‹ Histoire de la philosophie européenneChapitre 9 sur 100 · EMPÉDOCLE · texte numérisé non relu

EMPÉDOCLE

011 comprend que ces éléments, en se combinant de mille manières différentes, produisent l'infinie variété des corps. Il faut donc renoncer à l'idée de l'unité élémentaire, il faut cesser de faire dériver l'air del'éther, l'eau de l'air, la terre de l'eau, et considérer ces quatre éléments comme également primitifs.

Empédocle est-il hylozoïste dans le même sens que les physiciens d'Ionie ? Le mouvement dont ses quatre éléments (oToi/.eïtt) sont affectés leur appartient-il en propre, ou l'ont-ils reçud'un principe distinct? Si malaisé qu'il soit de dégager sa pensée d'une phraséologie abondante en figures, il semble incliner, de même qu'Anaxagore, à un dualisme de la Matière et de la Force motrice, laquelle à son tour se divise en deux forces agissant sur les éléments en sens contraires : rAmour((piA.îa, cpdôTTiç, otoqyii) ou principe d'union, et la Discorde (veïxoç,8Qiç,8xOoç), principe de séparation*. Ces deux causes motrices, qui en réalité n'en sont qu'une, mais dont l'imagination du poète fait des divinités rivales, régnent tour à tour sur les éléments. Dans l'origine, l'Amour les unissaiteten faisait un seul corps sphérique(a(paîQoç). La Discorde survint et les divisa : il en résulta la terre, l'océan, l'atmosphère, l'éther céleste et les astres. A cette période de la création primitive, qui est l'œuvre de la Discorde, succède une époque de lutte entre la Discorde et l'Amour, période qui voit naître les plantes, les animaux, les hommes. La Discorde, en séparant les éléments, a préparé à chaque classe d'êtres l'habitation qui lui convient, mais elle n'a- pu former les organismes eux-mêmes, qui sont un mélange des quatre éléments, et par conséquent l'œuvre du principe unificateur, le fruit de l'Amour réagissant contre la domination exclusive de l'Antipathie. Si, dans le siècle présent, les deux principes sont encore en lutte, l'Amour finira néanmoins par vaincre, et les quatre sphères du monde, aujourd'hui séparées, se confondront au dernier jour dans un nouveau chaos. Cette alternance de périodes de séparation et d'union

• Nous dirions l'attraction et la répulsion. La cosmogonie irEmpédocle contient le crerme de celle de Kant.

des éléments est une nécessité fatale et se continuera éternellement.

Ainsi qu'Anaximandre et Heraclite, Empédocle expose à sa manière l'orig-ine des êtres par voie d'évolution. Leurs organes, pense-t-il, ont apparu d'abord comme des rudiments g^rossiers, séparés les uns des autres, pour disparaître et reparaître, se disjoindre et se réunir, jusqu'à ce qu'ils s'adaptassent et s'unissent entre eux définitivement. T/est le hasard qui a présidé à leur première formation, mais leur convenance finale les a conservés, fortifiés, développés '. Du reste, l'existence semble à notre philosophe un l)ien douteux, et, précurseur de Darwin, il l'est aussi de Schopenhauer. L'âme, qu'avec Heraclite et Hippase, il assimile au principe igné, a été détachée par la Discorde du ocçaiQoq où, dans l'orig-ine, elle se trouvait confondue avec tous les êtres futurs. Comme tout le reste, elle finira par y retourner. La vie est l'expiation de son désir d'une existence séparée. Tour à tour plante, animal, homme, elle se relève prog-ressivement, et par les abstinences, les jeûnes, la continence, elle finit par redevenir digne de rentrer en Dieu. La propag-ation de l'espèce humaine est un mal, puisqu'elle perpétue l'état actuel des choses et retarde leur retour à l'unité primitive'^. L'homme est l'imag-e du cKpaîQoç. Les quatre éléments radicaux se trouvent représentés en lui : l'élément terreux, par les parties solides du corps, l'eau par ses parties liquides, l'air par le souffle vital, le feu par l'esprit. Il participe de même à l'Amour et à la Discorde. Sa supériorité intellectuelle résulte de cette concentration de tous les éléments cosmiques dans sa personne. Il perçoit tout, parce qu'il est tout : l'élément solide, parce qu'il est terre, le liquide, parce qu'il est eau, et ainsi de suite. C'est une théorie, disons mieux, un essai de théorie de la sensa-

' Mullach, I, pp. 313-16. — ^ Anaximandre, parlant de la mort comme d'une expiation ; Platon méprisant le monde des sens et désirant ardemment de retourner dans la sphère de l'idée pure ; Plotin, honteux de son corps et de la manière dont il y est entré, se trouvent placés au même point de vue qu'Empédocle.Les idées religieuses de chute, de péché d'origine, d'expiation, sont familières à l'Europe aryenne comme à l'Asie.

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