‹ Histoire de la philosophieChapitre 12 sur 54 · CYNIQUES ET STOÏCIENS NOUTEAUX · texte numérisé non relu

CYNIQUES ET STOÏCIENS NOUTEAUX

tion 86 présenta aussi à' Ëpictète ; il ne fut pas embar^ rassé pour répondre. Il pensait que de même que le taureau sait ce qu'il a à faire dans le troupeau, chacun sait aussi y en prenant conseil des dons qu'il a reçus de la nature , ce qu'il a en conséquence à fiiire ; seulement il n'y a pas plus de taureau que d'homme habile et bon toutà-coup et sans exercice de ses forces (1) . Nousdevons donc, dans Texercice de nos facultés , avoir égard à la destinée que nous ayons à remplir. C'est ainsi qu'Épictète renvoie aussi sur ce point, chacun à lui-même, à sa propre et privée conscience. Il ne faut donc pas s'étonner qu'il n'ait pas pu donner une explication générale et scientifique de la morale. Tout pour lui revient à cela , que chacun doit trouver sa destination morale au^dedans de soi ; sa doctrine ne pouvait donc avoir d'autre but que d'y porter la volonté et de fortifier par des exhortations. Toute la doctrine devait prendre une forme ascétique.

On a quelquefois comparé la morale d'Épictète à la morale chrétienne, et l'on ne peut nier que , malgré des différences essentielles, elles présentent aussi beaucoup de points de ressemblance. Ces ressemblances consistent principalement dans la direction religieuse que prennent les préceptes d'Epictète. Ils s'élèvent ainsi au-dessus de Torgufeil philosophique, dont ona fait, avec quelque raison, un reproche aux stoïciens. Non seulement Épictète défend à son sage tout orgueil envers autrui , et inculque en général Je principe, que Tonne doit pas condamner les autres» parce que leur conscience , qui constitue toute leur valeur morale véritable , leurs principes, sont difficiles à

xorràc irpaawirov Jatotffroçf HoQtv f 6 roupQç, 1^, X/ovroç imXOovroç fxovoç flûofiovcrae tqç oùtoîI mtpaoxcuîiç %a\ irpo&'ëXiQxcv cotuT^v virèp rrfç ^AvïÇ ir<xov2ç ; ri ^Xov, orc cùOùç afiai tw rqv irotpqcTxcvr/V l^civ âiravr^ wti cua^noiç ocuTÎîç; xac r//jtwv toî'vuv oartç àv £;^ot Tococu-njv irapaoxcuviv,

connaîlrc (l). Non seulement il exige que nous supportions avec patience le mépris des autres (2), mais il veut aussi, et particulièrement, que Ton soit humble en pensant à Dieu. Bannis tout orgueil ; le bien que tu possèdes et que tu reconnais en toi n*est après tout qu'un don de Dieu ; quelque place que tu occupes dans le mondci c'est Dieu qui te Ta donnée ; tout vient de Dieu (3) . Ces considérations , qui pénètrent toute sa doctrine , ne permettent aucune espèce d'orgueil.

Les principes d'Épictète ont exercé une influence très prononcée sur l'esprit de beaucoup de ses contemporains et de ceux qui sont venus après lui. Presque tout ce qui est sorti de la morale sloïque dans les temps suivans , émane de lui , est pénétré de son esprit ; ce n'est le plus souvent qu'un retentissement de ses sentimens et de sa doctrine. C'est sous ce jour que nous devons envisager la morale de l'empereur M. Aurèle-Antonin, Dans les pensées ^àviissé^^ à lui-même , qui remplissent ses livres, il parle comme d'une faveur signalée d'avoir connu, par son maître Rusticus, la doctrine d'Epictète (4) ; et, dans le fait, ses préceptes ressemblent parfaitement à ce qu'Epictète avait auparavant recommandé; seulement ils se rapportent particulièrement à lui-même , tandis que ceux d'Ëpictète étaient destinés à ses disciples. C'est ce qu'on remarque particulièrement lorsque le bon et noble empereur, à l'occasion de la règle générale, de ne pas s'occuper des autres, y met cependant la condition, qu'il ne s'agisse pas de l'utilité publique, ou que l'on n'ait paS' re-

(i) Man,, 33, 4^, 4^; Diss.^ IV, 8.

{').) Man.^ i3.

(3) Afa/i. ,22. 2o 31 ôf pyv )jilv \m ny^q ' tSv Sk ^èkviartùV cot yatvo /leveov oStwç g^^ou , wç uiro tou 5cou Terayfjicvoç eîç toutïjv t^v j^wpav. Cf. Marc, Anton., XII, 26. OxjStv tSto^ oyiîevoç* àXXà xat to rexvtov xoii TO awjuiocTtov xat aurb to tj;ujfapto» cxeeôcv (ex tou 3eau) cXiq- XuGcv.

(4) I, 7, Epiciète est aussi mentiomié IV, 4i; VII, 19; XI, 34, 36-38.

CYNIQtîES'ÉT STOÏCIENS NOtJTÈ\tX. 1Ô9

connu son génie comme deslîné à une vie romaine et politique, à la vie d*un souverain (1).

Ce caractère des pensées de Marc-Anrc!c nous dispenserait tont-à-fait de nous v arré^ter si, d'iin antre cAté, elles nenous fournissaient cependant pa3 Toccasion de faire quelques remarques qui mettront encore sous un jour plus vif les tendances des stoïciens de cette époque (2). Si nous les comparons aux. doctrines de l'ancien portique, nous ne les trouverons que très peu scientifiques. Tout ce qui tend à une forme scientifique leur est étranger , ce qui fait que les nouveaux stoïciens préfèrent s'exprimer par sentences, par propositions incohérentes et détachées. Antonin bUme formellement les recherches profondes et étendues, dans lesquelles on pense à vivre seulement toujours avec soi-même, et à s'unir à son génie (3). Ceci rappelle comment Epiciète veut que Ton ferme les sens comme des portes du dehors, pour jouir de la lumière interne de notre génie. Telle n'était certainement pas la pensée de l'ancien portique , qui croyait tirer la connaissance de toute vérité de la perception sensible. Mais Antonin est rempli de semblables recommandations; il veut seulement que nous conservions purement notre génie; que nous descendions en nous-mêmes; que nous nous renouvelions au-dedans, et que nous y trouvions le repos (4). 11 distingue d'une manière très habile

(i) 111,4, 5. Cf. IX, ag.

(2) Nous renvoyons, pour des cclaircissemcns plus pn*cis sur les détails de la morale d'Antonin, à l'ouvrage intitule : T)e Marco Aurelio Antonino îniperatore philoscpkanlc. ex ipsius commentariis scripiio phiiologica, InstiUiH Nie, Bachîus, Lips. 1826, 8.

(3) II, i3. Ou^ aGXw^Tcpw Too TTOVTa xwx).M Ixitt.occp^o/utsvw xai rà v£{,Orj ySéç , ^Tfjci'v, cpwvwvTsç xdi toc èv tcûç ^Lu^aTç twv TcXr^ctov itoi t»y^i^Uùç Î^TjTovvTOç , ptj aîo6of««voTi OE , oTt çff>xtï irplç /jlÔvw tw cv3ov law- Toû ioitiio-jt civac xa« toutw yvïjdwç JS'cpairnjctv,

i0O UTRB XII. GHAPITBB 111.

ce que nous sommes , notre raison , et ee que la fortune a ajouté à notre nature , et veut que nous nous tenions purs de cette dernière partie, si nous voulons mener une vie libre et tranquille (1) . En voyant comment les stoïciens n'ont égard qu'à la tranquillité de Tâme , comment ils espèrent y parvenir en s'arrachant au monde extérieur, et comment ils ne se considèrent que comme des instrnmens insignifians de la volonté divine dans le torrent de la vie extérieure et passagère (2)^ on ne peut retrouver là la doctrine de l'ancien portique» qui faisait au contraire consister tout bien dans la vie du mond , djans le flux constant de l'activité vivante. Ces stoïciens nourrissaient aussi en eux, il est vrai, une pensée mâle et courageuse, mais plus propre à faire supporter qu'à faire agir ; leur plus grand soin était d'apprendre à mépriser l'exil et la mort. A la vérité, on ne peut nier que le germe de cette pensée était déjà dans la doctrine de l'ancien portique ; mais ils s'étaient plus appliqués à combattre la mollesse de leur siècle qu'à la science ; et comme celle-ci avait pour but de faire ressortir l'harmonie du monde , elle devait empêcher de désirer un retour si absolu de l'âme raisonnable sur elle-même^ comme le veut Antonin. Celui-ci nous fait voir en effet l'âme raisonnable sous un jour tout-à-fait propre , puisqu'il sortirait volontiers de Fenchatnement du monde. Les choses extérieures^ pen$e-t-ii, ne regardent pas le moins du monde l'âme ; elles n'y ont aucun accès ; elles ne peuvent ni la mettre en mouvement, ni la changer; elle seule se meut (3). La liberté qu'il ac-

tftv xai ovâtvcoo âeotutov. Vil, 28, 5g, Ses expressions sont : Ëcç

(i) XII, 3.

(2) La vaûîté de toutes choses est le tliènie favori d' Antonin ; voir seulement le dixième livre, 11, 18, 3 1 (oZrtùç yàp ai»ye^cSç ^îtA^ rk dêvOpwtrtva xairvbv %a) tl fi-nSé-j. Cf. XII, 27, 33), 34.

(3) V, 19. Ta irpaypattt aura oui Ôttùotcvouv ^u^ç airrrror* oùft l^tt ^99^ if^lç i|K)x^v ' ébS rpt^àtt oiA ximoi 4^;^ ASvott«( * rprir»

cTNiovES er stoïciBNS irmrTfiAux. I9]

corde à la raison est si inconditionnée , qu'elle ne peut être tronblée dans son moayement naturel par aucan obstacle extérieur, tandis que toute autre chose, suivant la doctrine «*istotëlique , est souvent forcée de se mouvoir contrairement à sa nature (1) . C'est vraisemblablement une bizarre intercalation dans la nature du tout. Si Antonin rejette avec mépris tontes les choses passagères et vaines de notre vie, il n'attache de prix qu'à la philosophie, parée qu'elle tient notre génie pur, sain et sauf (?) , et il oublie presque à ce sujet que ce génie lui-même n'est pas, à son sens, autrement impérissable que idui les élémens de notre corps (3).

Si donc nous trouvons que ce développement de la morale stolque s'éloigne beaucoup de la direction scientifiqae , nous devons reconnaître au contraire quMl trouve ane sorte de compensation dans son sentiment religieux. De ce sentiment naquit en lui tout l'amour avec lequel i! chercha cependant à embraser le monde extérieur, quoiqu'il r^sgardât comme nécessaire de se séparer de tout ce qai n'est pas nous. Hais c'est surtout dans la contemplation de soi-même qu'il s'attacha à ce sentiment religieux^ Antonin en appelle encore plus souvent qu'Epictète au démon intérieur, à la raison, à Dieu, en nous (4).

Axù xiver oîrni éouniv f»vn. Rarement , mail là cependant , l'âme n*est qu'une âvocOupa^cç àf" atJutacToç. /&., 33.

(i) X, 33. Nouç ^ 7ia\ Xoyoç ità irocvr^f toS ôvrciriirrovroç oufwç iropeueodac ^orac , ùç ircyuxe xot a»ç Biktt,

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