COMMENCEMENT DE LA PHILOSOPHIE NEO-PLAIONIQUE
Plotin.
Rien n'est plus égal , plus uni , que le passage du livre précédent à celui-ci. Nous ne verrons au commencement de l'histoire qui va nous occuper qu'une fondation plus ferme, un développement plus étendu , plus réglé, de la la façon de penser que nous avons déjà dépeinte à la fin de la section précédente. Si nous faisons attention à la partie essentielle de la doctrine, sans avoir égard à quelques différences de forme et de pensée ou sans les estimer t/op haut, nous trouvons les doctrines de Numénius et celles de l'école néo-platonique très ressemblantes. C'est ce que reconnaissait en partie cette dernière (1). Si donc nous avons détaché la section précédente de celle qui \a suivre, c'est uniquement parce que le cours de Thistoire est différent dans l'un et l'autre. Là se rencontrent à côté les uns des autres des élémens hétérogènes dans la manicre de penser des Grecs et des Romains sur Fopinion exposée
(1) Longin. ap. Porphyr. de vita Plot. , i5. Des fragments de Porphyre et de Jarablique prêtent k la même conclusion,
en dernier lieu ; cette opinion doit d'abord se frayer un chemin et se répandre insensiblement; elle est encore solitaire parmi des efforts divers. Mais ici elle domine en souveraine tous les travaux philosophiques qui restent fidèles à la civilisation grecque. Elle n'a, dans ce domaine, aucun ennemi de quelque poids à combattre ; consciente de sa souveraineté} elle s'étend sur les Grecs et les barbares aussi loin que la civilisation grecque , et , comme celle-ci 9 emprunte des doctrines et des usages réputés barbares. Mais tandis qu'elle gagne ainsi en étendue, elle contracte sans doute un si grand esprit de tolérance, que c'est à peine si ces formules indéterminées aufQsent pour donner à tant d'opinions contradictoires l'apparence de l'accord. Elle ne nourrit plus qu'une seule inimitié ; après avoir sympathisé avec tant de choses, elle les a vaincues : mais le christianisme lui résiste et la menace. Elle le combat, non comme quelque chose de barbare , car cette idée de barbare, quoique encore appliquée au christianisme, avait presque entièrement perdu toute espèce de sens ; le christianisme n'était donc qu'un obstacle qui ne se laissait pas traiter comme d'autres religions, qui se disait la religion ▼éritable, tandis que toutes les autres religions adoraient de faux dieux , ou n'avaient pas te véritable culte du vrai Dieu. Avec un ennemi aussi peu tolérant , il n'y avait pas de traité de paix possible ; en dehors de la civilisation grecque, sans toutefois la mépriser, quoiqu'il ne lui reconnût que peu de prix , le christianisme gagna toujours du terrain de plus en plus sur l'école néo-platonique. Cette école , poussée çà et là dans la nébulosité incertaine de ses pensées diverses , avait dans le christianisme un adversaire qui tenait ferme , fort qu'il était de l'unité de sa pensée , de la simplicité et de l'uniformité de ses sentimens. Cette école devait enfin succomber en face d'un pareil adversaire. En vain elle s'éleva avec espoir et courage , moins sen&ible en apparence à la puissance de cet ennemi , que confiante à l'antique civilisation et à la tradition , dans uu 4oma^ne où la tradition o'est rien , et ra-
PHILOSOPHIE NÉOPLATOMIQTJE. 439
fraîchissant par une interprétation nouvelle les images décolorées du passé , elle perd aussitôt son luxe et sa magni&cence^ dépouillée qu'elle est de plus en plus par la foi nouvelle qui la contraint^ et qui ne pouvait laisser subsister à côté d'elle une foi antique. Alors elle commence à combattre , et recourt aux armes contre son adversaire plus puissant qu'elle , ressource indigne de la philosopbie et de Tantique civilisation dont elle voulait être le représentant , et dont elle avait d'abord rougi elle-même. Mais les armes ^'étant aussi trouvées, impuissantes ^ elle se répand en plaintes, et désespère du siècle et des peuples au sein desquels elle avait trouvé son développement. Je\ fut son sort , qu'elle dut chercher bien loin d'elle ce qu'elle avait à ses côtés.
Ammonius Saccas fonda , vers la fin du second siècle ou au commencement du troisième après Jésus-Christ (1), une école de philosophie à Alexandrie, école que nous appelons ordinairement du nom de philosophie néo-platonique. Cet Ammonius dut être élevé dans la religion chrétienne par ses parens^ qui professaient cette religion; mais dès qu'il put penser par lui-même et philosopher, on croit qu'il embrassa la religion païenne (2). 11 chercha i dit on ^ dans sa doctrine^ à faire voir l'accord entre
(i) Theodoret. de gr, aff. cur.y VI, p. 869, ed, Hal.^ le fait vivre sous Commode. Mais il doit au moins avoir vécu jusqu'à l'aQ ^43 après J.-C. , époque ou Piotia le quitta.
(a) Porphyr. ap, Eu^eb. hist, eccLy VI, 19. Ce passage, qui aurait besoin d'être éclairci , aurait une plus grande importance s'il était d'un écrivain plus sur. Porphyre est sans doute un disciple , non seulement de Plotin , contempteur décidé de tout ce qui est terrestre et historique, mais aussi de Longin, qui ne pensait pas tout-à-fait ainsi; par conséquent, de deux disciples d' Ammonius; mais il ne sait pas même distinguer ses contemporains, les deux Origènes. La contradiction d'Eusèbea encore moins de poids, puisqu'il confond évidemment deux Ammonius.
440 LIVRB XIII. CHAPIIRE I.
Aristote et Platon dans tous les points principaux (1), entreprise dans laquelle il n'eut pas Tassentiment absolu de ses successeurs , mais qui fut cependant goûtée d'un grand nombre. Il exposa sa doctrine à quelques disciples, parmi lesquels se trouvent des noms célèbres et sur lesquels nous devons nous arrêter, parce qu'Ammonius n'a laissé aucun ouvrage (2). De ce nombre est Longin, qui est aussi connu de nous comme un critique distingué en littérature. L'ouvrage qui nous reste encore de lui sur le sublime laisse apercevoir des traces non équivoques de sa philosophie , et nous voyons par des fragmens de ses autres ouvrages qu'il était opposé, en plusieurs points importants de sa doctrine , à un autre disciple d'Ammonius, Plotin (3), qui fut sans contredit , de tous les disciples d'Ammonius , le philosophe le plus distingué. La dispute entre lui et Longin, et le mépris qu'il témoignait pour la philosophie de ce dernier, semblent faire entendre que la doctrine d'Ammonius n'était pas encore parfaitement établie (4). A côté de Plotin se placent encore deux autres disciples distingués d*Aminonius, Erennius et Origène (5). Ces trois hommes étaient convenus de ne pas rendre publiques les doctrines d'Ammonius ; mais Erennius manqua le premier à sa promesse par la publication de nous ne savons quel livre ; Origène , qui composa un petit nombre d'ouvrages et de peu d'importance, l'imita ensuite (6). Cependant si nous ju-
(i) Hierocies ap. Phot.y cod. 214, p. 283, ecL ffœsch,; p. 285; cod. 25 1, p. 750.
(2) Longiriy ap. Porphyr.y v. PloL^ i5.
(4) Porphyr.y y. Plot. y 8. Plotin semble môme n'avoir fait que donner insensiblement à la doctrine une forme plus ferme. Ib.y p. t3t, 3.
(5) Ib.y 2; HierocL ap. Photy cod. 214 > p. 285; cod. 25i , p. 760.
(6) Porphyr», v. Plot.y a^ Longin. y ib.yxb. C'est Jà-dessus que
PHILOSOPHIE RÉOPLATONIQUE. 441
geons de son mérite par la haute estime de Plotin pour lui y il n'aurait pas été un philosophe médiocre ; Plotin regarda alors sa promesse comme dégagée , et il composa les ouvrages que nous possédons encore. Mais ces ouvrages et les renseignemens que nous avons sur la vie de cet homme, sont sujets à toutes les conjectures que nous pourrions élever sur la doctrine d'Ammonius , puisque noi|5 n'avons aucune connaissance de la philosophie d'Origène et d'Ërennius.
Plotin naquit à Lycopolis en Egypte (1), suivant le calottl d'un de ses disciples y Tan 20S ou 206 après Jésus- Christ (2). Il fit ses études à Alexandrie , où il s'appliqua à la philosophie dans sa vingt-huitième année. 11 suivit d*abord plusieurs maîtres dont il ne fut pas content, rencontra enfin Ammonius, et reconnut aussitôt en lui l'homme qu'il cherchait. Ammonius lui inspira un grand respect pour la philosophie orientale et un vif désir de la connaître. Après avoir suivi onze ans les leçons d'Ammonius, il résolut de faire partie de l'expédition que Peçapereur Gordien avait entreprise contre les Perses , p<Air avoir occasion d'apprendre la philosophie des Perses et des Indiens. Gordien ayant été tué et l'expédition ayant manqué y Plotin se sauva à Antioche , d'où il
se fonde principalement la nécessité de le distinguer d'Origène Icxlocteur de l'Eglise. On a supposé que celui-ci fut aussi uif disciple d'Ammonius , mais les raisons qu'on en donne ne sont pas convaincantes. Si lui-même raconte qu'il entendit le philosophe qu'avait entendu Héraclas, ce n*est point à dire que ce fiit Ammonius^ puisqu'il y avait incontestablement à Alexandrie un* grand nombre de maîtres d'une philosophie semblable. Si Porphyre Ta appelé un disciple d'Ammonius^ cela tient à la confusion déjà signalée qu'il a faite d'Origcue le chrétien avec Origène le païen. Euseb, hist, ecc/., VI, 19. Il est d'ailleurs bien invraisemblable qu'Origène ait choisi pour maître en philosophie un apostat.
(i) Eunap.f v. Plotîni^ Suid.y s. v. nXwrrvoç.
(2) Porphjrr., v. Plot.^ i.
partit bientôt pour Rome. De disciple il devint tout-àcoup maître en philosophie; mais son enseignement ne parait pas avoir été d'abord très heureux. Un de ses disciples les plus zélés , Amélius , raconta à Porphyre que son école avait été remplie de désordre et de verbiage , parce qu'il avait permis à chacun de questionner et de discuter. Il semble cependant y avoir enseigné les doctrines d'Amroonius , qu'il ne commença à mettre par écrit pour ses amis éprouvés que dans la dixième année de son séjour à Rome (1). Il parait que ses disciples ^ surtout Amélius et Porphyre, qui cependant ne le suivit que vingt ans après que Plolin eut fixé son séjour à Rome , exercèrent une grande influence sur la direction et la conséquence de ses doctrines. Quoi qu'il en soit, Plotin s'acquit avec le temps une grande renommée à Rome. C'est ce que prouvent les noms d'un grand nombre de disciples, d'hommes et de femmes célèbres qui s'attachèrent à lui , la faveur dont il jouissait auprès de l'empereur Galien et de sa femme , la confiance qui le fit nommer tuteur d'un grand nombre d'impubères, comme aussi les attaques auxquelles sa doctrine fut en butte (2). Il vécut donc
' (i) Porphyr,j V. Plot,^ a. Je dois revenir encore une fois sur le secret des doctrines que les disciples d'Apimoixius s'étaient recommandé réciproquement. On ne sait pas, d'après ce que dit Porphyre, si cet engagement n'était relatif qu'à la tradition dogmatique écrite, ou bien encore à la tradition d gmatique orale; c'est-à-dire que Plotin resta fidèle à sa promesse, et que, quoiqu'il eût réuni quelques disciples autour de lui, il ne leur communiqua point les doctrines d'Ammonius (rnpwv Se àcifixivjara rà trstpà Tou A/xjuiciwtou Soyixara); quoiqu'il ajoute cependant plus loin qu'il tira son enseignement de ses relations avec Ammonius ( èx 5i rriç jHiiiuùvioM cuvou^taç woeoufAevoç ràç Starpt^aç ), Porphyre semble distinguer une doctrine secrète de la doctrine publique d'Ammonius; mais ses disciples ont-ils dû tenir cachée la première , môme à leurs disciples les plus éprouvés? Ce serait là pourtant le comble de toute conduite mystérieuse. (2) Ib., 4, 6, 8.
PHILOSOPHIE INÉOPLATONIQUE. 443
vingt-six ans à Rome , jusqu'à ce qu'atteint d* une maladie qui Tempécha de continuer ses entretiens accoutumés avec ses disciples, i) se retira dans la Campanie, où il mourut dans sa soixante-seizième année (1).
Ce qu'on nous dit de la manière de son école semble prouver qu'il avait en vue une culture philosophique générale et cepe^ds^nt prédominante de ses disciples. Il les ^çrçait à l'exposition en prose et en vers ; il fit aussi de ^on côté de^ traitçs dont l'abondançç des pensées et l'invention ont çté louées , quoiqu'il ne connût pas tous les &eçrets de la langue grecque (2). Il, se faisait Hre les ouvragets d'autres philosophes dont on ne nomme que des 4çx\y^in& réçena , 'cependant pas seulement des platoni* ciensi » mais encore des aristotçUciena et d'^^utrea hommes dont il était loin de partager le/s opiniotna. U ajoutait son j.Vgement à ce^ lectures {3!}. Plotin ne semble pas avoir 4té exempt du mysticisme qui étai( propre à ce siècle , quoiqu'il paraisse cependant avoir gardé une certaine mesure. Nqus ne trouvons aucune preuve qu'il se soit adonné aux ai:t$ magiquea, hien qu'il ne paraisse pas les avpir positivement condamnés;, il s'appliqua à la divination as,trologique., inais il ne 1^ trouvait pas exçmpte de r^proch^ (4). Quoiqu'il fît peu de cas de la vie publique et du souci deis biçns de çç mipudeiy coinme choses indignes 4u philosophe,, il prenait ÇjBpendant soin de H fortune de^ pupilles qu'il avait pris sous sa protection, parce qu'elle devait leur être, conservée tant qu'ils n'étaient pas encore arrivés eu philosophie (6). ISous trouvons cependant l'esprit de son école s^ rempli de superstitions , lui> même et sa philosophie si étroitement attachés à ces idées , que nous ne pouvons hésiter à l'accuser de s'être
,1,11- ■— - I , ,1 .1,1 M^H— i^B^rt»
(i) Porphyr, ^ v. Plot,^ i.
(i) Ib., 5, 8.
(3) Ib.y 8.
(5) Ib,, 6.
laissé aller aux réyeries fantastiques de son temps , et de n'avoir été que trop porté à oublier à ce sujet les besoins et Fimportance de la vie réelle. On met au nombre de ses disciples un sénateur romain appelé Rogatianus ,' qui , ayant été nommé préteur^ n'accepta point sa charge , qui affranchit ses esclaves, ne voulut plus administrer ses biens ni habiter sa maison, mais qui mangeait et couchait chez ses amis, en un mot, qui montrait en tout le plus grand mépris pour les choses de la terre. Plotin présentait cet homme comme le modèle d'un philosophe (1). Lui-même eut l'idée singulière de fonder, avec l'assistance de l'empereur Gallien , une ville qu'il aurait appelée Platonopolis, qu'il devait organiser et administrer suivant les lois de Platon , et habiter avec ses disciples. 11 aurait vraisemblablement exécuté ce dessein , si un conseiller plus prudent de l'empereur ne s'y était opposé (2). Il avait honte de son corps et le regardait comme un fantôme qu'il est pénible de porter ; ce qui faisait qu'il ne voulait user d'aucun médicament , était très porté aux pratiques de tempérance, ne mangeait pas de viande et rarement du pain (3). Il ne donnait aucun éclaircissement à ses amis sur sa patrie , sur ses parens, sur le temps de sa naissance , regardant tout cela comme choses méprisables, quoiqu'il célébrât la nativité de Socrate et de Platon (4). Ses disciples l'honoraient comme un homme élevé au-dessus de la condition commune de l'humanité. Les artifices magiques qu'un disciple jaloux d'Ammonius employa contre lui retombèrent sur leur auteur. Un prêtre égyptien ayant évoqué son démon en sa présence et avec son assentiment, un dieu apparut. Amélius l'ayant prié d'assister à un sacrifice , il dit que c'était aux dieux auxquels le sacrifice devait être offert à venir le trouver , et non à lui à se
(i) Porphyr.y v. Plot.j 4»
(2) Jb., 8.
t>âlL6S0PHIÈ NEOPLATOlflQUE. 445
rendre auprès d'eux ; ses disciples n'osèrent pas lui demander l'explication de ces paroles énigmatiques. Il savait découvrir les larcins , et dévoiler à ses disciples leurs sentimens et leur avenir. Enfin, à sa mort, quand il eut proféré ces dernières paroles : a Je cherche le dieu en nous pour exalter le divin en toutes choses », un serpent se déroba sous son lit et disparut dans le mur (1 )• Un tel homme ne devait- il pas s'être élevé à tout ce qui est accessible à l'homme? Porphyre assure que pendant les six ans qu'il demeura avec Plotin , celui-ci vit quatre fois le dieu suprême y et s'unit à lui (2).
Les écrits de Plotin nous sont parvenus , à ce qu'il paraît j intégralement , ou peu s'en faut , mais cependant sous une forme qui laisse plusieurs doutes. Plotin était très négligent pour écrire ; ce qu'il écrivait, souvent dans des circonstances biqn propres à le distraire , la faiblesse de sa vue ne lui permettait pas même de le relire une fois ; outre cela il orthographiait mal , et sans être parfaitement maître de la langue. Aussi chargea-t-il Porphyre de mettre en ordre ses ouvrages (3). Celui-ci nous a bien donné sa manière de procéder dans ce travail, mais d'une manière trèsénigmatique. Iltrouva des traités particuliers, ayant peu de rapport entre eux, qu'il recueillit en six ennéades, suivant la différence du contenu; il améliora la forme extérieure du discours ; il ajouta quelque chose , qu'il est difficile de bien déterminer (4). Cette édition des
(1) Porphyr.y V. Plot., i, 7.
(2) Ib.y 18.
(3) Ib., 45.
(4) /6., à la fia : Ta juilv o5v (îtêXéa cîç Ivvea^aç toutov tov Tpoirov xaTcraÇa/uiev , réacapa xai 'TrcvnsxovTa ovra* Kora&^vftcGa Sk xotc tfç Ttva aÙTuv uirofAV^^fAara âraxTcoç ^tà toÙç eirctÇavraç riftaç éroetpovç ypa^ei'jy e\ç aircp ahrot xm oa^vttav auTc5v yzvi^at r/$touv. AXXà ^iv xoù TOL xtfpakata outcov iravTOJv , irXiv tou ircp^ Tou xotXou , ^tà rh Xer— ^OLi Ti/jiTv, TreirotTi^eGa xarà tyjv ^^ovixyîv f[x$oatv twv j3(^((i>v, ôXXà xae CTrt^etpvjfMCTa ^ °^ ^^ xe^Xotioc ovvopcô/JieTtac. Nuvt Sk Trecpa^éfAcOot exoc-^
446 LlVRlS xm. CHAt^ITkB t.
ouvrages de Plotin est yraisemblabletnent celle <)ue nôûl possédons encore aujourd'hui. Il est cependant qu^stiôta , dans une note ancienne sur cette édition , d'une àuire àui aurait été faite par Eustochius , disciple de Ploiin , qui resta auprès de lui jusqu'à sa mort , et cette édition s'é^ carte de celle de Porphyre par la division des livres (1). Amélius posséda aussi les ouvrages de Ploiin , et les répandit (2). ,
Quel que soit l'état de désordre 6ù se trouvent les ouvrages de ce philosophe (3) , on peut cependant porter un jugement sur sa méthode, que nous trouvons trè^ inégale. On voit souvent) à l'abondance de Texpréssion , que les écrits de Platon lui étaient très familiers. Mais on ne peut méconnaître non plus à son discours une étude attentive des ouvrages d'Aristote. On là reconnaît non seulement aux expressions techniques particulières, mais aussi à sa manière d'éôrire concise, dure, aphôrisliqtie et
T< YiiMpTnfiiyov un xarà XcÇ(v JtopGouv xai o ti av i9fAaç âXXo stcwicn^ owTo ovjpxcvee rh Ipyov. Des yTTopYîfMtTa ont-ils été incorporés à l'ouvrage? Qu'est-ce que les xe^aXœta qui manquent au livre sur le beau? Quest-ce que les iitt^ttpri^oLTa^ Porphyre parle là comme s'il ne voulait donner l'édition que par parties séparées^ mais lorsqu'il écrivait la vie de Plotiô en tête de s6s oeuvres , il était déjà dans sa soixante-huitième année {ib,^ i6); devait-il donc mettre tant de temps à sou édition ?
(i) Ennead.y IV, 4, ^g» Ceci est d'autant plus remarquable qu'il devait sembler, d'après l'édition de Porphyre, que Plotin avait lui-même donné la division des livres. Creuzer (Etudes théolog. et Crit., année 1 834, p. 344.) dit que Ton trouverait encore plusieurs passages qui prouveraient que ia collection d'Ëustochius était connue aux copistes desËnncades.
(a) Longin. op. Porphyr.j v. P/o/., i3, i4, i5.
(3) L'édition de Bâle , qui est la seule complète que nous possédions, est remplie de fautes. Mais l'édition du livre sur le Beau> queCreuzer a donnée, prouve que les manuscrits ne promettent aucuns secours satisfaisaos.
PHILOSOPHIE NÉOPLATONtQtlË. 44Î
décousue , qui donne à deviner plutôt qu'elle n'explique. Porphyre trouvait avec raison dans les ouvrages de son maître beaucoup de pensées de Técole stoïque (1), et nous n'en aurons pas moins occasion de remarquer une grande analogie entre lui et les philosophes orientalisans du siècle précédent , soit dans les pensées , soit dans la manière de s'exprimer. Ce n'est pas sans sujet qu'on s'est plaint de l'obscurité de ses ouvrages , obscurité qui a sa raison non seulement dans la direction de ses pensées, mais aussi dans sa manie d'établir des distinctions pénibles, dans sa manière confuse d'écrire^ qui souvent ne fait que laisser entrevoir à peine la pensée^ et même qu'indiquer Taccord grammatical i De plus , le mélange d'élémens scientifiques hétérogènes que nous retrouvons dans ses ouvrages augmente encore la difficulté de suivre le fil de ses pensées. On ne peut cependant pas disconvenir que presque toutes ses expressions se rapportent à un point central de sa doctrine , qu'elles ont même presque toutes pour but de mettre ce point central en lumière. Hélas! peine perdue, car ce point n'est pas susceptible d'être éclairci , comme Plotin le reconnaît lui-même. Dans cette déplorable tentative d'atteindre l'inaccessible , ses ouvrages ressemblent au travail des Danaïdes , que la nature du fluide rend vain parce qu'il leur échappe toujours. Le cercle dans lequel ils pourraient s'étendre se réduit sans cesse en un point. On s'est plaint de l'obscure concision de Plotin ; elle existe dans les détails ; mais il est beaucoup trop diffus dans l'ensemble , parce qu'il essaie constamment de dire quelque chose sans pouvoir en venir à bout. Ses ouvrages sont remplis de répétitions. 11 y a cependant des parties qui s'écartent du point de vue principal de sa doctrine, et qui traitent de choses exposables. Celles-ci n'ont, pour la plupart, qu'un rapport très éloigné avec l'esprit de sa doctrine. Elles peuvent être re- '
mmmi
{i)Y.PloC.f 8.
m LIVRÉ Xlli. CHAPITRÉ I»
gardées comme des digressions en dehors de son objet propre ; c*est là une faible réminiscence de l'antique tradi tion qu'il avait reçue des temps meilleurs de la philosophie grecque. Son exposition est alors languissante et ressemble à la causerie du vieillard, que nous trouvons en général dominer dans Técole néoplatonique. Nous n'avons que très peu à nous occuper de ces parties.
Nous devrions dire encore ici quelque chose de son rapport avec l'ancienne philosophie et avec les opinions de son temps. Il devait en général se présenter comme un platonicien. Sans nommer Platon , il en parle comme du véritable philosophe dont il se propose de faire connaître la doctrine (1). Il trouve quelquefois, il est vrai ^ dans Platon des pensées qull n'approuve pas; mais il ne veut pas convenir que Platon ait eu réellement de semblables pensées (2). La latitude de son interprétation lui permet de se tirer facilement de semblables difficultés. La doctrine sur les trois principes supra-sensibles de toute existence, il ne la regarde pas comme nouvelle ; il soutient au contraire qu elle se trouve dans les ouvrages de Platon , quoique pas développée parfaitement (3). Et Tonne peut pas être surpris qu'il trouve cette doctrine dans Platon , puisqu'il n'hésite pas à l'attribuer aussi à Parmenide, à Anaxagore , à Héraclide , ainsi qu'à Empédocle , à Pythagore et à Phérécyde ; il faut s'étonner seulement qu'il reconnaisse qu'Âristote ne lui ait pas été très favorable , quoiqu'il ait été naturellement conduit à cette pensée (4).
(i) Enn,y III, 9, i i/i.
(3) V, I, 8. Kac fTvae toùç Xoyouç touo^c iih xœcvouç, ftrUt viiv, àXXà iroXae ylkv el^odac pq àvaireirTa|tKrvci>ç , robç Sk vuv Xoyouç {$197*2-
slaiàç ti'jQu ToTç ayroy tou nXo(rci>yoç ypofxfuictv. Voir comme exemple de son iiiliirprétation arbitraire, lïl, 5, 5.
(4) V, i, 8, 9. Le renseignement est donné d'une manière très peu précise.
l>âltOSOPHIfi NÉOPLikTONIQtTË. 449
On peut bien trouver là un penchant à mettre d'accord la doctrine de Platon avec celle d'Âristote sur les points essentiels , mais du reste ses recherches sont souvent dirigées expressément contre la doctrine d'Aristote. Il la combat en nombre de points ; presque dans tous ceux qui étaient encore reconnus de son temps comme des dogmes parXiculiers de l'école péripatétique (1), excepté seulement dans celui de l'éternité du monde, qu'il admettait. Un rapport analogue existe entre lui et l'école stoïque. Il se sert sans répugnance d'un grand nombre d'idées primitivement stoïques, mais il attaque cependant avec Tar* deur la plus grande les principaux points de la philosophie du portique , dont l'esprit était assurément moins propre encore à ie satisfaire que celui de la philosophie de Platon et d'Aristote. Il traite leur doctrine touchant le fondement sensible de notre science, leur matérialisme, d'absurdités palpables, subversives de tous les rapports véritables, qui préféraient lé non-étre à l'être , et prenaient le dernier pour le premier (2). Il se montre au contraire favorable aux opinions qui cherchaient la philosophie dans les doctrines orientales. De même qu'il espérait , ainsi que nous l'avons déjà remarqué, trouver chez les Indiens la sagesse profonde , de même il croyait que les symboles des prêtres égyptiens renfermaient une sagesse plus grande que celle qui avait été le résultat de l'investigation grecque (3). Cette tendance le conduit donc aussi aux interprétations de la mythologie antique, dans laquelle il veut suivre Platon et les théologiens plus anciens , mais qui ont un goût prononcé pour la théocratie (4). Il s'attache dans cette partie de sa doctrine au prétendu dogme platonique
(i) On en trouve des exemples I, 4> ^j 7> '^f ^11» 7> ^} IV, 2, i; VI, I, 3 s.
(4) m, 6, 8îV, 1,4,7, ^, la, ^^'
450 LIVRE XItt. CHAPITRE ï.
des principes suprêmes de toute exisience et dçs astred comme divinités contingcp^ps (l) , mais il n'est pas très poTlé 4 § epfoncer dans celte question ; car il ne considère les rense^gneraqns qu'on. pevt tirer de la mythologie quç comme des inoyens auxiliaires de preuve pour les s^ibîes, pour fceux qui ne se sont pas pncore affranchis des choses sepsibles (2); il n'abonde pas.darts Tôpinionque le? dieux, peuvent être émus par des prières (3), et il n'est f^s de l'avis de ceux qui av^^ient tiré.dç ri<ifluence des assîtes divins sur Tadministration du monde (4), des consé- <|Hençe$ favorables à l'astrc^ogi.e.quoiqu'il ne prétende pas nier que tout dans le moi^de ne puissç êlrejregardé comme un présage et conime quelque chose de {présagé» à cause de l'enchaînement. de toutes chosçs, dans lesquelles la vertu même la.plus libre se trouve, enlacée ($)* Il put donc aussi s'opposer en ces ipoii^ts particuliers à la superstition qui 'introduiss^it, tout en lui faisant néanmoins des concession^ d^ns d'atitres points., ain§i qu'on peut ;df jà en juger par plusieurs trai^-^® sa vie. Il ne se con teinte pas d'admettre, 9^ la man^re des religipns antiques , des apparition^ des dieux et des. démons, il veut aussi nous instruire, d'une iXianière positive , de la distinction de^ dieux et des démons; il admet différentes sortes de . prédictions , et montre un gra^nd respect pour leis «mystères (6) ; il trpuv^ aussi beaucoup d'af&nité entre ^ philosophie et les difTérentiB9 sprtes de masie et les autres arts de cette nature, auoiqu'il ne. les approuvât pas de tous points et qu'il t.înt leut pouvoir pour très limité; il croit pouvoir les justifier par la sympathie universelle de toutes les choses dans le
':i) V, 1,2; ^ Ci) It, 7, l5.
fi) IV, 4, 42.
(6) I, 6, 7; Ilï, I, 3, 5,*6j VI, 9,Jii. C'est ainsi que contemplation de ruoité e&t rapportée 9m^ mystères^
t>HlLOSOPHIE NEOPLATONIQtJB. 4SI
monde sensible ; car ces choses présentent partout Tamour et l'a haine en opposition Tun à l'autre, et toute la \ie pratique est ainsi soumise à la maâ^ie (1).
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On voit par-là le peu de cas q^û'il faisait de la vie pratique; il trouvait la vie t^éorétique bien supérieure. Si cependant Ton était porté ^ conclure de là (jue malgré les scories ^ombreuses du siècle, telles que chaque époque en .entraine ordinairement avec soi. le germe de sa doctrine a cepencjaht une valeur vraiment philosophiçi^ue^^ on aurait d*abord à concilier, avant tout« les aveux de Plotin lujl-mêœe; nous les trouvons dans la manière dont il parle de la science. Si nous nous demandons d'abord quelle part il accordait à la perception Sensible et à la représentation dans la formation de la pensée . nous entendrons Lien quelques paroles qui leur sont favorables. Il considère la perception, comme unmessafi;er qui nous apprend quelque chose qui doit être soumis au jugement de la raison (2) : il Voi^ en elle non un pâtir , mais un agir de 1 ame ; de même que le convenir , la perception n'est pas une faiblesse , mais une force de râme^(3). Ce qui perçoit est^ jusqu'à un certain points une faculté qui ju^e, et les perceptions sont des pensée^ obscures du monde supra-sensible, de même que les pensées du monde supra-sensible doivent être des perceptions claires (4)^ doctrine qui ne s'éloigne réellement pas beaucoup de celle des stoïciens. Mais 9 quand nous l'entendons sans cesse exhaler sa haine
( I } . Il «parte -contre la magie des guosliqu^s , . II, 9^ 1 4; li^ magie n'a pojur lui aucun pouvoir sur le bonheur d{i ^age et,siu* ce qui e$t de.qpécuUtion ; e)l^ ne se rapporte qu'à r^Xoyoy^non ^u ^cxbv de r.âme, I, 4, 9; IV, 4, 43, 44- C'est le contraire pour l'inBuenç^ de la magie >ur la vie pratique , IV, 3 , i3 , 4, 26 40, 43. Ilav y«p To irpbç àXXo yoTQTtucrac uiçb oXXou. /^., 44*
^3) IV, 6, a, 3.
(4) IV, 3, a3; VI, 7, ']fift. Û(XTC «Trfat ràç ouo6w«ç t«4t«ç ip*-
452 LIVRE XtlI. CHAPITRE U
contre tout mélange de lame avec le corporel et avec la perception sensible , nous ne pouvons pas nous empêcher de croire que les propositions que nous venons de rapporter lui venaient uniquement de la doctrine platonique, dans laquelle même elles ne passaient pas pour très certaines, sans qu'il les eût bien méditées. Suivant lui, Tâme n'est dans le corps que par châtiment ; ce n'est qu à ce titre qu*elle perçoit le corporel (1). Il ne regarde la perception que comme un moyen de s'apercevoir de l'existence de l'externe ; car lors même que l'externe devrait être perçu , ce serait quelque chose d'interne pour un corps ; mais pour l'âme ce ne serait cependant toujours que quelque chose d'externe (2). Conçue ainsi, la perception ne peut être à ses yeux d'aucune valeur pour la connaissance de la vérité, puisque, suivant lui, toute connaissance, ainsi que nous le verrons plus tard , n'embrasse que l'interne et le spirituel; que l'externe n^est, au contraire, que fantôme et rien de vrai (3). Ceux qui en croient à la perception, ressemblent à ceux qui prennent des songes pour la réalité. La sensation ne convient qu'à lame endormie; ce qu'il y a dans le corps sommeille ; son véritable réveil est sa parfaite séparation d'avec le corps (4). La perception n est qu'un pâtir, et la perception une lourde nécessité pour l'âme, provenant de la sympathie universelle des choses dans le monde (5) ; elle est donc regardée du même œil que l'enchantement.
(i) IV, 3, 24. Éxo"ff«e Sk ( se, ou y\f\t)^ai ) to ow/we xac to àvrthxfx^
(2) V, 3, 2. T^ fàv oZ}f «{ffôijTcxov owTYîç (se, rHç^jfjnç) aûroOcv ov ^Tfttv xw ï^fù fAovov c?va< * xac yip ti râv e>^ov , èv rZ a^ftavt ytyvoiMXvtav ouvatoôïîffiç cfn , «X^à twv t^ta louTOÛ xae èvfanïQac vi àvrtXiir^Kç,
(3) V, 5, I. To Te )^(yvfii>oxofxeyov $i' atoBiiaeiùç tov irpay/utaroç etjuXov tort JUKI oux aûrb to 'Kpayfjjx ri ouçOviCtç Xa/Ji^ovec , jutevei yàp ixcTvo SÇa>. II, 6, I. ETduXoc yoep xoeF oûx oikrfiî}»
(4) III> o, 6, Kac yàp rh ttîç acffOrlaecdç vj^u^^^ç eu^ovoiç* oaov yotp {y acofJMCTC "^"^ç touto vj^u. IY, 4^ 23, ,
^5) lY, 5; 3. Tpûto yop cofxe x«« to a{<76(xvw9o(r ctttwcpvv cTvaf ,
PHILOSOPHIE NÉOPLATONIQUE. 453
Il devait donc nous sembler être allé plus loin que Platon dans ce mépris pour la perception; c'est ce qui devient plus visible encore , si Ton considère ce qui se rattache , dans notre pensée, à la perception. Les représentations sont de cette espèce ; Tâme, croyait donc Plotin, devait s'en affranchir, car elles ne conduiraient, suivant lui , qu'à la perception de Texteme (1 ). Le souvenir d'une connaissance expérimentale antérieure, même dans ce qu'il y a de bon, doit d'autant plus s'effacer de Tâme qu'elle s'élève plus haut (2). Plotin regarde la parole et la pensée intellectuelle (XoyiCco* Oai , Xoyior^oç , jiovota) Comme très nettement liées à ces élémens sensibles, et le jugement qui rejette celles-ci retombe aussi sur celles-là. Dans le ciel les âmes n'ont pas besoin de paroles (3) ; il n'y a pas là de pensée intellectuelle , de même qu'il n'y a rien de rationnel (Xoytxov) dans notre sens (4) ; c'est une raison faible que celle qui a besoin , pour se suffire à elle-même, de la réflexion de l'entendement (5). Quelquefois ce jugement se présente bien avec certains adoucissemens, comme lorsque Plotin adopte l'idée platonique touchant la dialectique , qu'elle s'élève par la recherche , par l'union des contraires à l'idée suprême, à l'Un ; qu'elle connaît aussi ce qui est nommé un jugement. Quoiqu'il ne permette pas à la raison suprême de rejeter toutes les différences , et qu'il indique même la pensée intellectuelle comme la voie à la connaissance véritable et morale, lorsqu'il établit entre celui qui pense intellectuellement et celui qui connaît le même rappoit
oTt ovfittraOiç rh C^iov to<5c to iranfiaurô). Tout© ê^ ou xarot ffw-
ftaroç iraOnfMt , âXXà xarà fuc^ouç x«c ifn^txà; xac Cc^ou cv^çoMuirotOoO^ avoyxaç.
(i) I, 4, lo; V, 3, a.
(2) IV, 3, 3a.
(3) IV, 3, i8,