VI. — L’ÉPICUHISME ET LE STOÏCISME
Aristote et Platon avaient visé à faire de la science des principes l’âme de toutes les autres sciences; mais, opposés et exclusifs au point de vue de la méthode, ils s’étaient contredits dans quelques-unes de leurs spéculations les plus hautes, et, à la vue de ces défaillances du génie, je ne sais quel lâche découragement gagna les écoles grecques. On oublia que, pour entrevoir la vérité dans sa plénitude, il faut pénétrer jusqu’au plus intime de la pensée et de l’être, et l’on enferma la philosophie dans le cercle de la pratique.
Bientôt, tandis que les deux grands fleuves de l’Académie et du Lycée semblaient taris, le double courant créé par l’école cynique et par l’école cyrénaïque grossit, se transforme, et devient le stoïcisme et l’épicurisme.
Pour les épicuriens et pour les stoïciens, la philosophie est la science du souverain bien, et le philosophe est le médecin des âmes. Il s’agit de mettre l’homme en paix. « Afin de vivre en paix, restez dignes et rendezvous insensibles, » dit Zénon, l’ancien disciple d’Antisthène. « Afln de vivre en paix, soyez exempts de superstitions et ménagez vos plaisirs, » reprend Epicure,
écho lointain de Démocrite. Epicure nous conseille une voluptueuse indifférence; Zénon, une insensibilité orgueilleuse.
Des deux côtés les passions sont regardées comme une entrave. Les épicuriens prétendent les combiner dans une pacifique harmonie ; les stoïciens visent à les extirper complètement.
Mais, si l’on peut mortifier ses passions, peut-on les extirper ? Le sage des stoïciens, ils l’avouent eux-mêmes, n’a jamais existé et n’existera jamais.
Sans doute, il ne faut pas reprocher à cette grande école d’avoir élevé si haut l’idéal, mais on peut lui reprocher d’avoir conçu un idéal qui n’est pas humain, en nous proposant de supprimer les passions.
De là ces paradoxes des stoïciens : « Toutes les vertus sont égales, et tous les vices se valent. Le sage est absolument infaillible et impeccable ; il est souverainement heureux; il est plus grand que Dieu même. »
Ou bien, les passions étant supprimées, la raison,seule maîtresse, s’associe entièrement à l’ordre du monde; ou bien, les passions étant encore vivantes, l’âme est asservie. Par suite la liberté est un indivisible : elle est ou elle n’est pas. Mais en quoi consiste la vertu, sinon dans l’affranchissement de la liberté ? La vertu est donc, elle aussi, un indivisible; elle est ou elle n’est pas. « Toutes les vertus sont égales et tous les vices se valent », concluent les stoïciens. Ils disent encore: (' Le sage est absolument infaillible. » En effet, ce qu’ils appellent le sage c’est l’âme humaine réduite à la raison parfaite. « Le sage, ajoutent-ils, est absolument heureux même au milieu des tortures. » Cela
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doit être si, au lieu devoir dans le bonheur un mode de la sensibilité, on le définit avec eux : l’état de la raison arrivée à la pleine possession d’elle-môme. Enfin, ils proclament le sage « plus grand que Dieu même. » Rien de plus logique ; car, pour eux, la grandeur se mesure au mérite, et cette indépendance que Dieu tient de sa nature le sage la doit à ses propres efforts.
Voilà donc l’homme divinisé. Maîtrisés par le sentiment du bien absolu, et ne pouvant pas par système le personnifier en Dieu qui pour eux est le destin en tant que doué de la connaissance de lui-même, les stoïciens incarnent le bien en l’homme. Noble erreur I Généreuse doctrine 1
Mais, si on considère la pratique, le stoïcisme, qui cependant a donné au monde un Thraséas, un Epictète et un Marc-Aurèle, se trouve souvent bien faible et bien impuissant. Les efforts surhumains qu’il préconise sont, comme le dit Pascal, « de ces mouvements fiévreux que la santé ne peut imiter. »
Les maîtres de la doctrine voient eux-mêmes combien il est difficile de donner son assentiment à tout ce qui arrive, sans se laisser troubler par les prétendus maux qu’on peut en ressentir. Aussi finissent-ils par dire : « La liberté est toujours en vos mains ; vous avez le pouvoir de mourir : affranchissez-vous par la mort. » Le suicide, voilà le pis-aller de la morale stoïcienne. La suprême vertu est de se donner la mort. Mais, alors, ne justifie-t-on pas le mot de Brutus : « Vertu, tu n’es qu’un mot? »
Les épicuriens, eux aussi, excusent et même à l’occasion conseillent le suicide. Mais, comme le veut la
logique, tandis que les stoïciens approuvent le suicide parce qu’ils voient dans la mort le suprême aflranchissement, les épicuriens l’approuvent parce qu’ils voient dans la mort le calme éternel.
Les uns et les autres nous parlent du bonheur, dont ils font, ceux-ci le principe, ceux-là la conséquence immédiate de la vertu ; mais en même temps ils proclament que la personnalité humaine, par le fait de notre dissolution, ou par le fait de notre absorption en Dieu, est détruite à l’heure du trépas. Peuvent-ils donc nous donner ce souverain bien dont la recherche est l’objet de leur philosophie? Non, ils ne le peuvent; car, pour l’homme qui pense et aime, il n’y a pas de bonheur sans une vue de l’éternité.
L’épicurisme est la doctrine du relâchement et de l’inertie ; le stoïcisme est la doctrine de l’effort.
S’agit-il d’expliquer la science ? Les épicuriens tendent à faire de la connaissance l’œuvre exclusive de la sensation, et ne voient que réceptivité en l’âme : ce qui n’empêche pas que, pour rendre l’indifférence toujours possible, ils proclament la liberté de nos déterminations. Les stoïciens, quoiqu’ils admettent ce principe : « Rien n’est dans l’entendement qui n’ait d’abord été dans les sens», font presque de la connaissance le produit de la volonté et ils ont un sentiment profond de notre activité propre, alors même qu’ils réduisent la liberté à être le pouvoir de se résigner de bon gré à la nécessité.
S’agit-il d’expliquer le monde? Les épicuriens rendent moins invraisemblable la physique atomistique de Leucippe et de Démocrite, par cela même qu’au lieu d’imaginer sans en rendre raison toute espèce de mou-
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vements en sens divers, ils n’admettent à Torigine qu’un seul mouvement en ligne droite, y joignant toutefois une certaine faculté de déclinaison, dont il leur est besoin pour expliquer les rencontres des atomes ainsi que le libre arbitre, mais qu’il leur est impossible d’expliquer elle-même, aussi minime qu'ils la fassent; au surplus, comme leurs devanciers,ils aboutissent à ne voir partout que des unités d’étendue , c’est-à-dire des entités purement passives, qui se rencontrent dans le vide, c’est-àdire dans le néant. Les stoïciens, sentant bien qu’avec le matériel pur, si l’on ne conçoit aucune force motrice, le mouvement demeure inintelligible, distinguent de la matière inerte le principe actif qui l’anime et amène fatalement toutes ses harmonieuses transformations ; or, ce principe actif, c’est en nous l’âme, le dieu du corps, et, dans le grand tout. Dieu, l’âme du monde.
• En morale, les épicuriens font consister la vertu dans le relâchement et dans une voluptueuse indifférence ; les stoïciens la font consister dans l’énergie de l’effort et dans l’anéantissement complet des passions. Chez les uns et chez les autres, exagérations et chimères. Ni si haut, ni si bas I
Ëpicure eut de nombreux disciples. La plupart, en adoptant la doctrine du plaisir, pensèrent, contrairement à leur vertueux maître, qu’au lieu d’éviter les occasions de trouble par une nourriture frugale, l’observation de la justice, l’étude, le courage et l’amitié, il est bon de vivre en lâche, au milieu des jouissances charnelles, sans souci de la vérité, du droit et de l’humanité. Les Romains de la décadence ne furent pas des imitateurs d’Ëpicure, mais ils furent des épicuriens.
15i HISTOIRE DE LA PDILOSOPHIE ANCIENNE
Quant à Zénon, ses principaux continuateurs furent Cléanlhe et Chrysippe, celui-ci l’Aristote, celui-là le Platon du stoïcisme; puis, Panélius, qui a fourni à Cicéron le modèle de son livre sur les devoirs de l'homme; et enfin ce Possidonius qui, torturé par un violent accès de goutte, s’écriait : « O douleur, tu ne me feras pas dire que tu es un mal. » Mais ne pas le dire était-ce ne pas le sentir?
Zénon recommandait toujours de « vivre conformément à la nature et à la raison. » Il entendait par là qu’il faut se régler non pas simplement d’après sa nature propre mais d’après la. nature de tous les hommes, et se mettre en harmonie avec le grand tout. Ainsi, il avait le sentiment de la solidarité universelle et il frayait la voie à celte charité rationnelle, à ce sage amour du genre humain que devaient plus tard préconiser ses disciples. Lui-même avait coutume de dire que les divers États ne devraient former qu’une seule grande famille,
« dans laquelle tous les hommes vivraient en parfait accord comme un troupeau se nourrissant d’un pâturage commun, w
En même temps que la fraternité, le philosophe du Portique enseignait à ses disciples la piété et une piété bien haute et bien pure. Connaît-on beaucoup de prières plus belles que l’hymne de Cléanthe, l’élève et lé successeur de Zénon :
(( Salut à toi, le plu? glorieux des immortels, être qu’on adore sous mille noms, 6 Dieu éternellement toutpuissant; salut à toi, maître de la nature, qui imprimes à toute chose la rectitude de la loi. C’est le devoir de tout mortel de t’adresser sa prière; car c’est de toi que
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nous sommes nés et c’est toi qui nous as gratifiés du don de la parole, seuls entre tous les êtres qui vivent et rampent sur la terre. A toi donc mes louanges; à toi l’éternel hommage de mes chants. Ce monde immense, qui roule autour de la terre, conforme à ton vouloir ses mouvements et obéit sans murmure à tes ordres. Tu tiens dans tes invincibles mains l’instrument de ta puissance, la foudre au double trait acéré, l’arme enflainmée et toujours vivante; et toute la nature frissonne à ses coups retentissants. Ta sagesse règle l’action de la raison universelle qui circule à travers tous les êtres et qui se môle aux petits comme aux grands flambeaux du monde. Roi suprême de l’univers, ton empire s’étend sur toutes choses ; rien sur terre ne s’accomplit sans toi, rien dans le ciel éthéré et divin, rien dans la mer, rien, hormis les crimes que commettent les méchants par leur propre folie.
« O auteur de tout bien. Dieu que cachent les sombres nuages, maître du tonnerre, retire les hommes de leur funeste ignorance; dissipe les ténèbres de leurs âmes, ô noire père, et donne-leur de comprendre la pensée qui te sert à gouverner le monde avec justice. Alors nous' te rendrons en hommages le prix de tes bienfaits, célébrant sans cesse tes œuvres, comme c’est le devoir de chacun; car il n’est pas de plus noble prérogative et pour les mortels el'pour les immortels que de célébrer éternellement par de dignes accents la loi commune de tous les êtres.»
Ainsi s’exprimait Cléanlbe deux siècles et demi avant l’ère chrétienne.