ROMAINS
Lôfsqii*k l\ôme on pens^, pat des raisons politiques, à fl'oppôsèl* à 1& diffusion de là philosophie grecque, le goût dé« prîndpatix Romains pour l'art et la littérature grecs avait déjà poUsâé de st profondes racines , qu'on pouvait prévoil* le peu d^efficacitë de ces mesures contre le cours deâ choses, pôur peu que l*dn connût l'étroite liaison de la littérature et dé la philosophie grecques. On cite ordinÂitemetit tomme un triomphe de la culture grecque que le fâëme M. Porcins Caton , qui fit si subitement partir de Rome les philosophes grecs, et qui se montrait en général l'adversaire de Férudition étrangère , apprit cependant la langue grecque dans un âge fort avancé (3).
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(i) Yoy. Schlosser, uâtvemtés, étudiatis et prdcseeurs des Grecs , au temps de Julien et de Tbéodes» , ètc.^ dans les archives pour servir à l'histoire et la littérature^ publiées parSchlos- 9et ^% fier«ht> tem; t, p. ^17 «.
(3) toh0,fiiu Mcdâla^ p II > p* 4^Î9 éd. Bonn. s Proeip. h. arc.^ 26 c.y not, Alem,
(3) Cic. de sen», I^ 8; PUit. v, Cat. nu^.y 2, ^21, !i3. Le grand
Quelle qu'ait pu être la fin que se proposa Caton en dé*, clarant la guerre à la philosophie grecque, il ne Tatteigait pas ; car les mêmes hommes qui purent entendre à Rome , comme jeunes gens, l'ambassade des philosophes grecs j sont représentés par Cicéron comme les premiers amateurs de la philosophie grecque chez les Romains ( 1 ). Cène sont pas des hommes de néantqueP.Scipion l'Africain le jeune, et son ami Lélius le sage, auxquels Cicéron associeencore leur contemporain d'âge, L. Furius(2). Ces personnages consulaires donnèrent aux Romains des temps suivans l'exemple d'un commerce d'am^itié avec lessavans et les philosophes grecs. Scipion surtout eut quelque temps à sa suite le stoïcien Panétius, que Lélius, qui avait été auparavant disciple du stoïcien Diogènede Babylone, s*attachaaussid'amitié.Panétius semble avoir eu beaucoup d'influence sur l'éducation philosophique des Romains ; car,.outre les hommes de distinction que je viens denomf merf plusieurs autres hommes d'Etat et jurisconsultes cé-
lèbres, tels queQ. Eiius, Tuberonet Q. MuciusScévola, passent pour avoir été ses disciples (3). Si nous nous rappelons l'espèce de philosophie qu'il professait, nous serons très autorisés à penser qu'il recommandait aux Romains, outre la philosophie stoïque, celle de Platon, puisqu'il était lui-même un admirateur de Platon, et qu'il devint aussi plus tard académicien (4). Cicéron suppose du moins que les disciples de Panétius , qu'il fait parler dans sa République, étaient familiarisés avec les doctrines de Platon.
zèle que Cicéron attribue à Caton l'aDcien pour la science des Grecs , me semble cependant suspect , comme en général le réci t a quelque chose de choquant^ car Caton était déjà très âgé loi*8 de l'ambassade des Athéniens à Rome, (i) Cic. Tusc, IV, 3.
(2) De orat, II, 37.
(3) de. Brut.j 3i; Pro MurenUy 36 j Tusc, IV, 2 j De fin. ^ IV, 9; De orat.y I, 17. On en trouve d'autres dans van Lynden de Panœtio , § i3. '
(4) Cic. ac.f 11^ 44-
Ces systèîhes de philosophie ayant pénétre chez les Romains , les autres écoles grecques ne pouvaient manquer de leur être connues. Déjà les disputes des écoles entre elles deyaieiit, puisqu'ils s'appliquaient à l'une d'elles , leur faire connaître les autres. A quoi il faut ajouter que l'espèce de littérature qui dominait alors parmi les Grecs ayait un caractère trop érudit, pour qu'un aperçu historique de toute la philosophie grecque ne dût pas arriver aux Romains. On sait que la doctrine d'Epicure se propagea de bonne heure chez les Romains et y trouva plus de partisans que les autres sectes (1). Vers le temps de Cicéron y la nouvelle académie devint célèbre aussi chez les Romains, depuis que Philon de Larisse et Antio» chus y domme on Ta dit précédemment, l'eurent enseignée à Rome. L'école péripàtétique même s'y répandit parmi les savans, lorsque Sylla eut apporté à Rome les écrits d'Aristote, et qu'Andronicus de Rhodes eut rendu, de concert avec Tyrannion, le service important d'en donner une édition.
Si donc presque toutes les principales écoles de la phi* losophie grecque trouvèrent des sectateurs parmi les Ro* mains, ceux-ci se rendirent néanmoins trop dépendans des Grecs, en philosophie, se firent trop écoliers, pour que l'esprit qui dominait parmi les Grecs ait dû exercer sur les Romains une influence décisive. Aussi trouvonsnous que l'école d'Epicure, Técole stoïque et la nouvelle académie , principalement , trouvèrent des sectateurs parmi les Romains. Il n'y eut, que nous sachions, que M. Pupius Pison (3), lequel eut pour maître le napolitain Staséas, qui s'en tint à la doctrine péripàtétique qui lui avait été enseignée; encore fut-ce d'une manière qui
CO Cic. Tusc, IV, 3.
(a) Cic. dejin,^ V, 3; De naU 2?., I, 7; Ad Ait, ^ XIII, 19, M. Crassus est aussi mis au nombre des péripatéticiens. Plut, V. Crass.y 3. Nous ne l'avons cependant pas compté , parce qu'il n'était pas très formé à la philosophie*
$2 UVMXU. ai4MTWII.
pouvait trahir une inclination à méUr la pll^losophie de Platon I et jusqu'à un certain point même celle 4u Portique , à la doctrine d'^ristote (i)» La doctrine académiqufi ancienne était , à la Terité, comme fson Aind^tf^r Plaioui en grande considération cb^;( les Romains $ œpendant ce n'était le plus souvent que U charme MV^tposition platonique qui lui valait dfs admifuiem^j )e aena encore inexercé des Romains ponvaif; di£&9ilçn«eot pénétrer à travers la forme my tloiiqn^ et d«biUtiF# 4# aes expositions et de aes recherches» la valenr d^ lout/oela; ce qui faisait qu'on était porté à anivra iays imierpisécationsde la nouvelle Ajcadémie, qui s'était fait pai* Hii|«»n et Antiocbus un (rand nombre de clûsns parmi 1^ grands de Rofne# Ces philosophes se form^^nt moins jane opinion sceptique qu'uiie théorie 4e )a irraiMcmblanGe^ qui écoutait les opinioni des différemes é^olas y t^ qnj , suivant qu'elle en trouvait la di^trine plus jpn aaeii^s propre à peraoadari lui prêtait l'orgie, aana capandant la tenir pour quelque chose de plus qn'nne opinion lép* lime ou qu'il était hon de croire^ C'est la voie dans laquelle nous trouvons Ciçéron, disciple de Pbilon» et avec lui les Romains les plus savans d^» ^on temps, ainsi qjae l^s hommes d'État les plua remarquables* Seulement , tonte la différem^e semble avoir consisté w ce que 4|uelques uns inclinaient de préférence, avec Antiochus, vers la doctrine stoique ^ tandis que d'autres accordAîent pins de confiance aux principes «sceptiqufîs d^ la nouvelle êwcadé* mie. Av nombre des premiers^ nous comptons A Lucx^lus, qui se distinguait parsonampnr|U)nr)aUttératiire grecque en généjnal » et partioulièrament pour pre^pie tous les systèmes de la philosophie grecque, maia en donnant néanmoins la préférence à la doctrine d'Ântiochus (2). C'était, à ce qu'il parait, un protecteur puissant,
■ III II .1 ■ — I ■ »l ■■ — Il Mil II » ■'"Il
(i) Nous en jugeons en (^éoéral d'après ce que Cicéronlni &it dire.
(2) Phi(, V* Luculli, 4^; Cic, acad,f II| a»
MtL090>Hn Dttt AOIIAIKS. S S
mais dont le savoir n'était pas profond (1). Sar la même ligne» mais Traisemblablement néanmoins avec quelque chose de plus profond y se trouva M» Brutusj le meurtrier de César. Formé par Antiochus et son frère Ariste ^ il avait aussi suivi TAcadémie que Ion appelait alors TaneieuDO > par opposition à la moyenne d'Arcésilas et à la nouvelle de Carnéade , sans cependant borner ses études aun platoniciens (2). Les écrits qu'il composa en latiu sur dea aujets de philosophie nç sont loués que faiblement , encore est^roe pour le style ; il y envisage , à la manière dce Aomains, lec6lëmoraJ de la philosophie; et ce qui semMe prouver qu'il traita, entre autres questions, celle dea defoirs, c^e^t qu41 prit, comme tous les disciples d'Antiochns, des stoïciens pour modèles (3). Parmi les autrca qui suivirent la méme'diréction , le plus distingué est M. T^renHus Varron^ que Cicéron présente comme l'ami de Brutns^ en qualité de disciple d'Antiochus (4)^ et ^î peut avoir répandu un grand nombte d'idée» philosophiques dans ses volumineux écrits (5), quoiqu'un petit nombre seniblent avoir été spécialement €ensa(x*és à la philosophie (6). Nous voyons, par les tenseignemens qui noua restent de ses opinions sûr les dieux, que, comme Brutns » il inélait les doctrines physiques et morales des stoïciens à la philosophie de l'Académie. Car, tout en réjetant lea opinions du peuple sur les dieux , et en distinguant la théologie mythique de la théologie politique et physique, il cherche néanmoins à dontier aux idées aii-
(t) PbU. V. Srut^ a; Cio. axx,lyZ^Ad Ati.y Xlli, a5.
(3) Cic.^ L L| J2e^., I, 3} jÉd Au.^ Xlll;, 46; Sm. tp.,
(4) Ac, I9 3^ Ad Att.^ XIII, tt», 16; Aà. AV., iX, 8.
(&) Cio. ao.y i, "2 , lui finit dire b raisou pour laquelle il craiiit d'écrire en latin sur la philosoj^e. Cependant , August, {U ciiK D,j XIX^ i^ cite de lui des ouvrages philosophiques.
(6) Cicn ac.^ I9 3.
64 tIVR£ Xllé CHA1>ITRE II.
thropomorphiques du peuple sur les dieux un sens plos éleyé, et les entendit, exclusivemeut d'après le point de vue de la doctrine stoïque, de la force générale de la nature qui, pénétrant tout l'univers à différens degrés de Téxistence et dans différens êtres individuels, est adorée sous différens noms et sous différentes formes (1). C'est ainsi que , sous un nom étranger, la doctrine stoîque ne fut pas peu répandue chez les Romains , en même temps qu'elle avait aussi beaucoup de partisans qui la professaient sans restriction et sans déguisement. On a reconnu dans la doctrine des savans jurisconsultes romains une grande partie des principes stoïques , et il semble que la philosophie stoîque trouva une école permanente parmi les maîtres et les créateurs du droit romain (2). Q. Mucius Scévola, que nous -avons déjà fait connaître comme un disciple de Panétius , forma un nombre considérable de jeunes juristes , auxquels il fit connaître la philosophie stoîque , et parmi lesquels se distinguèrent les contemporains de Cicéron, C jàquilius Gallus et L. Lucilius Balbus , les maîtres de Servius Sulpicius (3) . Ce Balbus semble avoir été parent de Q. Lucilius Balbus, auquel Cicéron dans son livre sur la Nature des dieux , fait expose^ la doctrine stoîque. Que Servius Sulpicius se soit Sidomié à. la doctrine stoîque , c'est ce dont il est difficile de douter puisqu'il avait appris Téloquence et la philosophie à Rhodes où enseignait alors Posidonius. (4). Sejs disciples, L, uiulus Ofilius et Alfenus Varus^ laissent aussi apercevoir
(i) Au^st. de civ. JO., IV, 3i5 VI, 5, 8; VII, 5, 6, 23.
(a) Je m'en réfèreau mémoire de J.-A. Orloff; touchant Tinfiuence de la philosophie stoîque surlajurisprudeDce romaine; Erlang., 1797. Ce thème mériterait bien d'êtrereprfs parnosjuristes. Il pourrait sans doute se faire ici que la philosophie n'ait pu exercer qu'une impression extériem*e sur une science aussi positive que la jurisprudence romaine.
(3) Cic. Brut., l^%.
PHILOSOPHIE DBS ROMAINS. 65
dans leurs ouvrages sur le droit les doctrines stoïques. Cependant, de tous les contemporains de Cicéron, nul n'a plus fait pour Thonneur de la philosophie stoïque que M. Porcins Caton le jeune , qui avait été instruit dans cette philosophie par le Tyrien Antipater et par Athénodore Cordylion. 11 s'attacha particulièrement au côté mo* rai et politique de cette philosophie, et chercha aussi à l'appliquer dans ses fonctions civiles (1). Mais il lui donna une grande autorité parmi les Romains, surtout par la sévérité de ses principes de conduite et par sa mort. Uécôle d*£picure comptait encore plus de disciples. Nous aurions à nommer toute une série dliommes illustres, ù ne prendre que les épicuriens de cette époque, que la correspondance de Cicéron nous fait connaître. Il suffira d'en rappeler quelques uns, tels que l'intime ami de Cicéron , T. Pomponiiis Atticus , C Cassius (2) , le meurtrier de César, L. Torquatus et C. Velleius , auquel Cicéron j dans son livre sur la nature des dieux, fait exposer la doctrine d'Ëpicure sur le souverain bien et sur la nature des dieux.
La plupart des hommes que nous avons nommés étaient fameux comme hommes politiques , et nous n'avons connaissance de leur philosophie que parce qu'ils jouèrent un rôle important dans les affaires publiques de leur temps, ou parce qu'ils étaient liés d'un commerce intime avec des hommes d'état. Du reste , ils ont peu ou rien fait , soit pour le développement de la philosophie , ou même pour sa propagation. Après avoir cependant donné une attention particulière à ce point , nous devons suivre le commencement et le cours de la littérature philosophique chez les Romains. Son début ne dut pas être très remarquable , ainsi que la nature des choses l'exige.
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(0 Phit. V. Cat. min. ,4, lo; Cic. addic.y XV, 4; Parad. proœm. ^ pro Murena , 29. (a) Cic, addiv.y XV, 16, 19..
et comme semble le confirmer le mépris avec lequel en parle Cicéron ; à peine cet écrivain daîgne-t-il nous donner deux noms des premiers auteurs philosophiques qui écri* Tirent en latin ^ Amafanius ou AmafinuSy et Rabirius, dont il blâme le défaut d'art dialectique, tout en avouant qu'il n'a pas lu leurs ouvrages (1). Et cependant ces écrivains purent être de quelque intérêt pour leur temps, puisqu'ils mirent la philosophie grecque à la portée des Romains , comme le reconnaît Cicéron lui-même, lorsqu'il allègue, entre autres raisons qui contribuèrent à rendre la philosophie d'Epicure plus populaire que toutes les autres chez les Komains, que celle-là seule leur avait été exposée dans leur propre langue (2). Ces écrivains étaient donc des épicuriens ; ce qui put aussi porter Cicéron à conclure qu'ils manquaient de dialectique. Nous croyons cependant volontiers que leurs premiers essais furent grossiers et informes, et que ce ne fut qu'au temps de Cicéron qu'il y eut une littérature philosophique plus perfectionnée en langue latine. Cependant Cicéron exagère lorsqu'il dit que la philosophie, chez les Latins, fut jusqu'à lui sans dignité , qu'elle n'avait reçu aucun éclat de la langue latine , et qu'il veut le premier entreprendre de mériter sous ce rapport, an nom romain, le même éloge qu'on accorde au nom grec (3) ; car déjà Lucrèce avait exposé très habilement dans la langue latine la phi« losophie d'Épicure. Il est vrai , cependant , que cène fut qu'au temps de Cicéron que la philosophie s'appropria là langue latine, et que nul n'eut plus de part à ce succès que Cicéron lui-même. Les écrivains latins qui, auparavant, avaient traité des sujets de philosophie, sont tous perdus; mais Cicéron fut pendant plusieurs siècles un maître de philosophie. Nous devrons donc parler ici de lui spécia-
f (i) ^c, I, a ; Tusc.f H, 3.
(a) Tusc, rV, 3.
(3} Tusc.$ lp3}U,2} Denat* 0., I, 4
' t>Ha080F&Ill DES tiOUÂi»ê. S7
]ementy mais après avoir dit quelques mots sur la manière dont la philosophie d'Epicure se répandit chez les Ro« mains.
Si nous fai^ns attention que les Romains s'appliquaient en général, et particulièrement en philosophie, beaucoup plus à la pratique qu'à la théorie , nous trouverons assez remarquable que , dans Técole de philosophie qui avait dirigé toute son attention sur la morale , ils s'occupèrent principalement de la physique. Nul doute à cela pour ce qui regarde Amafanius (1); on sait aussi qu'un maître de philosophie, du nom de Catius^ et qui vivait du temps de Cicéron y écrivit sur la physique d'Épicure , quoique pas exclusivement , à la vérité (2) ; mais l'ouvrage de T. Lu-cretius Carus , que nous possédons, est la preuve la plus sûre de la vérité de notre assertion.
Amafanius et Catius purent n'être pas loués, même de l'épicurien Cassius (3) ; pour Lucrèce , Cicéron ne pat lai refuser son éloge (4) ; certainement que son poème $ur la Nature des Choses a éclipsé tous les essais précédens des épicuriens latins, et qu'il put, en les faisant oublier, se vanter d'avoir le premier exposé la doctrine d'Épicure en latin (5). Comme les Romains en général, Lucrèce imita aussi les Grées. Son poème est conçu d'après celui d*£mpédocle , dont il loue beaucoup les ouvrages (6); et pour ce qui est de la grâce naturelle et de la beauté poétique de l'expression , il a bien pu certainement ne pas rester au-dessous de son modèle. Au contraire, le contenu
(i) Cic. ac.y I, a,
(a) Ce qu'en dit Gc* ad div.^ XY, i6 , se rapporte à la phy sique) il doit avoir écrit quatre livre» De rerum natura et de* summo bono. Comm. vet, in HoraU sat,^ II, 4*
(3) Cic. ad dw. , XY^ ig. Il loue cependant Cassius d'une manière conditionnelle. Quinct.fïf i*
(4) ^d Quint, fn, 11^ ix.
<6) Iiî»7V
es tiTAfe xii: cnkPttUt iit
de son poferoe n'est, le plus souTent, quant à la façon dé penser des épicuriens, que Texpression des doctrines de son maître , et une preuve du respect servile qu'avait cette école pour son enseignement. Nous ne noift occuperons donc que de quelques points de ce poème qui semblent faire voir dans quel sens les Romains avaient entendu la doctrine d'Épicure.*
Si nous avons trouvé que les épicuriens latins s'appliquaient surtout à la physique d'Épicure, le but du poème de Lucrèce sur la nature des choses semble nous en donner assez l'explication, ^intention de Lucrèce, ainsi qu'il le déclare au commencement de son ouvrage, est d'affranchir les hommes de la religion, de la crainte superstitieuse des DieuXj de leur donner conscience de leur force sur le destin, et de leur puissance céleste (1). Il ne laisse, en conséquence, échapper aucune occasion de se moquer de l'absurdité des idées religieuses de sa nation et de^^^poètes, idées qu'on pouvait bien présenter comme dés fables amusantes , mais qui ne s'écartaient pas moins de la vérité (2). Il tourne en ridicule la croyance que le maître du ciel veuille nous montrer sa puissance dans Téclair et le tonnerre , ainsi que les anciens hymnes tyrrhéniens qui croyaient voir dans l'éclair le signe de la volonté divine. }l demande à quoi bon tant d'éclairs sans résultat , sans
Humana ante oculos Joede quant vîta jaceret In terris oppressa gravi sUb relligione , Quœ caput a cœli regionibus ostendebat HorribiU super adspectu mortalibus instans , Primum Grajus homo mortaleis é,endere contra Est oculos ausus , primusque obsistere contra.
Quare reîligio pedibus subjecta vicissim Obteritur; nos exœquat Victoria cœlo.
Cf. /6., 982 ; III, ïn.; IV, in.'y VI, /J9 s. (a) II, Geo s.
PHILOSOPHIB DES ROHÀIMS. 69
'tauy dans les contrées incultes; pourquoi Jupiter ne frappe pas de sa foudre les méchans ; pourquoi , au contraire, il en frappe ses temples et ses propres statues (1). La prétendue puissance des Dieux ne peut rien contre le sort et les lois de la nature , qui ne respectent ni les édifices sacrés ni les images des Dieux. Contre ceux qui regardent Tordre delà nature comme une prectfe sans réplique que les Dieux ont formé le monde, il regarde, lui, comme une preuve contraire d'une égale force , les maux et les désordres qui affligent le monde (2). A ceux qui pourraient craindre que Tirrésolution de la religion ne conduisit à des principes d'athéisme et au débordement des mœurs, il représente la religion bien plus féconde en crimes que le défaut de religion, témoin les sacrifices humains, et Agamemnon , qui n'épargne pas sa propre fille (3). La piété ne consiste pas à se convertir en statue de pierre , à visiter tous les autels, à se prosterner jusqu'à terre, à tendre les mains vers les statues des Dieux, à arroser les autels du sang des sacrifices, à faire vœu sur vœu; la piété, c'est bien plutôt le sens ferme et inébranlable du sage (4). Qu'est-ce qui pourrait garantir notre reconnaissance aux Dieux s'ils ne devaient rien faire à cause de nous? Qu'estce qui aurait pu les faire sortir de leur éternel repos pour les déterminer à créer le monde (5 ) P 11 dérive le faux culte des Dieux de l'ignorance des hommes ^ qui, se rappelant les apparitions fantastiques des Dieux dans le sommeil , imaginèrent pendant la veille des êtres immortels doués d'une éternelle jeunesse, d'un corps humain et d'une force surhumaine, de manière à pouvoir rapporter à la puissance
(i) VI, 378 s.
(a) II, 167 s. Même chose littéralement, avec des exemples développés. Y, 196 s«
(4) V, laoo s.
70 inms xii. chapitrx n.
des Dieux les grands phénomènes de la nature dont on né voit pas les causes (1). Il s'efforce donc de dissiper Tignorance sur les phénomènes de la nature , et , imitant Épicure j comme il le dit^ de rompre le secret profond de la nature , dans lequel l'opinion sur les Dieux ne représente qu'elle-même (2). Quelque part qu'ait pu avoir Cette polémique contre les fausses divinités des religions ancienne! dans l'anéantissement de la superstition , cependant ce que Lucrèce veut mettre à la place ne vaut certainement pas mieux. Il est à remarquer qu'à la vérité il renvoie fréquemment à la doctrine d'Épicure y que les Dieux sont des êtres heureux qui vivent dans un repos éternel , sanà se soucier du gouvernement du monde, mais qu'il ne cherche à appuyer l'opinion de l'existence de ces êtres que très faiblement et sans énergie , par les raisons connues d'Épicure (3). Mais le zèle qu'il avait mis à dissiper les terreurs superstitieuses du culte des Dieux ^ se retrouve aussi dans la manière dont il attaque y et toujours par les mêmes moyens que son maître et son école, la doctrine de l'immortalité de Fàme. Qui peut douter, en effet, qu'après avoir fait consister la nature de l'âme dans un composé de chaleur, d'air, de soufQe, et d'un quatrième principe, et en avoir fait ainsi un corps très délié , capable de sensation, comme de sa propriété par excellence , qui peut douter, dis-je, que cet être faible, privédeson enveloppe et séparé du corps, ne doive être aussitôt décomposé par le moindre ehoc (4). C'est ainsi que Lucrèce cherche à dissiper les craintes de l' Achéron , celle de toute religion , par la lumière de sa phyâique ^ ou plutôt de celle d'Épicure. La nature est l'unique divinité qu'il honore; il veut en révéler les saintes lois , faire voir comment elle pro-
(i) /&., 1 163 s. ; cf. ib,, 83 s. j VI, 49 «• (a) I, 71; 1087 s. (3) VI, 75.
(4)lU,4i3i.
PHILOflO^HlB DES BOIIi.IN8. 71
filait tout) fait tout croître suivant la mesure déterminée de sa loi ^ et comipent ensuite elle ressaisit tout et fait aussi tout rentrer dans le néant (1). Cette doctrine de Lucrèce , et le naturalisme d'Épicure peut bien en géné« rai avoir produit quelque chose de semblable, nous four* nit donc un exemple de la manière dont la physique philosophique, appréciée superficiellement, détourne de ia crainte de Dieu. Ce résultat devait d'autant plus se produire chez les Romains, qu'ils étaient moins portés à une investigation profonde , et qu'à cette époque , où ili avaient commencé à négliger les plus hauts intérêts de leur vie, ils envisageaient sous un point de vue plus léger le monde et la destination de Thomme.
Nous ne croyons pas nécessaire d'entrer plus avant .dans les détails de la physique de Lucrèce, parce que noua n'y trouverions que des propositions de l'école d'Epicure, que nous connaissons déjà; seulement Lucrèce les pré« sente d'une manière qui lui est propre, ce qui le conduit quelquefois à envisager les choses sous un point de vueausai particulier, et dont nous devons chercher à nous rendre compte. L'entreprise de traiter publiquement une doctrine aussi aride que celle d'Épicure , ce qui n'avait jamais été tenté, que nous sachions, avant Lucrèce, dut naturellement jeter sur elle un jour particulier. C'est ce qui résulte de ee que la nature et ses parties en général ont été dépeintes par Lucrèce d'une manière beaucoup plus animée et plus variée que ne semblait le comporter la physique morte et monotone des épicuriens. Quand la nature est conçue par lui comme une unité qui gouverne tout ; quand
(') ^9 1^9 ^47 *• o^ doit être démontré par la régularité de la uature , le principe que rien ne procède de rien. II , 1087 '* >
bonicum ûdextremum cfescendi perfica finem \ffnnw ptréhtxit Ttrtxfn nirturu vrcutnx» V, ga5, i364.
il réfuie avec chaleur Topinion que les Dieux régnent sur elle y ce qui mettrait sa liberté en péril ; quand il la regarde comme créatrice, elle prend pour ainsi dire alors^ et dans des circonstances analogues , le rôle d'une personne , du moins elle se présente comme une force indépendante particulière. Il en est de même des autres êtres qui exercent une influence générale sur Texistence des choses particulières. Lorsque le soleil est représenté comme un être qui, par Tardeur de ses rayons , fait éclore les fruits de la terre ; lorsque Lucrèce peint avec détail la manière dont la terre est devenue mère de tous les êtres vivans ; comment tout est sorti de son sein, les plantes, les animaux et les hommes ; comment , semblable aux mères de notre espèce, elle a passé le temps de la fécondité; comment rien ne naît plus immédiatement d'elle , il donne par là une apparence de vie aux masses inanimées du monde d'Epicure. On voit par le fait qu'il ne jette pas beaucoup de doute contre l'opinion d'Épicure , que les astres pourraient être des corps vivans qui auraient des mouvemens à eux propres, et qu'ils exécuteraient pour chercher leur nourriture , comment son intuition poétique tend à répandre la vie dans la nature (1). Nous ne nierons pas que Lucrèce pouvait très bien , à la vérité , n'entendre tout ceci que figurément, et cependant quelques unes des descriptions citées ont été traitées par lui avec une sorte d'amour, et il est difficile de nier que la série des idées dont tout ceci fait partie n'a pas peu contribuée la recommandation de tout le système, chez Lucrèce même et chez les autres. A cette série dont nous parlons, se rattache l'idée du mobile interne des a tomes , qu'Épicure avait déjà imaginée pour en dériver leur déviation de la perpendiculaire dans leur chute, le côté fortuit des phénomènes de la nature et la liberté de la volonté , mais à laquelle Lucrèce semble avoir encore été plus favorable ,
tmimmmifm'mmmm^'mmm^mmmmmt^imm'mmmmmmimi^mmÊimmiam^immtm^m
PHILOSOPHIJ! DES m01IA.I3IS. 73
bien qu'elle s'accorde mal avec plusieurs autres de sc« idées. 11 dit souvent que les atonies ont un raouvenient qui leur est propre (l)y et y rattache particulièrement lemouyement arbitraire des êtres vivans, qui doit être rapporté à la force des atomes pour produire le commencement du mouvement spontané d'après le bon plaisir (2). Car lit volonté donne naissance à un nouveau mouvement qui se propage alors par les membres. Lucrèce décrit au long la manière dont' la quatrième nature innomée, principe de la sensation dans Tâme^ et en quelque sorte l'âme de l'âme f communique aux membres le mouvement qu'elle commence elle-même, et comment elle s'étend aux autres natures qui composent l'âme , à la chaleur, à l'air et à rhaleine (3). Il n'entend pas assurément qu'une sorte de mouvement de bas en haut puisse être produit par cette force motrice interne (4); il ne veut pas accorder, au con* traire , que les corps graves aient un mouvement oblique
(l) II, l3'2.
Prima mos^entur enim per se primordia rerum,
Denique sisemper motus connectitur omnis Etvetere exoritur semper novus ordine certo^ Nec declinando faciunt primordia motus Principium quoddam^ quod fati fœdera rumpaif Ex infimto ne causam causa sequatur^ Libéra per terras unde hœc animantibus exstat, Unde est hcec, inquam, fatis avolsavolurUas^ Per quam progreditur, quo ducit quemque voluptas?
Sic caler atque aer et venti cceca potestas Mista créant unam naturam et nobilis illa Vis , initum motus ab se quœ dividit oUis^ Sensiferunde oriturprimum pcrviscera motus*
(4) II, i85.
— — i Nullam rem posse sua vi
Corporcam sursumfeni^ sursumque meûfti*
74 UYRfi XII. CHAPITRE lli
dans leur chute, ce qui répugnerait à la yérité des choses; seulement il se réserve le droit d'admettre une légère déviation de la ligne droite , déviation absolument imper^ ceplible aux yeux , et dont la direction est si peu oblique qu'elle n'enmérite vraiment pas lenom(l). On voitcomme il cherche à établir la régularité de la nature, sa divinité, sans cependant accorder la vie dans les choses indivi* duelles.
Il semble en général se distinguer avantageusement d'Épicure en ce qu'il cherche à établir plus fermement la régularité dans le développement des phénomènes de la nature. C'est ce qu'il est facile de voir dans les détails de sa physique. Ainsi il n'aime pas l'idée du hasard i il ne conçoit même pas le libre mouvement de la tolonté sans une loi suivant laquelle il se forme; car il tient la volonté pour dépendante des représentations de notre âmei et nos représentations résultent pour lui des impressions sensibles que nous recevons du dehors (2). La divine volupté même , qui conduit notre vie , est considérée par lui comme une force de la nature (3^. Quoiqu'il nes*écarte pas entièrement de la manière d'Epicure, lorsqu'il cher- » I I I ■ ■■■■■Il
(i) II, 243.
Quare etiam atque etiam paulàun clinare necesse est Corpora^ nec plus gudm minimum j nejùigers motus Obliquas videmmur et id res *vera refuîet. Namque hoc in promptu^ mtuii/èstumque esse videmus Pondéra 9 quantum in se est ^ nonposse obliqua -meare^ Ex supero cum prœdpitant, quod cemere possis. Sed nihil omnino recta regione viaï Declinare^ quis est^ quipossit cemere^ sese?
Dico animo nastro primum simulaera meandi Accidere atque animum pulsmre^ ut diximus amte. Inde voluntas fit; neque enim Jacere incipii ullam Rem quisquam , quam mens providet , quid veUty ante»
chê à expliquer d'ane autre façon que lui, particulièrement les phénomènes célestes^ et qu'il se moque des astrologues qui ne veulent pas convenir que ces phénomènes ont lieu autrement qu'ils le disent , son opinion n'est cependant pas que les phénomènes célestes réguliers aient tantôt une raison , tantôt une autre ; il pense seulement qu'il faut admettre différens modes d'explication parce qu'il est difficile de reconnaître la cause unique du mouvement des astres (1). C'est ainsi que sa physique a pour but en géné^ rai de tout connaître comme quelque chose qui se forme suivant une loi déterminée ; ce qui n'est nulle part plus frappant que dans la partie de son poème où il suit la doctrine d'Empédocle sur la naissance des êtres vivans y où il raconte plusieurs choses des premières productions de là terre, productions immaturées et monstrueuses, mais sans cependant vouloir suivre son guide jusqu'à reconnaître des monstres qui , conime les centaures et les chimères , réuniraient la nature des deux sexes (2). Car toutes choses, suivant lui , croissent à leur manière et gardent la différence que leur assigne la loi cei^taine de la nature (3). Il semble, s'être plus étendu dans cette partie de sa physique que les épicuriens qui l'avaient précédé. Cette matière devait promettre à son genre poétique. II yratta* che aussi une peinture de la naissance des arts utiles et de l'organisation de la société humaine , peinture dans laquelle tout pour lui se réduit à ce que la nature et l'ex* périence ont donné à l'homme un guide pour le bien ; mais que l'homme , livré à ses passions et aux premiers mouvemens enfantins de son âme , la crainte et Tespé-
(3) Ib.y 924.
Res sic quœque suo rttu procedit et otnnes Fœdere naturœ certo discrimina servant*
rance , le désir et TaYersion , doit avoir corrompu'bean"* coup de choses, et avoir ainsi donné naissance au mal qui l'afflige et dont la philosophie peut maintenant le délivrer. Si nous réfléchissons à la manière dont Epicure luimême et son école y sans excepter Lucrèce ^ combattaient l'explication des phénomènes physiques par Fidée de finalité (1\ nous ne trouverons pas très conséquente cette extension donnée à la physique atomistique, puisqu'il semblerait presque que la nature même ait eu les hommes en vue , qu elle les ait créés dans des circonstances favorables, qu'elle les ait instruits et maintenus par des événemens propices. Mais quand Lucrèce espère affranchir les hommes des maux qu'ils se sont occasionnés par leurs passions, il s'en rapporte pour cela à la puissance de la volonté , qui peut triompher de la constitution de notre nature. Il semble aussi s'être écarté en ce point des sentiers battus de sa secte. Il dérive la différence des tempéramens des différens rapports qui existent dans les différentes âmes entre les trois principes constitutifs, la chaleur, le souffle et l'air. L ame dans laquelle le chaud prédomine est portée à la colère ; celle , au contraire , qui est avec prépondérance de souffle , est mue par la froide crainte ; enfin celle où domine l'élément tranquille de Tair est douée d'un tempérament calme , également éloigné de la crainte et du courage impétueux de la colère ; elle accepte au contraire les événemens avec trop d'indifférence. De là semble à Lucrèce résulter une infinité de natures humaines différentes (2) dont il ne peut rien dire de plus ni de mieux , si ce n'est que , bien que personne ne puisse surmonter tout-à-fait la nature primitive de sa constitution, cependant le sage en laisse si peu de traces qu'il est capable de mener, par la force de sa raison , une vie analogue
^Mt*
(i) Par exemple, IV, Sags.j V, iS? s»
à Éelle de§ Dieux (1). Il s'agît là, comme on Voit, de cette quatrième nature sensible dont Lucrèce voulait gratifier rhomme, et particulièrement le sage, à un si haut degré, qu'il put faire disparaître toutes les difFéreoces de tempérament. Les différences des natures humaines lui paraissent d'ailleurs infinies en nombre , de même qu'il concevait les atomes dont se forment les élémens du feu , de lair et des autres parties constitutives de l'âme, non pas de figure semblable , mais seulement analogue; car ici encore Lucrèce semble faire un pas de plus qu'Épicure, en ce qu'il n'admet pas seulement une multitude indéfinie de figures primitives ; mais il affirme positivement que la différence des figures est précisément la même que le nombre des atomes , parce qu'ils n'ont pas été jetés au même moule par la main d'un ouvrier (2). Quand donc il parle d'atomes ronds, il ne s'agit pas d'atomes de figure semblable , mais seulement de figure analogue. On peut
(i) Ib.y 3oa.
Sic hominum geniis est : quamvis doctrina poiiios
Constituât pariter quosdam, tamen Ula relùufuii
Naturœ cujusque animi vestigia prima y
Nec radicitus evelli maia passe putandum est y
Quin proclivius hic iras decurrat ad acres ,
lUe metu citius pauUo tenteturj at ille
Terlius accipial quœdam clementius œquo,
llludin his rébus video Jirmare potesscy JJsque adeo naiurarum vestigia linqui ParvoUiy quœ nequeat ratio depellere doctis^ Vt nihil impediat dignam dis degere vitam,
(a) II, 333 8. Ce qui n'est point contredit par ce qu'il enseigne même livre, v. 477 s., qu'il n'y a qu'un nombre fixe de figures des premiers élémens; car ceci ne s'entend, comme on le voit clairement par la preuve , que de la grandeur des figures. Eu quoi Lucrèce semble combattre la doctrine de Démocrite^ qu'il peut y avoir aussi de très gngids atomes.
¥8 UTAS XII. CHAPITES uJ
eocore expliquer cette yariation de doctrine par Tesprit poétique de Lucrèce, qui a besoin de la diversité et d'un caractère individuel dans les figures. '
Outre la physiologie qu'il expose , on prouve aussi dans Lucrèce beaucoup de choses sur les autres parties de la doctrine d'Épicure; cependant il ne touche que très super* ficiellement les propositions logiques de sa secte. Il s'appesantit un peu plus sur réthique, et il ne nie pas le caractère de la physique d'Épicure , comme doctrine qui ne sert que pour la fin de Téthicfue. Cependant, comme sa morale n'a rien de particulier, mais s'accorde en tous points avec les explications qui jettent quelque jour sur les opinions morales des épicuriens romains, nous aurons soin de la faire entrer çn général dan3 ce que nous avons à dire de ces explications.
On a accusé les épicuriens romains d'avoir jeté leur secte dans le discrédit par leurs débauches et la dissolution de leurs mœurs. On n'en trouve cependant pas de trace dans les principes qu'ils professaient, ni dans Lucrèce , ni dans un autre épicurien du temps dont nous parlons ; ils sont, aa contraire, remplis de recommandations d'une vie frugale et juste , recommandations qu'Ëpicure n'a pas non plus épargnées. Ceci est d'ailleurs entièrement d'accord avec le caractère romain; et comme nous cherchions une raison qui nous fit comprendre pourquoi les épicuriens romains s'étaient occupés particulièrement de la physique, nous aurions tout aussi bien pu alléguer que la gravité des mœurs, le respect pour la vertu et la justice, qui formaient un dés principaux traits du caractère romain, quoiqu'elles fussent souvent tournées en dérision dans la vie, à l'époque qui nous occupe, n'autorisaient cependant pas facilement à exposer publiquement une doctrine qui semblait favoriser un jugement léger en pareille matière. C'est ce qui fait dire à Cicéron que l'épicurien peut se Iteponuaître à ses actions publiques , non à sa doctrine ; qu'il n'a pas seulement à redouter l'opinion de la foule ignorante f mais qu'il n'oserait jamais avouer dans ]a sénâl
piiiLoscnini DES noMitirs. 79
l'ignominie de sa doctrine (1). Nous tronvonsdonc que la morale des épicuriens chez les Romains ne s'enseig^it pas d'une manière plus dépravée que ehez les Grecs, mais qu'eUe cherchait même à se tempérer. Le stoïcien Senèque lui-même ne peut pas reprocher aux épicuriens que ieur doctrine soit efïeminée ; ce qu'il dit d*Épicure , qu'il donne de saints et vrais préceptes , il Tétend aussi aux «épiisuriene en général (2). Cicéron est d'autant moins récusable sur ce caractère de la doctrine épicurtemiechez les Romains , qu'il se montra un ennemi plus ardent de la morale d'Épicure. Or, quand il dit que toutes les jouissances des épicuriens se rapportent aux plaisirs sensuels ou charnels, il n'allègue pas de ses compatriotes pour preuves, mais Épicure et Métrodore. Quand, a« contraire , il parle des épicuriens de son temps et de son pays , il donne à entendre qu'ils avaient soin d'être infidèles à leurs principes ; il les accuse d'une telle inconaéqvenoe , en deux points particulièrement : d'abord en ce qu'ils admettent un plaisir de l'esprit , qui ne procède pae du corps (3);et, en second lieu, parce qu'ils regardaient l'amitié pure et •désintéressée comme digne du sage. Ils amsbient même avoir en leur théorie à eux sur ce point. Us pensaient que l'amitié commence toujours, à la vérité, par des fins intéressées , mais que si le commerce amical eeeontinue pendant quelque temps, l'amonrde l'ami vient éià lAn4iéme, sans aucun retour à l'utile ou auplainr (4).
(i^ Defins^ II, 39. C'est pourquoi les Épicuriens disaient or. dinairement que la multitude et leurs adversaires n'entendaient pas le mot voluptus^ par lequel on traduisait généralement le mot grec ijJovi}. Cicéron plaisante d'une manière assez piquante sur ce £aux- fuyant } mais il y a cependant là quelque vérité^ en ce sens que vobiptas renferme souvent une idée accessoire défavorable , qui ne se retrouve pas dans yfiw^. Les différeoçes des peuples se peignent dans les images des langues.
(2) De vit, beata^ i3«
(3) Dejlh*^ I, Î7.
(4) De^n.f I, aoj H, a6. AttulisH aHud humanius horutn
]Les expressions de Lucrèce, comme on le recôilnait cé^ pendant plus en général qu'en particulier, sont aussi d*accord avec cette morale tempérée; il n'exige pas, à la Terité, une moralité parfaitement pure , et ne blâme pas les plaisirs des sens, mais seulement la convoitise; il trouve même tout-à-fait moral de satisfaire par une jouissance vagabonde le besoin de l'amour physique, afin qu'il ne prenne pas trop d'intensité (1) ; en quoi cependant un stoïcien ne l'aurait pas même blâmé ;. mais il donne cependant plus d'éloges encore au chaste mariage qui étend les mœurs douces parmi les hommes, et qui leur apprend à compatir aux faibles et à respecter des liens sacrés (2). Ceci cependant semble réellement indiquer un sentiment moins intéressé que celui que devait nourrir en lui le saged'Épicure. Au reste, Lucrèce met en relief le meilleur côté de la morale de sa secte. Il recommande la tempérance dans toujs les plaisirs; il prémunit contre la convoitise, l'ambition et l'amour de la gloire, contre l'envie et les autres passions (3), particulièrement contre TinjuS" tice, qui est tourmentée parla crainte d'être découverte et punie. C'est le plus grand ennemi du repos delà con* science; ce sont là les véritables tourmens de l'Achéron, que redoute l'insensé ; ils sont dans le sein du méchant, dans sa conscience bourrelée, dans la crainte.de la peine à laquelle il ne peut échapper (4). La véritable jouissance, au contraire , est celle du sage, qui la 'goûte toujours aui-
recentiorum , nunquam dictum ab ipso illo (se. Epicuro) , quod sciant; primo utilitatis causa amicum ejcpelij cum autem usus accessissety tum ipsum amari propler se, etiam omissa spe valuptatis,
(i) rV, io^!2s.
(a) V, ICI a s.
(3) II, 37 8.; III, 59 s. ; iia6 s.
(4) V, ii52s.;lll,988s.
Atque ea nimiruniy quœcumque Acheronte projundo Prodita sunt esse , in vita sunt omma nobis.
l>RfLOSOPHlË B£9 kOMÂINÏ. 8t
dedans de lui; jouissance à laquelle aspire la nature , et hors de laquelle il n'y a rien à demander pour être heureux^ si ce n'est que le corps soit exempt de douleurs, et qu'il puisse satisfaire les besoins simples de la nature (1). Nous trouvons donc que 1 école d'Ëpicure elle-même, qui, par son exclusion pleine de roideur, et par son opiniâtre attachement à son maître, semblait être à Tabridcs variations, céda, jusqu'à un. certain point, à Téclestisme tempéré des Romains; mais combien la même chose ne dut-elle pas arriver plus facilement et à un plus haut degré aux maîtres qui ne s'opposaient pas à ceux des autres écoles avec la même fermeté que les épicuriens ! Nous en avons un exemple remarquable dans les opinions de l'homme qui, plus que tout autre ^ réclame notre attention dans cette partie de nos recherches, Cicéron. M. Tullius Cicéron est du nombre de ces hommes rares qui, favorisés, excités même par une inclination intérieure et par les circonstances , ont développé avec soin un talent extraordinaire , et se sont acquis, par l'application de ce talent à des choses très différentes, une réputation très variée dans son objet. C'est ainsi qu'il est célèbre comme orateur, comme homme d'État et même comme philosophe. Mais son talent était principalement celui de l'éloquence. Il eut très peu de succès en poésie, parce qu'il en avait très peu le goût (2) ; ce fut dans les affaires civiles que son succès fut le plus éclatant. Cependant ce n'est pas là son unique titre à la célébrité ; il en a aussi obtenu une grande comme écrivain philosophe, par son éloquence. A ces deuxbases de sa renommée, il joignait aussi d'autres qualités qui font l'ornement de l'homme. A la connaissance parfaite des rapports et des hommes, sans laquelle
Sèdnil dulciiis est^ béne^uafn munitd tehere Edita doctrina sapienium templa serena*
('2) Tac, de orat., 2i.
8% t«it&t tit. cnkPittit 2i«'
le grand orateur est impossible, il réunissait tin sentiment exquis du droit, la bienveillance pour l'humanité, Tamour des siens, qui lui restèrent fidèles dans ses revers, une activité prodigieuse et un coup d'œil pénétrant et étendu sur les événemens à venir, tels que les circonstances devaient lesamener* Pour avoir non seulement de Téclat, mais encore de la grandeur comme homme d'Etat, il ne lui manquait que la parfaite inspiration d^une âme sûre d elle-même, une résolution ferme en face des événemens, chose assurément très difficile, lorsque d'ailleurs, comme au temps où il vivait, et dans des circonstance» telles qu'il voyait très clairement qu'il n'y avait plus rien à faire pour l'Etat , une résolution plus courageuse n'aurait été possible qu'au prix de la tranquille abnégation de soi-même; ce qui ne pouvait être exigé de l'âme trop sensible de Cicéron. Il ne faut donc pas s étonner de le trouver sou-* vent irrésolu , lent et mécontent de lui-même, puisqu'il ne peut conserver d'espérance ni bannir la crainte , puisqu'il rougit secrètement de son indigne position et de sa manière d'agir incertaine , ne pouvant cependant pas suivre le conseil d'une conduite plus honorable.
Nous n'aurions pas ainsi esquissé sa vie politique, qui tient trop intimement à l'histoire de son pays pour ne pas pouvoir être ici supposée connue , si nous ne pensions que le rôle qu'il a joué comme philosophe est en parfaite harmonie avec celui qu'il a joué comme homme public. Les mêmes qualités qui lui donnèrent de l'éclat dans le monde politique en firent aussi un défenseur et un propagateur brillant des travaux philosophiques; ses mêmes défauts , qui empêchent de le placer au premier rang comme homme d'État , furent aussi cause qu'on ne peut l'appeler vraiment grand en philosophie. En giv^év^l % tous ses travaux philosophiques ont le plus grand rapport avec sa vie civile.
Issu d'une famille considérée d'une ville de province , qui jusque là n'avait eu aucune part aux emplois élevés de Rome^ aussi peu disposé que peu propre au service miU^
ipttiiosomË DÈS RoitÀtt«s? %t
taire, il ne pouvait espérer de satisfaire son active ambition que par la connaissance du droit , des rapports politiques tant internes qu'externes , et par son talent oratoire. Il exerça d'abord ce talent à Rome^ en prenant des Romains pour modèles ; mais il dut cependant lui sembler que la culture et la philosophie grecques étaient des secours nécessaires à l'orateur. Il eut d'abord pour maître en philosophie Phèdre l'épicurien, mais qu'il ne tarda pas à quitter pour suivre Tacadëmicien Philon de Larisse, auquel il porta, jusque dans sa vieillesse, un grand respect. Il apprit aussi la dialectique du stoïcien Diodote , qu'il garda chez lui jusqu'à sa mort. Ainsi préparé, il s'appliqua à la plaidoirie avec une éloquence de feu , mais encore trop peu mesurée dans le discours et dans l'élocution. Il nous raconte même que la faiblesse de sa santé, que l'impétuosité de ses habitudes oratoires mettait en péril • fut pour lui une occasion de songer à modérer sa manière oratoire. Pour parvenir à ce tempérament désiré , il suivit dans les écoles les rhéteurs grecs, à l'âge de vingt-sept ans. Il suivit à Athènes l'académicien Antiochus, sans négliger entièrement l'épicurien Zenon. Il voyagea ensuite en Asie , et s'arrêta particulièrement à Rhodes , où il entendit longtemps le stoïcien Posidonius, pour étudier les orateurs grecs et pour s'occuper en même temps de la philosophie grecque ; car il regardait les sciences en général, mais particulièrement la philosophie, comme la source de la par» faite éloquence, de toutes les bonnes actions et de toutes lesbonnes paroles (1). Après deux ans consacrés à ee genre d'étude, la manière des Grecs lui était devenue si familière qu'il pouvait, aussi bien discourir en grec qu'en latin. Il revint ainsi formé à Rome, où, par une éloquence presque entièrement changée , il s'acquit bientôt la réputation du
(i) Brutf gS. Litteris , <fidbus fons perfectœ eloquentiœ coti"
tinetuFy r philosophiam , -* malrem omnium bene Jac(Qn
rum benequs dictorum*
MT LITRE Xllf CHAPITRE lu
premier orateur de son temps (1). Il avoue même qu'il était redevable aux Grecs de tout ce qu'il possédait en culture humaine (2). Son zèle pour la philosophie grecque s'accrut avec le progrès de son développement ora« toire, en sorte que Torateur prépara l'écrivain en philo« Sophie. Comme la république romaine était si déchue que Cicéron ne pouvaitespérer d'y obtenir aucun poste digne de son éloquence, il se retourna de nouveau et avec force vers la philosophie grecque , ne voyant rien de mieux à faire pour occuper ses*loisirs et pour adoucir les peines et les chagrins que lui occasionnaient les malheurs publics et domestiques , que de composer des ouvrages philosophiques qui pussent rivaliser avec les ouvrages des philosophes grecs , et augmenter ainsi la gloire de son pays et la sienne propre (3). Il devint donc toujours plus familier avec la philosophie grecque par les circonstances de son siècle et de sa position.
Mais c'était aussi son inclination qui le portait à cette étude. Nous ne nous en rapportons pas là-dessus aux paroles pompeuses qu'il a coutume d'employer dans ses ouvrages, en parlant de la philosophie qu'il représente comme l'institutrice d'une vie véritablement humaine, ni même à. ce qu'il dit quelquefois là-dessus dans ses lettres à ses amis intimes ; mais la seule preuve certaine qu'il se rendit la philosophie très familière , se tire de ses propres ouvrages philosophiques^ qui annoncent une connaissance de la philosophie de son temps plus approfondie qu'on ne pouvait l'attendre d'un homme qui n'avait
(i) Srut., 89 s. j Ad AV., XIII, i; De nat. D., ï, 3; I?c fin,y I, 5.
(•2) Ad Quint. Jr.y I, i, c. g.
(3) De div.j II, a^ Ac, I, 3^ Tusc^W^ a. Quam ob rem
hortor omneSy qui facere id possuntj ut hujus quoque gencris
laudem jam languenti Grœciœ eripiant et perferant in hctnc
^ urbem , sicut reUquas omnes , quœ quidem erant expetendce ,
studio atquG industria sua majores nostri transtulerunt.
PHILOSOPHIE DES ROMAlfTS. 85
été conduit à la cultiTer que par des circonstances extérieures. Ils font Toir qu'il s'appliqua non seulement aux parties de la philosophie qui se rapprochent davantage d*un traité oratoire , mais qu'il pénétra aussi attentivement dans des matières arides, et qu'il ^efforça de les suivre d'une manière fondamentale , aussi loin que âon genre de culture le lui permit. Aucun de ses contemporains ne peut être mis son égal sous ce rapport. Nous trouvons que Tespèce de philosophie qu'il chercha à répandre était tout-à-fait d'accord avec sa position et son caractère y et qu'il s'en sentit pénétré au même degré oà il l'approfondit, de la même manière qu'il ne s'attacha non plus à aucune secte déterminée, mais, manquant sans doute de l'esprit qui crée , il fit un choix à lui propre des opinions dont le lien, le système et le point central doit être cherché dans les circonstances de son siècle, de sa nation, et dans le caractère de sa personne.
Seulement il ne faut pas oublier, si l'on veut être équi-^ table relativement aux services qu'il a rendus à la philosophie, que toute son éducation avait un but politique, et par conséquent aussi sa philosophie; plus elle ressortait de sa façon propre de penser, plus elle dut porter la couleur de ses tendances politiques. C'est ce qu'il observe lui-même (1); et ses ouvrages philosophiques se ressentaient de sa position relativement aux affaires publiques : on voit qu'ils n'étaient que comme des entr 'actes qui remplissaient ses loisirs forcés , et qu'ils ne parurent que dans les intervalles entte les plus grands dangers et la jouissance de l'honneur et du pouvoir. Sans compter les travaux de sa jeunesse, parce qu'ils ne présentent que des traductions du grec ou des ouvrages oratoires sur la phi« losophie que l'on peut proprement regarder comme des préliminaires à sa carrière oratoire , il ne composa des ouvrages philosophiques qu'à deux époques , d'abord à
■l""«^"W^i"'^BF1ll^""^%F^*«^f*""^-"^"T
i (i) De off., II, I.
88 LIYBB XII. CHAPITHB II.
celle où le premier triumvirat tint TÉtat dans une agi<« tation si fébrile que Cicéron en désespéra y et en dernier lieu , sous la dictature de César et sous le consulat d'Antoine, époque où il n'y avait aucune place honorable pour lui dans les affaires. Ses ouvrages sur la république et ses lois(l) sont de la première époque; ses autres ouvra" ges philosophiques, d'un âge plus mùr, sont de laseconde^ Mais à ces deux époques , ni la nécessité > ni l'ambition de la gloire ne portaient Cicéron à prendre une part active à la politique ; aussitôt , au contraire , qu'il entrevit la possibilité d'exercer de nouveau son talent dans les affaireSy et que Pompée se remit à la tète du parti des grands, pendant la guerre civile et après la mort de César ^ ou dès qu'il craignit par trop pour lui et pour sa famille , il cessa de s'occuper de philosophie. Il la considérait donc comme un refuge dans les agitations de la vie, comme une distraction, comme un moyen de remplir ses loisirs. Dès qu'il voit le vaisseau de l'État en péril, il fait parc à son ami Atticus de sa résolution de s'appliquer d'une ma« nière fondamentale, au milieu des vanités de ce monde, à la philosophie; mais encore n'a-t-il pas perdu tout espoir; il s'informe encore avec détails de l'état même de ces vanités (2). Comme ses contemporains attendaient de la philosophie quelques consolations dans leur infortune, qu'elle leur vint ou de l'école stoïque ou de celle d'Épicure, il espéra aussi pouvoir se mettre, par le même moyen, aù*desstts de sa destinée et de celle de sa patrie; Hais , vain espoir! si sa position devient pressante» il cherche, à la vérité, par toute sorte de questions sophistiques, à dé* couvrir une issue qui puisse sembler digne de lui (3); mais sa philosophie même devient pour lui un tourment,
(i) Il dit à la vérité, De dw,y II, i, qu'il composa les livres sur la républi<{\)e loi^squ'il tenait encore Je gouvernail de l'État ;; mais ce n'est là qu'une expression oratoire et d'ornement».
'(a) Ad Ait, y II, 5, i3.
(3) Ad Att.y\yi^ 4> très remarquable sous ce rapport.
puisqu'il ne peut pas relever son courage abattu et pren« dre la résolution' qu elle lui c(Hiseille , et qui seule est, suivant elle» digne d'un philosophe (1). Il voit que la consolation philosophique n'est bonne à rien, qu'il n'a de tranquillité à attendre que des événemens (2) ; dans ses peines domestiques, il avoue que l'occupation de ces sciences est incapable de nous procurer aucun adoucissement : Sans elles , dit-il , nous serions peut-être plus fer* mes contre la douleur ; si elles enrichissent notre esprit et le rendent plus mâle, elles fortifient aussi notre sensibilité aux souffrances humaines ; elles ne procurent pas de remède durable^ mais seuleikient un oubli passager de la douleur (3). Cependant, comme il ne s'occupait de la philosophie que dans ce but, il semble s'y être fortifié ; il se sent élevé par l'exemple des socratiques au-dessus des biens fragiles du monde; il croit que la crainte ne Tabatira plus; sa vie alors est toute dévouée à la vertu (4). Toutefois, à mesure que son espoir politique renaît, il voit aussi de nouveau les hésitations de son état passé l'abandonner.
Un tel homme ne pouvait avoir d'autre philosophie qu'un scepticisme modère qtki fût dans les sciences l'ex* pression de Fineertitude , de même que la vie de Cicérott était irrésolue entre la nécessité, le renoncement et les attraits de la renommée > de la fortune et du pouvoir. Quelque faible qu'il nous paraisse aux heufes du déses-
(i) Ad Mt.^ yilly II.
(3) Ib., XII, 46. Quid ergo? inquies; nihil litterœ? In hac quidem re vereor, ne etiam contra, Nam essem Jortasse durior. ïsto enini animo nihil agreste, nihil inhumanum est. Ad div., V, i5. Ilaque sic littéris utor^ ir^ quihus consuma omne tempuSj non ut àb his medicinam perpétuant^ sed ut exiguam doloris obUvionem petam. Tusc^ IV, 38 j V, 4i fi^'i De qff.,^ III, I.
(4) AdMt., XIV, 9) y^rfrfiV., XVI, i3> IWc, Y, m.
88 LtVRB Xll. CHAPITRE II.'
poir , lorsqu'il se lamente , et qne , dans la conscience de ses fautes et de sa honte^ il se désire des compagnons de son infortune, on ne peut cependant pas méconnaître que quelque chose de noble pénètre cependant sa vie. Ce n'est pas sans doute la vertu la plus élevée , la plus désintéressée qu'il se pose comme idéal, mais il se montre cependant digne de Téloge des gens de bien ; il aspire à une .vie régulière y et une mort d'accord avec une telle vie lui semble digne d'envie ; il ne peut pas se dissimuler la honte de n'avoir pas marché courageusement à une telle mort (1). Là-dessus il est inconséquent avec lui-même > c*est pourquoi il hésite , il doute , et lorsqu'il pourrait réaliser dans sa personne Tidéal suprême de la philosophie, les exigences les plus sévères de la vertu, Usent cependant qu'il ne serait peut-être pas capable de s'y sonmettre et d'y rester fidèle avec une.piprfaite assurance. Il y indine donc, à la vérité, mais cependant il ne regarde enfin que comme vraisemblables les doctrines qui en dérivent. Mais , dans ce doute , il frappe néanmoins à la porte de toutes les écoles , et cherche à se satisfaire de toutes les opinions philosophiques, pourvu seulement qu'elles ne choquent pas trop ses nobles sentimens. On peut bien dire que le plaisir qu'il prenait à ces sortes de recherches en a fait un écrivain instructif pour les Ror mains et pour la postérité, puisque ses ouvrages sont devenus par là une courte esquisse de tous les systèmes philosophiques importans. Mais, par le fait que saphiloso- ^ phie est l'expression de toute sa façon de penser et de toutes les affections de son âme , il se trouve au-dessus de la plupart des philosophes grecs et latins de son temps , qui s'attachaieint trop à l'opinion d'un homme ou d'une école pour qu'ils eussent quelque valeur personnelle.
Si donc nous devons nous proposer défaire connaître sa philosophie et de déterminer l'influence qu'elle a exer-
(i) AdAtt.^Xiy i5.
PHILOSOPHIS DE» ROMAINS. 89
cée sur les âges futurs , il suffira de fondre ses sentîmens avec ce qu'il expose comme la philosophie. Car, quant à matière mén^e de sa doctrine^ il y a très peu de chose de nouveau pour nous : elle est tirée le plus souvent des anciens philosophes grecs. Lorsqu'un peuple, stimulé par l'exemple d'un autre, cherche à se former une littérature nationale, alors il arrive ordinairement que l'émulation cherche à faire aussi bien, et mieux s'il est possible; dans toutes les espèces d'ouvrages, Cicéron est rempli de ce zèle* Il veut que les Romains puissent se passer de la littérature grecque; il croit avoir atteint ce but pour quelques parties^ cependant il s'ap'plique naturellement aux branches de 'la littérature qui sont conformes à ses goûts. Excité par ses amis, par les admirateurs de son talent, à rendre en histoire la renommée des Roipains égale à celle des Grecs, il ne répondit cependant pas à ces instances, bien moins par les raisons qu'il en donne (1), que parce que son inclination ne le portait pas au genre de travail qu'exige l'histoire. En philosophie, au contraire, il fit son possible pour égaler les Grecs. Il essaya d'embras- ' ser toute la philosophie, pour donner aux Romains, dans leur langue, tout ce qu'il croyait nécessaire de connaître pour l'étude de la philosophie (2). Il est conduit par là à une sorte .d'exposition qui imite souvent ses modèles d'une manière servile (3). Il avoue à son ami Atticus, versé dans la littérature grecque, que ses ouvrages philosophiques ne sont souvent que des copies des traductions des ouvrages grecs (4). II n'est pas à la vérité aussi franc avec
(i) Pe/egrg'., I,*x
(i) De div,y II, 2. Sic parati^ ut — nullum phUosophiœ locum esse pateremur^ qui non latinis Utteris illustratus paieret.
(3) C'est ainsi qu'il croit devoir faire entrer des vers dans ses écrits philosophiques, pour que , sous ce rapport même , ils ne restent pas au-dessous de ceux des Grecs. Tusc», II, i. Il y fut cependant porté aussi pav Tamoui' qu'il avait conservé pour ses essais poétiques d'autrefois.
(4) Ad Att.^ XII, 52. Àwoypa^ sunt^ minore laharefim^i
le yulgaire des lecteurs; il ne veut pas simplement passer pour traducteur, mais il prétend aussi au mérite d'avoir disposé dans un meilleur ordre les philosophes grecs, et d'avoir ajouté son propre jugement au leur ; mais presque toujours cependant il se borne à faire connaître les doctrines de ces philosophes^ et il avoue, ce qu'il lui est impossible de taire, qu'il ne peut pas s'empêcher de traduire tout simplement des morceaux entiers quand il le juge convenable (1 ). Dans cette manière de traiter les doctrines grecques, il se flatte d'avoir surpassé les Grecs (2), d'avoir exposé leurs recherches philosopniques d'une manière plus simple et plus claire qu'eux, de les avoir mises quelquefois dans un meilleur ordre , quelquefois de les avoir exposées d'une manière plus complète et nouvelle (3); mais il se donne surtout l'avantage d'avoir allié la philosophie à l'éloquence (4). Nous ne l'aeccuserons pas pour cela de trop de vanité, si nous réfléchissons aux modèles qu'il avait sous les yeux. Quelque éloge qu'il donne à Platon et à Ariatote, il les a cependant mis beaucoup moins à contribution que les stoïciens^ les épicuriens et les nouveaux académiciens . Ceux-ci étaient plus voisins de son temps, et le nouveau a toujours un avantage décisif sur l'ancien. Nous ne dou- — — — - - - . . ■ .. . , ,
verha tantum ajfero , qidhus abundo. Il écrivait alors VBorten" siLiSj les Aûademica et le De Jinihus*
(i) JDefin.^ I, 3. Quod si nos non interpretum funginmr munere , sed tue/mur ea , quœ dicta sunt ah iis, quos probamus^ iîsque nostrumjudicium et nostrum scribendi ordinem adjungimus y quîd habent^ cur grœca anteponant us , qiue et splendide dicta sint^ nequesint conversa de grœcis ? /&.jc* 3. Locos quidem dem quosdaniy si videbitur^ transferam et maxime ah ils , quos modo nominaviy eum incident ^ ut idapte fieripossit. De qj[f.f
{%) AdAtt.y XIII, i3. Il s'agit des questions académiques.
(3) Tusc.y IV, 5. Plus d'ordre et de plénitude. De ôffly 3 , 43 5 III, a; une nouvelle manière d'exposer la philosophie^ De rep.f I, aa, 23, II, 11.
PHII.080PHIK DES BOMAIlfS. 9f]
tons pas que Cicéron n'ait surpassé en beaucoup de pointi ses modèles ; mais qu'il les ait choisis pour modèles , et qu'il ne se soit pas montré meilleur appréciateur des philosophes plus anciens, c'est ce qui ne témoigne pas en faveur de la liberté de jugement avec laquelle il cherchait à s'approprier la philosophie grecque en la naturalisant parmi les Romains. Nous ne lui trouvons pas une vue plus étendue sur l'ensemble de la science qu'à ses contempo** rains. Il traite la philosophie comme un recueil de re<< cherches particulières sur des questions données (1).
En faisant voir précédemment qu'un scepticisme modéré était la manière de philosopher qui convenait le mieux au caractère deCicéron, nous aurions pu ajouter encore plu^ sieurs autres raisons qui lui firent prendre cette direction. Des doctrines sceptiques des philosophes grecs an térieurs, celle de la nouvelle académie, telle qu'elle avait été enseignée par Philon,et qui était fortn)odérée, jouissait du temps de Cicéron de la plus haute considération. Cicéron, ainsi qu'on l'a remarqué précédemment, avait de plus beaucoup de respect pour ce maitre, et se trouva, dès sa jeunesse, attaché par des liens personnels à cette école. Elle se recommandait d'ailleurs à lui par sa tendance à une expo* sition oratoire (2), tandis que Cicéron reproche à^la mo« raie stoïque , dont il n'était d'ailleurs point éloigné , de ne pas exhorter assee éloquemment à la vertu (3). Dans l'espèce d'éclectisme qu'il suivait , il ne pouvait qu'étjre conduit au doute sur les principes mêmes de la science, par la recherche superficielle de ces principes , qui semblent conduire nécessairement à des affirmations opposées. Et comme il se proposait de faire connaître aux Romains
(i) Ceci est frappant dans le Tusc,f Y, 7, dans la comparaison de la philosophie aux mathématiques. La philosophie se divise pour lui en plusieurs loca , qui sont traités indépendamment les uns des autres. De éUv.^ Il, 1, a.
(a) Tusc.^ II, âj 2>6 ^.^ n, i; beJatOy a»
(3) Dejin.y IV, «•
les résultats de la philosophie grecque en général , il n'avait pas de meilleure méthode à suivre que celle des académiciens j^ qui avaient coutume d'emprunter les raisons pour et contre de toutes les autres sectes de philoso* pliie (1). Il ne faut pas non plus perdre de vue , dans le jugement critique des ouvrages philosophiquesde Cicéron, ni le but dans lequel il les écrivait, ni ceux auxquels il les destinait. Les lecteurs qu'il ambitionnait et qu'il voulait aussi persuader , n'étaient pas des philosophes de profession , mais des hommes du monde appartenant aux prin* cipales classes et auxquels il voulait donner des règles de conduite , un goût général pour la philosophie , et leur apprendre à juger les choses. Une philosophie ne plait à ces sortes de gens qu'autant qu'elle n'a pas trop de prétentions scientifiques (2), qu'elle ne presse pas trop ses lois , mais qu'elle laisse à chacun son opinion et son dernier principe , qu'elle donne au discours familier la plus grande latitude possible pour disserter. Cicéron se donne donc bien garde d'énoncer son opinion d'une manière trop décisive; il ne veut s'attacher à aucune manière de voir exclusive ; il ne veut pas même faire valoir sa propre opinion (3). Dans le fait, il va bien quelquefois un peu plus loin p lorsqu'il s^ flatte de ne suivre aucune doctrine ; mais de chercher sa liberté , de vivre au jour le jour y et de n'accepter précisément que ce qui lui semble vraisemblable pour le moment (4). On voit comment il faut entendre l'éloge qu'il donne à sa doctrine académi-
'(i) Tusc.y II, 3: De div.^ II, i.
(2) De div,j II , I. Minime arrogans.
(3) De nat. i?., I, 5. Le passage Ac^ II, 3, est caractéristique pour la manière dont ou étudiait géoéralemcnt la phiIcH Sophie à son époque.
(4) Tusc.y V, Il . Nos in diem vivimus ; quodcungue nostros animos probabilitate percussit , iddicinius; iUufue soli sumus liberi. Jb., c. ^gyDe off.y I,.a. Sequemur igitur hoc quidem tempore et hac quasstione potissimunè Stoicos*
k»âU.OSOt»HlE DES ROilAll«S« 93
qm, d'être plus conséquente qu'aucune autre (1); il reste égal à lui-même, puisqu'il trouve yraisemblable tantôt une opinion , tantôt une autre , quoique opposée à la première. Sa liberté d'examen n'est cependant pas si grande qu'il le dit , quand il se laisse entraîner par la considératiojn des personnes; ce qui ne lui donne pas peu d'embarras , pour sanctionner ses opinions de l'autorité des anciens y des philosophes les plus célèbres et des hommes les plus distingués , lorsqu'il fait pour lui Socrate, Platon, Arcésilas, et dans l'occasion les péripatéticiens et les stoïciens (2), et qu'à sa manière oratoire ii recommande à Timitation la gloire et l'exemple des anciens Romains. Mais tout ceci convient très bien à la philosophie populaire qu'il cherche à répandre dans la plupart de ses ouvrages , et qui comporte à merveille le poli et l'élégance du langage , qu'il loue dans la forme des philosophes académiciens.
Mais Cicéron cherche cependant à concilier avec la popularité de sa philosophie la fondamentalité de la recherche et la méthode ; il faut même avouer qu'il y a réussi jusqu'à un certain point. Ce n'est que dans quelques ouvrages, o.ù il ne vise pas à la rigueur scientifique , qu'il se permet de parler suivant l'opinion du peuple, et de négliger la forme sévère de la manière scientifique (3). On trouve alors aussi dans ses ouvrages des sacrifices faits à Vopinion vulgaire, qui n'expriment par conséquent point sa croyance ; on pourrait en donner une foule d'exemples , plus particulièrement de la manière dont il s'exprime sur les dieux et sur la divination; mais, en homme qui a lu attentivement les ouvrages de Platon et d'Aristote , et qui s'est exercé à la dialectique des stoïciens , quand même son but en cela ait été surtout de former
(i) De AV., 11^ 1.
* (a) Par exemple. Je. y I, 4 9 i2« (3) Par exemple; De oJjT.f II, 10; De legg*s I, i3«
94 ItVRfi Xtt. CITAMTM tf.
son talent oratoire, il sait bien du reste apprécier la jtts« tesse de Texpression, la rigueur des définitions, des divisions et des preuves. C'est ce que prouve surtout son petit ouvrage sur les Topiques ; c'est ce que prouvent également les conditions qu'il mettait à la marche régulière dans l'examen des questions de philosophie (1). Lors donc qu'il cherche à unir cette méthode plus sévère avec la facilité et la clarté du discours ordinaire, il est très heureux pour lui que la doctrine académique qu'il professe ne s'éloigne pas trop de l'opinion commune (2) , mais qu'elle soit , au contraire, partie de l'idée que Toi^ doit chercher à allier la philosophie aux opinions de la vie. Cicéron veut partout éviter les conséquences outrées et les absurdités des philosophes (3) ; il veut une philosophie avec laquelle la vie du philosophe puisse être d'accord (4), c'est-à-dire une philosophie non du sage, mais de lliomme de bien ordinaire , qui ne ressemble au sage qu'en quelques points (5). Mais comme il cherche à concilier la science et la vie , il cherche aussi l'unité et la s(ystématisation dans la science ; et quoiqu'il songe aux doctrines qui sont susceptibles d'application dans la vie , il est cependant conduit de plus en plus loin par l'affinité qui unit toutes les connaissances scientifiques , la 3phère de l'investigation s'agrandissant toujours à ses
(i) Tusc.y II, 2^ Ac.y II, i4.
{*!) Farad, proœm. Quia nos ea philosophia plus utimur, qitœ poperù dicendi copiant et in qua dicuntur ea , quœ non multum discrepant ab opinione populari.
(3) De div., II, 38. Nihil tam absurde dici potest, quod non dicaturab aliquo philosophorum, Ac,^ II, 44 fi^'
(4) Tusc.j II, 4.
(5) De amie, y 5. JYegant enim quemquam virum bonum esscy nisi sapienlem. Sit ita sane, Sed eam sapientiam interprétant tur, quant adhuc mortalis nemo est consecutuS, Nos autem ea quœ sunt in usu vitaque communia non ea, quœ Jinguntur aut optantur, speclare debemus. Cf. de ojf.^ III, 3 , 4.
yçtix de manière à embrasser tout le domaine de la phi-^ losophie.
Nous touchons par là à ee que nous ayons déjà indiqué en général oomme le caractère du point de vue des Ro« mains en philosophie, la tendance prédominante à la pratique. Cicéron , homme politique distingué , ayant pénétré plus profondément dans les questions de philosophie, jugea , comme Platon , nécessaire de s'excuser auprès des politiques qui n'aimaient pas ou qui aimaient peu la philosophie f de ses travaux philosophiques même , et d'exhorter s^ lecteurs à la philosophie. Il composa à cette fin un ouvrage particulier très estimé, son Hortensius , qui ne se trouve pas parmi ceux de ses ouvrages qui nous sont parvenus. M^is nous pouvons jusqu'à un certain-point développer ses raisons d'après ce qui nous reste de ses autres ouvrages sur le même sujet. Elles reviennent principalement à dire que la philosophie est l'institutrice . de la vie, et la seule consolation véritable dans les afflictÎQns. Tel est pour lui le point central de la philosophie; ce qui fait voir qu'il l'envisageait absolument sous le point de vue pratique. Mais il s'aperçoit au^si que, sans la théorie, la pratique ne peut pas se maintenir. II s'avoue en général partisan de la doctrine de Socrate , telle qu'il la concevait d'après Xénophon et d'après une opinion très répandue , qui la présentait oomme une doctrine qui recommande avant tout de rechercher le bien moral pour la vie et la conduite des hommes, mais de négliger ce qui dépasse la portée de Tintelligence humaine dans l'investigation de la nature (1). Quoiqu'il considère la philosophie comme l'aspiration à la sagesse , et la sagesse comme la science des choses divines et humaines , comme la connaissance des causes de tout ce qui est, il ajoute cependant, comme pour en indiquer la fin , qu'elle doit exciter en nous le besoin d'imiter le divin, et produire la persuasion
(0 Ac.,lj£^} Derep.fl, lo
96 LIVRE Xil. CHAl^ITtlÈ II.
que tout ùe qui est humain est subordonné à la vertu (i)» Il donne donc à la philosophie <;n général un but tout pratique ; il considère la pratique comme le domaine sur lequel Thomme est appelé par la nature à diriger ses regards. A ceux qui pensent que Ton doit seulement apprendre ce qui appartient à la vie publique et à la vie domestique 9 il observe à la vérité que notre habitation n'est pas seulement Tespace que renferment les murailles de nos maisons , mais .encore le monde entier, que les. dieux nous ont donné et à eux-mêmes pour demeure et pour commune patrie; mais il finit cependant par en revenir à Tidée que la question des mœurs et de l'état nous touche déplus près que la connaissance incertaine de toute Ua nature , connaissance qui surpasse notre puissance (2). Il put donc bien recommander à Thomme accablé du poids des affaires de philosopher doucement et sans trop approfondir les questions; mais il pensait cependant qu'il est difficile de ne philosopher que dans une certaine mesure: car on ne peut choisir le peu que dans le beaucoup; celui qui n'a philosophé que peu ne tardera pas à se sentir excité par le reste. Tout tient si fort à tout en philosophie , que l'on ne peut se fier au peu et s'en contenter, sans connaître le plus ou le tout (3). C*est ainsi que ses recherches en philosophie s'étendent au-delà des bornes de la morale. Il voit que l'on doit embrasser le tout de la philosophie pour reconnaître dans l'enchaînement général l'importance , la valeur, le sens de chaque partie. Quoi qu'il pensât delà dialectique si célèbre des stoïciens/
(i) Tusc.y IV, 26. EûC quo efjicitur^ ut divîna j'mîtetur, hu" mana omnia inferiora virtute ducat. Cette addition manque. De off., lly^.
(2) Derep.^ I5 18, îg.
(3) Tuscy II, 1. Difficile est enim in philosophia pauca esse einotay cuinon sint aut pleraque aut omnia, Nam nec\pauca nisi e multis eiigi possûnt^ nec qui perceperit, non idem reliqua eodem studio persequeiur^ etc.
PHILOSOPHIB BRS AOHAIHS. . 97
qu'elle ne tient pas ce qu'elle promet , savoir d'assurer notre jugement sur toute vérité, puisqu'elle ne peut décider que de la vérité de ses propres propositions (1), il faisait cependant un très grand cas de la logique, par la raison surtout qu'elle donne les règles pour rechercher et enseigner méthodiquement la vérité, et qu'elle soumet les questions à la pierre de touche de la science (2). Il estime aussi très fort la physique, puisqu'elle élève Tesprit de Thomme à VEternel et au non passager, et le soustrait ainsi aux passions basses de cette vie terrestre , l'affran* chit de la superstition , et lui enseigne des connaissmces utiles (3) .
Ce qu'il remarque du rapport entre la pratique et la théorie, est parfaitement d'accord sivec ce que nous venons de voir. 11 reconnaît sans peine une valeur propre à la recherche et à la connaissance scientifique. La science procure par elle-même de la jouissance (4); le sage trouve en elle son bonheur, et étend par conséquent ses recherdies à toutes les parties de la philosophie (5) ; la science est une partie de la moralité (6) ; aussi toutes les parties de la philosophie sont considérées comme des vertus par le sage des stoïciens (7). Il va si loin en cela , lui qui d ordinaire ne recommande la philosophie que comme une œuvre de loisirs, qui croit même devoir s'en excuser, qu'il fait avouer à un académicien que la recherche sur la nature des dieux serait préférable à l'occu-
(i) Je, lî, 8.
(a) Ib., II, 9> Etenîm duo esse hœc maxima m philosophia , judi'cium veri etjlnem bonorum»
(3) De rep.j I, i5 s,; Ac^ \\, 4i ; -^c./&»«> IV, 5j /^e nat. deor.y I, ai.
a)DeJin.,l,^.
(5) Tusc, V, a^ , a5.
(6) De ojf., I, 43.
{^) Tusc.j V, a5.