‹ Histoire de la philosophieChapitre 37 sur 41 · LA NOUVELLE ACADÉMIE · texte numérisé non relu

LA NOUVELLE ACADÉMIE

prétend se tenir. Ignorant tout à fait le vrai, comment pourrait-on juger que ceci lui ressemble plutôt que cela ? Aucune probabilité ne peut exister si elle n’a sa raison dernière dans la certitude de la pensée prenant conscience d’elle-mème et se connaissant comme la règle où tout se mesure.

En effet, bientôt CEnésidème, Agrippa et Sextus Empirions, fortifiant les motifs de doute donnés autrefois par Pyrrhon d’Elis, se prévalurent de la discordance des opinions, de l’impossibilité de tout définir et de tout prouver, de la variabilité des perceptions sensibles, de la nécessité des hypothèses et de la fréquence des cercles vicieux; accumulèrent contre le principe de causalité les objections que devait plus tard renouveler si puissamment David Hume ; ne virent rien que de relatif ou de contradictoire dans toutes les connaissances humaines, et, avec leur fameux devancier, placèrent le bonheur dans l’indifférence.

Mais, dirons-nous, avec le poëte :

« Passer comme un troupeau, les yeux fixés a terre,

Et renier le reste, est-ce-donc être heureux ? »

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Le contre-coup des diverses doctrines des Grecs se fit sentir chez les Romains peu à peu mis en com merce avec eux par le progrès de leurs conquêtes. Mais, si le monde romain absorba le monde grec, la philosophie romaine ne fut jamais qu’un appendice de la philosophie grecque. Esprits éminemment pratiques, pour qui l’action primait la spéculation, les Romains commentèrent les systèmes des Grecs plutôt qu’ils n’en créèrent de nouveaux. Toutefois, sous leur influence, la morale, par cela même qu’elle touche à la conduite de la vie, devint de plus en plus le pivot de l’enseignement philosophique.

Cicéron fut le plus brillant représentant de la philosophie chez les Romains.

Sur les questions purement spéculatives, il adopta le probabilisme d’Arcésilas et de Carnéade. Nous nous expliquons celte préférence de la part d’un orateur : la rhétorique n’est-elle pas la dialectique des vraisemblances? Ce qui est le plus probable aux yeux de Cicéron, c’est la spiritualité de l’âme et son immortalité, l’existence de Dieu et sa Providence.

LA PUILOSOPniE CUEZ LES ROMAINS 157

En morale, Cicéron est dogmatique ; il combat vivement l’épicurisme et il incline vers le stoïcisme ; mais il agrandit celui-ci par des inspirations de Platon, et le tempère par des emprunts faits au sage Aristote. Tout le monde lit et goûte l’ouvrage intitulé Des vrais biem et des vrais maux, plaidoyer éloquent en faveur des joies solides de la vertu contre les vains plaisirs de la sensualité et de l’égoïsme ; les Tusculanes, ensemble de dissertations ingénieuses sur la sérénité qui convient au sage en face des attaques de la passion, du chagrin, des maladies et de la mort; enfin et surtout, le Traité des devoirs, ce manuel de l’honnête homme et du bon citoyen.

Tandis que Cicéron, proclamant notre commune dignité, enseignant l’amour du genre humain, glorifiant la loi morale partout souveraine et toujours la même pour tous, préludait aux magnifiques leçons du stoïcisme romain, Lucrèce, l’immortel auteur du poème intitulé De la nature des choses, développait la désolante doctrine d’Epicure dans des vers souvent sublimes.

Lucrèce a eu parmi les Grecs des précurseurs, tels queParménide et Erapédocle qui, avec d’autres idées, avaient, eux aussi, étudié la nature en la chantant. Il a eu plus tard des imitateurs. Mais nul ne l’a égalé.

Sans doute sa philosophie naturelle abonde en erreurs. Par exemple, il niera l’existence des antipodes et il trouvera que la théorie de la pesanteur, déjà entrevue alors, est « une pure sottise. » Mais même dans ses erreurs apparaît l’esprit d’investigation scientifique, si rare à son époque et si nécessaire à toutes les épo-

ques. Puis, avec quels poétiques accents il peint les phases de la civilisation aboutissant au double règne de la tyrannie et du fanatisme, la fièvre et les tourments de l’amour, la vanité et les misères de l’existence 1 Avec quelle dialectique éloquente il s’élève contre la foi en une Providence et en une vie future ! L’enthousiasme de la raison et la haine de la superstition remplissent d’une vitalité profonde cette continuelle apologie de la mort.

La morale de LucrSce, comme celle d’Epicure, est toute négative. Il enseigne que la fin de l’activité est le plaisir, que le vrai plaisir consiste dans l’absence de la douleur, et que les heureux sont les sages, exempts d’ambition et d’amour, et guéris de la crainte du surnaturel par la science, où ils trouvent le repos. En même temps que l’indifférence religieuse, les épicuriens conseillent l’indifférence politique. Le disciple de Lucrèce est dédaigneux de toutes les préoccupations du vulgaire, et du haut des demeures sereines où s’abrite son aristocratique égoïsme il prend plaisir à voir l’égarement de ces foules aveugles « qui cherchent à tâtons le chemin de la vie. u Ainsi,

Lorsque la grande mer sous les coups de l'orage Mugit, bondit, écume, il est doux, du rivage,

De contempler en paix le douloureux elTort D'un pâle naufragé luttant contre la mort.

C'est un homme qui souffre : on le plaint ; mais on aime A voir de quels malheurs on reste exempt soi-même.

L’apathie épicurienne était singulièrement propre à seconder les visées du césarisme ; aussi voyons-nous que le césarisme lui infligea sa protection et ses faveurs. Combien plus d’humanité, combien pins dp pa-

triolisme parmi les stoïciens ! Ceux-ci ne voulaient point qu’on se désintéressât de la chose publique, et s’ils ne purent remonter le courant qui poussait à la servitude, du moins,pour l’honneur du vieuxsang romain, ils fournirent aux tyrans moins d’adulateurs que de martyrs.

Sénèque fut un de ces adeptes du stoïcisme qui eurent la faiblesse de se montrer les complaisants de l’empire avant de devenir ses victimes. Ami de la vertu plutôt que vertueux, alliant la vie la plus frugale au luxe le plus scandaleux, sage à ses heures mais sage de cour au point de faire par politique l’apologie d’un parricide, il sut bien mourir, mais il ne sut pas toujours bien vivre.

Si chez l’homme il y a manque d’énergie, il y a chez l’écrivain excès d’imagination. Peu de solidité, mais beaucoup d’éclat; pas de doctrine fixe, mais de magnifiques lambeaux de toutes les doctrines : voilà le commun caractère des œuvres de Sénèque. Les Lettres à LMc///Hs,universellementconnues, sont le chef-d’œuvre de ce brillant moraliste qui se crut grand philosophe. C’est une série de prédications vives, variées, fortes, pressantes, mais trop sentencieuses, trop colorées, trop verbeuses, où l’on voudrait moins de traits et plus d’onction, moins d’esprit et plus d’âme. Elles renferment tout le suc d’une profonde expérience des hommes et des choses et nous révélent dans Sénèque un très-habile directeur de conscience.

Du vivant môme de Sénèque, et sous le règne d’un des monstres les plus raffinés que produisit et que

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poussa au trône la corruption romaine, sous le règne de Néron, naquit à Iliérapolis le héros du -stoïcisme, Epictète, plus grand sous sa bure d’esclave que ne le furent jamais les Alexandre ou les Auguste sous leur pourpre de roi ou d’empereur. On le dépeint petit et difTorme. Mais où trouver une âme plus grande et plus belle? Epaphrodite, dont il était l’esclave, eut un jour la fantaisie de lui tordre la jambe. Epictète le supporta sans mot dire. Epaphrodite ayant recommencé avec plus de force : « Si vous continuez vous me casserez la jambe», lui dit tranquillement Epictète. C’est ce qui arriva. Et Epictète sans se fâcher : « Je vous l’avais bien dit que vous me casseriez la jambe. » On reconnaît bien là le sage stoïque dont la doctrine reposait sur ce double principe : s’abstenir et supporter.

Rendu libre par la mort de son maître, Epictète vécut à Rome dans la plus grande pauvreté,etil bénit les dieux de sa misère, parce qu’elle lui permettait de « leur servir de témoin auprès des autres hommes. » Il disait, et sa vie le disait mieux encore : « Celui-là est heureux qui fait consister son bonheur dans la pratique de la justice et dans l’humanité. Regardons au dedans de nous ; c’estau dedans, et non au dehors, qu’est la source de tout bien, une source intarissable, pourvu qu’on fouille toujours. » De nombreux disciples venaient écouter la simple parole de cet apôtre du stoïcisme, et après l’avoir entendu on se sentait meilleur. Mais s’il se présentait un homme méchant et perdu de débauches, Epictète lui faisait comprendre qu’il faut se purifier pour s’éclairer véritablement. « Examine si ton vase est pur avant d’y rien verser; sinon, tout ce que tu y auras mis tour-

nera en corruption. » Conformément à cette remarque tous les discoursKl’Epictète tournaient au sublime^ parce que sublime était le cœur d’où ils sortaient.

Dédaigneux de la renommée, Epictète ne songea jamais à concentrer ses enseignements dans un livre ; mais Arrien, son disciple, nous en a transmis le souvenir, et le recueil intitulé Entretiens d’Epictète demeure l’immortel écho de cette âme si tendre et si forte. Bien à. plaindre ceux qui ne seraient point remués par ces énergiques appels de la conscience à la conscience. En voici un pâle résumé :

O hommes, dit Epictète, défaites-vous donc de vos dieux de boue, et, pour être libres, ouvrez les j'euxà la vérité ! Je ne condamne pas les talents de bien écrire et de bien parler; mais je condamne qu’on en fasse l’essentiel : « Tu es dans un faux préjugé, souffre que je le guérisse ; laisse-moi te montrer qu’au fond tu fais ce que tu ne veux point et tu ne fais point ce que lu veux. » Voilà ce que c’est que causer en philosophe. Mais il faut aux hommes de beaux discours, et l’amusement ou la curiosité font tous nos empressements et tous nos commerces. On aime à lire, on aime à écrire. Mais lire et écrire ne valent que comme préparation à bien vivre. Qui lit, qui écrit dans ce but? Tout se borne pour nous à savoir ce qui a été dit. Si nous lisions ce qui a été écrit du vouloir et du devoir, non pour connaître ce que d’autres en ont pensé, mais pour nous résoudre nous-mêmes à propos, pour nous pénétrer de notre rôle et ne jamais rien faire contre la raison, nous ne nous fâcherions pas lorsqu’on empêche nos lectures ; nous nous contenterions de produire des actes en har-

raonie avec elles ; nous ne récapitulerions pas combien de lignes nous avons lues ou écritdl, mais nous examinerions si nous avons vécu en hommes libres, patients, tempérants, bienfaisants.

Tu entreprends un long voyage pour obtenir dans ta patrie une plus belle charge que celle dont tu es revêtu. Quel voyage as-tu jamais fait pour avoir de meilleures opinions et de meilleurs sentiments ? Qui as-tu jamais consulté pour corriger ce qu’il y a en toi de défectueux ? En quel temps, à quel âge t’es-tu avisé d’examiner tes opinions ? Parcours toutes lesannées de ta vie, tu trouveras que tu as toujours fait ce que tu fais aujourd’hui. Un médecin vient voir un malade; il lui dit : « Vous avez la fièvre, abstenez-vous de manger et ne buvez que de l’eau. » Le malade le remercie et le croit. Un philosophe dit à un ignorant : « Vos désirs sont déréglés, vos craintes basses, vos opinions fausses. » L’ignorant s’en va tout fâché et dit qu’on l’a maltraité. D’où vient celte différence? C’est que le malade sent son mal et que l’ignorant ne sent pas le sien. Toi, sens donc ton mal et corrige-le. Quand tu dis que tu te corrigeras demain, sache que c’est dire qu’aujourd’hui tu veux être impudent, débauché, lâche, emporté, envieux, injuste, intéressé, perfide. — Mais demain je serai un autre homme. — Pourquoi pas plutôt aujourd’hui? Commence aujourd’hui à te préparer pour demain; autrement tu remettras encore. Les habitudes ne se surmontent que par des habitudes contraires. Tu es accoutumé â la volupté? dompte-la parla douleur. Tu vis dans la paresse? embrasse le travail. Tu es prompt? souffre patiemment les injures. Tu es adonné au vin ?

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ne bois que de l’eau. Ainsi de toutes les habitudes vicieuses, et tu verras que tu n’auras pas travaillé en vain. Mais ne t’expose pas légèrement à la rechute avant que d’être bien assuré de toi, car le combat est encore inégal ; l’objet qui t’a vaincu te vaincrait encore. Précautionne-toi et adopte une certaine règle que tu suivras toujours quand tu seras seul et quand tu seras avec les autres.

Lorsque quelqu’un te reprochera que tu ne sais rien, si tu n’es point piqué de ce reproche, sache que tu commences à être philosophe dès ce moment-là; car les brebis ne vont point montrer à leur berger combien^ elles ont mangé; mais après avoir bien digéré la nourriture qu’elles ont prise, elles portent de la laine et du lait. Toi de môme. Ce qui nous perd, c’est que nous n’avons pas plutôt goûté la philosophie du bout des lèvres que nous voulons d’abord faire les sages, être utiles aux autres et réformer le monde. Eh ! mon ami, réforme-toi auparavant toi-même, et, ensuite, fais voir aux hommes un homme que la philosophie a formé. En mangeant avec eux, en te promenant avec eux, instruisles par ton exemple ; aide-leur à tous ; préfère-les tous à toi, supporte-les tous. Ainsi, tu leur seras utile. Le sage ne veut point d’enseigne et sa philosophie est toute en action.

Signes certains qu’un homme fait des progrès dans l’étude : il ne blâme personne; il ne loue personne; il ne se plaint de personne ; il ne parle point de lui comme s’il était quelque chose ou qu’il sût quelque chose ; quand il trouve quelque obstacle ou quelque empêchement à ce qu'il veut, il s’en prend surtout à lui-même.

Si quelqu’un le loue il se moque en secret du louangeur ; si on le reprend, il ne fait point d’apologie ; mais, comme les convalescents, il se tâte et se ménage, de peur de troubler et de déranger quelque chose dans ce comencement de guérison, avant que sa santé soit entièrement fortifiée ; enfin, il est toujours en garde contre lui-même comme contre un homme qui lui tend des pièges et qui est son plus dangereux ennemi. Toute circonstance lui sert pour éprouver ses idées et son vouloir, et, en tout, il voit le bien. Le voilà dans la solitude : quelle meilleure situation pour descendre en soi-même ! Le voilà au milieu de la foule : est-il plus doux spectacle pour un ami de l’humanité que celui des hommes rassemblés?

La sagesse consiste à faire pour le mieux et à vouloir, au surplus, que les choses se passent non comme il nous plairait mais comme elles se passent.

D’abord fais tout pour le mieux. Tu réunis en toi des qualités qui demandent chacune des devoirs qu’il faut remplir. Tu es homme, tu es citoyen du monde, tu es le fils des dieux, tu es le frère de tous leshommes. Après cela, tu es jeune ou vieux, tu es fils, tu es père, tu es mari. Pense à quoi tous ces noms t’engagent, et tâche de n’en déshonorer aucun. Sois fidèle, magnanime, juste, hon, sans te vanter de l’être et insulter à qui ne l’est pas. Serait-ce un scélérat, secours toujours qui a besoin de toi, sinon à cause de l’homme, du moins à cause de l’humanité. Si quelqu’un te rapporte qu’un tel a mal parlé de toi, ne t’amuse point à réfuter ce qu’on a dit; mais réponds simplement : « Celui qui a dit cela de moi ignorait sans doute mes autres vices, car il ne se serait pas contenté de nu parler que de ceux-là. » Un tel

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s’est blessé lui-même en le faisant une injustice, pourquoi veux-tu te blesser toi-même en la lui rendant? N’est-ce pas mieux de pardonner que de se venger? L’un est l’effet d’une nature douce et humaine, et l’autre d’une nature féroce et brutale. D’ailleurs, on a pitié des aveugles, des boiteux. Pourquoi n’aurait-on pas pitié des méchants? Le sage leur pardonne, et toujours il attend d’eux plus de mal qu’il n’en reçoit. Un tel m’a dit des injures; je lui rends grâces de ce qu’il ne m’a pas battu. 11 m’a battu ; je lui rends grâces de ce qu’il ne m’a pas blessé. Il m’a blessé ; je lui rends grâces de ce qu'il ne m’a pas tué. Combien insensé celui qui s’irrite 1 Si on livrait ton corps à la discrétion du premier venu, tu en serais sans doute bien fâché ; mais lorsque tu es toutému, tout troublé pour quelques injures, que fais-tu donc, sinon abandonner ton âme à la discrétion du premier venu ?

Et maintenant, si tu es né dans un Etat où les bons citoyens puissent se rendre utiles, veux-tu embellir la cité d’une offrande très-rare et d’un très-grand prix? donne-toi à elle, après t’être rendu un modèle parfait de douceur, de libéralité et de justice. 11 est besoin pour les Etats de magistrats qui aiment les hommes. Or, ce n’est pas celui qui aime l’argent, ou le plaisir, ou la réputation, qui aimera les hommes ; c’est celui qui aime le bien. Qu’on imagine une cité réglée selon les maximes d’Epicure. Tout y sera bouleversé; ni police, ni éducation; piété, sainteté, justice, pudeur, en seront bannies. Mais dans une cité réglée selon les maximes que dicte la raison, comme fleuriront décence, ordre et justice; comme tous les devoirs seront bien remplis, et toutes les liaisons bien entretenues!

160 uistuire; de la puilosofuie ancienne

Es-tu né à Rome et es-tu forcé de vivre sous un de ces monstres qui entretiennent leur tyrannie au moyeu du vice et des vicieux ? Console-toi de ne pouvoir faire tout le bien qu’il te conviendrait d’accomplir. Peutêtre es-tu relégué dans la condition la plus misérable. Qu’importe ? N’as-tu pas un libre arbitre que rien ne peut te ravir ? Les hommes se mettent, selon leur vouloir, ou à très-haut ou à très- bas prix, et chacun ne vaut que ce qu'il s’estime et se fait ; taxe-toi donc ou comme libre ou comme esclave, cela dépend de toi. Si tu veux ne point être esclave, les chaînes qu’il te faut rompre, c’est le désir et la crainte.

Riche ou mendiant, prince ou particulier, chacun en ce monde est comme un acteur. Quelque personnage qui nous ait été assigné, long ou court, petit ou grand, jouons-le le mieux possible. C’est notre fait de bien tenir notre rôle ; mais de le choisir, c’est le fait d’un autre. Or, de toutes les choses, les unes dépendent de nous, et les autres n’en dépendent pas. Celles qui dépendent de nous sont nos opinions, nos mouvements, nos désirs, nos inclinations, en un mot, toutes nos actions. Celles qui ne dépendent point de nous sont le corps, les biens, la réputation, les dignités ; en un mot, toutes les choses qui ne sont pas du nombre des actions. Ne te glorifie donc jamais d’aucun avantage étranger. Qu’y at-il là qui soit à toi, sinon l’usage que tu fais de ton imagination? No te glorifie que d’un bien qui te soit propre. Sans doute, le sage a sa fierté à lui : mais elle ne signifie point vanité ; elle signifie grandeur, fermeté. On le verra fidèle, plein de pudeur, plein de courage, inaccessible au trouble. — Eh! le verrons -nous immortel,

exempt de vieillesse et de maladies ? — Non, mais vous verrez qu’il sait mourir, qu’il sait être vieux et malade. 'Vous verrez les nerfs d’un philosophe. — Quels nerfs? — Désirs jamais frustrés, craintes bien placées et qui préviennent tous les maux, mouvements réglés et con- Tenables, desseins formés avec réflexion, et consentements qui ne sont jamais suivis de repentir. Yoilà qui le fait nohle, mieux qu’une longue lignée d’héroïques ancêtres.

En effet, la noblesse de l’homme ne vientrelle pas de la vertu et non de la naissance ? — Je vaux mieux que toi; mon père était consul et moi je suis trihun; toi, tu n’es rien. — Mon cher, si nous étions deux chevaux et que tu me dises : « Mon père était le plus vite de tous les chevaux de son temps ; et moi, j’ai beaucoup de foin, beaucoup d’orge, et un magnifique harnais; » je te dirais : «Je le veux, mais courons. » Or, n’y a-t-il pas dans l’homme quelque chose qui lui est propre comme le courir au cheval, et par quoi on peut connaître sa qualité et juger de son prix ? Et ce quelque chose, n’estce pas la pudeur, la fidélité, la justice? Montre-moi donc l’avantage que tu as en cela sur moi. Fais-moi donc voir que tu vaux mieux que moi en tant qu’homme . Que si tu me dis ; Je puis braire; je te répondrai que tu te glorifies là d’une qualité qui est propre à l’âne et au cheval et point à l’homme. Le propre de l’homme c’est d’être libre à force de vertu.

L'esclavage du corps, c’est l’ouvrage de la fortune, et l’esclavage de l’âme, c’est l’ouvrage du vice. L’esclavage du corps, la nature le finit par la mort; mais l’esclavage de l’âme, c’est la vertu qui le finit. Or l’escla-

i68 DISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE ANCIENNE

vage de Time est le seul véritable. Esclave est l’homme libre dont l’àme est asservie ; homme libre est l’esclave dont l’àme s’appartient. Regardez ce sénateur. C’est un esclave qui se rend aux séances. Ses chaînes sont brillantes, mais ce sont des chaînes. — « Quoi I chétif philosophe, s’écrie-t-il, tu oses m’appeler esclave', moi dont les ancêtres ont été libres, moi qui suis sénateur, qui ai été consul et qui me vois le favori du prince ? »

— « Grand sénateur, prouvez-moi que vos ancêtres n’ont pas été dans le même esclavage que vous. Mais, je le veux, ils ont été généreux et vous êtes lâche, intéressé, timide ; ils ont été tempérants, et vous vivez dans une débauche affreuse. » — « Qu’est-ce que cela fait à la liberté ?» — « Beaucoup, car appelez-vous être libre faire tout ce qu’on ne veut pas ? » — « Mais je fais tout ce que je veux et personne ne peut me forcer que l’empereur mon maître, qui est maître de tout. »

— « Grand consul, nous venons de tirer de votre bouche cette confession que vous avez un maître qui peut vous forcer. Qu’il soit maître de bien d’autres, cela ne vous laisse que la triste consolation d’être esclave dans une grande maison et parmi des millions d’esclaves. » *

Du reste, qu’on y regarde bien, ce n’est pas César qu’aime cet homme, ce sont les richesses et les honneurs; ce n’est pas César qu’il craint, c’est la mort, l’exil, la confiscation, la dégradation. Au fond, qu’est-ce qu’un maître? Est-ce un homme? Mais l’homme ne peut être le maître de l’homme; ce qui nous maîtrise, c’est la mort, c’est la vie, c’est la volupté, c’est la douleur, c’est la pauvreté, c’est l’opulence. Voilà ce qui

fait que quand César paraît, tonnant, éclairant, promettant, menaçant, le pâle sénateur est tout semblable à cet esclave fugitif qui a reconnu son maître. Mais toi, que la mort et l’exil et toutes les choses qui paraissent terribles soient toujours devant tes yeux et tu n’auras jamais de pensée basse, et tu n’auras pas de maître, tu seras libre.

Qu’est-ce qui rend le tyran formidable? Ce sont ses centurions, ses soldats armés d’épées et de piques. Mais qu’un enfant les approche; il rie les craint point. D’où vient cela? C’est qu’il ne connaît pas le danger. Eh! un homme ne peut-il pas le connaître et le mépriser ?

Mais le tyran m’a dit : « Prends garde ; je puis tout. » Eh! tyran, que p6ux-tu? Peux- tu seulement te donner un bon esprit? Crois-tu donc pouvoir m’ôter ma liberté? C’est Dieu qui m’a affranchi; penses-tu qu’il souffre que son fils tombe sous la puissance? Tu es maître de ce cadavre; mais, moi, tu ne peux rien sur moi. Celui qui ne succombe ni au plaisir, ni à la peine, ni à la réputation, ni à l’argent, celui qui est toujours prêt à s’échapper de la vie en crachant à la face du premier venu sa chair tout entière, comment celui-là sera-t-il jamais esclave?

Voilà de quelle trempe furent les Caton, lesThaséas et tous ces stoïciens qui, au milieu des hontes de la servitude romaine, ont sauvé l’honneur de l’humanité. On vient annoncer à Agrippinus que le sénat est assemblé pour le juger. « A la bonne heure, dit-il, et moi je vais me préparer pour le bain à mon ordinaire. » A peine élait-il sorti du bain qu’on ^int lui dire qu’il

était condamné : « Est-ce à la mort ou à l’exil ? »

— « A l’exil. » — « Et mes biens sont-ils confisqués? »

— « Non, on vous les laisse. » — « Partons donc sans différer. Allons dîner à Aricie, nous dînerons aussi bien qu’à Rome. » De même qu’Agrippinus, Latéranus vivait sous Néron. L’affranchi Epaphrodite étant venu l’interroger sur la conspiration où il était entré contre le tyran, il refusa de répondre. « Prends garde, tu seras traîné en prison. » — « Qu’on m’y traîne 1 » — « Tu seras envoyé en exil. » — «Qui est-ce qui m’empêche d’y aller gaiement, plein d’espérance et content de mon état ?» — « Qu’on le mette aux fers !» — « Je t’en défie ; ce sont mes jambes que lu y mettras. » — « Je vais te faire couper le cou. » — « T’ai-je dit que mon cou eût le privilège de ne pouvoir être coupé? » Les effets répondirent aux paroles. Ayant été mené au supplice, comme le premier coup de l’exécuteur se trouva trop faible pour lui enlever la tête, Latéranus fut dérangé un moment, mais il se remit sur l’heure et retendit le cou avec fermeté. Le même grand coeur était dans Helvidius Priscus. Vespasien lui manda un jour de ne pas venir au sénat. « Il dépend de lui de m’ôter ma charge, répondit-il, mais j’irai au sénattant que je serai sénateur. » — « Si tu y viens, lui dit le prince, n’y viens que pour le taire. » — «-Ne me demande pas mon avis, dit Helvidius, et je me tairai. » — « Mais si tu es présent, reprit Vespasien, je ne puis me dispenser de te demander ton avis. » — « Ni moi de dire ce qui me paraîtra juste. » — « Mais si tu le dis, je le ferai mourir. » — « Quand t’ai-je dit que je fusse immortel ? Nous ferons tous deux ce qui dépendra de nous; toi, en me

faisant mourir, et moi, en souffrant la mort sans me plaindre. »

En effet, comment le sage ne serait-il pas prêt à tout souffrir patiemment? Ne sait-il pas qu’il y a une providence très-bonne, se manifestant par l'ordre universel, et gouvernant le cours des choses avec sagesse et justice ? Il n’y a point d’orphelin dans le monde. Tous les hommes ont partout un père qui a soin d’eux et qui ne les abandonne jamais. Tu serais fier d’être adopté par César. Ne seras- tu pas fier de te savoir enfant de Dieu ? Mais, en même temps, pense que tout ce que tu as te vient de lui et que ce qu’il t’a donné il peut te l’ôter. Ne dis jamais : « j’ai perdu cela » ; dis plutôt : « je l’ai rendu. » Ton fils est mort ? Tu l’as rendu. Ta femme est morte? Tu l’as rendue. Ainsi des biens et de tout le reste. — Mais celui qui m’enlève ce bien est un méchant homme, diras-tu peut-être. — Eh I que t’importe par qui celui qui te l’a prêté vient te le redemander ? Contente-toi d’avoir soin de ce qui t’est laissé, comme d’un bien qui appartient à autrui, et uses-en à la façon d’un voyageur dans une hôtellerie. Cette femme, cet enfant, c’est un coquillage que tu rencontres sur le rivage pendant une relâche du vaisseau. Dès que le vaisseau reprend sa course et qu’on t’appelle pour repartir, il faut jeter le coquillage et n’y plus penser.

Quand sonnera la retraite et que Dieu te dira : «Viens », va, sans rien craindre ni rien attendre. Par la mort tu retournes vers ce dont tu es venu, vers les éléments, et la substance se décompose en terre, eau, air, feu. Qu’y a-t-il là de terrible? Nulle part il n’y a d’enfer, ni d’Achéron. Le châtiment du coupable c’est

172 HISTOIRE DE LA PniLOSOPDIE ANCIENNE

de n’avoir pas bien fait, d’avoir tué le juste, le pur, le sage qui était en lui. Il n’est point de pire châtiment.

Mets-toi bien cela dans la tête. La peine n’est jamais qu’où est la faute. On te méconnaîtra, on t’accusera, on te condamnera peut-être? Tant pis pour les juges et non pour toi, car tu ne peux jamais mourir coupable, et ils peuvent faire mourir un innocent. L’heure venue, meurs comme doit mourir un homme qui ne fait que rendre ce qu’on lui a prêté. Le sage sauve sa vie en la perdant. « O Dieu, pourras-tu dire, ai-je violé vos commandements? Ai-je abusé des présents que vous m’avez faits? Ne vous ai-je pas soumis mes sens, mes vœux et mes opinions? Me suis-je jamais plaint de vous? Ai -je accusé votre providence? J’ai été malade parce que vous l’avez voulu, et je l’ai voulu de même. J’ai été pauvre parce que vous l’avez voulu, et j’ai été content de ma pauvreté. J’ai été dans ta bassesse parce que vous l’avez voulu, et je n’ai jamais désiré d’en sortir. M’avez-vous vu jamais triste de mon état? Vous voulez que je sorte de ce spectacle magnifique? J’en sors, et je vous rends mille très-humbles grâces de ce que vous avez daigné m’y admettre pour me faire voir tous vos ouvrages et pour étaler à mes yeux l’ordre admirable avec lequel vous gouvernez cet univers. ))

Il convient de rapprocher de l’esclave Epictète l’empereur Marc-Aurèle.

Platon disait : « Les peuples ne seront heureux que quand ils seront gouvernés par des philosophes. » Celte

parole sembla vérifiée par l’histoire, aux derniers jours de Rome, lorsques les Antonins, faisant une halte dans la décadence, vinrent laver de son opprobre le manteau impérial et réconcilier l’humanité avec le pouvoir. Donnons-nous ici le plaisir d’admirer les méditations qui occupaient un Marc-Aurèle au milieu de ses expéditions aux confins du vieux monde et songeons, en nous rappelant les pensées de ce grand homme, qu’au témoignage de tous il fut ce qu’il voulait être et sanctionna ses idées par ses actes.

Les belles âmes que la philosophie a façonnées sont scs plus belles œuvres, et il convient d’arrêter nos regards sur un de ces livres vivants pour voir de quoi elle fut et de quoi elle demeure capable.

« Prends garde de faire le César », se répétait sans cesse Marc-Aurèle, et, respectueux de la liberté, il se regardait comme le premier citoyen d’un Etat composé de citoyens égaux en droits.

On peut lui reprocher les mêmes égarements dans lesquels tomba plus tard S. Louis, le Marc-Aurèle du Christianisme. Mais s’il fit appliquer contre les Chrétiens les édits de Néron et d’Adrien, c’est que, prévenu contre eux, il les jugeait criminels et prenait la secte nouvelle pour une ligue d’ennemis publics. Autrement il était bien convaincu que la force n’a rien à faire dans le domaine de la pensée. « O Marc-Aurèle, sans un libre consentement qu’auras-tu autre chose que des esclaves gémissant de leur servitude? Qu’auras-tu autre chose que des hypocrites? »

Son idéal n’était point d’être un de ces hommes de force qui dépeuplent et étonnent le monde. Il n’avait J- y- 10.

174 UISTOIRE DE LA PUILOSOPUIE ANCIENNE

que compassion pour tous ces héros de parade que le vulgaire envie et admire.

K Qu’est-ce qu’Alexandre, et César, en comparaison d'Héraclite et de Socrate? Ceux-ci connaissaient les principes des choses, et leurs âmes étaient toujours dans le même calme. Mais chez ceux-là, que de projets divers 1 Combien de sortes d’esclavages ! »

Etre un Socrate sur le trône, voilà donc où vise Marc- Aurèle. L’homme qui règne sur le monde entend que la raison règne sur lui : « Corps, âme animale, intelligence : voilà mon être. Le corps a les sensations, l’âme animale les passions, l’intelligence les principes. La perception des objets qui tombent sous l’action des sens est une faculté qu’ont les brutes mêmes. L’agitation que nous imprime l’action mécanique des passions, les animaux féroces la connaissent, et les hommes etféminés, et un Phalaris, et un Néron. Régler sa conduite avec intelligence pour toutes les bienséances extérieures, ceux qui nient les dieux en ont aussi le secret, ainsi que les traîtres à la patrie, et ceux qui osent tout quand ils ont leurs portes fermées. Ce qui reste le propre de l’homme de bien, c’est l’acceptation sans murmure de ce qui lui arrive et forme la trame de son existence ; c’est le soin de ne jamais souiller le génie qui habite dans sa poitrine, de ne le point troubler d’une foule confuse de perceptions, mais de le conserver calme, modestement soumis à la divinité, ne disant jamais un mot qui ne soit vrai, ne faisant jamais une action qui ne soit juste. Que si tous les hommes refusent de croire à la simplicité, à la modestie, à la tranquillité de sa vie, il ne s’irrite contre personne; il ne se dé-

tourne pas non plus de la route qui conduit à la fin de l'existence, à cette fin où il faut qu’on arrive pur, paisible, préparé pour le départ, et plein d’une résignation volontaire à la destinée . »

On voit ce qu’est cette philosophie. Rien de pédantesque, tout y tend à la pratique. « Laisse-là les livres. Plus de distraction. Le temps te manque. Il ne t’est plus permis de lire; mais tu peux mépriser les voluptés et les douleurs; mais tu peux te mettre au-dessus de la vaine gloire ; mais tu peux ne pas te fâcher contre les stupides et les ingrats ; bien plus , tu peux leur faire du bien. Songe à ce que tu es : un peu de chair, un faible souffle, et un principe modérateur. Méprise cette chair : du sang, des os, un réseau fragile, un tissu de nerfs, de veines et d’artères! Considère ce souffle lui-même: qu’est-ce enfin? du vent : non pas encore une chose toujours la même, mais une expiration, puis une aspiration de tous les instants. Reste le troisième principe, celui qui commande. C’est là qu’il faut appliquer tous tes soins : ne permets plus qu’il soit entraîné au gré d'un sauvage caprice, ni qu’il murmure, mécontent du présent, ou n’osant envisager l’avenir. »

Désormais la préoccupation de Marc-Aurèle ne sera point de paraître, mais d’être. De fait, n’est-il pas étrange que l’homme , s’aimant lui-même par-dessus toutes choses , fasse cependant moins de cas de sa propre opinion sur ce qu’il vaut que de celle d’autrui? « Si l’on recevait d’un dieu ou d’un maître sage l’ordre de ne rien penser, de ne rien méditer, qu’à l’instant même de la conception on n’en rendît compte en public, on ne supporterait pas un jour entier cette contrainte. Il est donc vrai que

nous redoutons l’opinion du prochain sur nous bien plus que la nôtre. »

Devenu pour lui- même le plus sévère des témoins, le sage empereur pénétre toutes ses pensées et toute sa conduite de cette maxime : « Ce que tu as à faire, faisle en le rapportant au bien des hommes; ce qui t’arrive, reçois-le en le rapportant aux dieux. »

Un premier devoir envers les hommes c’est la sincérité. « Fi de ces faux-semblants de vérité où la fourbe se dissimule! L’affectation de la franchise est un poignard caché. Il y a de la corruption et de l’hypocrisie dans ce discours : J’ai résolu d’en agir franchement avec vous. Que fais-tu, ô homme? Ce préambule est inutile; la chose se fera bien voir à l’instant. Ton front doit porter écrites ces paroles : Voilà ce que j’ai résolu. On doit les lire dans tes yeux du premier coup, comme celui qui est aimé découvre dans un regard toutes les pensées de celle qu’il aime. »

' Un second devoir, c’est la bonté, a 11 n’y a qu’une lumière du soleil, bien qu’elle se divise à l’infini, sur des murailles, sur des montagnes, ainsi de suite. Il n’y a qu’une matière commune, bien que disséminée en une infinité de corps particuliers. Il n’y a qu’une vie unique, bien qu’elle se partage entre une infinité de natures et de corps limités. Il n’y a qu’une âme intelligente, malgré ses apparentes divisions. Parmi ces choses, les unes, comme le souffle, la matière, n'ont pas de sentiment, et sont sans rapport d’affection les unes avec les autres, nonobstant l’intelligence universelle qui les embrasse et la pesanteur qui les [retient au môme lieu ; au contraire, la pensée tend par sa nature pmpre

à s’unir à ce qui lui ressemble : ce penchant est tout en elle; rien ne peut en arracher l’instinct qui fait vivre les êtres ensemble. Cet instinct nous révèle que nous sommes frères les uns des autres ; nous devons donc nous aimer et nous servir mutuellement. D’ailleurs si notre regard pouvait envisager l’ensemble des choses, nous verrions bien que ce qui n’est pas utile à l’essaim n’est pas non plus utile à l’abeille. Soyons donc pleins de bonté et par sentiment et par sagesse, nous appliquant à n’avoir jamais, même pour les inhumains, les sentiments que d’habitude les hommes ont pour les hommes. »

La bonté est douce ; en présence de qui fait mal, elle vise non à invectiver, mais à améliorer. « N’accuse personne ; corrige, si tu le peux, celui qui pèche; si tu ne le peux, redresse la chose elle-même; si cela même passe ton pouvoir, que gagnes-tu encore à te plaindre? 11 ne faut jamais rien faire sans but. »

La bonté est docile; elle n’imagine point que ce soit s’asservir que céder à qui a pour soi la raison. « Souviens-toi que changer d’avis et te soumettre à quelqu’un qui te corrige ne te rend pas moins libre que tu ne l’étais. Car c’est une action produite par un effet de ta volonté et de ton jugement, par conséquent l’accomplissement de la pensée de ton âme. »

La bonté est désintéressée ; elle n’a pas besoin qu’on la reconnaisse, elle sait se contenter d’elle-même. « Quand tu as fait du bien et qu’un autre a reçu tes bienfaits, pourquoi, à l’exemple de tant d’insensés, chercher autre chose encore? Pourquoi vouloir que ta bienfaisance paraisse aux yeux, ou qu’on ait pour toi de la gratitude ?

Quelqu’un me méprise? c’est son affaire. Pour moi je prendrai garde de ne rien faire ou dire qui soit digne de mépris. Quelqu’un me hait? c’est son affaire encore. Pour moi, je suis doux et bienveillant pour tout le monde, tout prêt à montrer à chacun qu’il se trompe, non en le mortifiant, non en affectant de faire un effort, mais franchement et avec bonté, comme en usait le grand Phocion. Or est-il rien de puissant comme la bonté? »

La bonté est invincible, pourvu qu’elle soit constante, sincère, sans dissimulation et sans fard. « Que pourrait te faire le plus méchant des hommes, si tu persévérais à le traiter avec douceur, si, dans l’occasion , tu l’exhortais paisiblement, et lui donnais sans colère, alors qu’il s’efforce de te faire du mal, des leçons comme celle-ci : « Non, mon enfant 1 nous sommes nés pour autre chose. Ce n’est pas moi qui éprouverai le mal, c’est toi qui t’en fais à toi-même, mon enfant ! » Montrelui adroitement, par une considération générale, que telle est la règle, que ni les abeilles n’agissent comme lui, ni aucun des animaux qui vivent naturellement en troupes. N’y mets ni moquerie, ni insulte, mais l’air d’une affection véritable, d’un cœur que n’aigrit point la colère, non comme un pédant, non pour te faire admirer de ceux qui sont là, mais n’ayant en vue que lui seul. »

Il est vrai. C’est chose difficile de se tenir à ces hauteurs où nous élèvent le détachement, la résignation, la sincérité, la bonté parfaite. Nous retombons bien vite, pauvres hommes. Mais il faut lutter toujours et toujours avoir en vue l’idéal : « O mon âme, s’écrie Marc-Aurèle,

LA PUILOSOPfllE CHEZ LES ROMAINS 179

seras-tu quelque jour enfin bonne, simple, toujours la même, et toute une, plus visible à l’œil que le corps qui t’enveloppe? Goûteras-tu enfin le bonheur d’aimer, de chérir les hommes? Seras-tu un jour enfin assez riche de toi-même pour n’avoir aucun besoin, aucun regret ; ne désirant ni objet de plaisir ayant vie ou non, ni temps pour prolonger tes jouissances ; ni d’être en un autre lieu, dans quelque autre contrée, de respirer un air plus pur, d’avoir affaire avec des hommes plus sociables ? Si tu te contentes de ta condition présente, tu feras ton plaisir de tout ce qui est présentement, et tu te persuaderas à toi-même que tout ce qui t’arrive est bien pour toi ; que tout vient des dieux, et qu’il ne peut y avoir que du bien dans tous leurs décrets, et dans tout ce qu’ils feront pour la conservation de cet être parfait, bon, juste, beau, qui produit, embrasse, contient toutes choses, et où tout se dissout pour produire d’autres êtres semblables aux premiers. Seras-tu enfin en état quelque jour de vivre avec les dieux et les hommes dans une telle communion, que jamais tu ne te plaignes d’eux et que jamais ils ne te condamnent? »

Yoilà à quoi il convient de songer sans cesse; car telles seront nos réflexions habituelles, tels nous serons. Notre âme prend la teinture de nos pensées. Plongeons-la donc continuellement dans de bonnes pensées en nous disant que les êtres raisonnables ne vivent que pour le bien et les uns pour les autres. « Le matin, lorsque tu sens de la peine à te lever, fais cette réflexion : je m’éveille pour faire œuvre d’homme ; pourquoi donc éprouver du chagrin de ce que je vais faire les choses

UISTOinK DE LA PlllLOSOI'IlIE ANCIENNE

pour lesquelles j’ai été envoyé dans le monde? Suis-je donc né pour rester chaudement couché sous mes couvertures ? — Mais cela me fait plus de plaisir. — Tu es donc né pour te donner du plaisir? Ce n’est donc pas pour agir, pour travailler? Ne vois-tu pas les plantes, les passereaux, les fourmis, les araignées, remplissant chacun sa fonction, et servant selon leur pouvoir à l’harmonie de l’univers? Et après cela tu refuses de faire ta fonction d’homme? tu ne cours point à ce qui est conforme à ta nature? Alerte donc, agis ! mais gardetoi de rien faire au hasard ni sans but assuré, et ne te propose que le bien de la société. A chaque action que tu fais demande-toi à toi-môme : « Est-elle selon la conscience? N’aurai-je pas à m’en repentir? » Si la colère te prend, si tu es indigné, si une passion violente te domine, souviens-toi que la vie humaine n’est qu’un instant imperceptible, et que bientôt nous serons tous au tombeau. Quelque temps encore et la mort viendra, et tout s’évanouira. »

On voit que Marc-Aurèle, conformément aux leçons de Platon, apprenait à vivre en méditant sur la nécessité de mourir. Convaincu qu’il est bon,^pour nous purifier de nos souillures, de nous redire souvent combien nous sommes rien et combien tout est rien, il revient sans cesse à la considération du néant des choses et de son propre néant.

« Combien est petite, se disait-il, cette partie du temps immense, infini, qui est accordée à chacun de nous, et comme elle s’évanouit bientôt dansl’éternité 1 Combien est petite notre part de l’universelle matière I Combien petite notre part de l’âme universelle! Qu’est-ce, prise

dans la terre entière que cette petite motte de terre où tu rampes?

Supposons que tu t’élèves tout à coup dans l’air, et que de là tu contemples les choses humaines, embrassant d’un seul coup d’œil toute la variété des astres : tu reverras toujours, crois-moi, le même spectacle, la même courte durée; et voilà ce qui fait notre orgueil ! Repasse en ton esprit ce qui fut jadis, et tous ces changements des empires ; tu peux dès lors voir d’avance l’avenir. Tout sera toujours ce qu’il est : il est impossible que les choses sortent des règles qu’elles suivent aujourd’hui. C’est donc chose indifférente d’avoir eu pendant quarante années le spectacle de la vie humaine, ou pendant dix mille ans. Que verrais-tu davantage? Considère, pour prendre un exemple, le temps où régnaitVespasien: tuyobserveras toutes ces choses: gens qui se marient, qui élèvent des enfants, qui sont malades, qui meurent, qui font la guerre, qui célèbrent des fêtes, qui négocient, qui labourent la terre, qui flattent, qui sont remplis d’arrogance, de soupçons, de desseins pervers, qui désirent la mort de tels ou tels, qui murmurent de l’état présent des affaires, qui se livrent à l’amour, qui thésaurisent, qui briguent des consulats, des royautés; eh bien, ils ne sont plus ni ici ni ailleurs; ils ont cessé de vivre. Descends ensuite au temps de Trajan : même spectacle encore ; et ce siècle aussi a péri. Vois, contemple également les épitaphes d’autres temps et de nations entières : combien d’hommes qui, après des efforts inouïs, sont tombés bientôt et se sont dissous dans les éléments des choses ! Rappelle surtout à ta mémoire ceux que tu as connus toi-même en proie

J. F. Il

aux dislraclions vaines, négligeant de faire ce que comportait leur dignité d’hommes et de borner là leurs désirs. Représente-toi enfin ceux qu’ont illustrés de grands honneurs, des malheurs, des inimitiés, des fortunes de telle ou de telle sorte. Demande-toi après : Où est tout cela maintenant? Qu’est-ce devenu? un tas de cendres, un conte, pas même un conte. Figure-toi Fabius dans sa campagne, Lucius dans ses jardins, Sterlinius à Baies, Tibère à Caprée, enfin tous ceux qu’animait quelque grande passion et que l’opinion mettait si haut. Combien était vil le but de leurs efforts ! Ab ! qu’il est bien plus sage, dans toutes les circonstances, de se montrer juste, tempérant, soumis aux dieux, mais avec simplicité ; car l’orgueil de la modestie est le plus insupportable de tous. Si ton action présente est celle d’un être doué de raison, sociable, soumis à la môme loi que Dieu, qu’as-tu à chercher davantage?

D’ailleurs, il n’est personne assez fortuné pour n’avoir pas, quand il meurt, quelqu’un près de lui qui se réjouisse du mal qui lui arrive. C’était un homme vertueux et sage ; qu’importe? 11 y aura à sa dernière heure quelqu’un qui se dira en lui-même : « Enfin nous allons respirer, délivrés de ce pédant: sans doute il ne faisait de mal à aucun de nous, mais je me suis aperçu qu’en secret il nous condamnait. » Ainsi console-toi de mourir en pensant que tu sors d'une vie où ceux qui la partageaientavectoi,pour qui tu avais tant travaillé, tant fait de vœux, pris tant de soucis, sont ceux-là mômes qui désirent que tu t’en ailles, qui espèrent qu’il leur en adviendra quelque soulagement. Qu’y a-t-il donc qui puisse nous engager à rester ici plus

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longtemps? Cependant ne te sépare pas d’eux moins bien disposé pour cela ; continue à leur montrer, comme toujours, amitié, bienveillance, indulgence. N’aie pas l’air non plus de céder à la contrainte. Il faut que ta séparation d’avec eux se fasse avec une parfaite aisance. C’est la nature qui a formé le lien, c’est elle qui le rompt. Prends congé, comme quand on quitte des amis, sans déchirement de cœur, sans avoir besoin qu’on t’entraîne.

Mais, en mourant, tout est-il donc fini ? Mourir? S’éteindre? Se déplacer, peut-être?

Si l’espoir d’une autre vie est une illusion, et tout nous prouve que c’en est une, comment se fait-il que les dieux qui ont ordonné si bien toutes choses, et avec tant d’amour pour les hommes, aient négligé ce seul point, à savoir que des hommes d’une vertu éprouvée, qui ont eu pendant leur vie une sorte de commerce avec la divinité, qui se sont fait aimer d’elle par leurs actions pieuses et leurs sacrifices, ne revivent pas après la mort, mais soient éteints pour jamais? Que veux-tu ? La chose est ainsi. Conclus-en qu’elle devait être. Si l’immortalité eût été juste, elle eût été possible.

Dans un instant, tu ne seras plus que de la cendre, un squelette, un nom, à peine un nom. Et le nom, qu’est-il , sinon un bruit, un écho ? Ce que nous estimons tant dans la vie n’est que vide, pourriture, petitesse : des chiens qui mordent, des enfants qui se battent, qui rient, qui pleurent bientôt après. Oui, regarde, considère; tout est rien : la terre, un petit coin du monde; l’océan, une goutte perdue dans l’univers; le temps présent, un point de la durée ; la matière un

flux perpétuel ; la sensation, un phénomène obscur; le corps, une masse corruptible; l’àme, un tourbillon ; le sort, une énigme; la réputation, une chose sans jugement; le souvenir, le commencement de l’oubli; notre séjour en ce monde, une halte de voyageur; notre vie, une guerre sans trêve. Qu’est-ce donc qui peut nous servir de guide? Une chose, et une seule, la philosophie. Et la philosophie, c’est de préserver notre conscience de toute ignominie; c’est de vaincre le plaisir et la douleur, de ne rien faire au hasard, de n’user jamais de mensonge et de dissimulation, de tout accepter sans trouble et d’attendre la mort d’un cœur tranquille. Rien de grand, sinon de faire ce qu’exige et de souffrir ce qu’apporte la nature commune. Comment ton âme use-t-elle d’elle-môme? Tout est là. Le reste, qu’il dépende de ta volonté ou n’en dépende point, n’est que corps mort et ombre vaine.

La foule des hommes vulgaires n’admire que les objets sensibles, pierres, arbres, figues, vignes, oliviers, brebis, bœufs, chevaux. Ceux qui sont plus sages aiment avant tout les êtres raisonnables, non toutefois selon leur vertu, mais selon leur industrie et leur génie. Seul, celui qui sait honorer la raison universelle, reine du monde et des sociétés, ne fait aucun cas de toutes ces choses, n’ayant à cœurqiiede se régler conformément au bien de la communauté humaine et d’aider ses semblables à faire de même.

Qu’on n’imagine point que sa vertu ait besoin de félicités à venir. L’(eil demande-t-il à être récompensé parce qu’il voit, le pied parce qu’il marche? Etre bienfaisant est la fonction de l’homme. La récompense

d’avoir fait le bien , c’est précisément d’avoir fait le bien.

Fixe là-dessus ta pensée, ô Marc-Aurôle, et accomplis ce qu’exige notre nature commune, avec simplicité, avec calme, avec modestie, sans ombre de dissimulation. Répèle-toi souvent : « Je suis membre de la société humaine. «Situ dis simplement : « Je fais partie de la société humaine,» c’est que lu n’as pas encore du plaisir à faire du bien aux hommes comme à tes parents et à tes frères ; tu leur en fais par pure bienséance, tu ne l’y portes pas encore comme à ton propre bien. Chacun doit faire comme le pied et la main qui, s’ils étaient doués déraison et qu’ils comprissent la constitution de là nature, no se remueraient jamais sans tenir compte de rutililé du corps tout entier. Ton bien se confond avec le bien de tous. Ce qui n’est pas utile à l’essaim n’est pas non plus utile à l’abeille. 11 faut être branches du môme arbre, tout en ayant chacun sa pensée.

Par cela môme que tous les êtres raisonnables ont été faits les uns pour les autres, la patience fait partie de la justice qu’ils se doivent réciproquement. Ceux qui gouvernent leurs semblables avec orgueil et les traitent de haut en bas, que sont-ils donc le plus souvent? des misérables qui tout à l’heure faisaient bassement leur cour, toujours prêts à s’humilier devant toute puissance dont ils craignent ou espèrent quelque chose. Le sage vit parmi les menteurs et les injustes sans s’écarter de la vérité et de la justice, et, corrigeant la méchanceté quand il le peut, la déplorant toujours, il n’a garde d’en vouloir aux méchants. Pourquoi s’a-

bandonner à des mouvements d’aversion ? Tout homme, quel qu’il soit, n’est-il pas notre prochain, notre allié, notre parent, notre frère ? Ah ! aimons, aimons toujours! Comment ne pas se hâter d’aimer lorsque la mort est là?

Cependant, à la vue de tant de vices et de maux la tristesse prend l’âme. O mon âme, pourquoi es-lu triste? Il faut don'nerdc la joie aux dieux. Ne les accuse point; n’accuse point la nature. Tais-toi, vil esclave; tais-toi! Comment vas-tu imaginer que tout n’est pas pour le mieux? Ou le monde a été bien ordonné, ou c’est un amas confus, un pêle-mêle fortuit. Mais quoi! Tu peux être, toi-même, un monde bien réglé, et dans l’univers tout serait désordre et confusion? Et cela, quand toutes choses, â la fois distinctes et unies, marchent en un si bel accord ! Non. Il y a une souveraine intelligence répandue partout. Elle nous porte tous dans son sein; elle se communique spécialement à tout homme digne d’elle ; elle est pour qui pense et veut ce que l’air ne cesse d’être pour tout ce (jui respire. O intelligence, ô monde, tout ce qui t’accommode m’accommode moi-môme. Rien n’est pour moi prématuré ni tardif, qui est de saison pour toi. Tout ce que m’apportent les heures m’est un fruit savoureux, ô Nature ! Tout vient de toi; tout est dans toi ; tout rentre dans toi.

Marc-Aurèle, tu as été citoyen dans la grande cité ; que t’importe de l’avoir été pendant cinq ou pendant trois années? Ce qui est conforme à la loi commune n’est inique pour personne. Qu’y a-t-il donc de si fâcheux à être renvoyé de la cité non par un tyran, non par un

LA PHILOSOPnÎE CHEZ LES ROMAINS t87

juge injuste, mais par la nature môme qui t’y avait fait entrer? C’est comme quand un comédien est congédié du théâtre par le même préteur qui l’y avait engagé. — Mais je n’ai pas joué les cinq actes’ ; je n’en ai joué que trois. — Il est vrai ; mais, dans la vie, trois actes suftisent pour faire la pièce entière. Le môme qui, hier, noua la trame de ton existence, aujourd’hui la dénoue; ni génération, ni dissolution ne viennent de toi. Va-t’en donc avec un cœur paisible. Celui qui te congédie est sans colère.

Nous venons de résumer les méditations de Marc- Aurèle. N’est-ce pas qu’on y sent vibrer comme dans celles d’Epictète l’âme d’un vrai philosophe, l’âme d’un sage?

Mais, objectera-t-on peut-être, Sénèque, que nous connaissons, n’a-t-il pas dit tout ce que disent Marc- Aurèle et Epictète? Il l’a dit; il ne l’a point senti, il ne l’a point vécu. Lisez tour à tour Sénèque et Marc-Aurèle ; puis comparez, et vous mesurerez l’immense distance qu’il y a d’un auteur à un homme. — Mais, dirat-on encore, comme Epictète et Marc-Aurèle se répètent! C’est toujours la môme chose. — Eh oui, certainement, et il le faut. Les vérités morales ne sont pas comme les vérités mathématiques qu’il suffit de démontrer une fois pour qu’on en demeure convaincu. Elles demandent à être présentées sous des milliers de faces, parce qu’il y a des milliers d’obstacles qui s’opposent à leur entrée en nous. Les plaquer sur l’esprit, c’est no rien faire ; il faut qu’elles pénètrent jusqu’au plus intime de l’âme. Or, pour arriver jusqu’au plus intime de l’âme qu’obstruent tant d’intérêts et de pas-

sions, il est besoin de trouées bien profondes et les coups de pioche ne sauraient être trop répétés.

On s’étonne que cette belle religion du devoir, qui fut le stoïcisme romain, ne soit pas devenue la discipline morale du grand nombre et n’ait pas pris la place des vieilles croyances qui avaient fait leur temps. Mais plusieurs causes empêchaient qu’elle pût jamais devenir populaire.

Aux nobles doctrines du stoïcisme se mêle toujours l’orgueil, l’orgueil qui glace tout, l’orgueil qui rend stérile et l’enseignement et l’exemple même de la vertu. Ainsi, à ceux qui lui demandent quel homme il est pour vivre autrement que les autres, le sage répond volontiers : « Je suis l’espèce de choix; je suis la bande de pourpre dans la robe de laine. » Il sied mal de se distinguer si dédaigneusement du peuple quand on veut le conquérir. Mais l’ambition de nos stoïciens ne va pas si loin ni si haut : ils auraient dit si bas. Une élite leur suffit. Epictôte déclare qu’il ne veut pas parler à tous. Sans aptitude et préparation préalable, on ne saurait venir à son école. Il vous endoctrinera si vous lui faites l’effet d’être quelqu’un, si vous avez en vous quelque chose qui engage à vous parler, si vous êtes comme le petit enfant charmant et vif qui nous donne l’envie de jouer avec lui, de marcher avec lui sur les mains, de balbutier avec lui. « Mais qui a jamais eu l’idée de jouer avec un âne ou de braire avec lui? » Mépris déplacé. C’est témoigner trop d’attachement à l’esprit que n’être inspiré qu’avec les gens d’esprit. Et

puis' qui oublie le grand nombre s’en fait justement oublier.

Le fait est que ces sages n’ont pas foi en la bonne nature du grand nombre. Au lieu de voir dans la masse du peuple une riche terre à fertiliser, ils n’y voient que ronces et rocs stériles : « O les petits politiques, s’écrie Marc-Aurèle, que ceux qui prétendent accommoder les mœurs de tout un peuple aux préceptes de la philosophie! Laisse ces fous aller leur train. Ils ne cesseront pas de faire toujours les mômes actions, dusses-tu en crever de dépit! » Quel mal que ce dédain du vulgaire! Sans le vulgaire on n’aboutit à rien. Et pourquoi donc se méfier? Il n’est pas de bonne idée que l’instruction ne puisse inculquer aux foules. Il n’esl pas de bonne habitude h laquelle l’éducation ne puisse les façonner. Il faut avoir confiance en l’humanité et lui jeter de bon cœur les paroles de vie. L’enthousiasme actif est la condition des grandes choses. Les puissantes croyances ne demeurent pas purement individuelles : il y a en elles une force expansive qui les pousse à s’implanter dans toutes les âmes. Où manque l’ardeur de l’apostolat manque la vie.

Le stoïcisme eut, il est vrai, ses apôtres attitrés. C’étaient les cyniques, avec leurs grands manteaux malpropres et leurs longues barbes négligées. Ils se vantaient d’avoir quitté le monde et faisaient métier de prêcher la vertu. Plus d’une grande maison avait ainsi son philosophe, espèce de directeur de conscience, conseillant le parti prendre dans les circonstances difficiles et exhortant au courage quand il fallait mourir. Mais, maintes fois, le zèle pieux de ces austères

100 HISTOIRE DE LA PllILOSOPniE ANCIENNE

mentors parut doublé de basses convoitises, et leurs menées semblèrent justifier les persécutions qu’on ne leur épargna point.

C’est en vain qu’afin de prévenir les abus, Epictèle, quand il trace l'idéal du sacerdoce philosophique, demande que le sage, voué à l’apostolat, soit aussi voué au célibat. Est-il donc nécessaire de s’affranchir des douces attaches de la famille pour se dévouer aux intérêts de l’humanité? Avoir femmes et enfants erapêche-t-il de voir dans tous les hommes ses frères et dans toutes les femmes ses sœurs? N’est-il pas excessif, n’est-il pas contre nature de prétendre qu’on ne peut être époux et père en même temps que prêtre de la vérité? Enfin, égoïsme pour égoïsme, l’égoïsme de famille ne vaut-il pas mieux que l’égoïsme de corporation?

Tout un côté de la nature semble fermé aux stoïciens. Quand ils n’interdisent pas les affections, ils les mutilent. Ils ne comprennent pas les choses de l’àme; ils ne sentent pas la poésie et la fécondité de la douleur, de la tristesse, de la pitié et des larmes; ils autorisent presque leurs adversaires à ppélendre que, s’ils ne se font pas slQïciens , c’est pour demeurer des hommes. Trouvez-vous, par exemple, qu’il soit humain de comparer, conjme le fait Epictète, la perte d’un fils à la « perte d’une coupe ou de tout autre ustensile, » et de rester impassible devant la mort de ceux qui nous tiennent le plus de près en se disant que voilà une dette payée? Ce n’est pas assez de proclamer que les liens de la famille sont excellents pour quiconque n’a pas la vocation d’apôtre, et d’enseigner

LA l'UILOSOPUlE CUEZ LES ROMAINS lîM

que se marier et avoir des entants est conforme fi la nature non moins qu’au bien public. 11 faut encore ne pas sevrer le cœur de ses tendres délicatesses et môme lui pardonner des faiblesses qui tiennent à sa force. Outrer à un tel point la rigidité du devoir, c’est trèsmal le comprendre. La vertu qui est sans entrailles n’est pas la vertu.

Heureusement la vertu stoïcienne n’est pas toujours sans entrailles, surtout chez les Epictôte et chez les Marc-Aurèle; mais elle est toujours sans espérance, et il lui est prescrit de se nourrir d’elle-môme au lieu de se repaître des chimères de l’immorlalité. D’après Epictôte et Marc-Aurèle, croire à une autre vie est une erreur. D’autres ajoutent que c’est une puérilité sans profit. « Non, disait Chrysippe, le docteur le plus classique du stoïcisme, ce n’est pas un bon moyen de détourner les hommes de l’injustice que d’en appeler à la crainte des dieux. Tout ce discours sur les vengeances. divines est sujet à beaucoup de controverses et de difflcultés. Il ne diffère guère de ces contes par lesquels les bonnes femmes empêchent les petits enfants de mal faire. » Certes, rien d’aussi nécessaire que de déterminer une morale toute rationnelle en dehors des croyances religieuses; rien d’aussi immoral que de se faire une moralité dont la peur serait le principal ressort; mais encore est-il vrai qu’on est plus encouragé à bien vivre quand on a la persuasion de vivre toujours, et que la grande masse des hommes, raisonnant d’une façon conséquente à la sublimité de notre nature, associe dans la destinée humaine l’immortalité au devoir.

Alors même qu’ils nous enferment dans la vie présente, les stoïciens ne laissent pas de déclarer qu’il y a une Providence et que tout est pour le mieux. Mais qu’est-ce que ce Dieu qu’ils adorent? Qu’est-ce que cet ordre qu’ils proclament? Cet ordre, c’est l’assujettissement universel des choses à une irrésistible fatalité qu’il faut accepter sans murmure, opposant notre impassibilité réfléchie à l’impassibilité aveugle des forces de la nature. Ce Dieu, ce n’est ni le Dieu personnel du théisme, ni l’Homme-Dieu du christianisme sollicitant l’amour par l’amour et unissant son cœur au cœur de . l’humanité ; c’est le Dieu-Tout, froide idole qui ne dit rien à l'âme. En somme, l’optimisme stoïque est l’optimisme du désespoir. Sa sévère grandeur pouvait bien captiver une élite, elle ne pouvait fixer la croyance des foules.

Eux-mêmes, Sénèque, Epictète et Marc-Aurèle se trouvent trop à l’étroit dans la théologie de l’école et ils exaltent un Dieu vivant qui est « notre protecteur, notre guide, notre père. » Mais ils ne s’en tiennent pas là. Leur piété s’accommode aux fictions dont s’entretenait la crédulité publique dans le monde romain comme dans le monde grec. Ils professent la pluralité infinie des dieux avec le grand dieu Jupiter à leur tête, font des prières et des sacrifices à leur adresse, admet- 'tent la divination et les présages. Sans doute, pour eux Jupiter n’est rien de plus que l’âme du monde, et les autres dieux, qu’ils adorent par métaphore, sont encore le Dieu unique considéré en ses parties, astres, éléments, forces naturelles, vertus morales. Toujours est-il qu’ils parlent comme le peuple, tandis qu’il

aurait convenu de réagir virilement contre la superstition commune, et cela par la prédication d’un Dieu éminemment personnel et moral, non par l’apothéose d’une abstraction.

Au reste, pour se poser en conservateur des croyances établies au lieu de prendre une attitude franchement novatrice, le stoïcisme romain n'en devint pas plus populaire. C’est à l’épicuréisme qu’allaient les gros bataillons. L’on comprendra, en effet, que celui-ci fut salué comme une doctrine libératrice, si on considère de quelles terreurs sans fin la foi religieuse torturait les âmes, les forçant à s’inquiéter du vol d’un oiseau, de la lueur d’un éclair, des chimères d’un songe, du bruit d’un écho, du geste d’un passant, du saut d’un animal, de tout enfin, et annonçant, après la mort, au grand nombre d’atroces tourments, aux privilégiés une vie où cette terre se fait regretter.

En politique, de même qu’en religion, le stoïcisme romain ne fut pas assez révolutionnaire pour devenir vraiment populaire. Il resta une philosophie d’opposition, militante sans doute, mais très-peu agressive. Parmi les hontes de la corruption impériale, n’y avaitil rien plus à faire qu’à bien mourir? N’y avait-il pas à tenter quelque grand coup et à s’aventurer dans quelque belle folie? Il y a des cas où les fous sont les sages. On se contentait de jeter en l’air quelques-unes de ces fortes paroles qui, de loin, nous semblent exagérées, mais qui étaient bien naturelles, sous le vent de terreur qui soufflait alors, prononcées par des hommes qui étaient proscrits ou allaient le devenir. Mais ils demeuraient isolés tous ces braves gens, et, s’en

tenant à la ferme volonté de ne pas déchoir, ils dédaignaient de former une sainte ligue contre la tyrannie et la corruption triomphantes. On savait se donner la mort; on ne savait pas donner la mort à César. On montrait une grande vertu, mais une vertu toute passive. Ce qui est passif répugne aux masses. Il faut l’action pour les entraîner. Au fond, on péchait par un excès d’individualisme. Mais quel individualisme grandiose que celui de ces héros du devoir qui, tandis qu’autour d’eux tout était désordre et ténèbres, savaient rester debout, et, tranquilles au milieu de l’universelle dissolution des choses, s’imposaient de sauvegarder leur dignité d’hommes et de citoyens ! Ils n’ont pas su populariser leur doctrine; ils n’ont pas su créer autour d’eux des mœurs et une foi conformes à leurs règles; mais, adaptant à tous les états de 1a vie le grand précepte : « Fais ce que dois, quoi qu’il advienne, » ils ont eu l’honneur de nous léguer la magnifique ébauche d’une morale vivante , fondée sur la raison. Elle demeurera comme un sublime fragment de la philosophie éternelle.

C’est dans la sphère juridique que se concentre la grande influence du stoïcisme romain. S’iln’aboutitpoint à un entier renouvellement des cœurs et à une pleine transformation de la vie commune, il introduisit du moins dans la loi un esprit nouveau et traduisit en articles du code les plus sages inspirations de l’équité naturelle.

A un individualisme souvent outré les stoïciens unissaient un curieux sentiment de la solidarité humaine. Zénon et scs disciples grecs avaient les premiers déve-

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loppé l’idée d’une cité universelle; les philosophes romains agrandirent cette conception et la firent passer dans la pratique. Les événements y poussaient : car voici que Rome, donnant à toutes les nations un foyer commun, semblait avoir réalisé cette unité qu’Alexandre n’avait fait qu’ébaucher. Aussi les tendances cosmopolites étaient-elles communes parmi les épicuriens non moins que parmi les stoïciens. Mais chez les épicuriens, elles consistaient surtout à se défaire des préjugés d’Etat, de religion et de caste; chez les stoïciens, elles visaient à l’établissement et à la garantie des droits communs. Là le cosmopolitisme de l’indifférence; ici le cosmopolitisme de la vertu.

Cicéron interprétait la pensée stoïcienne quand il concluait de notre commune participation à la raison que la chariléMe l’homme envers l’homme, que le sage, s’estimant né pour tous et non pour soi, fait du monde sa patrie, enfin que le droit, fondé sur notre inclination à nous entr’aimer, n’est, au fond, que la raison écrite. Appliquant ces principes, les jurisconsultes Gaïus, Paulus, Ulpien, Papinien, immortels successeurs des Ilufus, des Tubéron, des Scœvola, font pénétrer l’esprit philosophique dans la législation et réconcilient la jurisprudence avec la morale. A leurs yeux, l’inviolabilité humaine repose sur la fraternité humaine, et c’est parce que nous sommes les frères les uns des autres que l’homme est sacré pour l’homme. Du saint caractère de fhumanité dérivent les grands préceptes de la justice, ainsi déterminés par Ulpien ; « Vivre honnêtement; ne faire du tort à personne; rendre à chacun ce qui lui revient. » La justice étant au-dessus

de tous les intérêts et de tous les pouvoirs, le droit ne saurait être là où elle n’est pas. Le magistrat ne fait que la reconnaître et l’appliquer; il ne saurait ni la créer, ni la transformer, ni la détruire, vu qu’elle est antérieure et supérieure à toutes les lois, une et immuable en tout lieu comme en tout temps. La justice formulée, c’est le droit. Au secours du droit vient la peine. « La peine, dit Paulus, est établie pour l’amélioration des hommes. » Elle ne doit atteindre que le coupable. Tant pis si vous n’arrivez point à le convaincre ou à le saisir : « Mieux vaut, dit Ulpien, laisser un crime impuni que de condamner un innocent. Jamais le crime du père ne saurait justifier le supplice du fils. »

En môme temps qu’ils édictaient ces grands principes et qu’ils brisaient les anciennes barrières des cités en légiférant pour la cité universelle, les jurisconsultes stoïcie'ns donnaient une consécration rationnelle au droit de propriété antérieurement fondé sur le privilège des citoyens ; réclamaient la part de la bonne foi dans les contrats à l’encontre de l’autorité exclusive accordée à la chose écrite ; tendaient à substituer, dans la famille , l’équité à la tyrannie en prescrivant au père et à l’époux la bonté comme règle de ses droits; enfin, sapaient le principe môme de l’esclavage en déclarant que « l’assujettissement de l’homme par l’homme est une institution du droit des gens contraire à la nature qui, originairement, nous a faits tous libres. »

L’esclavage, ainsi condamné en théorie, continuait à être maintenu dans la pratique. Mal immense; car son abolition aurait peut-être sauvé et régénéré l’ancien

monde. Mais encore est-il bien sûr que les stoïciens s’accordaient à le combattre. Enchérissant sur Zénon qui, d’après Diogène de Laërce, estimait que « le droit du maître, qu’il résulte de la conquête ou d’un achat, est un droit mauvais, » Sénèque proclamait que « la même origine nous étant commune à tous, il n’y a pas d’esclaves, mais des hommes. » Descendant aux causes, Epictète , plus profond ici qu’Aristote , disait que « celui-là seul est susceptible d’être esclave qui ne participe pas à la raison : or cela n’est vrai que des bêtes. » Enfin, et il faut que les idées d’égalité eussent fait un bien grand progrès pour devenir ainsi un lieu commun dans la bouche des rhéteurs, Dion Chrysostome opposait à l’esclavage une argumentation longue, mais décisive, qui peut être ramassée en ces quelques mots : « Pour vendre, pour échanger, pour donner, pour transmettre par héritage, il faut être légitimement propriétaire. Or, jamais on ne détient un homme en légitime propriété, vu que force ne fait pas droit. Les premiers esclaves ne l’ont pu devenir que par un eflet de la violence ; et par cela même ils avaient le droit de reprendre par tous les moyens leur personnalité qu’on leur avait volée. Que si on reconnaît, et il faut nécessairement le reconnaître, qu’étant nés libres, les premiers esclaves ne pouvaient devenir justement esclaves, les mêmes raisons qui condamnent leur asservissement condamnent l’asservissement de leurs descendants. Ainsi toute acquisition et toute possession de l’homme par l’homme est foncièrement nulle et illégitime. » En un mot, les stoïciens romains sont unanimes à dire au maître que l’esclave est son frère.

étant comme lui capable de vérité et de vertu, fils de Dieu comme lui. Le frère, quand il s’assujettit son frère, bénéficie d’une loi de mort faite par les hommes ; mais il viole la loi de vie qui est divine et veut que là où est la raison soit aussi la liberté.

Les inconséquences légales des jurisconsultes stoïciens ne se bornèrent pas malheureusement à la tolérance de l’esclavage. Une pente funeste les mena à consacrer la servitude dans sa forme politique la plus expresse qui est le césarisme, et Ulpien ne craignit point de formuler, à côté des axiomes de la justice, l’axiome de la tyrannie : « le bon plaisir du prince a force de loi. » Parler ainsi c’était subordonner les droits de tous aux privilèges d’un seul. Il est vrai que, pour atténuer cette énormité, Ulpien faisait remonter le pouvoir de l’empereur à un plébiscite et ainsi essayait de jeter sur le despotisme le voile de la liberté. (( C’est le peuple, est-il dit dans les Imtitutes, qui, de par la loi régalienne, a concédé au prince la souveraine puissance. » Mais qui ne voit que tout cela revient à faire dépendre le droit d’opprimer, attribué à César, du droit de se suicider, attribué au peuple? La souveraineté nationale ne saurait ni s’abdiquer, ni, quels que soient ses représentants temporaires, substituer légitimement l’arbitraire à la justice, seule vraiment souveraine.

Il est pénible de voir les jurisconsultes stoïciens autoriser ainsi l’usurpation et l’oppression, après avoir émis des principes contraires, tels que cette belle sentence d’Ulpien : « Juridiquement tous les hommes naissent libres et égaux. » Sans doute c’est chose commune en tous les temps, et surtout dans les temps de dictature.

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que les articles d’une loi enlèvent morceau par morceau ce qui est accordé en bloc dans ses préliminaires. Mais, de la part des coreligionnaires d’un Epictète et d’un Marc-Aurèle, de telles inconséquences étonnent, l'dles témoignent singulièrement des contradictions qui divisaient alors les consciences. En effet, les habitudes invétérées disputaient la place aux nouvelles idées. Autres étaient les aspirations, autres les mœurs. Ces démocrates qui se disaient les citoyens du monde étaient foncièrement imbus de l’esprit aristocratique, et la république telle qu’ils la comprenaient et l’aimaient était une république toute pétrie de privilèges. Ils proclamaient les droits de l’humanité et ils étaient disposés à se sacrifier les droits de leurs concitoyens. Ils ne parlaient que de liberté et ils n’agissaient que par routine. Dans leurs théories, ils égalisaient tous les hommes; dans la pratique, ils n’admettaient pas que le chevalier et l’affranchi pussent se coudoyer au sénat et au pouvoir. Dans leurs théories, ils condamnaient ce qui est malhonnête, et rien que ce qui est malhonnête; dans la pratique, ils avaient la plus grande indulgence pour les.déprédations des hommes do finance et ils accablaient de leurs flétrissures le tr.avail mercenaire des pauvres gens. Condamné par sa nature à vivre de popularité, l’empire servit la plèbe bien mieux que ces fiers républicains du patriciat ; mais il servit la plèbe en l’avilissant, et, au lieu de relever les petits au niveau des grands, il abaissa les grands au niveau des petits.

Au surplus, quelle qu’ait été en divers points la mauvaise influence des mœurs du temps ou de l’esprit

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de parti, l’œuvre juridique des stoïciens a été dans son ensemble tellement pénétrée de sagesse et d’équité, qu’elle a mérité de survivre à l’empire. Si l’on excepte les conceptions maîtresses de la révolution française, le droit romain est le plus beau monument de l’application de la philosophie aux affaires humaines.

Ainsi, en môme temps qu’au-dessus de la morale de l’instinct ou de l’égoïsme ils élevèrent une morale rationnelle et désintéressée, les stoïciens romains audessus de législations fondées sur des intérêts particuliers élevèrent une législation inspirée du droit commun. Mais il ne faut pas oublier que la Grèce avait fourni les semences que les Romains firent si admirablement fructifier. Athènes conçut, Rome pratiqua. Athènes fut latôte, Rome fut le bras.

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