II
PHILOSOPHIE NÉOPLATONIQUB. iOl
conséquent la liberté de Tâme à l'égard de tout pâtir , de même qu'une complète indépendance de tout pâtir est refusée à la matière y parce quelle nest pas corporelle (1). On ne peut pas dire que Plotin n'ait pas aperçu les conséquences dernières de ces doctrines. Il confesse que les mauvaises excitations dans l'âme, et par conséquent aussi les peines ne touchent nullement son essence , mais seulement Tétre composé, l'animal vivant ou l'image apparente de l'âme (2). Nous avons déjà dit précédemment que tout pâtir et tout souffrir ne doit concerner que l'ombre extérieure de Thomme. C'est là , sans contredit , l'exposition du mépris le plus prononcé pour toute notre vie terrestre. Plotin doit trouver petit et méprisable tout ce qui fait partie de cette vie. Son mépris ne porte pas moins sur la vertu que sur le vice. Ces quatre vertus de Platon ne sont pas les vertus véritables et supérieures de Tâme. Sa vraie vertu n'est que la sagesse et la contemplation de ce qui est doué de raison (3) . Le bonheur de Tâme ne consiste pas dans Faction extérieure , mais dans son énergie intérieure ; nous pouvons être heureux même dans le som-
(i) m, 6, 6. Tiv fxlv Sk (^?) oWov rrpt vokjtkjv — — wç airotXTfi ou tivat ooxecv» ecpi^rae cttcc oc xat in uAv] cv tc tcjv aunafxa" Tov xtX. Ib,^ 9 et dans beaucoup d'autres endroits. Seulement le corps ou les qualités opposées doivent souffrir, III| 6, 9, 19. Ceci se fonde sur des propositions d'Aristote; mais il n'y a pas accord assurément entre cette opinion et celle qui veut que la matière elle-même soit mue et formée par l'âme. III, i, 8.
(2) I5 1, 12. AXX' £t àvaftaçmnroç v ^X^9 'fwç «« 5cxat ; — — — ô fijtv yàp r(i ôcvoepopriQTov èiiohq "rn 4^x5 ^oyoç , cv àicXouv irovrc «Ti'Orro, To auTO ij/u;^ xai to \|*U5f»ïv «Tvoei XiywV 6 f àfuzpruv 9i- ^ùç oupirXéxcc fikv xac irp09r(6vi9<v aatr^ xcù âXXo ^^^JXnç c(3oç, to rot ^eevà fj^ov rcaBm xtX. VI, 4) ^^•
(3) I, 2, l, 6. Ttç ouv indarr) opcTYi rtô tocoutw; i ffo^ca fikif cv BtJùçicf.9 wv voîiç fjfcc. Ib.^ 7. Kae oXwç Çwv oûj^e xbv dcvOpeSTrou |3cov Tov Tou deyodou) ôv â^;o? "h itoXctixv) âpeni, ôXXà tovtov plv jcaroXeircov, aXXov Jt sXQfuvoç, tov tôv ^Cvv»
502 livrî; xiii. chapitre i.
meil, car Tâme ne dort pas (1). Comment Faction, la verlu politique aurait-elle pu avoir quelque prix pour un homme qui cherchait le Suprême, le but unique de notre activité, dans la contemplation deFUn, et qui n espérait l'acquérir qu'en dépouillant Tâme de tout ce qui lui est étranger? Quand nous sommes là dans le suprà-sensîble , nous négligeons les bonnes actions de notre vie et nous en faisons peu de cas ; unis à l'Un, nous estimons ce qui tient à la cité indigne de nous ; nous laissons derrière nous le chœur des Vertus, comme celui qui entre dans le sanctuaire laisse derrière lui les images des Dieux , à Tentrée du temple (2).
Comment une semblable doctrine sur l'affranchissemeat total de Tâme , relativement à tous les mouvemens et à tous les rapports avec les choses extérieures, auraitelle pu se développer sans erreurs? Ces erreurs se montrent lorsque Plotin trouve nécessaire de nous porter à la vertu et à la philosophie par toutes sortes d^exhortations , lorsqu'il veut nous élever au Suprême par tous les degrés deTamour que Platon avait signalés (3) . Pourquoi devonsnous encore entretenir en nous le désir et Tamour qui rattachent tout au Suprême (4) , nous qui n'avons jamais été séparés du Suprême quant à la substance ? Il effleui'e même ces doutes, en se demandant pourquoi nous devons chercher k rendre lame insensible par la philosophie , si elle ne pâtit en rien dès le commencement ; pourquoi il est nécessaire de purifier Tâme si elle n'a jamais été soiiit-
(a) IV, a, 3a^ VI, 9, 7, II. YireûSôtç ^ wxVtw tÛv Aferi^
Xt7r&>y TOC èv tu vaâ> àyoîk^va*
(3) I, 6, 9 et ailleurs souvent. Il faut entendre par là les trois degrés de la beauté : d'abord la» beauté du corps, eosuiie celle de Tâme, enfin la beauté de la raison qui û'estpas Xoyoç^ mais qui fait le Àoyoç. V; 8, 3.
(4) V, 9, i; VI, 5, 10.
PHILOSOPHIE NÉOPLÀTONIQUS. £03
lée (1) ; mais il est loin de répondre à ces questions d'une manière satisfaisante. Il pense seulement que Tàme doit être retirée de Timage des images inférieures , quoique sa contemplation n'en puisse pas être troublée ; elle doit être tirée du corps , quoique la chose ne puisse arriver qu'autant que le corps ne participe jamais d*eHe (2) . 11 est clair par là qu'il donne à Tâme , d'un côté , ce qu'il est forcé de lui enlever d'un autre (3) Notre âme ne pouvait pas se concevoir ainsi sans aucun pâtir , ainsi qull veut et devait la concevoir. Nous sommes , il est vrai , en un certain sens , dans l'éternité , mais , en un certain autre y nous sommes aussi dans le temps. Notre marche n'est pas finie , mais elle est cependant accomplie partiellement. Quelque peu de cas qu'il puisse faire de ce monde de phénomènes , il ne peut cependant pas le mépriser au point de ne pas lui reconnaître quelque influence sur nous, au point de nier qu'i'l doive tenir en réserve quelque trouble de notre bonheur. Plotin avoue qu'une partie qui nous appartient est ici soumise par le corps , que Tâme particulière perd de sa puissance en entrant dans le corps, que cette partie de Tâme qui meut le corps souffre dans cette activité; quoique la matière doive aussi peu souffrir que l'âme, le mal est cependant un pâlir de la matière, pas moins que de l'âme devenue semblable à la matière (4). Si tout ceci s'entend de l'âme, en tant qu'elle a fait son entrée dansle monde sensible, nous trouverons peut-être cependant son essence supra-sensible à l'abri de ces im-
(1) III, 6, 5. Te ouv j^pTî tÎîv x|njy7îv Çy^Ter./ àiraÔ^ ix ftXoao-
av tîç ^xnç tt-n ix-nSafx^ |ui£fAoXua|i€v>îç ;
(2) VI, 4^ i^. To yànùBiiv To jtAij^o^^ to atùfta i7r(xo(vovi7«
OUTTÎÇ.
(4) II, 9, 7; ni, I, 8; III, 7, 6; VI, 9, 8; V,' 9, 10. To yàp
xoxbv cvToeOOa c^ cv^ecoeç xac artpyiauû^ xoct èXXc(^l«i>9XQ(('8X>}Ç drrv^ouoi^ç ttoéOoç mù rou uXv} ô/tAoïoujuicvov*
perfec lions ; mais non, déjà dans la nature de Tàme est un éioignement du bien; elle doit donc d abord s'appliquer au bien et être déterminée par là , ce qui fait qu'elle parait mélangée d'indéterminabilité et d'idée. Dans cet état, pressentant seulement le bien dans une image indéterminée et infinie de la représentation , elle enfante l'amour comme une substance propre (1) ; d'où il résulte , en général , que l'idée de 1 ame ne permet pas de lui attribuer une substance immuable et à Tabri de tous les états passifs.
Plotin devait d'autant plus concevoir Târae de cette manière, que ses expositions ont une affinité plus prononcée pour le genre exhortatif des doctrines morales. Il veut nous encourager à tendfe au Supérieur , et à nous dépouiller de l'inférieur. Il regarde donc comme une faute de ne pouvoir s'affranchir du sensible (2). L'âme est représentée pnr lui comme comprise dans l'assimilation avec la raison, tant pour la pratique que pour la pensée (3). Il demande presque sans cesse que nous nous séparions de nous-mêmes. Il veut guérir par sa philosophie les âmes qui sont dans un tel malheur et qui sont captives dans une semblable ignorance , en leur soumettant une double réflexion , d'une part, le néant des biens sensibles, d'autre part , le souvenir de leur origine supérieure (4). Il veut les ramener à Dieu par la vertu , qui , en se formant dans lame, rend Dieu évident; car Dieu, sans la véritable vertu, n'est
(l)IIl, 9, 3jV, 3, 7. A(o ÉV TYî yevvr/cret tou cjScdTOç ô IlXaTu>v yr/at rôv iropov riv ^c9y7v ej^ctv tou véxrapoç , oTvou ovfctù ovtoç , wç tou atoBriTOv TOU îfftùTOç ycvojjicvou xai zriç ircvtaç fxirfj^oxtoYiç <pxias(ùç voîq- Tou , oXX oûx ùètaXoM vofjrou , ou j cxeTSev èjtAcpavraaOevToç , àXk txtt ytvofxcvnjç xat xac avfifiiyBtiariÇ wç eÇ cf5ouC xat àopiartoLÇ , Sv pouffa "n "^"^xh "irpiv tMytiv tou âya9où, ^vrtoofxévn $ï t« cTvat xaTa ào—
pt7T0V xat OCTTCtpOV tpÔlVTaflfl'X TIÎV ÛTrO^TOtCtV TOU CpWTOÇ^ Tcxouoyjç.