ESPRIT ORIENTAL PARMI LES GRECS
allégoriques > Thistoire de notre Sauveur , quoique sans le nommer (!)• Il semble avoir pensé que la sagesse grecque venait de l'Orient; du moins ses expressions sont telles qu'on est obligé de croire qu'il veut ramener Platon à Pythagore et Py thagore aux sages de l'Orient (2). Socrate et Platon lui semblent à la vérité avoir eu des idées et un culte vrais > sans cependant les avoir proclamés d*une manière suffisamment claire. C'est par là qu'il explique les méprises des philosophes subséquens, d'Aristote , des stoïciens et de la nouvelle académie » dans lesquels il ne peut voir que la décadence de l'ancienne philosophie (3). Si nous jugions de ses ouvrages par les fragmens qui nous en restent , nous n'aurions pas à déplorer beaucoup leur perte, car ils laissent entrevoir un homme qui étale avec vanité et sans aucune trace de recherche approfondie les lambeaux de son érudition , et qui se donne pourtant par là l'air prétentieux d'un philosophe pour qui toutes ces choses ne doivent être qu'un jeu (4). Il semble cependant avoir exposé son opinion d'une manière passablement claire.
Nous avons vu que, chez les philosophes qui avaient cette tendance , l'idée de l'être se représentait avec une haute importance. C'est ce que nous avons trouvé aussi dans Numénius. Son ouvrage sur le bien , qui semble avoir été le plus ^important de ses écrits, commençait vraisemblablement par un examen de cette idée. Nous la voyons , comme d'habitude , mise en opposition avec l'idée du muable et du périssable, ce qui fait que l'être ne peut être ni un corps, parce que tous les corps
(i) Orig. c. Cels.,lV, 5i,p. 543, éd. Deîame.
(2) Euseb. pn ev,j IX, 7; XI, lo; XÏV, 5.
(3) Ib., XIV, 5.
(4) Cejugement se fonde particulièrement sur les fragmens de son ouvfage intitulé Ilcpc tvÏç tuv AxaA^juuxVxwy irpèç nXarwvdt 5caffTà<7ewç, qui se trouve dans Ëusèbe, pn ev.y XIV, 5 8.5 v« particulièrement c. 0, p. ')Z*xJin,, éd. Viger.
iiO tlYRfi XM. CHAPITRE VIÎ.
sont ^étissabl^â » ni Is matière, parce que la matière ne petit tester; qu'elle est, aàf ôohtrafW'e, ]f>aâsagére. Elle est infinie, par corisêqùetrf indétei'minéè , par côh^équèr^t sans radson et inconnaissable. P^artant de Firfée' diî èoTN potety lïuménhiiâ cherôlié à faiZ-e ^oi^ la hécêsstié d^urfe causé încoTpôreflé^. Lé corporel demande nécessairement quelque èhôâe quf le tienàé en rapport , qui en fasse un tout ; car il est dfivisîï)lé à: Tinfim et peut par conséquent être décomposé. Qiieïquè' chose de corporel' ùé peut éiyttc Ker d'une manîffre'fixéïe corpôret lui-même; ûiais }l fa'ùt admettre quéïqtié cïiose cf incorporel , uiiô âcaè immaté* vielle qui garantisse d'une manière cei^tàitié lé Oor^'orél de l'a décoihpoâition et de là corruption, tt cherelie ici à feire voîi* ^ti*il peut y avoir dans Téspaèe quef^ue cfiose tfincôrpôréï, prééisémént cette forCe qui féunir, eC'il stifiaque léâ stôrciens qui avaient regardé comme corporeMes toutes fes propriétés et' quantités des corps eï tôrft ce qui se rapporte au corps (1 ). Ce qui n'a pas de corps / devant éttè conçu pat opposition au corporet, qui est divisibîe et muable^ il le considère en conséquence comme une substance simple et immuable, cohime Tètre (2). Si quelqti*uii veut s'éTéver à la conception rfe cette substance, il ïtiî recommandée de s'atstenir, à Ta manière déPÏalon, àés plaisirs sensuels, de s^àppïiquer pfôprëmehtt aux sciences mathématiques, et de rechercEer alors la nature
(m) Suseb. pr. e^., XV, T7; Nèmés. de Âm. Abw^.,^îS, jft sfg, erf. jimp. Teùneraann'a^déjiir viy que ce fCifi»^ ex^cpie hp dfoetrine de Numénius. Le dogme de rincorporalité des qualités est souvent traité à cette époque; mais nous n'en pouvons faire connaître l'origitté. Il s'est ftrnàé en ôpporftion stm exagérations des stoïciens. Gû le tfôm-edâtis Alcrtiôii^ en'ti^c' autres; il est traité d'une manière explicite particulièrenïerrt: dîïrts' l^ouvrage intitulé : quod quatiitites incO'rporèœ^ ç[<fon tVotive^dans lesr ouvrages de Gai^én.
(a) Eus^, pr, er., XF, 10.
£SPR1T ORIENTAL PAIlltl 1.88 6BECâ. 431
de l'on. Il l'appelle lia varson et; le Men' (1); mais le bien ne peut être comparé à rren ; il ne peut être tu qu'à" distance par tooft oe qui> est sensiMe ; la yaîsotf sopréme et première ive< petit être' conmM cks^ hommé'sf; aussi Naménîus prend-itt pbaittr s^noos.: «mséign^ ce qu^il y a de plus mervvilleua dvne le Dieip sopi^éme et pvemier. Nous ne devons pas. être snrpri» qpi'ii' nvms dvse ^ne lo i*epos de la premièret osas» est mowremoiMî-mtié (>2).
On poarnaitf cpoivo qû^il de'ri^ait y a^oiv là le germe d^ane doctrine destinée àe eaffircpi^r te K>0n qui unk tà Dii^ supi^éme, immuable, etr hs monde* qui ehange ; mais j dans» le fiùir , NumÀrius troa ve dviftcito de^. mettre en rappoptf BieiiFy ètro aeoonrpli en ^, aveo lanuatière* H* hit semble platAt qne totft eftanj^^m^mo diMt erre éloigne de Bieu^ qureet une snbstanoe pui»e. Ri fut mémi^ conduit $ ridée delà sebstonoe incorporelle, paAr lurranson qu'il avaif reGonnor eonnne nécessaire qaelqwd chose d'immtmMeé S'il atitivbuj(e^ aussi la^ Tie* an Diitfii> pl^Mieï^ , c'est une vie^ permanentie<; ceDieu-ôst' înaoti^, élb^gné de toute œuvre ; il ne fopme ^s^ le monde (3^ ;• seuliéniyetft it^ estle père du Dieu formateur du monde. Cette idée peut donner l'avantage à l'opinion de la doctrine de l'émanation, que la canâé seconde peut^découler db la première sans que celleci éjprouVe aticun changement^ H^setnble assez bien avoir établi cett^ opinion , lbrsqu*il ne veut pas que l'on compare le donner humain avec le donner divin. Dans le pre^ mier , le don passe à celui qui reçoit, mais il q^iilte celui qui donne; il n'en est pas de même avec les dons de Dieu : aucontraire^ de même que la science, lorsqu'elle est communiquée à un autre ^n'abandonne pas celui qui
I nww Pt*ii^^imm
(ty/ff., XF, i8; lîi.
ffTOTtpov dbcouoTj. ÀvT*c yàp iriç icpooiouoYîç tw Stjztptû xtvviffcwç riv irpo-^ cToudav tS irpwTw araatv yyjfA^ iTvat xivnjfftv avf*yurov. /^., 22,
(3) ft., i8. Ka\ yoep ovtc Jio/jicoupyîTv i'avi ^pewv t^v irpwrov* *- — • ïov fxh irpc^TOV 5e^v «pyov iTvat îçiytav ÇvpurocyTCdv.
renseigne, renseignement lui étant au contraire utile , puisqu'il sert à lui faire repasser la science; ainsi Dieu , en communiquant ses dons à la cause seconde , la raison , qui répand sur le monde la science , reste aussi bien en Dieu qui la donne , qu'elle est en toi et en moi qui la recevons (1). Nuroénius distingue donc un second dieu du premier. Le dieu premier est le bien en soi , la raison » le principe premier de lessence connaissable par la raison, de ridée ; mais le second dieu est Timage et Timitation du premier ; et comme les images de l'essence sont contingentes, ce dieu est aussi le premier principe de' la contingence; mais sa position est double , d une part appliquée à son principe , il forme l'idée de soi-même , la science , et la reçoit du dieu premier; d'autre part, appliqué à la contingence, il forme le monde (2). La formation du monde par le second dieu ne semble donc pas être indépendante du dieu premier, puisque le dieu second procède du premier, en est conçu comme le fils, et qu'il a les idées pour modèles dans la formation du monde. Le dieu premier est donc aussi bien appelé le législateur qui dis-
(i) L. 1. Ka\ ï^riç ^ iroXcv ircp^ tou irwç âirb toû tpwrou atrtou rb ^eurepov xjmvxyi roiaèt tfo^iv ; ôir^oa ^ SoBc^tva fiérttcft irpbç T^v XotfA&xvovra, àireXôovra ex tou ^cJqjxotoç, ïaxi J^epairtca {îartv ôtv0(xoircfae ? ), jQwîfiaTa, vofjuvyia xoïkw, CTrtarj/AOV. Tœiri fjlkv ouv c<7T( BwiTot x«t dcvOpeSircva* rà Sk âcTd Ivrcv, ola ficra^oOrvTtt IvBM* IxuQi ycycv^péva èvScv^e xt oûx octreXifîXuGe, xoauiBt yevtficva rbv pw wvi<Tt , rbv f o\iX tfikœ^c xoà irpoffwvïjae t^ trip} wv i^TTcVraTO âvajunnQvec. Eoti Sk ToÛTOTO xoXov XP^fJta, Intarriiiin i xoXiq, Sç wvoto fùv h XaSùv, oûx onroXciirerat f out^ç h St&ùxa)ç xvk,
(2) Ib.y 22. £c ^ c<7rc fjht vo^tÔv i o^iaixeà i Uéa, veeimç 9 ûfio- Xoy^i} irpca&mpov xac atrcov cTvai h voûç, ocûroç ouroç (^£*oç cuprrac «V r6 ày«9ov. Kae yàp cl h fàv Jn/Acoupybç Bt6ç lare ytviat^ «PZ''» rh àyaôbv oùataç iarh àpyin* AvaXoyov Sk toutu [âv ô hy^toopyoç JS'eoç, cov auTou fAepjTTÎç, T^ 5^ oû<T(a ri yévcaiç, C(xà»v owt^ç ovaa xat iiifoiiia.
— 0 yàp ifUTCpoç, ^«TTOÇ wv «ÛTOÇ, TTOtC? Tïîv TC l^fOCV ÇOWTOV X0l8
tVv X09^0V , ^fil(OVp)^Ç wv.
ESPRIT ORIENTAL PARMI LBS GAECS. 433
tribue aux choses les semences des âmes disséminées dans le monde par le dieu second. Le dieu formateur du monde , tenant en rapport la diversité de la matière et Tordonnant harmoniquement ^ contemple Dieu et emprunte de son regard le jugement , et de la tendance de la matière 9 la disposition au changement (1). Cette double direction du dieu second porte donc encore Numénius à faire diviser ce dieu en un troisième. Tous deux , à la vérité , doivent n'en former qu'un seul ; mais , par la réunion avec la matière qui est la dualité, ils doivent, tout en lui communiquant Funité, en recevoir la dualité. Le dieu second est, d'un côté, un dieu en soi , uni aux idées , contemplant le supra-seiisible , et n'étant point lui-même un objet des sens; mais, d'un autre côté , il prend la nature delà matière, lorsque, attachant ses regards sur elle, il cherche à la former en s'oubliant lui-même; il est alors sensible; ce dieu sensible n'est autre chose que ce monde (2).
Nous retrouvons aussi la même manière de penser dans ce qui nous reste de Numénius sur Tâme. En conséquence de la nature du monde, pénétrée par l'action formatrice de Diçu , mais dans laquelle la matière a aussi sa part , tout se divise en deux substances contraires : Tâme , qui
(i) Euseb.pt» ep. XI, iS^ Aajti&xvet Se tb lùv [xptvtxlv âtrô if^ç
(a) L. 1. (î 5«bç 6 filv irpwroç, cv couru wv, fjTcv âirXouç Sm To ïocortù ouyytvojjtvoç ^coXou imitoxt cTvac Statptroç ' h 3'câç potroi h itùrepoç xoee rpéroç taxiv «Tç , ovpf epofACvoç Sk t^ SXy) ^ua<^c ovarj cvoT ^^v axixwf 9 oj^tÇrra» Sk uir' aur^ç, ciriôufAïjTixov tiêoç è^^ouoïjç xaT peoùanq, Tw ouv pri sTvfl» trpQÇ tS voif)Tw , îv yàp ov izphç èaurS , 5cà to t^v uXiqi/ ÛXcirciv , rauTTiÇ circfuXouimwoç , àircpcowTOç couToû yivtxai xa« aicrcTac Toù accÔYîTOi) xa\ TrspiÇTrct , àvàyec tc Ïti tt; to Totov y,Q'jç àTTopt^oixz-joç
TYÏî uXviç. O piev ouv -TrpwTOç ircpè rà vor^rà, ô 6t âvjTcpoç
ircpe Ta votîTgc xat aloôr^ia. Proc/. m T////., Il, p. 9 .(jyàpxoffjuoç xa-' aoTov {sc. Nou/aiî'vcov ) 0 TpiTo; iar) Btoç. Le passage , ib,, V, p. 299, semble aussi se rapporter à cela.
434 LITRE XII. CHAPITRE Vli;
n*a cependant pas pour cela deux côtés qu'on puisse distinguer, mais qui se compose de deux âmes; Tune raisonnable, et l'autre non raisonnable (1) . Ces natures contraires sont en lutte dans notre âme (2), et, comme le bien et le mal, se font une guerre continuelle; car le mal vient à l'âme par la matière, et toutes les incorporations de rame sont aussi regardées comme un mal (3). On reconnaît également à Tâme des biens qui lui viennent de sa participation à la raison divine. Numénius semble avoir cherché ces biens principalement dans l'activité scientifique de Tâme ; car quoique la tendance à Faction morale ne paraisse pas avoir manqué entièrement dans sa doctrine théosophique (4), les traditions qui nous restent de lui ne la font cependant ressortir que très imparfaitement , tandis qu'elles indiquent très positivement la science comme ce que Dieu a donné , et qui nous unit à Dieu, lorsque nous recevons de lui ce présent. Numénius attribue à 1 ame de l'homme une activité intellectuelle indépendante de la représentation sensible, mais que cette représentation accompagne , sans toutefois qu'elle soit considérée comme son œuvre (5). La première est l'œuvre de l'âme raisonnable ; la seconde celle de l'âme non-raisonnable. Mais il pouvait trouver la pensée rationnelle dans celle-là , par laquelle toutes les choses qui en sont capables participent au bien et doivent lui être unies (6).
(i) Porphjrr. ap. Stob. éd., I, p. 836. aAXoc Sk, ^^ xat NoufXYîvtoç Ajo ^Inj^ciç ^€ti» iiMiç otovrat, — rriit fxh Xoytxnv w Se
(2) JamhLj ib.y p. 894. •
(3) Ib.y p. 896, 910.
(4) Euseh, pr, ev.^ XIII, 5.
(5) Porphjrr, ap, Stob. ecL^ p. 882. Noupiiîvcoç St rw ovyxara-
a(v cTvat rb Y>avTaoT«xov , ow piv epyov Te toi «irorAca/MC , oXkk içaçM^ ^6) £iiseb, pn ey., XI ^ 22,
ISSPRIT ORiBNTAt PARMI LES GRECS. 435
Il doit avoir rendu cette alliance si intime que toute différence pourrait s'éyanouir (1) ; ce qui semble du reste s'accorder avec la manière dont il dérive notre vie du regard du dieu second sur le corps , et avec une réflexion de Dieu sur lui-même, dans laquelle il n'aperçoit que lui , tandis que toutes les autres choses seraient comme anéanties, éteintes , la raison seule étant douée de la vie , et d'une vie heureuse (2).
On voit comment cette doctrine de Numénius cherche déjà à embrasser dans une forme parfaitement détermi- . née les idées orientales sur le rapport du monde intelligible au monde sensible^ et se convertit en un système qui s'arrête presque uniquement à la recherche des idées suprêmes, mettant tous ses efforts à signaler le passage de l'intelligible au sensible , et le retour de celui-ci à celui-là sans se soucier beaucoup des fondemens scientifiques de nos idées du supra-sensible même. D'où il suit naturellement que cette doctrine laisse plutôt apercevoir une tendance religieuse qu'une culture intellectuelle certaine , et que Ton prétend s'aider de la fantaisie pour combler les lacunes de Tinvestîgation.
(i) Jamhl, ap. Stob. ecL^ I, p. 1066. Evot^tv pcv quv xac tocuromra dt^coxpcrov t?ç ^ni^^ç tffhç rèiç ioayniç ap)(oiç irpea&uecv faivcrac
(2) Euseh, pr. ev.^ XI, 18. BXeirovroç pkv ouv xac itrco'Tpa^tvou
irpbç •h\ûù'^ cxaçrov tou S'eou oxi^Saivet ^^v rc xoct jSccooxcaOœc totc toc oco/jiaTa, xïjiiuovToe tov S'eoO to?ç ôxjsoSGXcfffioTç, ficracrpc^ovroç ^ itç TYiv cocuTOλ ircptwTTYiv Tou 3eou Tocura p£v aTrooScvvuaOai 9 tIv ^ voîîv Ç^v (3(0U èir(xupo|jicvov cv^at'fAovoç.