔQa; = inspiré, devin, et Bouddha =éclairé) se ressemblent au point qu'une philologie tant soit peu fantaisiste pourrait se permettre de traduire :tt)8aYÔQ8toç par « prédicateur du bouddhisme >■', mais les doctrines pythagoriciennes et bouddhistes sont sensiblement les mêmes. Dualisme, pessimisme, métempsycose, célibat, vie en commun suivant une règle sévère, examen de soi-même fréquemment répété, méditations, dévotions, défense des sacrifices sanglants et de la nourriture animale, bienveillance envers tous les hommes, véracité, fidélité, justice, tout cela se trouve de part et d'autre. Le silence relatif des auteurs plus anciens et surtout d'Aristote sur la personne et la vie de Pylhagore tendrait à confirmer l'hypothèse de l'identilé du pythagorisme et du bouddhisme. Toutefois, l'existence de Pylhagore le mathématicien, antérieure de cinq siècles à l'ère chrétienne, est mise hors de doute par le témoignage d'Heraclite et d'Hérodote. D'autre part^ l'expansion du bouddhisme vers l'Occident n'est guère antérieure au troisième siècle de notre ère. Tout s'explique peut-être, si nous distinguons entre le pythagorisme des historiens néoplatoniciens et le pythagorisme primitif et authentique : manquant de données précises et quelque peu abondantes sur la vie et l'œuvre du sage de Samos, peu scrupuleux d'ailleurs sur le choix de leurs sources et séduits par certaines analogies, les biographes de Pylhagore ont pu emprunter au dualisme perse et au })essimisme indien quelques traits essentiels de leur portrait de fantaisie.
:i(; PIIILosoiMllh: (ilU'.coi'K
Irie, aslronoini<% nmsii[iie, médecine i, les pylliat'orieiens acquirent, au milieu d'une population dorienne plus arriérée que les Ioniens, une influence prépondérante. A Crolone, à Tarente, dans les républiques siciliennes, ils dominèreni jusque vers le milieu du v'' siècle, où la déiuocratie viclorieuse les expulsa en partie. Plusieurs d'entre eux se (ixèrent soit à Tlièbes, soit à Athènes, où leur influence, contrebalançant celle des sophistes, amena la réaction spiritualiste de Socrate et de Platon contre le matérialisme et le scepticisme, importés à la même époque de Sicile, de Thrace et d'ïonie.
La métaphysique ionienne procède de la physique, la métaphysique pythag'oricienne est entée sur les mathématiques. Ce qui intéresse les physiologues, c'est la matière et son perpétuel mouvement; ce qui frappe les pythagoriciens, c'est l'immatériel dans la matière, c'est l'ordre rpii règne dans le monde, c'est l'unité, la proportion, l'harmonie dans ses contrastes, ce sont les rapports mathématiques qui se trouvent à la base de toutes choses. En géométrie comme en astronomie et en musique, ils voient tout se réduire à des questions de nombre. Le nombre est donc le principe et l'essence même du monde, et les choses sont des nombres devenus sensibles. Tout être représente un nombre, et le but dernier de la science est de trouver pour chacun le nombre dont il est l'équivalent. La série infinie des nonibres, et par conséquent des êtres, jiiocède rie l'unilé. Si le nombre est l'essence des choses, c'est l'unité qui es! l'essence du nombre. Le pythagorisme distingue deux sortes d'unités: L' l'Unité d'où sort la série des nombres (des êtres) et ([ui par suite les renferme, les (Mubrasse, les résume tous, unité absolue et sans contraire, Alonade des monades (f| .uovdç). Dieu des dieux, et 2" l'Un, premier dans la série des nombres dérivés, opposé au deu,r, au /j'ois et à toute pluralité (jtÀfiOoç), par conséquent limité par le deux, le trois, le multiple: unité relative, monade créée (tô ?v). L'oppo-
' (<es sciences, objet de l'enseignement pythagoricien, s'appelaient les [laeVifiaxa : d'où le niol tiuil/if'nial/i/u/'s, dont le sens primitif embrasse la Inlalité du savoir humain.
silion de Vîin et du phcsieurs est la mère de toutes les autres. Tous les constrastes de la nature, le sec et l'humide, le chaud et le froid, le clair et l'obscur, le mâle et la femelle, le bien et le mal, le hni (:n;e:rgeao^iévov) et l'infini (ciaeiQov), ne sont que des variétés du éV et du nlr\Qoq, ou encore de l'impair (jreQiTTÔv) et du pair (açtiov). La pluralité par elle-même est sans consistance et se décompose en unités ; le nombre pair se réduit à l'unité impaire. L'unité absolue n'est ni paire ni impaire, ou bien encore paire et impaire, singulier et pluriel, Dieu et monde à la fois. Elle est dans le pythag-orisme, ce qu'est l'aneiQov dans la pensée d'Anaximandre ; le Neutre supérieur et antérieur au contraste sexuel, l'indifférence absolue qui précède et engendre le dualisme des forces et des éléments. Mais le pythagorisme n'a garde de l'appeler ajreiQov, l'asreiQov étant opposé selon lui au jiéQaivov, comme le passif à l'actif, la matière à l'ouvrier, à la forme, au principe plastique. Tout se réduisant pour lui au nombre, aux rapports numériques et en définitive à l'Idée, la matière et le mouvement des Ioniens sont, à ses yeux, chose négative seulement, absence d'unité idéale. Sur la question du mouvement et du devenir, ses conclusions ne diffèrent pas des doctrines éléales. Le mouvement, le devenir, semblent incompatibles avec son idéalisme abstrait. S'il a sa cosmogonie, comme les autres écoles de l'époque, ce n'est pas qu'il admette un commencement du monde dans le temps, et par conséquent une épofjue où il n'y aurait pas eu d'univers. Le monde existe Fç aîonoç y.al e'iç auôva, et hi cosmogouie ii'a d'autre objet que de faire voir Tordie, la loi, la série, suivant lesquels les choses èmanenX éternellement àc leur principe.
La physique pythagoricienne est donc une accommodation à la sensualité humaine, au même titre que la physique de Parménide. Ce qui est immuable en soi, elle le fait variable. En se mettant au point de vue des sens, où sont placés les novices parmi ses adeptes (dxouafiatixot), elle représente l'éternelle Unité comme une sphère ii toû ^ravTôç oqjaiQa), compacte et sans distinction de parties (jt^Qeg, OTJvexéç), flottant dans l'infini (cuteieov). L'opposition idéale du
pair et de l'impair, de l'un et du multiple, devient l'opposition réelle du plein et dii vide. Originairement, le plein était sans le vide, ou du moins, le vide lui était extérieur. La formation du cosmos commence par l'irruption du vide dans le plein. Cette irruption est comme un souffle perpétuel qui ag-ite le monde (jtvofi, îtveDixa). En pénétrant dans la ocpaiça, en s'y établissant, le vide la fractionne en une infinité de particules iniinitésimales, images réduites de la ocpaïQtt (les ato^ia des atomistes). La qualité se réduisant, au point de vue géométrique, à la quantité et à la forme, ces particules ne se distinguent que par la quantité et par la figure. Elles forment soit des cubes, soit des pyramides (tétraèdres), soit des octaèdres, soit des icosaèdres ou des dodécaèdres. L'unité réagissant contre le fractionnement indéfini, ces particules se rejoignent suivant leurs affinités géométriques et forment les corps élémentaires: la terre, le feu, l'air, l'eau, l'éther. L'élément par excellence, c'est le feu, formé de particules tétraédriques. Symbole du principe divin dans la nature, il est concentré dans un soleil central, foyer de l'univers et séjour du Dieu suprême (éotia xox navroç), autour duquel se meuvent : i° l'Ouranos contenant la contre-terre (dvTr/ecûv) et la terre ; 2° le Cosmos proprement dit, comprenant la lune, le soleil (?) et les planètes ; 3" l'Olympe avec les étoiles fixes. En substituant à la terre un feu central (qui d'ailleurs est invisible, par la raison que la terre lui tourne constamment la face opposée à celle que nous habitons) et en faisant tourner la terre autour de ce centre, Pythagore n'affirme pas sans doute Vhéliocentrisme, mais prélude à ce système, que son école formulera dès les siècles suivants, sans réussir à le faire admettre par la généralité des savants. Les distances qui séparent les sphères sont proportionnelles aux nombres qui expriment le rapport entre les sons et les longueurs respectives de la corde sonore, et le résultat de leurs révolutions autour de l'axe du monde est une harmonie divine que le génie musical seul peut percevoir. Cette harmonie est l'âmede l'univers. Les êtres forment une série ascendante au point de vue de la perfection avec laquelle ils réfléchissent l'harmonie
universelle. L'être élémentaire, le point physique, en se mouvant, engendre la ligne ; la ligne, en se mouvant, engendre le plan ; le plan engendre le corps, d'où procèdent par degrés la sensation, la perception, l'intelligence (émanatisme).
L'individu est mortel en tant qu'il résulte de l'union temporaire des éléments corporels, suivant une proportion qui varie entre des limites données. Ces limites franchies, la proportion devient disproportion, lutte inégale, maladie, dépérissement et mort. Mais le contenu idéal du vase qui se brise est à l'abri de la destruction. L'a me est un nombre déterminé, qui a sa place dans la série éternelle des choses, une parcelle de l'âme du monde, une étincelle du feu céleste, une pensée de Dieu. A ce titre, elle est immortelle, et la mort la fait passer à un état supérieur ou inférieur, ou semblable à la vie présente, selon qu'elle a vécu pour Dieu, pour le monde ou pour elle-même (métempsycose et palingénésie).
Si le pythagorisme, ainsi que Parménide et Heraclite, insiste d'une manière exclusive sur l'un des éléments constitutifs du fait et aboutit, à son tour, à la négation de la réalité concrète au profit de l'Idée, il n'en introduit pas moins dans la pensée grecque un élément des plus importants pour la solution du problème héraclito-éléate : qu'estce que le devenir, le changement perpétuel affirmé par le philosophe d'Éphèse, et comment le concilier avec la permanence et l'Immutabilité de la matière, proclamée avec non moins d'autorité par l'école d'Élée ? Cet élément de solution, c'est son hypothèse des monades, parties Infinitésimales ou points réalisés, composant la matière. Les systèmes qui suivent sont des essais de conciliation entre Elée et Éphèse au moyen de la théorie physico-arithmétique des unités élémentaires. Entre Parménide, qui nie le grand fait expérimental de la génération et de l'altération des choses, et Heraclite, qui au devenir sacrifie l'être et sa permanence, la pensée trouve dans l'hypothèse atomiste le terme moyen capable d'unir les deux systèmes adverses en une synthèse supérieure, en même temps que la base indispensable
de toute explication rationnelle du devenir. Elle renonce donc à regarder la matière comme une masse continue, qui se transforme incessamment dans ses propriétés essentielles. Elle la fractionne en parties immuables en ellesmêmes, mais chang-eant continuellement de situation relative. De cette manière, il y a à la fois cliang-ement perpétuel dans les aspects de la matière (les corps), et permanence de la matière quant à son essence et à ses propriétés. C'est la réduction de tout changement au changement de lieu : le 'mécanisme.
Enipédocle, Anaxagore et Démocrite, qui représentent ce point de vue, se distinguent entre eux comme Heraclite, Pythagore et Anaximandre, c'est-à-dire que le premier fait du mouvement, le second, de l'Idée (vovç) le troisième, de la matière, la clef de voûte de son système.
1 10. — Empédocle
Empédocle * d'Agrigente en Sicile (450), que son savoir médical, ses guérisons et le prestige dont il aimait à s'entourer tirent passer pour un magicien et un dieu, est l'auteur d'un vaste poème philosophique, dont les fragments semblent lui assigner une place intermédiaire entre les éléates et les ioniens.
Il relève des éléates en niant le devenir au sens d'Heraclite, mais se rapproche des ioniens en admettant la réalité du mouvement. La matière est immuable en son essence, inais les corps changent incessamment ; leurs éléments constitutifs s'agrègent et se désagrègent dans des pro})ortions diverses. On ne comprendrait pas que le feu, par lui seul, devînt de l'air ; l'air, de l'eau, et ainsi de suite ; mais
' Sext. Empir., Adv. Math., YII, 123. — SImplicius, In Phys., f. 24. f. 76.— Plutarque, De plac. phil. — Aristote [Met., Phys. et Psychologie), etc. — Fragmenta d' Empédocle recueillis par Amédée Peyron (Leipzig, 1810), S. Karsten (Reliquiœ phil. vet. gr., vol. II, Amst.,1838), Th. Bergk (Leipz., 4843), H. Slein lBonn,1852), Mullach(I, p. 1 ss.), Ritler et Preller(p. 124). — J. Bidez, Biographie d'Empédocle, Gand, 1894. — Le même. Observations sur quelques fragments d'Empè.dùcle et de Pannènide ' Arch. fur Gesch. der Phil., IX, 2).