VI, 9, 4, (3) V
PHILOSOPHIE NÉOPLATONIQUE. iOS
qu'un vain nom (1). Si donc Plotin nous adresse de semblables exhortations , il est impossible qu'il regarde tous ces états dont nous devons nous tirer comme tout-à-fait chimériques. Il doit même estimer la grandeur du mal où nous sommes plongés, en proportion avec les efforts à faire pour nous en délivrer.
Tels sont les principes généi^aux à la lumière desquels Plotin voit toutes choses; mais ce sont là aussi les contradictions dans lesquelles il s'enveloppe, quoique lui-même regarde constamment la contradiction commq preuve de l'erreur (2) . On reconnaît , en général , daHs sa manière •de penser deux directions qui sont en opposition constante ; l'une tend au mépris absolu de tout ce qui tient à ce monde ; elle prend à tâche de tout représenter comme pur néant; l'autre, au contraire, tend à reconnaître le cosmique comme quelque chose qui subsiste par lui-même, puisqu'il est mis au niveau du supra-sensible, tel que l'homme et l'âme. Les deux directions se coupent, se croisent rudement; tantôt Plotin s'écrie que toutes ces choses ne sont qu.e de vaines images, véritable néant (S); tantôt, au contraire, que tout ce qui est ici est là (4). Cette contradiction pousse ses racines jusque dans les idées les plus générales, et s'y pose comme le fondement de la doctrine de l'émanation , qui attribue à toute chose émanée une subsistance en soi , tout en voulant la faire concevoir en même temps comme un néant par rapport à l'Être supérieur, enfin comme quelque chose qui s'écoule. H résulte de l'une de ces fins que la matière est un pur néant , qu'elle n'est rien pour quelque autre chose d'inférieur , parce qu'elle est ce qu'il y a de plus bas ; rien pour
(i) II, 9, i5. ÀpsTY} fji£v oSv cîç TcO.oç iTpoVoTi^ïa xat 6V ^Myyi «yycvo-
fxevo^ ovofua èariv^ VI, 9, 3.
(2) Par exerafcle IV, 5, 8.
(3j II, 6, I. Ë?'Sci)Xq( y5cp xçl) ovx «XtîÔ^,
iOG LIVRE XIII. CHAPITRE I.
ce qui est au-Jessus, parce que ce qui est itiférieuf h*est pas pour ce qui est supérieur ; rien enfin pour elle-même, parce qu*elle n*est que limites. On peut regarder celte opinion du néant de la matière comme un pas important que fit Plotin dans la direction de la philosophie gréco-orientale, puisque cette philosophie devait finir par apercevoir qu aucune vérité du sensible ne peut tenir en face de Tu* nique vérité du supra-sensible. De cette manière disparurent un grand nombre d'hésitations , d*incertitudes qui avaient jusque là tourmenté cette espèce de philosophie; mais aussi d'autres difficultés se présentèrent, quand son aversion ascétique pour la matière eût d& par là disparaître entièrement. Ce qui prouve seulement que tel n'était pas tout-à-fait le cas où se trouvait Plotin, c'est que Tautre direction opposée se fait aussi remarquer , quoique avec une conscience obscure , dans la tendance contraire ellemême. Le but de cette autre direction se révèle dans la doctrine de l'intuition supra-sensible de TUn. Suivant les idées de Plotin , l'idée supra-sensible est partout dans le monde ; cette idée n'est autre chose qu'une pensée de la raison, mais une pensée qui exprime en soi le tout, et qui par conséquent porte en soi , comme la raison même , la conscience parfaite du principe suprême. Quand donc nous concevons toutes ces substances du monde non sujettes à quelque limitation matérielle que ce soit, limitation qui cependant n'est rien, alors tous les êtres dans le monde participent aussi de la conscience parfaite. La raison sait que quelque chose est en face d'elle, dont elle résulte, et que quelque chose est après le Premier, et que ce quelque chose est elle-même ( 1) : mais sans doute aussi que cette existence de la raison et des êtres rationnels est troublée par la direction contraire de la doctrine. Dans Témanation des choses^ céqui estémafnén'e^ paspocrree qtfi est supérieor,
(i) V, 5, 2. Koc( tî Ti irpo oevtpw, Çt« IÇ ccvrov, x«î « rt fur' cxiîvo.
PHILOSOPHIE NÉOPLATONIQtJB. 507
par conséquent la raison n'est pas pour rUn/deméme que ce qui est au-dessous de la raison n'est pas pour elle; elle ne pourrait donc persister à être quelque chose en soi qu'à ses propres yeux ; mais on ne peut pas accorder qu'elle soit ce quelque chose en soi , puisqu'elle n'a de réalité qu'autant qu'elle découle d'autre chose et qu'elle produit d'autres écoulemens , ses pensées pures. Son désir d'élre en soi est donc aussi représenté comme une tentative insensée , par laquelle elle entre dans le néant et perd sa véritable existence. Sa vérité consiste en ce qu'elle s'appliqueà l'Un et s'unit à lui ; ce qui mettrait fin à son existence en soi. Nous pourrions bien reconnaître qu'il y a quelque chose de vrai dans les deux directions de cette doctrine , et que les discours de Plotin présentent aussi plusieurs pensées vraies qui ont fait rechercher les ouvrages de ce philosophe par les siècles suivans , et qui révèlent son coup d'œil pénétrant et son esprit profond. C'est une belle as- ' piration que celle qui a pour but TÊtre suprême et qui en fait l'objet unique et constant des désirs de la raisoû. Il veut nous mettre en possession de la vérité ; elle est notre essence ; nous la possédons et nous pouvons la saisir dans notre idée. Il n'y a pas seulement de simples copies dans le monde, mais aussi une véritable vertu et une véritable science. Elles sont dans l'âme , et tout ce qui s'y forme d'une manière pure est aussi là, dans le monde; mais l'âme peut s'aproprier tout ce qui est là , en sorte qu'il n'y a rien dans le supra-sensible qui ne se rencontre également dans le monde , dès que nous regardons l'âme comme en faisant partie (1). Il nous invite donc à mettre
(i) V, 9, l3. Ewat Sk ^x^^ ovTwç ou9V}Ç cxaTTvjç xal ^ixaio9uvi)V xai awypoouvrv xat h roiiç irap' ri/jitv ^{'ujfaTç j èicjoT>ijunîv akrfitvnv , oùx tiStùka, oi>^ eixovaç cxetvcdv, «ç èv a!aO>ïfw. — — — Oca juàv ouv ^rjyyi i tocout»? «vTowGa, ravra excT. Ûart d xà cv tw ottaurix^ Ta ht To'tç opwpievoc; Xap^ovotro, ou fAovov toc ovra ev tw acoOyjT^ exsT, ÔiaXos xat TrXttcû. Ëe Sk ra cv t&> xoaynù X£<yo(To, aufAircptXocfA&cvo/uirvwv xal ijn^« )pjç mai xm h ^X7) ^^'^^ (vxaûOa, 09« xduceT*
tous nos efforts à former notre âme et à la diriger vers le Supérieur , à Télever au-dessus du sensible et de Tamour de nous-mêmes. La raison doit être active en nous pour dominer les appétits inférieurs , comme le conseil des anciens domine le peuple turbulent. Si elle reste inactive , ce qu'il y a de pur s*empare de la domination : restons* nous 9 au contraire, inactifs à Tégard de nous-mêmes,» alors se produit l'activité vers le supérieur (1) ; mais avant toutes choses , Plotin cherche à rappeler l'âme à Tactivité scientifique. Toute autre activité lui semble peu de chose en comparaison de celle-là. Il veut tout réduire en théorie dans le monde , car tout ce qui arrive n'a lieu que par le regard que Tâme attache sur son modèle dont elle sort; c*est ainsi qu'il poursuit l'idée de la science dans la plus haute acception. Elle n'est pas une imitation du vrai , imitation qui serait différente du vrai lui-même et en dehors du vrai ; car autrement elle ne contiendrait pas le vrai ^ et si elle pensait avoir atteint le vrai dans une pareille imitation , elle serait dans une double illusion. La véritable science de la raison doit donc contenir le supra-sensible et le vrai , et ne former qu un avec lui (2j. Cette connaissance véritable de la raison n'a donc besoin d'aucune confirmation ou garantie extérieure , pas même de la preuve, qui doit cependant toujours remonter à quelque chose
(l) I, I, II. Otov St àf/y^ tlç r/|uioéç, cvepycT irpbç to ovw. VI, 4, i5.
(a) V, 6, I . Et yàp xa\ on jjtocXtjra $ot7i riç raura i^ta ffvou %at ro voouv œuToc cuTwç fjfovra ^ttù^uv^ dcvayxœTov oùrw fxriTtrh akrfitç ccûrûv ty^itv Siv^^aBoLt Tc èv anotatv otç Bttùptt' Toc fjh yà^ ahfitvà, ohi cTi? ixtiva, B'ttapYjvtt ToÉvuv aura, oux e^b>v antra^ eXStaika êik oeûruv èv r^ yvwact T^ ToiouTip Xa^côv* Tb rotvuv âXy/0(vcv oux ^cav, ttSfùka St tou oXyîGouç irap auTÔi Xoc^cav toc J/cy^^ t^tt xac ou^v àXriOiç. Et {xh ouv cT- Sriatt , oTc TOC ^îxtSri ^;(ct9 ofioX^yicti âpotpo; ôcXv^Qciocç ecvat , et St xac TOÛTO «yvoiQaci xocc Q'fictxat to àX>}9cç cj^ctv oûx ^^^Vy ^CTrXao'tov cv ocu- Toî TO \j/«v<Joç yevoficvov iroXv tîîç giXv^Oetaf auxov jn^Q^rri^Ci • -ft-^ ^> Q*
PHILOSOPHIE NÉOPtATONiQUE. &0d
tt'immédiatisiiieat certain ; maislaraisonest présente à ellemême, elle s'éclaire de sa propre lumière, et ri^n n'est plus certain pour elle qu'elle-même (1). Il va sans dire qu'il s'agit ici d'une science et d'une raison parfaites qui embrassent tout ; et nous pouvons encore trouver ici une pensée que Plotin poursuit avec amour, savoir, que l'âme peut, dans le fait, tout embrasser dans la véritable science, pensée dont il sait faire ressortir la vérité avec éclat , à plusieurs égards. Il observe à ce sujet , en suivant les trat;es de Numénius , une différence importante entre le corporel ou sensible et le rationnel. Le corporel ne peut véritablement devenir Un, il est dispersé dans Tespace, et "ses parties sont en dehors les unes des autres ; l'espace oc- >cupé par une chose ne peut pas Tétre en même temps par une autre ; mais il en est autrement avec les pensées de i'âme ; elles forment ensemble une seule science , et , lors- •que nous possédons l'une , nous pouvons être en même temps en possession de Fautre. Plotin aspire donc à une ^science qui embrasse toutes les pensées vraies et les réu- >nisse en une pensée unique; et ce qui vaut d*une pensée particulière dans l'âme individuelle , n'est pas moins valable à l'égard du rapport des âmes particulières entre elles. 'Elles ne forment pas chacuneen soi un tout distinct ; mais 'elles produisent dans leur vie commune rationnelle , dans leur communauté spirituelle, connaissance et science ; et, lorsqu'elles y possèdent le bien , elles ne le possèdent pas chacune en particulier , à l'exclusion de toutes les autres, et i'une n'en a pas une part que n'aient pas les autres^ mais toutes en goûtent de la même manière, en sorte que rieaa ne s'oppose à ce que toutes ne possèdent pas la même chose , et qu'elles puissent être une seule chose eu lui; Ainsi la nature de l'âme est, dans le fait, infinie, parce qu'une âme n'est pas limitée par une autre dans sa possession rationnelle (2). '
étO tlVftE Xtn. CHÀPitRË t<
Si ces pensées ne sont pas toul-à-fait neuves^ nous &ô pouvons cependant pas contester à Plolin l'honneur de les avoir plus approfondies que ses prédécesseurs, et nous lui reconnaîtrions plus de mérite encore à Tavoir fait, s'il avait su les concilier avec le développement et la vie rationnelle de Tâme ; mais toute sa doctrine échoue en ce point. Ce qui Tcmpéche de résoudre ce problème , c'est réloignement qu'il montre partout à reconnaître la raison en nous comme devenant et se développant dans la vie sensible. Nous ne devons pas regarder la raison , prise dans la véritable acception du mot, comme une faculté , autrement elle passerait du défaut de raison à la raison , autrement la raison ne lui compèterait que comme quelque chose d'étranger , d'accessoire ; aussi l'être véritable, l'objet de la connaissance rationnelle ne dqitpas être quelque chose qui soit devenu, parce qu'autrement l'existence ne lui compèterait que comme quelque chose d'étranger (1). Ainsi, les directions opposées de sa doc-
ôff«fp ^ cirtO'n^pAC «i iroXî^occ èv ^^ /a(3c. Kac cariv i fxia rotaùrvi , &7rt î^juv K coBur^ icaaaç. Ovt»ç cttIv àirfcpoç ri tocout)] x^siç, Ib.y 5, lO.Oùyàp pXov lytOf oXov Jcxai ou, àvQcmxoQév éxàrcpoy èxàrépou. Mr pouvrat Sk %(x\ ixxkytaiat xa\ 'iraaa ^vo^oç, â>ç tiç êv rh tf^ovth eovrcdv. Ka( ^6>>p^tç exûtffroç ttç ro ^povecv ocaGeviiç, (ru|ui6dcXXei>v Si ttç cv vaç cv r^
<rov6è(ù xat tTp wç àXv}6(à»ç ouvcate to ypovcTv eycvvïjae xa^ cîJpe. —
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(2) V, g, 6. Afî* ^ Tov ^ voSv XafiSavciv, cTinp liraXi^ôcvaofiw to* WpaTt pi T^y &iva(Uiy fmSk tov c^ ôc^oçvv)9Ç tiç voûv UÔovto. — £t
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t^HltOâOt^Hlt MEOi»tATONtQt7£. Âl 1
trine, lespensées fécondes qu'il fait briiler,rempéchent de développer une intelligence droite^ une vie parfaite. Il n'a pas su concilier ces directions, parce qu'il ne sort pas, en général, du cercle des pensées qui s'étaient déjà formées avant lui. Ayant trouvé en contradiction la sphère des pensées qui avaient été touchées de son temps plus vivement qu'elles ne Pavaient jamais été jusque là , il fut , il est vrai, porté à une activité vigoureuse, mais seulement pour se dissimuler cette contradiction. Son âme n'est pas inventive; on ne peut montrer chez lui aucune idée nouvelle. La philosophie de Plotin se montre très faible dans les recherches particulières. Il vit entièrement dans le général , dans les questions dialectiques sur les principes suprêmes que nous avons exposés. Il les agite sans cesse dans un sens , dans un autre ; il les expose dans des répétitions sans nombre , avec peu de changement. Il y rattache aussi des idées d'une importance plus particulière ; mais on y remarque aussitôt qu'elles sont prises de travaux antérieurs; elles ne sont d'aucune valeur pour le caractère de la philosophie. Outre la dialectique, il reconnaît, à la vérité, deux autres parties de la philosophie, la physique et réthique; il ne parait pas cependant avoir bien saisi leur rapport avec la dialectique. Seulement, il est certain pour lui qu'elles sont d'un moindre prix que la dialectique; cette partie seule a de la valeur (1). Celles de ses autres recherches que nous pourrions rapporter aux autres parties de la philosophie , sont aussi très insignifiantes. Le corporel et la contingence naturelle n'étant pour lui que cox)ame une ombre vaine de l'âme, Tenchainement naturel du monde et de l'existence conditionnée dans le monde ne pouvait lui paraître que comme une sjpipathie des âmes(2)qui sont conduites comme par un attrait magique à leurs corps , et sont en rapport avec le tout comme dans
(i) I, 3, 6. Mcpoç o5v To TcpicoV f^ct & xa\ «AXa ycXotfo«pt« xtX, (^) IV, 3, 8, 9, a.
ùVi tiVRfi Xllî. CHAPITRÉ i.
un art magique , agissent et réagissent alternativement par amour et par haine , comme par enchantement (1) ; ainsi toute la physique se résout pour lui en des rapports magiques, en une sympathie des âmes. D'un autre côté, toutes les doctrines morales ne signifient autre chose pour lui si ce n'est que nous devons nous dégager des liens naturels de l'existence conditionnée et nécessaire, du sortilège de la vie pratique ; toute vertu consiste uniquement à se purifier du corporel ou du sensible (2), et toute la morale se résout ainsi pour lui en ascétique.
Nous voyons donc par là que la philosophie socratique, qui avait fait preuve de force, particulièrement en ce qu'elle avait su réunir les membres épars de la philosophie en un tout organique, divisé en trois parties, s'était de nouveau perdue en une grande masse qui ne faisait consister l'intérêt philosophique que dans les questions les plus générales sur les premiers principes de toutes choses. La philosophie peut rechercher les principes premiers et les plus généraux; plus elle se perfectionne, plus elle remarque aussi que son investigation , pour éclaircir ces principes , doit pénétrer dans ce qu il y a de plus particulier; quand ensuite elle tombe en décadence , elle ne peut plus estimer le particulier, elle ne trouve plus de prix que dans le général. Quel que soit l'éclat de quelques pensées vraies et fortes qui puisse nous réjouir dans les écrits de Plotin , il n*y a que des yeux aveuglés ou éblouis qui ne puissent pas y apercevoir les signes d'une vieillesse que la philosophie grecque met à découvert dans ses productions. L'absence totale de la forme dans ses recherches, le peu de part qu'elles prennent aux connaissances scientifiques particulières , le défaut d'invention d'idées nouvelles, l'impuissance de maîtriser par une pensée forte des directions contraires qui s'étaient montrées de ma-
(2) I, 6, 6. E^re yàp 5y), wç 0 waXatbç Xoyoç, xae ri a<ixf poauviq xae
DOCTRItïE NÉOPLÀTONIQÙB. Âi3
Yiière à ne pas être méconnues; tout cela nous prouve clairement que nous devons voir dans Plotin sans doute un homme distingué de son siècle et de sa nation , mais d'un siècle qui vieillit et d'une nation qui marche irrésistiblement à sa dissolution.