FIN DE LA PHILOSOPHIE NÉOPLATONIQUB
philosophe ne doit pas être seulement Tadorateur des dieux d'une cité ou de quelques peuples, mais un prêtre de taut Tunivers (1). Il est digne de remarque qu'un homme qui avait tant composé d'ouvrages et commenté ceux des autres , attachât si peu d'importance à la conservation des monumens écrits , qu'il pût répéter souvent que s'il en avait le pouvoir, il ne laisserait circuler de tous les anciens ouvrages que les Oracles et le Timéc, qu'il ferait disparaître tout le reste des mains de ses contemporains, parce que ceux qui les lisaient fortuitement et sans préparation , ne pouvaient qu'en retirer un mauvais profit (2). Nous ne pouvons voir là non plus que signe d'un siècle décrépit qui ne peut plus porter le fardeau des longs souvenirs. Nous voyons que ce ne sont pas seulement les chrétiens qui arrachaient des mains les anciens ouvrages , mais les païens eux-mêmes de cette époque n'en voulaient plus. Ils se choisissaient dans les trésors de l'antiquité quelque chose qu'ils conservaient avec amour : ce n'était pas précisément ce qu'il, y avait de meilleur qu'ils voulaient ainsi conserver , mais seulement ce qui pouvait le mieux convenir à leurs rêveries. On faisait de longs commentaires sur telle ou telle chose que Ion avait conservée , suivant l'habitude des écoles; mais qu'on lise les commentaires de Proclus dont il nous reste encore assez^ on ne trouvera pas qu'il ait découvert le sens des anciens , ni même qu'il ait montré la bonne volonté de le découvrir dans une recherche soigneuse. Les anciens ne sont, le plus souvent, pour lui qu'une occa-
(i) Ih,y 19. Tbv yiXoffo^v 7rpo<7rixe{ ov fitâçrevoç iroXeco; , ôujt ruv trap' èvcoiç irarptMV eTv«i J^cpaTTCunfîv , xotvrf ^ tou oXou x0(7/mu
(a) Ib.^ 3S^n. £îa>dee ^ iroXXasiç xac roûro Xryciv, ort xupioç il Sv , fAoyflc ov Tuv o^aitav ctrcocvztav ^i^itav ircoiow (péptaQat rà Xoyta xac tov Tipiatov , rà ^ âXXa iq^ovcÇov ex T«jy vuv mBptaicwt ètà rb xat (SXairrcvGac cvtovç Tciiv ccx^ xac otSoffoofh'n^ cvTvy;(otvoy-r TWV ocuToTç.
à40 LIVRE XIII. CHAPITRE III.
sion d'exposer longuement ses opinions et de les fortifier
de leur autorité.
Quand on lit les nombreux ouvrages originaux dé Proclus, particulièrement ses insti tûtes théologiques, on s'aperçoit aussitôt de ses efforts pour donner à toute la doctrine un enchaînement scientifique par une suite de preuves précises et strictement logiques. Dans ses commentaires des ouvrages de Platon, Proclus cherche aussi entre autres choses à exposer Tenchaînement des preuves platoniques selon le précepte des lois logiques, et il ne manque pas de rappeler çà et là les règles logiques ellesiQémes. En général, son opinion est que celui qui apprend la théologie doit faire servir toute eàpèce de culture comme moyen de s élever à une vue supérieure, puisqu*il se purifie par la vertu , se rend maître de ia physique et se prépare , dans la pratique logique , à la connaissance du divin (1). Si c'est là aussi une doctrine générale de son école , alors sa pratique dans le raisonnement logique est beaucoup plus profonde que chez les néoplatoniciens antérieurs. Il cherche à former par des raisonnemens suivis un système complet de théologie. Considérée en elle-même, la méthode régulière ne lui semble pas valoir la peine qu'elle coûte; mais il la regarde comme quelque chose de nécessaire pour la science (2). De là son respect pour Platon, respect qui va si loin, qu'il se flatte, par opposition à Plotin , de ne vouloir être que le commentateur de Platon , sans émettre ses propres opinions (3) . Il fait consister l'avantage de Platon dans sa manière scientifique d'exposer ses pensées, ce qui le dis-
(i) TheoL Plat,,, I, a, p. 4* Hpo yap tHç rotaxinnç êv to7ç Xoyotç wXavT?ç (icoXifîç?) ^aXerri? xat «iropoç èorriv vi twv 5ei«v ycvwv xoù tÎïç cv ofUTOîç xaGe($pu/!;.ev>7ç ouKri^tloLç xaTovoîjacç.
(2) In Parm,^ 1, p. 29,
(3) In Alcib.^pr, 76., p. 226, Creuz, Iva ft to3 XIXotwvoç
pric7€(ç. Il iiQ uomnic pas Plotin , mais il combat sa doctriue«
triN DE LÀ l»ltiLOSOPHIE MEOPLÀTONIQÙE. 541
tingtte de la manière symbolique et figurée d'enseigner des orphiques et des pythagoriciens (1). Il n'estime ce* pendant pas exclusivement cette forme scientifique; mais il la trouve cependant préférable au mode d'exposition symbolique et figuré , en ce qu elle exprime les pensées 8ans déguisement, en quoi elle n'est égalée que par le discours divinement inspiré (2).
Mais les éloges qu'il fait de la mystique, qui se rencon* tre plus fréquemment encore chez lui que chez Plotin , contraste singulièrement avec cette tendance logique. Qui peut dire la vérité du divin? Nous pouvons bien parler des dieux, mais nous ne pouvons pas dire ce qu'ils sont. Nous en pouvons parler scientifiquement, mais pas raisonnablement (3). Il oppose ainsi|le scientifique au raisonnable. Si Plotin estimait la ferme certitude (wt'ffTiç), par opposition à la persuasion , Proclus n'en fait pas moins de cas non plus; mais il l'oppose à la connaissance et la regarde comme un laisser-aller mystique à la lumière divine. Nous devons par là habiter l'unité inconnaissable et cachée y dans laquelle tout mouvement et toute énergie de notre âme aboutit au repos (4). Cette foi est expressément distinguée de la certitude des idées générales, qui ne nous apprend à connaître que le particulier, et qui ne nous
(i) TheoL Plat. ï, 4, p. 9.
ia) L,, 1.
(3) Jn Tim,f II5 p. ^*^ fin, Ohy(i xae -iroXXà xa\ -Trepc tou SniitoMp" yo? xac TÇtpi rcov âXXwv 3eé5v xac uircp rou évoç «{iroîi Xéyofuv ) ^cp\ otù- Tâ>v fjièv Xéyoficv , oeOrb ^ cxacrrov ou XryojEACv xac iTrtorrYj^vixwç juVv ^uva/AcQa Xsyccv , vocpuç Sk ou*
(4) L., 1.; in Alcib.^ pr. 18; theoL PlcU.^ I, a5. Ti ouv ïj/ùiaç
cvuaec wpbç oturb ; rt tÎç Ivcpyctceç iroofffi xa^ xcvioaeoç ; Qç
p£v rb oXov cîirctv tSv J^iwv ircoTJÇ Ï(Jx\m ri irptç to oéyaGov âppvircAç cviCouaa rà J^eûv yéwi oupTravra xac èoufMvwt xat y^rj/tùv tqlç eù^atfjiovaç. AcT yàp 01) yMaffTcxwç oxiSi àrùxâç to ocyoQbv IntZnrttv , aXX'' iiTt^ovrotç louroù; Tw 5e ?m <p<ar\ xat fiuffovTotç ùZrtaç htipi(naBoit Tn àyvwffTw xoc^ xpu^(o> TÛv ovTCûV evoc^f.
444 LlVUE XtlI. CîtÀPITRE iit.
permettent pas une conclusion certaine et nxe. Proclus semble d'abord vouloir procéder entièrement à la manière des ëléates dans ses insti tûtes théologiques. Ses preuves se rattachent , à la manière de ces premiers dialecticiens, à des idées parfaitement abstraites, comme à l'idée de Tun, du parfait, etc. Mais il change tout-à-coup de manière, en ajoutant aux idées de l'un et du parfait celle de quelque chose qui produit ou qui donne l'existence (Trapayov) , et nous verrons qu'il met dans l'Un, à cause de sa perfection, une certaine surabondance de faculté, par laquelle il fait produire le Second; cette marche se continue ainsi , suivant l'hypothèse commune de la théorie de l'émanation , jusqu'au Dernier (1). Il n'y a rien dans cette proposition de neuf et qui mérite d'être remarqué. Nous ferons seulement attention à l'Un. Proclus, comme Plotin , se sert, . pour indiquer le Premier, des idées du Bien et de l'Un. Mais ses raisonnemens s'attachent encore plus au Dernier qu'au Premier; comme il est attentif à ce que ces idées n'expriment pas proprement le Premier, qu'elles soient prises au contraire de notre rapport avec lui , de notre tendance vers lui , il donne à enten- ' dre que Tidée du Bien a une valeur positive et analogue , celle de l'Un au contraire une valeur négative seulement (2); d'où il pense vraisemblablement que nous pouvons arriver à Dieu par la simplification et le retranchement de la multiplicité. . Il s'ensuit donc que se& raisonnemens tirés de l'idée de l'Un ne peuvent avoir que des résultats négatifs.
Il est quelques points sur lesquels Proclus s'écartait de la doctrine de Plotin, qui sont dignes de remarque. Pro-
(0 Inst. ihcoLy a7 in\ Ilav rb wapayov ^tà reXeio-nîTa xat A*vafACwç trcpioufféav iropoexTCXOV iort twv ^wrepwv. TheoL Plat,, III, i, p. 119*
(a) TheoL Plat., II, 4, p. 96. AtSo Sk ryjç àvoSw rpo'ircjiç â<poptÇofJiev T^ lùif râyoSoZ irpoo>7yopé^ rîîv (éd. tov) Sià tHç «voXoyéaç owaiTTOvreç ^ t^ 5i toÛ Ivèç tyjv Stoi tSv àwofàctwv*
FIN 1>£ LÀ PHILÔSO^ttlE NEOPLAtôNIQUC. 545
dus admet avec son école que toute émanation est inférieure à ce dont elle découle (1) ; de là une division graduée des forces, comme nous Tayons déjà remarqué , qui s'étend à l'infini. A cet égard , nous trouvons conséquent que Proclus décompose non seulement la raison et les âmes en plusieurs êtres raisonnables et en plusieurs âmes subordonnées, mais aussi Tordre du divin en plusieurs dieux ou unilés divines (2). Ceci pouvait sans doute paraître dangereux à Plotin, parce qu'il cherchait à établir complètement l'unité pure et distincte de toute multiplicité de rUn , par opposition à la multiplicité de la raison et des idées. Mais, sous ce point de vue, la multiplicité des dieux ne dut se présenter à lui que sous l'idée d'une multiplicité des esprits ou des âmes, et il était inévitable que la dignité des dieux en souffrît. Il était donc conforme aux penchans de Técole néoplatonique que Proclus se mît au-dt-ssus de ce scrupule de Plotin , et qu*il dît sans dciour que Dieu étant lorigine, il doit nécessairement produire une muitipircité qui lui ressemb'e, et qui soit comme lui divine et une (3). Jl n'y a rien là que de très conforme-à la manière dont Proclus dérive logiquement l'inférieur du supérieur. Car toutes les espèces qui sont soumises au divin sont naturellement d'espèce divine. Mais la dérivation graduée des émanations en est aussi la conséquence immédiate, puisque les espèces des dieux mêmes doivent être entre elles dans une subordination au sujet de laquelle Proclus suivit Jamblique, distinguant les dieux suprà-cosmiques et les dieux cosmiques, les dieux concevables et les dieux concevans (4). De cette manière, Tin-
(i) Inst. theoL, 7.
(2) fb.,62. Il 3.
(3) Ib,^ 11 3. El «pa îffTC trXv}9oç 5cé5v , IvcaTov Jare to «rXxfOoç. AXXot i^hv OTi tcrn y itiXov ' fîircp irSév aTriov ôpjf cxbv otxciou itXiQwç •iyitrat xoà ôfAocou «pbç «ûto 7ta\ ouyycvovç. TheoL PUUty III, i, p. 121.
(4) Jn Tim.^ V, p. 299 j in Parm.j I m.