‹ Histoire de la philosophieChapitre 20 sur 54 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

PHILOSOPHIE INBIBNIIK.

Si nous revenons encore une fois aux doctrines phi« loaophiques des Indiens , c'est plutôt pour signaler une lacune de nos connaissances historiques que pour la remplir. C'est un travail qui doit paraître ingrat que celui de recueillir des renseignemcns historiques sur un objet dont on n'a encore qu'une connaissance authentique très insuffisante, mais sur lequel chaque jour apporte des éclaircissemens nouveaux. On pourrait attendre jusqu'à ce que les faits fussent en quelque sorte complètement connus. Mais une fois lance dans le cours d'une histoire que nous devons chercher à comprendre du mieux possible , nous devons aussi nous entourer de tous les secours qui peuvent nous fournir des éclaircissemens sur notre existence énigmatique , et sur la manière dont elle a eu lieu. II peut se faire que nos opinions , que nous émettons dans lobscurité, soient contredites an premier jour \ et cependant nous ne pouvons aujour^ d'hui refuser notre intérêt à un objet qui csf sous nos yeux, qui tombe dans la sphère de nos investigations. Mous devons donc attacher aussi nos regards à la philosophie indienne, parce qu'elle seule peut nous apprendre la philosophie orientale , et parce que l'influence de cette philosophie sur celle de notre époque est incontestable Moys n^ croyons pas pouvoir mieux faire coni^al^re C0 qui eçt proprement philosophie orientale i ou du. ttoiai

1284 LITBE XIX. GHAPITBE T.

les tendances les plus excentriques de cette philosophie, qu'en exposant les systèmes des philosophes indiens. Le nom d* Orient n'a été que trop souvent employé comme iin mot d*un sens peu déterminé; nous devons chercher à lui en donner un moins vague , moins imparfait.

On ne peut plus douter, d'après les documens nouveaux, fournis particulièrement par Colebrooke (1), qu'il n'y ait eu un développement systématique de la philosophie indienne. Quoique la substance et l'esprit de la science aient d& être exposés avec un enchaînement d'idées moins précis que celui qui se fait remarquer au beau temps de la philosophie grecque , cet enchaînement peut cependant se comparer à beaucoup de systèmes grecs, et s'il se fait moins remarquer que ces derniers , ce n'est que parce que l'ordre des idées a pénétré moins avant dans le développement de notre science. Nous ne pouvons donc que regretter que les renseignemens four» nis jusqu'ici par les indianistes sur cette philosophie ne puissent nous donner qu'une idée approximative de la valeur intrinsèque de ces efforts philosophiques.

Colebrooke distingue chez les Indiens des systèmes de philosophie qui se rattachent à la doctrine des Yédas, et d'autres qui sont en opposition ouverte avec cette même doctrine. Au nombre de ces derniers appartiennent principalement les doctrines des bouddhistes et des dchinistes(2), et d'autres^sectes encore, comme celle des tcharvakas, des sivaïtes , et de quelques vichnouites. Les renâeignenlens qu'il nous donne sur ces sectes sont cependant très peu circonstanciés, et ne sont empruntés le pins souvent que des réfutations de leurs adversaires. Il nous

(i) Transactions qfthe B\ Asiatic sociely^ vol. I. p. 19 — 89^ p. 92 — 118; p. 439 — 4^6; p. 549 — 579; vol. H. p. I — 39.

(2) Ou djinistes , etc. , peut*étre mieux encore djainas , comme traduit M. Pautbier, p. i55, 210 etsuiv. de sa traduction des Essais sur la philosophie des Hindous par Colebrooke. {N.dutr^.)

JPRttOSOPRIS IMDIBMirB* S8fl

«emble qu'il y a encore une distinction à* faire entre ces sectes. Les yichnouites et les siTSlies suivent à peu près la même voie que les sectes réputées orthodoxes ou sémi* orthodoxes. Les Indiens admettent même que la secte des sivaltes a emprunté beaucoup de choses de la philosophie sankhya; elle nous semble même ne tendre qu'à lii simplifier (4). La doctrine des vichnoui tes n'est regardée non plus que comme partiellement hérétique par les Indiens (2). Au contraire les doctrines des tcharvakas contredisent formellement, toutes les doctrines fondamentales des autres sectes orthodoxes et sémi^orthodoxes^ puisqu'elles affirment un sensualisme) et un matérialisme pur ^ et qu'elles font l'âme corporelle (3). On ne peut pas dire tout*à-fait la même chose des bouddhistes et des dchinis^es. Cependant ceux*ci se distinguent des fidèles sectatjeqrs de récole brahmanique par leur croyance religieuse et par la différence des. opinions que nous avons déjà fait connaître dans nos recherches précé« dentés {4). Mais nou4 n^examin^ron^ pas toutes ces écoles hétérodoxes, parce que nous, avons! trop peu de rensei* gnemenssur leurs doctrines pour que nous puissions en déterminer .10 caractère avec certitude. Il nous semble même douteux pour quelques unes d'elles » si ^lles ont réellement fofmé une doctrine philosophique, ^articu-> lièrçment pour 1^ vichnouite&iet les tcharvakas. C'est donc chose à décider par des recherches ultéDieures.

Nous iv>us' bornerons même dans l'eaiamen des autres doctrines indiennes à ce. 4|iii jnoitsfsentble être le plus certain et le plus important, à la tendance générale des doctrines, à la méthode qui s'y révèle en général , forcé que nous serons de négliger beaucoup de résultats connus, mais dont nous ne pouvons apprécier le sens et la

(i) Coiehr, 1. 1. p. 56g j 670, 5^1 , 672. (a) Ib, p. 575, 577.

(3) Ib. p. b6).

(4) Pari. I, p. 102 s.

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iTAleuf par la tradition fragmentaire , et fauté d'y recon^ naître une partie nécessaire de tout le développement (1). Qaioonqne sait que la force de la philosophie ne consiste pas moins dans les recherches particulières que dans les principes généraux et les tendances qu'ils représentent ^ regrettera nécessairement que notre connaissance des systèmes indivis ne dépasse que rarement ces principes et ces tendances. Mais. nous rappel-* ferons à ce siijel les sources dont' nous pouvons tirer notre connaissance de la philosophie indienne. Ces sources remontent rarement ou plutôt jamais à la première origine. On dit bien quelquefois qUe l'ouvrage du fonda* teur d'une secte auquel se rapportent toii$ lés commentateurs suivans, comme à la plus hante autorité, 'existe encore^ mais on nous dit aussi' en même temps qu'il ne consiste qu'en senrences très concises^ en vers mnémoniques que personne ne* peut entendre sans commentaires^ ou que, les commentateurs né sont pas certaine de pouvoir distinguer l'ancien texte des observations plus récentes (2). iVlaisr les commeniatènrS' qui- nons fourniront nos document ne remontent pas à ttne époque éloignée; ils sôhtbien postérieurs à Tère chrétienne, et l'on pekit par conséquent présumer ffiK^lement que les anciennes doctrines peuvent avoir subi plusieurs sortes de changement en passant par lettrs mains ; conjecture qui semble encore être confirmée par le fait que quelques uns d'eux ne se soiit pas bornés à expliquer un système ou un autre- de la philosopbie indimme ^ mais ont donné

(i) Non seultmetit les mémoii'es d&Golëbreoke, mais aussi lel euvrages-des philosophes indiens^ reefennent Une foule de divisions dont la raison n*est pas développée. La plupart de ces divisions doivent être négligées dans Thistoire de la philosophie, tant que nous n'aurons pas une connaissance plus précise de }eurs ramiBcations respectives.

{%) Cokbr, 1. If vol. I, p. 93 ; vol. II; p. 5 , 6«

des commentaires de plusieurs systèmes (1). Il semble que dans la décadence de la littérature indienne , il se soit passé quelque cliose d'analogue à ce que nous voyons arriver dans la littérature grecque; c'est-à-dire que la dis* tinctton des systèmes plus anciens ait disparu, etqu'ilsoit résulté une sorte de fusion des différentes opinions op« posées les unes auiL autres (2) . Il doit donc nous être d'autant plus difficile de distinguer les unes des autres les vues propres à chaque système philosophique cheas les Hindous.

Quand Golebrodke divise cei systèmes en orthodoxes et hétérodoxes 9 il nous semble qu'il part d'un point de vue incomplet, car évidemment, cette division n'est em* ptointée que de la mimansa (3), qui se regarde elle-même comme orthodoxe par excellence, et reproche au contraire à tous les autres systèmes d*étre si fort en désaccord avec elle , si éloignés de la vraie foi. Vraisemblablenient les autres systèmes auront à lui faire les mêmes reproches, cal* quoique la mimansa semble s'être fondée dans toutes ses parties sur les védas, elle est cependant

(i) Colebn 1. 1. vol. II, p. aa, a3.

(a) Lassen,Grymnosophista^ vol. I, fasc. r|p.XX«^/^iie obiter^ hçc moneo summa cum cautione utendum esse explicatiorubus quds a recentiorihus philos ophicorum librorum enarraiorîbus propositœ sunt , prœsertim in eis libris qui doctrinam profiteri'»^ ttttaul minus orthodoxam ^ veluW Sankkyici ^ aut ad certain quandatn scholam non acconimodandam , quates sunt libri Bhagavadgiia , Manuis ieges , kisque antiquîores Upanishades. Ce que dit Colebrooke «ur lo Bhagavad-Giia, dans, les Trànsac^ vol n, p. 39, semble conduire au même résultat.

(3) J'écris la mimansa, l'yoga, etc. , au féminin , quoique cm mots Soient du masculin en sanscrit, parce que je sousen<* tends doctrine ou philosophie. Le génie de la langue sanscrite nous est encore trop étranger pour pouvoir en suivre les lois sans hésiter partout où nous sommes obligé de lui emprunter des mots. Je dois aUssi faire remarquer à cette occasion que jq p'ai]pa8 pu être conséquent dan$ l'orthographe des motssanscritiii

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obligée de recourir à une infinité d'explications libres pour trouver la doctrine des védas d'accord avec elle. En quoi , du reste, elle ne se distingue pas des au très systèmes, si ce n'est qu*elle s'en réfère plus souvent qu'eux aux décisipns des Védas (1). Les systèmes semi-orthodoxes , ainsi que les systèmes orthodoxes , reconnaissent l'autorité des Saintes-Écritures ; ils cherchent quelquefois à se fonder sur les védas , mais ils sont aussi forcés d'en expliquer plus fréquemment et d'une manière arbitraire les maximes. Nous ne pouvons pas nous empêcher de remarquer à ce sujet, combien ceux qui croient que la philosophie des Indiens a'est autre chose qu'un recueil de leurs doctrines ou de leurs opinions religieuses sont dans Terreur. Sans doute qu'elle y est étroitement liée , mais pas d'une union si intime pourtant que celle que nous avons vu exister entre la philosophie grecque et le polythéisme , entre notre philosophie chrétienne et les dogmes de notre foi. C'est ce que nous pourrions peut-être faire connaître plus clairement encore, si nous connaissions mieux les systèmes hérétiques de l'Inde. Mais ce qui prouve que les systèmes non hérétiques sont obligés de recourir à des explications forcées de leurs écrits religieuX| c'est qu'ils sont , au moins en partie, sous l'influence d'un autre principe que celui qui sert de base à leur religion. Parmi la multitude des systèmes de la philosophie indienne , Colebrooke croit devoir en distinguer particulièrement six, qui sont appariés deux à deux, en sorte qu'ils ne forment que trois divisions principales : savoir, la première et la seconde mimansa , qui s'appelle aussi vé" danta; la nyaga et la vaiséchika, la sankhya et l'yoga (1). »— ■ I ■ I I I I I I ■ , , , II. I ■

(i) Je ne sais pas pourquoi Colebrooke met aussi la Vaiséchika au nombre des systèmes orthodoxes de la philosophie indienne , quand cependant la doctrine de Kanada sur les atomes est décidément séparée de la Védanta , et mise encore après la doctrine de la Sankhya. V. op. 1. i, p. 557.

(2) Colebr» !• 1. vol. I, p. 19. La revue que Taylor a donnée

L'apparieçient de ces systèmes ne doit cependant pas être saisi sous le même point de vue; chaque couple de système appartenant à un différent. La sànkhya et l'yoga forment, relativement à la division des idées , un seul et même système^ et ne s*éloigne Tune de l'autre qu'en ce qu'elles donnent différons sens à l'idée suprême doù part la divi&ion , et qu'elles comprennent par conséquent aussi le sens différent de la division entière. Il semble qu'en cela Tyoga s'approche de la védanta, et il n*est peut-être pas autre chose qu'une tentative pour aflermir la division scientifique de la sankhya, mais en la rattachtfnt au point de vue général dont la mimansa s'est dévelop« pée. 11 en est autrement du rapport des deux mimansàs* La première est à la seconde comme la pratique à la théorie. La première est une explication des devoirs, qui sont la plupart religieux. Les préceptes des Védas sont la principale source où celte doctrine puise ses préceptes moraui. Cependant elle reconnaît .aussi d'au-* très sources , et rejette même des prescrits qui sont clairement contenus dans les Védas, comme opposés au sentiment moral (1). La recherche dans cette partie delà mimansa n'est pas philosophique ; on pourrait même ne pas donner comme philosophique les raisons d'où est dérivée la nécessité d'une révélation divine de nos devoirs, la recherche sur l'origine du langage et sur le rapport entre l'acte méritoire et ses conséquences invisibles (2). Au contraire 9 l'autre partie de la mimansa, la

védanta, a un caractère philosophique, et mérite par

dans Tappeadice à sa traduction du Prabod Chandrodaya s'accorde aussi avec cela. The tise qflhe moon of inleliecl transi by Tajrlor. Lond. 1812. 8. L'Yoga, la docirine de Patandjali, est appelée par Taylor Palandjel^ et la I^yaja se divise eu doctrioe de Gôtama et en doctrine de Kanada , appelée aussi Yaisêchika.

(i) Ib, p. 45i , 4^2, 456.

conséquent que nous Texaminions. Enfin, la nyaya et la Taçtséchika sont entre elles , suivant lexpressiun de ColebDOake ^ comme la métaphysique à la logique. La physique, ou y comme le même auteur s'exprime, la nyaya , s'occupe plus des idées générales qui servent de fondement à la vaiséchika, tandis que celle-ci pénètre plus dans ]jes détails (1), en sorte que les deux réunres peuvent être considérées comme un seul système.

iTant que nous ne serons pas suffisamment éclairés sur 1$. ptremier développement de ces doctrines philosophiques ^ nous devrons tenir pour inutile de chercher historiquement Tordre dans lequel elles se sont succédées. C^lebrooke a dit que la védanta a pu se former plus tard que les autres sy&tèmes, perce que dans louvrage ^uia le plus d'autorité parmi les sectateurs de la védanta, les au très' systèmes de la philosophie indienne sont mentionnés et refatés^(2). Mais cette preuve n'est pas péremptoire), parce qu'il n'est pas prouvé qne cet ouvrage dans lequel la docrine de la védânta est réfutée soit le premier. Cependant l'assertron de Colébrobïe a quelque vraisemblance , confirmée qu'elle est aussi par le caractère intrinsèque de cette doctrine. Du reste , notre oonnaissarrce des systèmes indiens est trop imparfaite encore pour pouvoir porter un jugement décisif sur le&nT rapport entre eux , d'après leur caractère intrinsèque* L'ordre dans lequel nous les' examinons ne doit dono rien préjuger sur leur succession historique.

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