DU POLYTHÉISME ET DU GÉNIE HELLÉNIQUE
La Grèce a élé le soleil de la civilisation européenne, et c’est dans l’Orient que ce soleil eut son aurore. Des colonies venues d’Egypte apportèrent parmi les peuplades grecques leurs sciences, leurs arts et leurs croyances et exercèrent une grande influence sur ces esprits encore barbares. Toutefois les Grecs, natures délicates, mobiles et indépendantes, toutes pénétrées du sentiment de la beauté et do la vie, n’étaient pas du tout faits pour constituer une espèce d’Egypte occidentale. L’invasion dorienne vint à propros retremper en eux le génie national et, au lieu de se laisser absorber par l’élément étranger, ils finirent par se l’assimiler.
Orphée, ancien disciple des prêtres d’Egypte, fut le principal inspirateur de la théologie grecque pendant le premier âge. Il institua ces mystères sacrés qui devaient se multiplier sous mille formes, tantôt véritables foyers de scandales, tantôt, selon l’intention du fondateur, dépôts respectables de hautes doctrines dont le secret ajoutait à la vénération de ceux qui y étaient initiés.
En ces temps reculés, le culte grec était une espèce de culte de la Nature, où figuraient la Nuit avec
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ses ombres mystérieuses, le Ciel avec sa splendeur sereine, enfln la Terre eU’ücéan se débrouillant du Chaos sous l’influence de l’éternel Amour.
Mais, au lieu de s’enfermer dans l’adoration abslraile des forces naturelles ou d’une unité supérieure qui les engendre, les Grecs, voyant en l’homme l’image de la divinité et le résumé de l’œuvre divine, furent vite conduits à concentrer et à fondre ensemble la nature et Dieu dans l’hum'anité. Comme tout s’enchante au souffle magique de ces imaginations aussi jeunes et aussi fraîches que le doux pays où elles sont écloses ! Voici apparaître, radieuse et souriante en sa majesté,' 1a foule innombrable des Immortels; ils viennent se partager l’univers et ils vont tout animer, tout consacrer, tout protéger, et par-dessus tout le foyer, le tombeau, la patrie, ces trois choses saintes parmi les choses saintes. Le monde entier n’est plus qu’un vaste temple où mille et mille formes symbolisent l’éternel mystère. Chaque puissance humaine, chaque force naturelle, chaquesexe,. chaque âge a ses dieux; le mal môme, vice ou mort, se purge de sa laideur et est craint, supplié, révéré dans les êtres sacres en qui il se personnifie. L’homme ne peut faire un pas sans sentir la divinité présente, et, jusqu’à l’humble bocage et au ruisseau discret, il n’y a rien qui n’ait son génie tutélaire.
La terre etle ciel étantainsiunis par un poétiquehymen, il s’établit entre les dieux et leurs adorateurs comme une conversation continuelle. La moitié de l’année est consacrée à des fêtes où dansent, luttent et chantent de beaux jeunes gens, où le peuple applaudit des vers harmonieux, où enfin on célèbre par les jeux et les ris ces aimables
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habitants de l’Olympe propices au plaisir plutôt qu’à la. pénitence. Chaque action un peu importante est précédée de prières, d’offrandes, de sacrifices; on consulte les oracles, on interroge les devins ; les dieux laissent lire leurs volontés dans les entrailles des victimes, dans le vol des oiseaux, et il n’est aucun phénomène de la nature qui ne devienne un divin langage.
Toutefois, cette religion qui, à l’extérieur, pénètre tout et se môle à tout,n’en veut point à l’âme tout entière. Elle ne formule point de dogmes, elle ne lie point les consciences par l’autorité d’un livre sacré ; elle est, avant tout, un ressort politique ; elle fait partie de la constitution et des mœurs nationales. Sans doute, il s’y cache un dogmatisme énigmatique, dont les mystères donnaient peu à peu le mot aux initiés ; mais ce dogmatisme, déguisé par des mythes profonds tels que l’histoire de Prométhée, d’Hercule, de Psyché, demeura toujours complètement en dehors de la religion publique. Les dieux sont conçus sous la forme humaine et avec les passions humaines. Ce qui les distingue des hommes c’est leur perpétuelle félicité. Encore cette félicité est-elle toute humaine : elle consiste en festins, jeux et amours et ne dépasse pas l’idéal des vieux héros de la Grèce. Au-dessus des dieux, de même qu’au-dessus des hommes, plane l’invincible Destin, et les poôtes nous parlent sans cesse de ce pouvoir supérieur, comme pour nous faire entendre que leurs dieux ne sont par rapport à la vraie divinité que des ombres avec lesquelles joue l’imagination des faibles mortels.
En effet, la religion grecque est une religion d’imagination plutôt que de foi, et, quoiqu’il s’y môle cer-
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laines notions de justice telles que l’idée d’une autre vie et de châtiments réservés au crime après la mort, l’esthétique y prime la morale. Le Panthéon hellénique a été, avant tout, le Panthéon de l’art. Œuvre poétique du génie grec, il a servi de fond à toutes les autres œuvres poétiques que ce génie a créées. Or, le propre de ce génie était le sens de la variété et de Tunité, du fini, de la mesure, de la grâce en toutes choses, comme il convenait en un pays où les bosquets fleuris côtoient les rocs sauvages, où, pendant de longs étés, la neige des montagnes et la verdure des vallons se mirent dans un ciel bleu, où enfin rit un soleil doré dont les rayons, qu’attiédit une douce fraîcheur, échauffent l’inspiration bien plus que les froids climats du Nord, et ne l’enivrent pas comme les brûlants climats de l’Orient. Là, au sein d’une riche et saine nature et au milieu d’institutions variées et fécondes comme elle, la pensée artistique jaillit vive et limpide dans une atmosphère de lumière et d’harmonie. 11 lui faut la pureté de la forme avec la puissance de la vie ; elle la rencontre au plus haut degré dans l’homme, non tel qu'il est, mais tel qu’on peut le rêver d’après ce qu’il est, et, fascinée par cet abrégé de toute beauté, elle en fait le type du divin qu’elle sent partout manifeste.
Dès lors, l’idée religieuse prend vie sous mille incarnations différentes. La divinité se joue parmi les hommes et l’humanité se joue parmi les dieux. Toute idée se détermine en un corps, et tout corps se revêt d’une idée; à travers toute matière resplendit l’esprit, et tout esprit a son enveloppe matérielle; tout est sentiment, et tout est raison ; tout vit, respire et aime, tout
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pense el fait peaser. Chez le Grec, il y a toujours du moral dans le physique et du physique dans le moral, du divin dans rhoinme et de l'humain dans le dieu, et c’est merveille comme l’artiste est habile à fondre l’un avec l’autre. Regardez ce Jupiter : le dieu c’est l’homme, mais dégagé de sa mortalité, transfiguré par l’itlée qu’il porte en lui, et revêtu d’une grâce, d’une mjjoslé olympienne. Regardez celte Vénus : la déesse c’est la femme, un charme vit en elle; mais à travers ces belles formes, il y a je ne sais quel rayonnement immatériel qui purifie sa nudité et interdit aux sens de troubler le ravissement de l’âme devant l’idéale ajjparilion.
.Mômes caractères dans l’architecture et particulièrement dans les temples des Grecs. Us ont quelque ressemblance avec des ôtres humains en qui resplendirait quelque chose de plus qu’humain. L’Indien, dominé par la notion de l’unité infinie , traduit l’impossibilité et le besoin de la représenter en des œuvres démesurées et informes, qui s’enfoncent profondément dans la terre, où sont ébauchés toutes sortes de monstres, mélanges singuliers de la bête, de la plante el de l’homme, et où les mômes représentations se trouvent multipliées indéfiniment pour donner une idée de l’incommensurable. L’Egyptien, s’inspirant de son culte pour l’universel mystère, ne s’en tient pas à mêler la forme animale avec la forme humaine et à faire d’énormes colosses dont les membres fixes et roides sont marqués du sceau de riminobililé ; il construit, au-dessous et au-dessus de la terre, des édifices immenses, magnifiques demeures du silence el de la mort, dont la masse
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est tout à la fois pesante et grandiose, et qui, par leur vaste solitude, donnent la sensation profonde de l’invisible, de l’élernel. Rien de ce sublime solennel, rien de ce vague étrange dans l’architectonique grecque, qui lire ses mesures delà figure humaine. Mais quel fini I quelle harmonie 1 quelle mélodieuse manifestation de l’esprit dans la matière ! Le temple grec, avec ses élégantes proportions si admirablement concertées, où la grâce et la dignité se tempèrent et s’embellissent mutuellement, transforme les pierres en une personnalité vivante autour de laquelle flotte une auréole divine.
Ces deux sentiments de l’humain et du beau qui, s’expliquant eux-mêmes l’un l’autre, expliquent l’art et la religion des Grecs, expliquent également toute leur civilisation avec ses qualités et ses défauts. Les Grecs entendent la civilisation comme un poème. Leur idéal est le développement le plus varié au milieu de la plus parfaite unité. Cette unité qui doit tout ranger sous sa loi c’est la cité. Elle domine la famille, dont l’objet propre est d’accroître le nombre des citoyens ; elle pèse sur l’individu, qui, comprimé dans sa liberté personnelle, est tenu de se laisser morigéner par l’Etat ; elle absorbe la religionet l’éducation qu’elle emploie comme les deux grands agents des mœurs nationales ; elle se complaît dans la guerre où elle voit, en même temps qu’une source de grandeur et de gloire, une école de virilité et d’espritd’initialive; enfin, elle s’appuie sur l’esclavage, ce monstre hideux qui entretient sa vie : injustices fatales, semences de mort pour ces démocraties démagogiques par certains endroits, et, par d’autres, si aristocratiques !
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Mais, en revanche, remarquez que Tunilé dont il s’agit n’est pas une unité morte, comme en font les despotes, c’est une unité vivante. La cité réside dans le concours actif des citoyens. Associés au gouvernement, ils ne songent point à critiquer ce qui s’y môle d’exclusif et de tyrannique; ils se confondent avec la patrie et aiment ses institutions comme ils s’aiment euxmômes. S'ils sacrifient une partie des droits de l’homme, c’est pour exagérer les droits du citoyen ; mais ils usent de ces droits du citoyen pour le perfectionnement de l’homme. Bien différents de ces peuples, malheureusement si nombreux, dont la civilisation est toute en dehors, et qui cherchent le progrès dans des combinaisons où l’individu n’est pour rien, les Grecs considèrent l’homme comme la valeur, la force véritable par qui prospère, grandit et se défend la patrie. Forger l’homme, tel est, pour eux, le grand emploi des loisirs que leur ménage le travail servile. Ils n’ont rien tant à cœur que de favoriser, par la double glorification do la gymnastique et du commerce des muses, la culture de l’être humain, chair et esprit, muscles et pensée. Il est vrai qu’ici encore leur instinct de l’imité les égare quelquefois au point d’assimiler beauté et bonté ; ainsi ils absoudront la courtisane criminelle : elle leur est apparue toute séduisante, ils la proclament toute sanctifiée. Mais, s’ils ne comprennent point un beau corps sans une belle âme, c'est que leur effort va à développer de concert toutes les puissances de l’être. Aussi est-ce parmi eux qu’on rencontre le plus d’hommes complets. Représentez-vous les personnalités grecques qu’a racontées Plutarque. Comme ces anciens étaient des