‹ Histoire de la philosophieChapitre 39 sur 41 · I. — ECOLES jnVES · texte numérisé non relu

I. — ECOLES jnVES

La captivité de Babylone mit les Juifs en présence d’une civilisation étrangère et ouvrit à leur pensée de nouveaux horizons, .\ussi, dès cette époque, de grandes dissidences de doctrines se produisirent parmi les adorateurs de Jéhovah. Trois sectes prirent le dessus : les sadducéens, les pharisiens, les esséniens.

Les sadducéens enseignaient que ce n’est pas la crainte mais le pur amour de Dieu qui doit servir de mobile à nos bonnes actions, vu que la piété et la vertu cessent d’ôtre dès qu’elles sont intéressées, et, strictement attachés à la lettre du Penlateuque, fidèles au vieil esprit mosaïque, ils niaient toute vie à venir.

L’immortalité de l’âme, repoussée par les sadducéens, était an contraire affirmée par les pharisiens, à l’exemple des mages. Ils y associaient, avec l’idée de la résurrection des corps, l’idée de châtiments et de récompenses. En outre, de môme que les Perses, ils distinguaient de bons et de mauvais anges et ils professaient plus ou moins implicitement la doctrine du Verbe, c’est-à-dire de la Sagesse coéternelle à Dieu, a Le Sei-

ECOLES JUIVES

gneur m’a engendré, dit la Sagesse, au commencement de ses voies, avant qu’il eût produit au jour ses ouvrages. Je suis ordonnée de toute éternité et de toute antiquité. Avant que la terre fût faite, j’existais. Les abîmes n’existaient pas, et j’étais déjà conçue; les sources des eaux n’avaient point encore jailli, les montagnes n’étaient point assises encore en leur pesante masse ; Dieu m’enfantait avant les collines, avant qu’il eût formé la terre, et les fleuves, et les pôles du monde. Quand il préparait les deux, j’étais là. Quand il fixait une loi et posait des bornes aux abîmes ; quand il établissait le firmament et qu’il soutenait les réservoirs des eaux; quand il renfermait la mer dans ses rivages et commandait aux flots de ne point franchir leurs limites ; quand il posait les fondements de la terre, j’étais là, composant tout avec lui, me jouant jncessamment devant lui et dans le monde ; mes délices sont d’ôtre avec les enfants des hommes. Maintenant donc, mes enfants, écoutez-moi : Heureux ceux qui gardent mes voies. Qui m’aura trouvée, trouvera la vie et puisera le salut dans le Seigneur. »

Parmi les docteurs pharisiens, il convient de signaler Jésus, fils de Sirach, et Hillel, dont les préceptes moraux nous font en quelque sorte entrevoir le christianisme avant le Christ. « Plus vous êtes grands, disait le fils de Sirach, plus vous devez vous humilier pour trouver grâce devant Dieu. Soyez miséricordieux envers l’orphelin comme si vous étiez son père et envers la veuve comme si vous étiez son mari. Ne repoussez pas la prière du malheureux et ne vous détournez pas de l’indigent. Prêtez au pauvre une oreille

2üü HISTOIRE DE LA l'UILOSÜTUIE ANCIENNE

luvorable, et acquittez-vous envers lui par l’aumône. Montre/.-lui en môme temps de la mansuétude, et faiteslui entendre des paroles de pai.s. Comme l’eau éteint le feu, la charité fait disparaître nos fautes. )> Et Hillel :

« Soyez miséricordieux, comme Dieu qui est tout miséricorde; recherchez la paix; aimez les hommes comme vos frères et ne faites jamais à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’il vous fût fait. La loi se résume dans l’ohligation de faire aux autres ce que nous voudrions qu’ils nous fissent. »

Malgré ces belles maximes, les pharisiens, forts de leur puissance et hostiles aux nouveautés, étaient devenus des sectaires intolérants, habiles à prêcher la charité mieux qu’à 1a pratiquer. Lors de l’avénement du Christ tous leurs instincts conservateurs se révoltèrent en présence de ce fils do charpentier dont la parole révolutionnaire entreprenait de renouveler les âmes. Aussi est-ce contre eux que Jésus dut surtout diriger ses attaques. 11 faut voir comme il oppose sa mission toute populaire à leurs prétentions aristocratiques.

Dans l’exagération de leur culte pour le savoir, les pharisiens n’admettaient pas que la piété pût être là où était l’ignorance. Jésus déclare qu’il est venu convaincre la science de vanité et, tendant les bras aux déshérités de ce monde, il s’écrie : « Je vous loue, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et que vous les avez révélées aux petits. Ce ne sont point ceux qui sont en santé qui ont besoin du médecin, mais les malades. En vérité, je vous le dis, ô

ÉCOLES JUrVES

sages, les pécheurs et les courtisanes vous précéderont dans le royaume de Dieu. Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés de quelque peine, et je vous soulagerai. Prenez sur vous mon joug et apprenez de moi que je suis doux et humhle de cœur; et vous trouverez le repos de vos âmes, car mon joug est doux et mon fardeau léger. 0 hommes, en vérité, je vous le dis, si vous ne devenez comme les petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des deux, a

Les pharisiens, s’estimant seuls justes, mettaient leur confiance en eux-mêmes et méprisaient les autres. Làdessus, Jésus disait : « Deux homrfïes montèrent au temple pour prier; l’un était pharisien et l’autre publicain. Le pharisien, se tenant debout, priait ainsi en luimême ; « Mon Dieu, je vous rends grâces de ce que je ne suis pas tel qu’est le reste des hommes, qui sont ravisseurs, injustes, impudiques, tel qu’est aussi ce publicain. Je jeûne deux fois la semaine, je paie la dîme de tout ce que j’ai de bien. » Et le publicain, se tenant éloigné, n’osait pas seulement lever les yeux au ciel, mais il se frappait la poitrine en disant : « 0 Dieu, ayez pitié de moi qui suis un pécheur. » Je vous le dis : celui-ci s’en retourna justifié dans sa maison et non pas l’autre ; car celui qui s’exalte sera humilié et celui qui s’humilie sera exalté. »

Enfin, la plupart des pharisiens affectaient un zèle dévot, qui était au fond plus politique que religieux et sous lequel se cachait une hypocrisie profonde. Jésus jeta à ces tyrans du sanctuaire un immortel anathème : « Les scribes et les pharisiens sont assis dans la chaire de Moïse. Observez et faites tout ce qu’ils vous disent.

mais ne faites pas selon leurs œuvres; car ce qu’ils conseillent de faire, ils ne le font pas. Ils lient sur les épaules des hommes des fardeaux pesants et insupportables, qu’ils ne veulent pas remuer du bout du doigt. 11 accomplissent toutes leurs actions pour être vus des hommes. Ils aiment les premières places dans les festins et les premiers sièges dans les synagogues, et

qu’on les salue dans les lieux publics, et que les hommes les appellent maîtres. Pour vous, ne veuillez point être appelés maîtres, car vous n’avez qu’un maître et vous ôtes tous frères; ne donnez, non plus, le nom de père à personne «ur la terre, car vous n’avez qu’un père, qui est dans les deux. Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que, faisant de longues prières, vous dévorez les maisons des veuves ! Malheur à vous, scribes et pharisiens hyprocrites, parce que vous courez la mer et la terre pour faire un prosélite, et après qu’il l’est devenu vous le rendez digne de l’enfer deux fois plus que vous ! Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous ôtes exacts dans les plus petites pratiques du culte et vous avez abandonné ce qu’il y a de plus important dans la loi : Injustice, la miséricorde et la foi ! Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous nettoyez l’extérieur de la coupe et du plat, et intérieurement vous ôtes pleins de souillures et de rapines ! Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous ôtes des sépulcres blanchis, qui au dehors paraissent beaux, mais au dedans sont pleins d’ossements et de pourriture ! Serpents , race de vipères, malheur à vous ! »

KCÜLES JUIVES

Les esséniens, que nous connaissons par les témoignages de Philon, de Josèphe et de Pline, constituaient, à côté des pharisiens et des sadducéens, une espèce de secte socialiste fondée sur le sentiment de la fraternité. Leur idéal était la parfaite communauté des biens, et chacun mettait tout son avoir la disposition de tous. Ni indigence, ni richesse parmi eux. Ils n’avaient, comme des frères, qu’un seul patrimoine, dont ils confiaient la gestion à quelques-uns de leurs coreligionnaires chargés de pourvoir aux besoins de la société. Ils ne vendaient rien; ils n’achetaient rien; mais ils se donnaient l’un à l’autre ce qui leur était nécessaire. Quand un essénien allait en voyage, il était reçu chez les esséniens du dehors comme dans sa propre maison, et, alors môme qu’on ne s’était jamais vu, on' vivait ensemble sur le pied de la plus intime amitié.’

Cet esprit de mutuel dévouement était entretenu par l’esprit de renoncement. Les esséniens faisaient consister le fort de la vertu à ne pas se laisser vaincre par les passions et à éviter les pièges de la volupté. Us se gardaient de toute délicatesse dans le vivre et dans le vôtement; abhorraient comme choses impures les parfums et les eaux de senteur; se montraient modestes dans leurs regards, leurs gestes et leurs démarches ; s’interdisaient des plaisirs que d’autres trouvent légitimes; enfin avaient le mariage en aversion et s’improvisaient une famille au moyen d’enfants qu’ils adoptaient, les formant à vivre selon leur institution.

Le caractère propre des esséniens n’était pas seulement ce sens profond de la fraternité humaine qui allait être l’âme de l’apostolat chrétien. Us se faisaient

Ü>!() lIISTOIRi; I)K LA l'IlILOSOPllIE ANCIENNE

également remarquer par la hauteur de leurs idées religieuses qui aboutissaient à voir dans la nioralité l’essentiel du culte. Ce n’est pas qu’ils omissent d’observer le sabbat; mais ils n’avaient garde de s’astreindre rigoureusement à toutes les cérémonies prescrites par le Pentateuque, et, au risque de scandaliser les esclaves de la lettre, ils n’admettaient pas que la piété pût être où manquait la bonne vie. C’était là une excellente réaction contre le formalisme judaïque. Déjà, au temps des rois Achaz et Ezéchias, Michée s’écriait : « Qu’offrirai-je au Seigneur qui soit digne de lui? Lui offrirai-je des holocaustes et le veau d’un an? Le Seigneur sera-t-il donc apaisé par des milliers de béliers, par des milliers de boucs engraissés? Don- Tierai-je mon premier-né pour l’expiation de mon crime, le fruit de mes entrailles pour le péché que j’ai commis? O homme, je vais te dire ce qu’il y a à faire et CO que le Seigneur demande de toi : c’est de pratiquer la justice, d’aimer la miséricorde et de marcher avec zèle dans la voie où est ton Dieu. » Vers la même époque, la même inspiration dictait à l’incomparable Isaïe ces paroles qu’il prête à Jéhovah : « Qn’ai-je affaire de la multitude de vos victimes? Tout cela m’est à dégoût. Je n’aime point la graisse de vos béliers ni le sang de vos agneaux. Je hais vos solennités, et votre encens m’est un objet d’abomination. En vain étendrezvous vos mains vers moi; je détournerai les yeux parce que vos mains sont pleines de sang. Purifiez-vous; corrigez vos pensées ; renoncez au mal ; assistez l’opprimé ; faites justice à l’orphelin; défendez la veuve. Et après cela venez, et plaidez votre cause ! »

ÉCOLES JUIVES

Les Juifs étaient pénétrés de celle idée profonde que « l’esprit souffle où il veut. » De là vient que, toujours dans l’attente d’un écho d’en haut, leur instinct théocratique accordait une large part à l’inspiration personnelle. Dans les synagogues le premier venu avait le droit de faire un commentaire sur les livres sacrés, et, par ce moyen, de mettre au jour sa pensée. L’initiative étant ainsi encouragée, il pouvait s’élever de temps à autre de grandes voix dont les libres accents fortiliaient et renouvelaient la vitalité religieuse. On se souvient de cet Elie qui, vivant dans la solitude du Carmel, parmi les rochers et les hôtes sauvages, apparaissait de loin en loin pour dénoncer aux rois les vengeances de Dieu. A son aspect tous demeuraient muets, et sa parole menaçante retentissait comme un tonnerre avant-coureur des grandes catastrophes. Et plus tard, avant que Jésus commençât sa prédication, ne voyons-nous pas Jean-Baptiste prêchant au désert de Judée où il se rendit si populaire? Amaigri par le jeûne, à moitié vôtu, il sortait tout à coup de sa solitude pour maudire les grands et les prêtres dont se glorifiait le pharisaïsme, et il annonçait que le royaume de Dieu était proche : « La cognée, s’écriait-il, est déjà à la racine des arhres. Tout arhre donc qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu. » Et le peuple lui demandant : « Que devons-nous faire ? » il répondait : « Que celui qui a deux vêtements en donne à celui qui n’en a point, et que celui qui a du pain nourrisse qui en manque. » Jean finit par se faire emprisonner, Mais voici qu’à son tour Jésus, qui s’est fait baptiser par Jean, parcourt la Galilée, va et vient.

'i\a. HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE ANCIENNE

accompagné de ses disciples, et enseigne dans les synagogues. Les pharisiens et les scribes lui reprochent de manger et de boire avec des publicains et des gens de mauvaise vie. Il leur répond : « Ce ne sont pas ceux qui se portent bien, mais les malades qui ont besoin de médecins. » Les pharisiens et les scribes reprochent à ses compagnons de ne pas sanctifier le sabbat, c’està-dire le jour consacré à Dieu. 11 leur répond : « Le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat. » On le critique mais on le laisse libre, et il peut publier sa doctrine dans le temple môme, à Jérusalem.

11 est vrai que le moment viendra où vis-à-vis de Jésus, comme vis-à-vis de Jean-Baptiste, la tolérance fera place à la persécution, et alors la grande victime périra sur la croix. Mais du moins Jean-Baptiste et Jésus ont pu rassembler les foules autour d'eux et apprendre ouvertement au peuple la bonne nouvelle. Supposez un milieu difiérent, et leurs prédications n’auraient jamais pu se produire.

Cependant le formalisme conservait toujours une grande force. .\ la suite de la captivité de Babylone, Esdras et Néhémias avaient mis au service d’une restauration mosaïque cette recrudescence du sentiment religieux que provoquent toujours les malheurs publics. Grâce à eux, religion et législation furent identifiées, et il n’y eut guère d’autre droit civil que le droit théologique. Les mille prescriptions de celui-ci, devenues rame de la vie sociale, devinrent par là môme le plus important objet de l’éducation, et le règne des docteurs de la loi s’établit. Dès lors se développa chez les

ÉCOLES JUIVES

Juifs une espèce de scolastique dont le produit a été 1e Talmud, recueil de récits et de commentaires relatifs à la Bible, rédigé par differents rabbins du ii° au VI® siècle de l’ère chrétienne. Dans cette encyclopédie religieuse, à côté de légendes édifiantes et de sages préceptes, abondent les détails minutieux, les réglementations compliquées, les définitions subtiles, les distinctions raffinées, enfin les mille vétilles d’une casuistique puérile ; mais on y reconnaît l’œuvre collective d’une forte race qui de sa religion s’est fait une patrie.

C’est là qu’est racontée la mort du docteur Akiba, exécuté sous l’empereur Adrien. Le généreux martyr, entendant sonner l’heure de la prière au moment où on lui faisait subir les dernières tortures, se prit à sourire, et, interpellé par ses bourreaux, il leur répondit : « Je ne songe pas à vous braver; mais, toute ma vie, quand je récitais ces paroles : « tu aimeras Jéhovah, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces, » je me suis demandé avec tristesse si je pourrais jamais manifester à Dieu cet amour que nous prescrit notre loi, en lui faisant le sacrifice de mon âme. Or voici qu’aujourd’hui je lui rends ce témoignage à l’instant même où c’est l’usage de redire le précepte qui en fait un devoir. Voilà la cause de ma joie. » Ce disant, il expira.

Outre de belles actions, le Talmud rappelle de belles leçons morales. Ainsi un rabbin disait: « Il suffit que qulqu’un se soit montré plus sévère que moi pour que je m’interdise à moi-même ce que je permets aux autres. » Un autre enseignait que la meilleure ma-

ni^re d’adorer Dieu consiste à se taire dans la contemplation de sa majesté. Mais cela n’empôchait pas le commun des rabbins d’ôtre intarissables sur les cas de conscience et sur les pratiques dévotes. Piété, mais piété mal entendue que celle qui aboutit à des prescriptions de ce genre : « Eût-on un serpent enroulé autour du talon, on ne doit pas interrompre sa prière. » Voilà, certes, un héroïsme dont peu de pharisiens étaient capables. Les docteurs du Talmud le savaient bien et ils distinguaient ingénieusement parmi les pharisiens différentes catégories : ici, le pharisien contraint, acceptant la loi comme un fardeau et tout semblable à un homme qui charge les commandements de Dieu sur ses épaules pour les déposer au bout de deux pas ; là, le pharisien intéresssé qui a l’air de dire : prôtezmoi de l’argent si vous voulez que j’accomplisse le précepte; plus loin, le pharisien plein d’ostentation, qui se frappe la tête contre les murailles pour éviter la vue d’une femme. A ces dévots, dont la crainte est le mobile plus ou moins avoué, le Talmud oppose ceux qu’inspire l’amour, et il ajoute: « Ceux- là sont les bons. »

Un certain nombre de Juifs rejetèrent le Talmud et s’en tinrent à la Bible : d’où leur nom de Caraïtes, partisans du texte. Mais, comme pour témoigner que la pensée ne saurait abdiquer ses droits, ces adversaires de l’interprétation classique du texte mosaïque comptent parmi les adeptes les plus fervents de cet ensemble de traditions connu sous le nom 'de Kabbale, qui a été la quintessence philosophique de la théologie et de la

KCOLES JUIVES

cosmogonie juive. Le Talmud se rapporte surtout à la pratique , la Kabbale s’attache à la spéculation ; le Talmud vise le matériel de la loi, la Kabbale en dégage l’esprit.

A vrai dire, dans la Kabbale, l’indépendance de la raison s’abrite sous la protection des doctrines du passé. Dès un temps reculé les Juifs non orthodoxes se préoccupaient de trouver leurs idées les plus exotiques au fond des vieux textes, et réussissaient à les y trouver en les y mettant sous le couvert du mystère ou avec l’aide de symboles. Ainsi la nouveauté se déguisait en tradition, la philosophie en religion, pour s’assurer sécurité et succès. D’abord clair-semés, les Kabbalistes commencent à faire quelque figure au premier siècle de l’ère chrétienne, et ils entourent leurs doctrines mystiques d’un profond secret qui ne les rend que plus vénérables. Ces doctrines se perpétueront durant le moyen âge, toujours enveloppées d’ombre et de silence, dépôt privilégié aux mains de quelques hommes qui ne les communiquent que de loin en loin, avec les plus grandes précautions, à un très-petit nombre de personnes dont la prudence, l’âge et le mérite semblent autoriser cette rare faveur.

Les deux grands monuments de la Kabbale sont le Livre de la création, et surtout le Livre de la lumière ou le Zohar. On n’est pas bien sûr de l’époque où ces deux œuvres ont été rédigées. Mais la plupart des enseignements qu’elles contiennent remontent au moins à Siméon Ben Jochaï, disciple d’Akiba, qui vivait au commencement du ii® sjècle, et qui, lui-même, ne faisait que transmettre les secrets de l’antique sagesse

i21(i HISTOIRE DE LA l’IlILOSOl’UIE ANCIENNE

juive, OU plutôt de l’antique sagesse persane transplantée chez les Juifs.

Tout d’abord, les Kabbalistes, voulant s’appuyer sur les livres sacrés du judaïsme pour enseigner ce que ces livres n’enseignent pas, allèguent la nécessité de les considérer comme une suite de symboles. « Malheur à l’homme, disent-ils, qui ne voit dans la loi que de simples récits et des paroles ordinaires! ce compte nous pourrions aujourd’hui même composer une loi bien autrement admirable. Mais il n’en est pas ainsi. Chaque mot de la loi renferme un sens élevé et un mystère sublime. Fi des insensés qui prennent le vêtement pour le corps et ne songent pas même à l’âme. Il y a d’abord l’âme de la loi ; puis, il y a des commandements qu’on pourrait appeler le corps de la loi ; enfin, il y a des récits qui sont comme le vêtement dont ce corps est recouvert. Les simples ne prennent garde qu’au vêtement; les hommes plus éclairés ne font pas attention au vêtement, mais au corps qu’il enveloppe; les sages, les serviteurs du Roi suprême, ne sont occupés que de l’âme qui est la loi elle-même, et dans les temps futurs ils seront préparés à contempler l’âme de cette âme qui respire dans la loi. » Ainsi, ni le fait historique, ni le précepte légal ne doiverit être pris au pied de la lettre, et, ' au nom même de la piété, la libre interprétation peut s'étendre à tout.

Une fois pénétrés de cette pensée qu’il y a un mystère à démêler au fond de chaque phrase, de chaque mot, de chaque syllabe du livre de la loi , on se trouva engagé sur une voie où certainement toute vérité pouvait avoir accès, mais qui menait aussi à toutes

ÉCOLES JUIVES

les extravagances. On ne s’en Ot pas faute. Les plus folles imaginations, les plus chimériques subtilités eurent cours parmi les initiés de la Kabbale. A la façon des Persans leurs maîtres, ils se perdirent en rêveries sur les démons, ministres du mal auxquels préside l’ange du poison et de la mort, et sur les esprits saints, ministres du bien dont Dieu fait ses messagers : d’où les pratiques de la magie. Ils imaginèrent aussi que les constellations sont comme des lettres gravées dans le ciel sur lesquelles on peut lire l’avenir: d’où les pratiques de l’astrologie. Enfin, ils firent consister le meilleur de la connaissance dans un entier ravissement de l’âme : d’où l’apologie de l’extase. Bien plus : ils considérèrent comme des révélations sacrées de puériles combinaisons de mots, et poussèrent aux derniers excès l’idolâtrie des formules cabalistiques. C’est ainsi qu’on s’abêtit à force de vouloir s’exalter par-dessus l’humaine sagesse. Cela n’empêchera pas que, dans le moyen âge, les kabbalistes ne rendent de grands services à la philosophie et à la science. Aux ferrailleurs empêtrés dans le syllogisme, ils opposeront l’esprit d’intuition , qui, à son plus haut degré, fait le génie; aux docteurs ennemis de toute invention ils opposeront les recherches de l’alchimie qui prépare la chimie, les essais de l’empirisme qui prépare la médecine moderne, enfin l’esquisse d’un art de a connaître d’après nos traits extérieurs les traits mystérieusement dessinés dans le visage intérieur de notre esprit, » art qui deviendra la physiognomonie.

Dans la doctrine des Kabbalistes, Moïse transfiguré parle comme Zoroastre ou Platon. .Mnsi la création

devient une série d’émanations successives ; à l’opposition de Dieu et de la nature est substituée l’idée d’une , substance unique qui produit tout, en se développant elle-même ; au monde visible est opposé le monde invisible; à côté de l’homme, milieu entre Dieu et le monde, sont conçues différentes hiérarchies de bons et de rbauvais anges formant une mythologie céleste et une mythologie infernale; la science est représentée comme une véritable réminiscence; la préexistence des âmes et la nécessité de transmigrations rédemptrices et purificatrices est affirmée ; enfin est proclamée la sanctificaiion finale de tous les êtres définitivement réunis dans l’unité d’où ils sont sortis.

Dès l’origine. Dieu, la Lumière primitive, remplissait tout de son immensité. Il s’est spontanément amoindri pour tirer tous les êtres d’un résidu de son être propre.

Au fond, rien ne vient de rien, rien ne va à rien. Ni création, ni annihilation absolue. Lorsqu’on affirme que les choses ont été tirées du néant, on ne veut pas parler du néant |îroprement dit ; car jamais un être ne peut venir du ndn-être. Le néant, c’est le possible antérieur à l’universj L’univers est une bénédiction de Dieu.

De même que rien ne se crée, rien ne se perd, /pas même la vapeur qui sort de notre bouche ; rien ne tombe dans le vide, pas même les paroles de l’homme : chaque chose a sa place et sa destination.

Tout ce qui se manifeste à nos sens ayant préexisté dans l’entendement divin, il s’en suitqu’il faut distinguer deux mondes, le monde sensible et le monde intelligible, l’un inférieur, l’autre supérieur. Le monde inférieur a été fait à la ressemblance du monde supérieur dont

ÉCOLES JUIVES

les formes ont ici-bas leur image, et,au fond les deux mondes ne sont qu’une seule chose. Entre le ciel et la terre il y a un commerce continuel ; la vie est puisée en même temps d’en haut et d’en bas; la source universelle se renouvelle sans cesse ; c’est une mer toujours remplie qui distribue ses eaux en tout lieu.,

La môme unité qui relie le monde inférieur et le monde supérieur relie ces deux mondes et Dieu. Dieu, l’intelligence de Dieu et les objets auxquels l’intelli- ' gence de Dieu s’applique, sont une seule et même chose. Le créateur est tout à la fois la connaissance, ce qui connaît et ce qui est connu. En effet , sa manière de connaître ne consiste pas à appliquer sa pensée à des choses qui sont hors de lui ; c’est en se connaissant lui-même qu’il connaît tout ce qui est. Uien n’existe qui ne soit uni à lui et qu’il ne trouve dans sa propre substance. Il est le type de tout être, et toutes choses existent en lui sous leur forme la plus pure et la plus accomplie. La perfection des créatures tient précisément à l’intimité de leur union avec la source de leur être. Elles déclinent à mesure qu’elles s’en éloignent.

Mais, aussi déchue qu’elle soit, aucune créature ne perd son caractère divin. Tout ce qui existe est de nature spirituelle. Les manifestations de Dieu peuvent être représentées par des cercles concentriques dans lesquels la lumière divine, qui est le point central, rayonne et se circonscrit graduellement avec une clarté plus ou moins intense. Là où l’ombre commence commence la matière. En elle l’esprit s’obscurcit ; il ne s’évanouit pas. 11 est partout et en tout.

â20 HISTOIRE DE LA RUILOSORUIE ANCIENNE

La Pensée est d’abord ignorée et renfermée en ellemême. Quand la Pensée commence à se répandre, elle arrive d’abord à ce degré où, n’étant plus renfermée en elle-même, elle prend le nom d'intelligence. L’Intelligence, à son tour, se développe, et il en sort une Voix qui réunit en elle tous les chœurs célestes. En réfléchissant à tous ces degrés, on voit que la Pensée, l’Intelligence, la Parole sont une seule chose, et que la Pensée est le principe de tout ce qui est.

De môme qu’avant la création toutes les choses de ce monde étaient présentes à la pensée divine sous les formes qui leur sont propres, ainsi toutes les âmes humaines, avant de venir sur la ferre, existaient devant Dieu sous la forme qu’elles ont conservée ici-bas, et tout ce qu’elles apprennent sur la terre elles le savaient avant d’y arriver.

Le prototype de tous les hommes est V Homme céleste, forme absolue de la nature humaine, pure manifestation de la nature divine. L’homme est le terme le plus élevé de la création. Dans son être double se réfléchissent le monde et Dieu, dont il est comme le trait d’union. Tout se résume en lui et il réunit toutes les formes. Aveugles ceux qui imaginent que l’homme est seulement de la chair, une peau, des os et des veines. Le qui fait l’homme, c’est son âme. Le reste n’est qu’un voile dont chacun se dépouille quand il s’en va.

Toutes les âmes sont appelées à retourner à Dieu ; mais il faut qu’auparavant elles aient élevé les puissances qui sont en elles à toute la perfection qu’elles comportent. Dieu leur en ménage les moyens en leur

ÉCOLES JUIVES

faisant subir des transmigrations successives où', au milieu d’épreuves et sous des formes variées, elles peuvent, en s’améliorant, reconquérir leur vraie patrie. — Triste nécessité, direz-vous. Ne vaudrait-il pas mieux ôter de prime abord le mauvais désir? — Mais cela ne se peut sans ôter aussi le bon désir, et alors, comme il n’y aurait plus de culpabilité , il n’y aurait plus de mérite. — Soit! Ne vaudrait-il pas mieux, n’existât-il plus de récompenses ni de châtiments, que l’homme fût incapable de pécher et de faire le mal? — Non ; tout est bien. C’est à cause de l’homme qu’a été faite la loi. Or la loi est le vêtement de la divinité. Sans la loi la présence divine eût été comme un pauvre qui n’a pas de quoi se couvrir. Donc, quelles que soient ses conséquences, voyons dans la liberté humaine le complément nécessaire de la perfection divine.

Dès l’origine, l’Eternel, regardant les âmes une à une, en voit plusieurs qui doivent corrompre leurs voies dans ce monde. Quand son temps est venu, chacune de ces âmes est appelée devant l’Eternel qui lui dit : « Va dans cette partie de la terre animer tel ou tel corps. » L’âme répond : « O maître de l’univers, je me trouve heureuse dans le monde où je suis, et je désire ne pas le quitter pour un autre où je serais asservie et exposée à toutes les souillures. » Alors le Saint, béni soit-il, lui dit : « Du jour où tu as été créée, tu n’as pas eu d’autre destination que d’aller dans le monde où je l’envoie. » Voyant qu’il faut obéir, l’âme prend avec douleur le chemin de la terre et vient descendre au milieu de nous.

Cela étant, quelle n’est pas constamment notre er-

reur? Pour nous, le jour du départ de Tâme d’un juste est un jour dç pleurs; ce devrait être un jour de fête. « Figurez-vous un roi à qui il vient de naître un fils et qui l’envoie à la campagne pour y être nourri et élevé jusqu’à ce qu’il ait grandi et soit préparé aux usages du palais de son père. Quand on annonce à ce roi que l’éducation de son fils est tout à fait terminée, que fait-il dans son amour pour lui ? 11 l’envoie chercher, et, pour célébrer son retour, se réjouit avec lui. Le Saint, béni soit-il, a aussi un fils : c’est l’âme supérieure et sainte. Il l’envoie à la campagne, c’est-à-dire dans ce monde, pour y grandir. Le temps venu, il le fait revenir dans son palais. Et cependant, les habitants de la campagne ont coutume de pleurer quand le fils du roi se sépare d’eux. Mais s’il y a là un homme clairvoyant, il leur dit : « Pourquoi pleurez-vous? N’est-ce pas le fils du roi? N’est-il pas convenable qu’il vous quitte pour aller demeurer dans le palais de son père? » En vérité, si tous les justes pouvaient savoir ces choses, ils accueilleraient avec joie le jour où ils doivent quitter ce monde. »

Puisque sanctifier notre vie est l’unique moyen d’arriver à cette perfection qui est notre vocation commune et notre commun besoin, il faut commencer par éclairer sa conscience et puis suivre en tout les lois qu’elle prescrit. Savoir ne suffit pas si, dans la pratique, on n’est attentif et habile à utiliser ce qu’on sait. « Figurez-vous un homme demeurant seul dans les montagnes et ne connaissant pas les usages de la ville. Il ensemence du blé et ne se nourrit què de blé à l’état naturel. Un jour cet homme se rend à la ville. On lui

ÉCOLES JUIVES

présente du pain de bonne qualité, et il demande : A quoi sert ceci? On lui répond : C’est du pain pour manger. Il le prend et en goûte avec plaisir. Puis, il demande : Avec quoi donc est-ce fait? On lui répond que c’est avec du blé. Quelque temps après, on lui offre des gâteaux pétris dans l’buile. Il en goûte ; puis il demande : Et ceci , de quoi est-ce fait ? On lui répond : Avec du blé. Enfin, on met devant lui de la pâtisserie royale pétrie avec de l’huile et du miel. Il adresse encore la même question et il reçoit la même réponse. Alors, il dit : Moi, je suis le maître de toutes ces choses et je les goûte à leur racine, puisque je me nourris du blé dont elles sont faites. Et voilà que, dans cette pensée, il reste étranger aux délices qu’on lire de ce blé qu’il possède, et ces délices sont perdues pour lui. De même, celui qui s’arrête aux principes généraux de la science ignore toutes les délices que l’on tire de ces principes. »

Ce n’est pas seulement la science qu’il faut employer à nous acheminer vers le bien, nous devons aussi y employer le plus grand acte de notre existence terrestre, le mariage, qui tend à doubler nos forces en confondant deux êtres dans une même vie. De fait, avant de venir dans ce monde, chaque âme se compose d’un homme et d’une femme réunis en un seul être. En descendant sur la terre ces deux moitiés se séparent et vont animer des corps différents. « Quand le temps du mariage est arrivé, le Saint, béni soit-il, qui connaît toutes les âmes et tous les esprits, les unit comme auparavant, et alors ils forment comme auparavant un seul corps et une seule âme. »

Cettè fusion de deux personnes en une seule l’une et pour l’autre un merveilleux apprentissage d’amour et de bonté. Or, si l'intelligence prime la force, le cœur prime l’intelligence, et au-dessus de tout est la bonté, brillant reflet de l’équilibre des puissances de l’âme, suprême effet du progrès personnel. C’est la bonté qui est le principal ressort de notre ascension vers Dieu. Le fond de la bonté est l’amour. De même que la réflexion précède l’intuition, la crainte précède «

l’amour. L’amour est plus élevé que la crainte ; mais |

c’est par la crainte qu’on est conduit à l’amour. Dans .

- l’amour est le mystère de l’unité. C’est lui qui attire les 1

uns vers les autres les degrés supérieurs et les degrés inférieurs de l’être ; c’est lui qui élève tout ce qui est jusqu’à ce degré suprême où il est nécessaire que tout soit uni.

Qui dira les mystères de l’amour? La mort est un baiser de Dieu qui unit l’âme avec la substance dont elle tire son origine. Toutes les âmes bien-airnées du roi céleste '

habitent avec lui ; elles se complètent les unes par les |

autres, et dans le Saint des saints tout se confond en une seule pensée qui remplit l’univers. Là on ne peut plus distinguer 1a créature du Créateur. Même vouloir les anime, et ce que l’un commande l’autre l’exécute.

Par une suprême consommatian de l’amour, toutes j les choses dont ce monde est composé, corps et esprits , rentreront dans le principe d’où elles sont sorties. Ce principe est le commencement et la fin de tous les degrés de la création ; on ne peut véritablement le désigner que par le mot d’unité. 11 est l’P.tre unique, malgré les formes innombrables dont il est revêtu.

Digilized by üuogic

ECOLES JUIVES

Quel que soit le faible irrémédiable de toute philosophie portée ou forcée à se réduire au rôle d’interprète d’un texte, on entrevoit la profondeur de ce panthéisme mystique qui, né du contact de la civilisation persane et d’un instinct de libre recherche, se développa chez les Juifs à l’ombre même du sanctuaire. L’influence des inspirations de la Kabbale est manifeste dans les systèmes de beaucoup de philosophes, et particulièrement dans deux grands systèmes, celui de Spinosa et celui de Leibnitz.

Cet usage continuel de l’allégorie, qui est le propre des Kabbalistes, caractérise également les doctrines de l’école juive d’Alexandrie. Il y avait à Alexandrie beaucoup de Juifs, par cela même qu’il s’y faisait un grand commerce et qu’ils étaient avant tout gens de négoce. Vivant au milieu des Grecs, ils désapprirent peu à peu le langage de leur patrie. Ils demeuraient pourtant attachés à la religion des ancêtres. Il fallut donc traduire en grec les livres de la Loi. La traduction' qui fut faite, connue sous le nom de version des Septante, imprégna de platonisme le texte mosaïque, et eut surtout cela de particulier que, comme le Livre de la Saycsse, elle plaçait entre Dieu et le monde une puissance médiatrice qui est la Parole divine, le Verbe divin, le Logos dans le langage de Platon. Les commentaires qui furent faits sur cette traduction tendirent naturellement de plus en plus à mettre d’accord la théologie juive, à laquelle on voulait demeurer fidèle, avec cette philosophie grecque dont l’atmosphère d’Alexandrie était pleine. Bientôt, pour concilier les influences

226 ' HISTOIRE DE LA PDlLOSOPniE ANCIENNE

reçues et les traditions consacrées, on imagina que Platon avait emprunté ses idées à Moïse. C’était un moyen ingénieux de s’autoriser à enrichir de plusen'plus Moïse des idées de Platon. On ne s’en fit pas faute. Divers Juifs alexandrins, telsqu’Aristobule, trouvèrent dans le Pentateuque tout ce qu’ils voulurent. Pour cela, ils usaient et abusaient du symbole. Ainsi, tandis qu’à Jérusalem la lettre tuait l’esprit, à Alexandrie l’esprit tuait la lettre. Il est vrai qu’il prétendait ne pas la tuer, mais la traduire.

Au premier rang de ces interprètes de la philosophie grecque, déguisés en commentateurs de la théologie juive, est le célèbre Philon. Il était né quelques années avant le commencement de l’ère chrétienne et florissait sous Tibère. Sa méthode, sa théologie et sa morale sont singulièrement curieuses à connaître à cause de leurs rapports avec les principes essentiels du christianisme tel qu’il va se développer. Philon est le père des Pères de l’Eglise.

PourT’hilon la loi est un être vivant. La lettre de la loi n’en est que le corps. Il faut en pénétrer l’âme. Les récits sacrés sont une espèce de mythologie à expliqueri Y entendre tout mot à mot serait simplicité et immoralité. Dans tant d’histoires qui nous choquent ou nous scandalisent, il n’y a que de pures figures symbolisant des vérités spirituelles.

Une fois ce parti adopté de démêler partout des mystères, il n’est pas de raffinements subtils auxquels on n’aboutisse et on ne manque pas de moyens pour trouver dans les vieux textes tout ce qu’on a besoin d’y trouver. Il ne faut donc pas s’étonner, par

ÉCOLES JUIVES

exemple, si Philon dégage des aventures de la femme et des filles de Loth les symboles de la morale la plus quinlessenciée. Bien mieux : lancé dans la voie de l’allégorie, il en viendra à faire de l’art pour l’art, et là même où les choses prises au sens propre satisfont l’âme pleinement, il inventera une signification entortillée qui réponde à sa manie pour les mystères.

Armé de cette méthode qui lui permet de trouver aisément des autorités en faveur de ses doctrines, Philon enseigne d’abord l’infinité divine. Dieu n’est nulle part, car l’espace et les corps sont nés de lui, et on ne saurait enfermer le Créateur dans la créature; et cependant il est partout, car ses divines puissances' pénètrent tous les éléments et unissent toutes choses par des liens invisibles. Pour mieux dire. Dieu est tout.

L’infinité divine a sa suprême raison dans la Trinilé divine et dans le Verbe divin. Dieu, un et triple tout ensemble, est à la fois la Bonté qui crée l’univers, la Puissance qui le fait vivre et le Verbe qui sert de médiateur entre la Bonté et la Puissance. Le Verbe est l’Idée des Idées, le type suprême de l’humanité , l’Homme môme en sa divine essence, notre intercesseur auprès de Dieu, et l’interprète de Dieu auprès de nous. Dieu ne dédaigne pas de se communiquer aux sens et d’envoyer son Verbe pour l’établissement des préceptes sacrés. Partout où est le juste il y a une. représentation de Dieu. Le juste est la bénédiction de tous et la rédemption des méchants.

Pour Philon, conformément aux idées grecques.

religion et sainteté résument tous les devoirs envers Dieu; justice et charité tous les devoirs envers les hommes. Avec Platon et les stoïciens, il distingue quatre vertus morales qu’on appellera les vertus cardinales : la prudence, la tempérance, la force et la justice. 11 caractérise, en môme temps, la foi, l’espérance et la charité, qui prendront le nom de vertus théologales. C’est surtout la foi qu’il exalte, voyant dans la ferme volonté de croire la pierre angulaire de toutes les vertus.

A l’apologie de la foi s’ajoute la doctrine de la grâce. Il échappe bien à Philon de dire avec les stoïciens que la vertu vient de nous ; mais il préfère enseigner que s’estimer l’auteur d'un bien quelconque, c’est être orgueilleux et impie, c’est se méconnaître et s’assimiler à Dieu qui peut seul, par le don de sa grâce, retirer nos âmes du mal où la nature les porte, o La grâce, dit-il, est cette Vierge céleste qui sert d’intermédiaire entre Dieu et l’âme, entre Dieu qui donne et l’âme qui reçoit. C’est Dieu qui plante et sème dans l’âme tout ce qu’il y a d’honnête en elle. Si elle dit : « C’est moimôme qui plante, » elle devient sacrilège. L’âme qui enfante d’elle-même avorte. » Telle est notre impuissance absolue qu’alors même que l’âme confesse sa petitesse et la grandeur de Dieu, cette confession n’est pas son œuvre, mais celle de Dieu. Il faut prier Dieu, et, de peur qu’il ne nous abandonne à nous-mêmes, misérables que nous sommes, le supplier de nous conserver jusqu’à la dernière heure l’appui de sa miséricorde, d’où dépend notre salut.

En réalité, « la plus belle et la plus irréprochable

ÉCOLES JUIVES

offrande qu’on puisse présenter à Dieu, c’est une foi pure. Il aime les autels sur lesquels ne brûle aucun feu terrestre, mais qu’environne le chœur sacré des vertus. » Ce n’est pas à dire qu’il ne convienne point de s’astreindre aux pratiques du culte. S’il y a erreur à en faire grand cas, il y a danger à en faire fl. « De même qu’il faut avoir soin de notre corps parce qu’il est la demeure de notre âme, il faut observer les rites religieux, parce qu’ainsi nous comprendrons mieux les choses dont ils sont les symboles. Ajoutons à cela qu’il

faut éviter le blâme et les accusations de la multi-

tude. » Ainsi le sage aura bien sa pensée de derrière ; mais il ne manquera pas de faire ses dévotions comme la foule.

Maintenant, en se conformant aux pratiques pieuses de la foule, le sage vivra-t-il comme elle? Non. Il convient que le vrai sage, selon la recommandation de Platon, se détache du corps et des sens, et que sa vie soit un apprentissage de la mort. En chacun de nous deux natures se combattent: ici la chair avec ses passions animales; là l’esprit avec ses aspirations divines. « Notre devoir est d’humilier la chair, de la torturer par tous les moyens et à tous les instants, afln de nous racheter de la servitude corporelle. » Fi de tous les biens périssables ! Le mariage lui-même, par cela seul qu’il tend à perpétuer la misère humaine, est une nécessité dont doivent rougir ceux qui la subissent, et dont les âmes d’élite savent s’affranchir.

Une fois détaché de tout, on est sur le chemin qui mène l’âme à l’union avec Dieu dans un acte d’ineffable amour. « 0 mon âme, s’écrie Philon, si tu désires héri-

” ■ vjuogic

ter des biens divins, abandonne non-seulement la terre, le corps, les sens et la maison paternelle ; abandonne non-seulement la science et la raison ; mais fuis-toi toimême, ravie hors de toi, animée d’une fureur surnaturelle, et ne rougissant pas d’avouer que tu es agitée et possédée de Dieu. Car pour l’âme transportée hors d’elle-même, inspirée d’un délire divin, échauffée d’un céleste désir, entraînée par la vérité qui écarte devant elle tous les obstacles et qui lui fraie la route. Dieu même est l’héritage qui l’attend. Courage, ô âme, et 1 comme tu as quitté tout le reste, sors aussi de toi. »

Ainsi voilà la seule vie digne d’être vécue, la vie contemplative. C’est beaucoup concéder à la faiblesse humaine que ne pas l’imposer à tous. Mais enfin, audessous de la moralité parfaite, il y a place pour la moralité stricte. Du moins demeure-t-il certain , aux yeux du philosophe juif, que la vie contemplative est infiniment au-dessus de la vie sociale et des vertus qui j s’y rapportent avec l’amour des hommes pour principe I et le bien commun pour fin.

Ces exagérations n’empêchent pas Philon de mêler à ses leçons d’ascétisme un enseignement tout stoïcien | sur l’unité du genre humain et sur la charité. Il désire qu’on s’élève au-dessus de la conception judaïque qui admet qu’avec les étrangers il n’y ait pas de , communauté, et il reconnaît que la vraie vertu, à laquelle il appartient d’être l’inspiratrice des lois, nous fait voir dans l’étranger comme dans le compatriote notre prochain et notre frère. Il en vient même à prononcer ces belles paroles : « Le monde est une grande | république que gouverne un droit unique, la droite |

ÉCOLES JUIVES

raison, la loi divine, accordant à chacun ce qui lui est dû. S’il y a tant de lois différentes et contradictoires, c’est l’effet de l’orgueil et de l’incurable ignorance que l’orgueil produit. Les peuples, nés pour l’union, ont divorcé, et ils n’aperçoivent plus, même en songe, le droit éternel. L’égalité est la mère de la justice. Mais on néglige l’égalité, et chacun veut usurper ce qui est à autrui, haïssant les hommes et haï d’eux, lent à aider et prompt à nuire. Le sage, lui, est naturellement ami de la paix. Il est né pour l’amour et le service du genre huniain. »

Il était naturel d’associer à l’idée de l’unité juridique l’idée de l’unité religieuse. Aussi Philon aime-t-il à se représenter la religion du vrai Dieu attirant à elle tout ce qu’il y a de pur dans les autres croyances, et réunissant tous les peuples au pied des mômes autels. Il entrevoit déjà ce pontife universel qui, « tandis que chaque prêtre prie pour sa cité, prierait pour le genre humain tout entier et serait devant le créateur l’organe de la création à genoux et reconnaissante : fonction sainte mettant au-dessus de tous les rois l’homme appelé à l’exercer. »

Lorsque Philon, s’élevant ainsi à la conception d’une Eglise universelle, ambitipnnait pour sa foi la conquête du monde, il obéissait à l’esprit juif qui était avant tout un esprit de prosélytisme. Ce n’est pas sans raison que Jésus dira aux pharisiens qu’ils « courent la terre et la mer pour se faire des prosélytes. » En tous lieux on trouvait des colonies de Juifs. Nombreux et d’ac-

cord, ils étonnaient les imaginations, soit par la fidélité qu’ils gardaient à leurs coutumes, soit par le zèle qu’ils

menaient à prêcher le juilaïsiue, et celui-ci gagnai d’autant plus d’adhérents qu’il tendait à s’hellénisé ' de plus en plus. Aussi Philon s’écrie-t-il avec orgueil'* « Où donc ne célèbre-t-on pas le jour du Seigneurt Nous sommes partout, et partout, Grecs et Barbares. Occidentaux et Orientaux se convertissent à nous, À ' nous la terre entière. » Il y avait néanmoins un grand obstacle : c’était la difficulté, pour les convertis, de se soumettre à certaines pratiques juives très-assu-î jettissantes , et en particulier au sacrement essentiel du judaïsme, à la circoncision. C’est là la pierre d’a-~ choppement que lèvera saint Paul. Plus conservateur, Philon prend la loi à la lettre et ne saurait tolérer qu’on s’en tienne, épargnant le corps, à circoncire le cœur.

C’est que Philon a pour les usages un respect que sa méthode allégorique le dispense d’avoir pour les idées.

Il borne ses innovations à la doctrine. Celle-ci, il la reyêt d’un caractère métaphysique, moral et cosmopolite, éminemment propre à lui concilier les intelligences façonnées par la civilisation grecque. D’autres pourront bien prétendre que la doctrine qu’il inaugure doit peu ou rien à la philosophie; mais lui, tout en proclamant que « tqute science n’est qu’une réminiscence de la révélation primitive, » a soin de reconnaître qu’il est très-redevable aux philosophes grecs. Moïse lui-même, à l’en croire, serait leur débiteur. II raconte, en effet, que 'Moïse eut, outre des maîtres égyptiens, d’autres maîtres, qu’on fit venir de la Grèce, et « qu’il ne cessait d’étudier les doctrines de la philosophie. » A dire le vrai, c’est seulement dans les com-

Goo^

ÉCOLES JUIVES

f ientaires de Philon que Moïse a été à l’école des Grecs t en particulier à l’école de Platon.

J Le judaïsme en se platonisant préparait le dogme jchrétien. Il l’engendrera, mais il le désavouera, et, de l^niôme qu’antérieurement le bouddhisme, au milieu de fsa marche triomphale en Orient, ne put, dans l’Inde, |se substituer au brahmanisme qui était le tronc sur lequel il était greffé, la doctrine chrétienne, en train de conquérir l’Occident, gagnera peu d’adeptes parmi les Juifs chez qui elle est née. Pour la combattre les pharisiens allégueront qu’il est absurde de ^représenter Dieu envoyant son propre fils détruire une religion qu’il avait affermie pendant des siècles; ils se prévaudront de ce que Jésus était Juif, fréquentait les synagogues et le temple, et se soumettait à toutes les pratiques de la religion juive ; ils soutiendront enfin que c’est à des Juifs dissidents et à des néo-platoniciens qu’il faut attribuer la fondation du christianisme.

Page 1