CHAPITRE IX
Un langage est un ensemble de sigms servant à exprimer la pensée, c'est-àrdire , d'une manière générale, tous les états de conscience, aussi bien les sentîment3 et les voUtions que les idées. Un signe est un fait perçu par les sens, qui révèle un autre fait, lequel^ par accident ou par sa nature même, échappe à la perception. Ainsi la fumée qu'on voit est signe du feu qu'on ne voit pas ; le cri OBt signe de la douleur qui par sa nature même est invisible.
Les signes qui font la matière du langage, peuvent être perçus
par le tact (langage tactile), par la vue (langage visuel), par Touïe (langage auditif). Le langage tactile a servi parfois à l'éducation d*aveugles sourds-muets (Laura Bridgman). Nous avons un exemple de lang6ige visuel dans Tensemble de signes par lesquels les sourds* muets communiquent leurs pensées. Le langage auditif est le plus précieux, le plus propre à suivre tous les mouvements de l'esprit : il se compose des sons inarticulés ou crisy des sons articulés ou de la parole.
Si Ton considère, non plus la nature du signe, matière du langage, mais la nature du rapport qui unit le signe à la pensée , on distingue deux sortes de langages , comme deux sortes de signes : le langage conventionnel et le langage naturel. Le langage artificiel ou conventionnel est un langage inventé par Thomme, choisi et voulu systématiquement. Le langage naturel, au contraire, est un ensemble de signes que Thomme emploie involontairement et sans prévision du but à atteindre, et par lequel il exprime d*abord sans le vouloir ses états de conscience. Gomme exemples du langage artificiel on peut citer : les langues scientifiques (nomenclature chimique, langue algébrique, etc.), la langue sténographique, le langage des sourds-muets , etc. Quant au langage naturel , il se compose essentiellement : 1® des cris; 2® des mouvements ou jeux de la physionomie ; 3*" des gestes et des mouvements et attitudes du corps en général. La parole est le langage par excellence : elle fait plus qu'exprimer la pensée, elle contribue à sa formation et à son développement. Pour nous, les deux termes deviennent inséparables : « la pensée , dit Platon, est un dialogue intérieur et silencieux de 1 âme avec elle-même (ô èvxoç t^ç 4^'jx^^ '^P^^ «ôtt^v otaXoyo^ aveu ©wvtîc
viYvijjLsvoç). »
On peut étudier le langage parlé dans son évolution et dans ses métamorphoses, comparer les divers vocabulaires et les diverses syntaxes, dégager de cette comparaison des lois générales : c'est ce qu'on appelle philologie; mais le seul problème qui intéresse directement la psychologie, est le problème de Torigine du langage et de ses rapports avec la pensée. La parole est-elle un langage artificiel ou un langage naturel? L'homme la doit-il à une révélation divine, à une faculté irréductible de s'exprimer par des signes et de les comprendre, ou se Test-il donnée à lui-même, et dans ce cas, est-ce par une convention arbitraire ou par le développement naturel d'un langage primitif et spontané? telles sont les questions qui se posent avec une précision de plus en plus grande et dont nous devons exposer les solutions successives.
Le problème du lang^age avant Platon. — Héraclite» Démocrite. — Hermosène et Cratyle. — Heraclite se plaisait à des jeux de mots, à des étymologies, dont nous retrouvons la trace dans les fragments qui nous restent de ses écrits. Est-ce à dire qu*il ait cherché dans cette anal^'se des termes du langage la confirmation de ses théories philosophiques? qu'il ait soutenu que le langage a été donné à l'homme par les dieux, et que les noms des choses nous révèlent leur essence? Il est difficile de faire remonter jusqu'à lui cette doctrine de quelques-uns de ses disciples. Nous savons du moins que pour Démocrite le langage est d'institution arbitraire. Les noms ne dépendent pas de la nature des choses, ils ont été choisis par convention (6i(rei). Pour l'établir, Démocrite montrait (Proclus, Comment, sur le Cratyle, 16) : 1® que beaucoup de mots ont une signification multiple (icoX.S^(i.ov); 2^ que beaucoup d'objets ont des noms multiples (l<r6^($oicov) ; 3^ que d'autres objets qui , d'après l'analogie , devraient avoir une désignation propre, n'en ont point (v(Âvu{aov). (Ed. Zeller, tr. fr., t. II, p. 339.)
Platon consacre au langaeg tout un dialogue , le Cratyle. Nous voyons que de son temps déjÀ deux théories s'opposaient nettement sur le problème de l'origine du langage. Il ^met dans la bouche d*Hermogène la thèse de Démocrite.
Je ne puis croire qu*il y ait d*autre principe à la juBteese des noms que la cooTention et Taccord ((uv^xi^ «al 6(ioXor{a]. U me semble en effet que, quel que soit le nom qu'on impose à une chose, ce nom est juste (dp6dv) ; si un autre nom était donné à la chose et si le premier tombait en désuétude, le second nom serait aussi juste que le premier, tout comme nous aTons coutume de changer les noms de nos esdaves. (Crat, 384 d, e.)
Telle est la première thèse, celle de l'institution arbitraire du langage.
Selon Cratyle , disciple d'Heraclite , au contraire, « il y a pour chaque chose un nom juste qui lui convient par nature {M^unoç ^pB^jTs sTvai bcàoTC|> tûv ovtcov fûm mcpvxuTav), et ce n'est pas le nom que les hommes conviennent de lui donner, en émettant certains sons, mais c*est une justesse des noms qui est naturelle et la même pour tous les hommes, Grecs ou barbares. » (383 a.) Les mots nous révèlent la nature et l'essence des choses; on peut donc aller de Tétude des mots à la science des choses; bien plus, « celui qui sait
les mots sait les choses (ôc &v xà ^v^jXTca iitivzr^'xai , ItzlaxoLa^ai xai xà
'Kféyiuna, 435 d,) » Il était donc <c nécessaire que celui qui établissait les noms connût les choses. » (436 c.) Poussé parla logique de Socrate, Cratyle en vient au dernier mot de sa doctrine :
J. HlST. DK LA PHIL. i5
2aS HISTOIRE DB LA PHILOSOPHIE
Je pense que la théorie U plut Vraie ^à œtte matière, 6 Socrate, est celle qui dit qu*uiie puissance plus grande que la puissance humaine a imposé les premiers noms aux choses, de sorte que nécessairement ils sont justes. (438 <r.)
Platon réfute la tiiéorle dllennogène et eelle die Cratyle* — Platon n'admet pas qae le mot soit d'inBlitntion arbitraire. Chaque chose ajant son essence propre^ indépendante de notre manière de sentir, il est évident que nos actions sont déterminées non par notre caprice, mais par la nature des choses auxquelles nous les appliquons. Pour couper on brûler, par exemple , Q faut se servir des moyens indiqués par la nature : de même Faction de nommer doit avoir aussi sa nature propre. Pour chaque action il y a un instrument propre : par exemple, pour percer, le perçoir; pour démêler le tissu, le battant; pouc nommer, le nom. De même que le battant sert à démêler les tissus, le nom est un kistrumeot qui sert à démêler les manières d^être des choses. (388 e.) Le battant est dû à un artisan particulier, le menuisier, et il ne peul; être fait que par celui qui sait cet art Le nom est dû à un arti8a& supérieur, et tout le monde n'est pas appelé à donner un nom aux choses : cetartisan est le légidaleur. Or, comme le meauiaier, quand il construit lehattanft, se règleaur la nature de ropérati(»i du tissage» et d'un autre côté imite un modèle dont il aFidée et qu'on peut appeler le battant par excellence, ainsi le législateur doit se régler sur la nature des choses qui doivent être nommées, sans jamais perdre de vue ridée du nom (coàx«ffcc{> ipuost ictcpim^c Svo|aa, 389 d.). Mais, comme on peut forger d'excellents inetruments sans se servir du même fer» de même on peut créer d'excellents noms avec des sons et des syllabes différents, pourvu qu'ils soient convenablement appliqués à chaque chose. De même enfin que le meilleur juge d'un battant sera celui qui s'en sert, de même celui qui jugera de la valeur du nom sera celui qui doit s'en servir, c'est-à-dire celui qui doR înlerroger et répondre, le dialecticien. Ge qui fait la propriété et la convenance des mots, c'est l'imitation, non extérieure et sensible, mais de l'essence propre de chaque chose* « Si, au moyen de lettres el de syllabes, quelqu'un parvenait à imita» de chaque chose son essence (IxdfcoTou rr^v oua(av), cette imitatkiE ne feirait-eile pas coo^ naître ce qu'est la chose imitée? » (453 c.) La lettre p, par exemple, exprime le mouvement ; les lettres nfflantes rendent l'idée de soufjHer ; les lettres 8, t expriment ce qui lie, ce qui arrête.
SU en est ainsi, ne fautai pas dire avec Gratyle que celui qui sait les mots sait les choses, réduire la dialectique à l'étymologie, et faire honneur du langage aux dieux ? Maton n'admet aucune de ces coa*
séquences. 11 rejette Thypothèse d'une révélation divine : d'abord beaucoup de ipots particuliers sont mal formés; en second lieu, si •on cherche dans VenBemble de$ mots une conceptioa de la nature, on voit que, d^s ^tymoloj^ies, les unes sont favorables à la théorie -d'Heraclite, c'est-à-dire au « devenir » universel, les autres à l'unité •et à l'immobilité de Parménide, Faut-il donc croire que les dieux 6ç sont contredits eux-mêmes? On ne peut pas non plus accorder «que la science des mots sait )a science dçs choses. Toute chose n'a pas la propriété d'ôtre (exprimée dan$ son essence par une lettre •correspondante. Qui pourrait trouver pour chaque nom de nombre une forme naturelle et appropriée? Dans ce cas et bien d'autres la convention et l'usage seuls déterminent le sens des mots. Gomment alors l'étude des mots instruirait-elle sur la natur^ des choses ? En •outre, se réduire à l'étude des langues, n'est-ce pas s'enchaîner 4 ii'admettre que la pensép de ceux qui ont fait les langues? Or, ceu? •qui ont fait les premiers mots les ont fi^iits d'après leur manière •particMlière de concevoir les choses, et, s'ils se sont trompés, noup •ne pouvons qno jious tromper J9iprès eux, Enfifl, comment les prçjmiars instituteurs du langage ont-ils pu Iç former, s'ils n'avaient 44)4 la connaissance des çhosi^s? ^t comment la pouvaient-ils avoir, si Ton ne connaît les choses que par les noms ? ^ous ne pouvons donc trouver dans les nom9 la mesuré et le sjgne absolu d^ la vifritjé ; ce n'est pas dans les n^ms, c'^st dans Iss choses même§ 4iu% &ut ^tudi^r les cboiseiSf
En résomé, sçlon Platon, on peut concevoir une langue idéaje, ^parfaite, qui serait l'exj^ressipn adéquate de la vérité ; c'est danscettç mesure que Cratyle ^ raison» En fait, ç^ n'çst pas U di^^kctipien qui a f>ré«dé & la for^iation des iaugm^s', i^ re^te donc unç part de ioouvention» de hasard et d'arUtraire, et Ton m p^ut chercher la Viérité dans ^'analyse des mots. Si l'on feit Abstraction dQs ^tymologies puériles <lu Craiyle, il reste (iw Platon a très bien yu > l'' qu.e Jes nw)ts sont 4es instruments d'analyse; le nom est un instrument d'enseigne>' tn^ qui sert 4 démjêler tes manières d'être dj^s choses ; 2* que l'institution des mots est naturelle, iet ne résulte pas, comme le pensait SémocHte, d'une ponvention, quoique ^^& J^aaucoup de cas la ic^ofltvention et Tu^sage déterminent le sçns des mots ; S"" que la peurisé^ ne naît pas du langage, ma^s (^m c'est le langage qui nait de 1^ pensée. Pour pouvoir nommpr leç ^choses, 11 faut connaître les 4:hçm^ avant d^ tes mm^v*
i Aristote : la voLx est une faculté natiurell#^ )[#
langage une convention. — Nous n'avons que quelques lignes d'Aristote sur la théorie psychologique du langage; elles nous montrent qu'il combattait la thèse de Platon , sans accepter à la lettre celle de Démocrite. La parole , dit Aristote, est la représentation des modifications de Tâme {<rj[LËo\o>i twv èv x^ ^^x^ TcaSTifiàxcDv), comme l'écriture est une image des modifications de la voix. Les modifications de Tâme y qu'expriment les mots, sont les mêmes chez tous les hommes; mais leur représentation par les mots est afi'aire de convention et par suite diffère chez les différents peuples, comme les signes de l'écriture. Aristote n'admet donc pas que les mots nous révèlent la nature des choses. La définition qu'il donne du nom implique qu'il rejette la thèse de Platon et a
fortiori celle de Cratyle. "Ovojia jxkv ouv lorl cpwvi^ ffr,ji«vxiX7^ xarà auv- 6t{xt,v aveu XP^^^"> ^^ {i.T,8lv jjipoç ItzX OTjfxavTixôv x6^(i>pi9(i.£vov : c< le nom
est un mot dont la signification toute de convention n'embrasse pas l'idée de temps, et dont aucune partie prise isolément n'a de sens. » La preuve en est que le nom n'existe pas naturellement, qu*il n'acquiert une existence qu'au moment où il est pris comme représentation (Sxov Y^vTjxai (tSjjlCoXov). D'où il suit que le discours luimême, qui se compose du nom et du verbe (ovojia, ^viK'S], n'a également de sens que par convention, à l'exemple de ses parties élémentaires. S'il en est ainsi , il est absurde de chercher la connaissance des choses dans l'analyse étymologique des termes qui les désignent. Tout au plus pourraitron y trouver l'image des états de l'àme en présence des choses. Il ne semble pas qu' Aristote ait tiré tout le parti possible de ces rapports des états de l'àme aux mots qui les représentent, dans l'explication de l'origine du langage. Mais ce n'est pas à dire qu 'Aristote pousse k l'extrême l'idée que le langage est d'institution arbitraire. Pour lui, l'homme, seut entre les animaux, a reçu de la nature la faculté de parler. « La nature nous a donné la voix comme le mouvement corporel; nous formons les noms avec la voix, comme la danse avec les mouvements du corps. » Ainsi la voix est d'origine naturelle et providentielle, c'est l'usage qu'on en fait qui est fortuit et volontaire.
La théorie de l'institution arbitraire du langage semble avoir été exagérée dans l'école péripatéticienne. Pour Alexandre d'Aphrodise, la voix («pcDviJ) est un bruit produit par un être animé à l'occasion d'une représentation ou d'une émotion, sans que d'ailleurs la nature du phénomène interne détermine le caractère du son émis. Il n'y a là rien de plus qu'une convention. {De Anima, fol. 132 a.)
Le stoleisoie Insiste sur les rapports du langage et de la pensée. — Empiriques et nominalistes, les Stoïciens identifient le langage avec la pensée générale et abstraite. Deux formules aussi vraies, quoiqu*en apparence contraires, résumeraient bien leur théorie : Thomme parle parce qu'il pense, Thomme pense parce qu'il parle. La dialectique est la science ou Tart de bien dire (iitiTnJjiTjVToû eu Xé^^tv); mais bien dire, c'est dire ce qui est vrai (to à\r^^ Xi^eiv), ce qui convient (TrpoorlxovTa). La justesse de l'expression est la même chose que la justesse de la pensée : car la pensée et le mot sont une seule et même chose, considérée de deux points de vue. Le M'^oç, qui est pensée tant qu'il reste interne (évScdtOrroç), enfermé dans la poitrine, devient le mot quand il est proféré au dehors, 7tpoçopix(5c. La voix (©wvti!) d'une façon générale se définit un air frappé (àr^p ite'itXT,Yp.£voç); la voix des animaux est un air frappé par la passion [àr^p ôitô ôpp-f,; iteicXTjYH-^^oç); la voix humaine en diffère parce qu'elle est articulée (Sv«p8po<:) et émise par la pensée (xaî àtth SiavoCac fcwteîxicofxivT,). L'idée des Stoïciens, c'est que la pensée discursive est nécessairement liée au langage, ctdvois èxXaXr^xixîî (D. L., VII, 49). Cette théorie est la conséquence et l'expression systématique de leur nominalisme. L'objet de la logique formelle, pour eux, est ce qui est exprimé, ce qui est dit, TÔ Xexx<5v. Parce mot XexT<5v, ils désignent le contenu de la pensée, l'idée en tant que distincte : 1^ de la chose extérieure à laquelle elle se rapporte (ti ru^x^^^^) ; 2* de la voix par laquelle elle s'exprime (owvtJ); 3* de l'activité de l'âme qui pense. L'objet, la voix, l'activité même de l'âme, qui se ramène â une modification du icveu{ia, du soufBe psychique, sont matériels ; seul le Xexx^v est incorporel. Or, pour les Stoïciens, ce qui n'est pas corporel n'est pas réel. L'idée n'est donc qu'une abstraction, elle n'est rien, tant qu'elle n'est pas fixée par le mot qui lui donne un corps et une réalité. Il y a dans la pensée un contenu qui ne peut trouver son expression que dans la parole, et qui mérite par excellence le nom de Xcxx^v, ce qui est dit. Nous pouvons résumer la théorie des Stoïciens en disant que la raison est, pour eux, au sens propre du mot, dis-^ cursive. Le X^^oc est à la fois raison et discours.
Ce langage, identique à la pensée abstraite, est-il d'institution arbitraire? Les Stoïciens admettaient que du cœur, centre du principe dirigeant (de r*,YejjLovix(5v), rayonne un souffle tendu jusqu'aux organes de la voix : de là vient la faculté du langage. Mais si l'homme a une faculté naturelle de parler, les mots eux-mêmes ne sont-ils pas d'institution arbitraire ? Les mots, comme l'avait dit
235 HISTOIRE DE LA t>HîLOSOPHIE
Platon, ne sont pas formés au hasard; les sons àont ils feont Composés imitent les propriétés des choses, que nous pouvons découvrir par l*analyse étymologique. Comment les Stoïciens concilîaient-ils cette thèse avec leurs remarques grammaticales f II est dîflicile de le dire. Ils avaient remarqué que des choses semblables sont désignées p$r des noms dissemblables, que chaque terme a plusieurs sens, qu'une môme chose est désignée par plusieurs termes synonymes, observations qui avaient servi d*arguments à fiémocrite pour prouver la thèse de Torlgine arbitraire des mots. Les questions purement grammaticales ont d'ailleurs beaucoup plus préoccupé Técole que la philosophie du langage.
Épicure : premier essat d^une théorie psycholo^ gique de Torig^ine du langage* — Jusqu'ici, quand on se demande si le langage parlé est un langage naturel ou conventionnel» on se demande seulement si les mots imitent ou non la nature et Tessence des choses. Les premiers, les Epicuriens ont considéré le langage comme un fait historique et ont cherché au problème de ses origines une solution psychologique. La nature de Thomme^ ses besoins, ses émotions^ son expérience, expliquent la naissance et le développement des langues. Il faut rejeter d'abord Thypottièse d'une institution arbitraire des mots (xà 6v(S[xaT(z l^ àp^^^ (ii) ôsiTEi YevicT6at> Épic. apud D. L., X, 75). (j Supposer que quelqu'un a distribué les noms aux choses, puis a enseigné ces noms aux hommes, c'est absurde. » (Lucrèce, L V, 1040.) Par quel privilège d abord cet homme aurait-il pu faire ce dont les autres étaient incapables ? Gomment en second lieu se serait-il fait entendre d'hommes qui n'avaient aucun usage de la parole ? Enfin, comment aurait-il répandu son invention ? Par la violence ? mais il était seul contre tous ; par la raison ? mais il ne pouvait persuader des sourds. (Lucr. ,. V, 1040-1055.) Ainsi toute convention pour créer le langage suppose d^à le langage.
La vraie origine des langues est dans la nature de Thomme et dans ses besoins.
C*esl la nature qui a cotitraînl d^êmêttre les ditBrs sons du langage, et c'est inutilité qui a créé {exprBssit) lee Bonis dci choses, & peu près comme Tim^uiseance même de la langue {infantia lingtue) amène l'enfant à se servir du geet& et à montrer du doigt les objets présents. Car chaque être a le sentiment de la foïce qui sommeille en lui (Voy. 1027 sq.) : le petit veau ft*appe de la tête ayant tffxe l^B cornes &e soient sorties de son ftxmt, et leê petits des lions et dee panthères cherchent & mordre et & déchirer avant que leurs dents et leurs ongles ne soient poussés. En un mot, Thomme possède la langue et les organe^
LK LANGAGE Si
de la Toix, et p«r cela seul il tend à s'en servir, à éiaettre des sons. Les bètes
muettes {pecudes mutM) varient leurs cris comme leurs sentimeats, donnent une expression différente à la douleur, ô. la joie, & la colère, ft l'amour. Si, par leurs diverses émotions, les animaiix sont contraints, bien que muets, d'émettre divers sons (1086-7), pourquoi s'étonner que le genre humain, qui a les organes de la voix et la langue, ait pu noter par des sons les diverses choses s^on la diversité des impressions qu'il en recevait {jpro vario sensu varias re» «•ce notartl) ?
Toute émotion modifie les orgaoes de la respiration d'une façon qui lui est propre : le premier langage a été un langage âoiotionnel, qui résultait de la seule nature de Thomme. Chaque race, éprouvant des sentiments (iSmc itaT^où^aa: iti^) et recevant des images (lOin Xs[x6svojaa^ cpavxtx<r(i.arTa) qui lui sont propres, émettait des sons en rapport avec ees sentiments et ces images : de là la diversité des langues. (Épie, apud D. L.,X« 75.) Le premier fonds du langage est donc non pas le résultat d'une institution arbitraire, mais une sorte de produit de la nature. Ce premier fonds donné, la convention, sons le stimulant du besoin, peut alors intervenir. Chaque race convient d'imposer certains nooas auK choses afin de les faire connaître aux autres d'une HMmiére moins équivoque et de les expri* BMT d'une façon plus abrégée. (Épie., apud D. L., X^ 75.) C'est alors aussi que Tinfluence individuelle a pu trouver l'occasion de s'exer* cer, et elle se rapporte surtout à la formation des mots qui désignent des concepts abstraits. £n résumé, pour les Éficuriem, la parole est un langage naturel. Tout homme a dans les organes de la voix l'instrument du langage et il tend à s'en servir. L'expression des sentiments et des idées par les sons n'a rien d'artificiel. Si chaque race a sa langue, c'est que chaque race a ses idées et ses émotions propres. La convention ne peut avoir d'autre rôle que de modifier, d'élaguer et de préciser le langage naturel. L'influence des individus ne se fait sentir que dans la formation des termes qui répondent aux concepts abstraits, parce que ces concepts euxmêmes sont le résultat du travail de la réfkxion. *
Résumé : conceptions de Paatlqiilté. — En résumé, dans Fantiquité nous troiivoiBs deux conceptions sur l'origine du langage. La première, celle dé l'innéité d*un langage primitif, parait avoir été celle du vulgaire : elle n*a été soutenue par aucun philosophe; mais elle est supposée par Texpérience du roi égyptien Psammétique. Ce roi, voulant savoir laquelle des deux nations, des Égjrptiens ou des Phrygiens, était la plus ancienne, fit nourrir deux enfiinfs par des chèvres, avec défense expresse à leurs gar-
diens de leur faire entendre aucun langage. La légende raconte que le premier mot prononcé par ces enfants fut psxi;, qui signifiait en phrygien pain; d'où Ton conclut que le phrygien était la langue primitive de Thumanité. « Bex6c, remarque Max Muller {Science du langage^ 9* leç.), est dérivé de la même racine qui existe encore dans le mot anglais to bake, cuire au four. Gomment ces malheureux enfants étaient-ils venus à avoir Tidée de pain cuit, dans laquelle sont impliquées les idées de farine, de four, etc.. ? c*est ce qui semble avoir échappé aux anciens sages de TEgypte. » La même expérience, dit-on, fut ordonnée par Fempereur souabe Frédéric II, par Jacques IV d'Ecosse, et par un des empereurs mongols de Tlnde (Max Mûller).
Tous les philosophes en général, sauf Cratyle, sont d'accord pour reconnaître dans le langage une création de l'homme. Mais pour les uns les mots sont des signes purement artificiels; pour les autres les mots imitent l'essence et la nature des choses, hypothèse que pouvaient seules justifier les étymologies fantaisistes, dont le Cratyle nous donne l'exemple. Les Épicuriens, qui ont eu l'idée d'une étude psychologique du langage , admettent que les mots n'imitent pas la nature des choses, mais répondent bien plutôt aux états d'esprit des hommes qui créent le langage.
Christianisme : révélation divine du langase. —
Avec le christianisme , nous trouvons pour la première fois exprimée avec netteté l'hypothèse d'une révélation du langage. L'hérésiarque Eunomius (iv* siècle) accusa saint Basile de nier la Providence , parce qu'il n'admettait pas que Dieu eût créé les noms de toutes choses, mais qu'il attribuait l'invention du langage aux facultés que Dieu avait mises dans l'homme. Saint Grégoire de Nysse défendit saint Basile. Dans la Genèse, ce n'est pas le Créateur qui donne des noms à toutes choses, mais Adam : « Le Seigneur Dieu, y est-il dit, ayant formé de la terre tous les animaux des champs et les oiseaux de l'air, les amena vers l'homme , pour que celui-ci vit comment il les appellerait, et tous les noms que l'homme leur donna, ce sont leurs noms. » (Gen., n, 19.) « De ce que Dieu, écrit saint Grégoire, a donné à la nature humaine ses facultés, il ne s'ensuit pas que Dieu produise toutes les actions que nous accomplissons. Il nous a donné la faculté de bâtir une maison et de faire tout autre ouvrage; mais c'est assurément nous qui sommes les constructeurs, et non pas lui. De même la faculté de parler est l'œuvre de celui qui a ainsi formé notre
nature; mais Tinvention des moU pour nommer chaque objet est l'œuvre de notre esprit » (Voy. Max Maller, Science du lan-^ gage, â® leçon.)
Pendant tout le moyen âge, les noms sont considérés surtout au point de vue de leur généralité et de leurs rapports avec les idées générales. L'histoire des théories nominalistes relève de la grammaire et de la logique des universaux. (Voy. Logique : le Problème des idées générales,)
Bacon : des signes et du langage. — Bacon remarque que la parole n'est pas le seul langage possible.
Tout ce qui est susceptible de différences en assez grand nombre pour pouvoir représenter distinctement toutes les notions diverses (pourvu que ces différences soient sensibles) peut être d*homme à homme le véhicule des pensées ; car nous voyons que des nations qui diffèrent par la langue ne laissent pas de commercer assez bien à l'aide des seuls gestes, et nous voyons aussi que certains individus sourds et muets de naissance, mais qui ne manquent pas d'intelligence, s'entretiennent d'une manière admirable avec ceux de leurs amis qui ont appris la signification de leurs gestes. {De Dignitate et augment. Scient, 1. VI, ch. !•'.)
La parole n'est donc qu'une espèce dans le genre des signes. Des signes, les uns sont fondés sur l'analogie, comme les gestes, les hiéroglyphes; les autres sont purement conventionnels et arbitaires, comme les caractères de notre écriture.
Le langage parlé est-il conventionnel ou naturel? Bacon ne goûte nullement la recherche qui a pour objet la première imposition des noms, Fétymologie des mots (Gratyle).
Recherche où l'on part de la supposition qu'& l'origine des langues l'invention des mots ne fut pas arbitraire, mais qu'elle fut dirigée par xme sorte de raisonnement, et qu'elle fut dérivée, déduite avec une certaine intelligence. C'est sans contredit un fort beau sujet ; c'est une cire flexible, dont on fait tout ce qu'on veut. (/6id.)
Bacon admet cependant que « les mots sont des vestiges de la raison », et il rêve une grammaire philosophique, fondée sur la comparaison des divers idiomes. Cette grammaire aboutirait à la constitution d'une langue parfaite. « De ce qu'on trouverait de plus beau dans chaque langue, on pourrait former une image de discours parfaitement belle, une sorte de modèle exquis et semblable à la Vénus d*Apelle, à l'aide duquel on exprimerait convenablement les conceptions et les sentiments de l'âme. » {Ibid.) Cette idée étrange implique qu'il est possible de créer une langue par convention et artifice. Telle semble bien avoir été la théorie de
Bacon : « Dans Timposition des noms, dit-il {Novum organum^ § 59)^ on a égard, le plus souvent, au peu d'intelligence du vulgaire. »
Enfin, dans la classification des erreurs, Bacon signale celles qui résultent de remploi du langage, idola fori, fantômes de la place publique. Nous avons des mots pour des choses qui n'existent pas; nous n'en avons pas pour des choses qui existent; il y a surtout des noms confus, qui répondent à des abstractions inexactes et hasardées. « Les hommes s'imaginent que leur raison commande aux mots ; mais qu'ils sachent que les mots, se retournant pour ainsi dire contre l'entendement, lui rendent les erreurs qu'ils en ont remues : et telle est la principale cause qui rend sophistiques et inactives les sciences et la philosophie. » [Novum organum, § 59.)
Locke unit Tétade des mots à Tétude des Idées»
— L'école empirique était amenée par sa théorie même de l'intelligence à unir intimement l'étude du langage à l'étude de la pensée. N'admettant dans l'esprit ni principes premiers ni idées innées , elle devait chercher dans l'instrument même de la pensée, c'est-àdire dans la parole, le principe qui transforme la connaissance jusqu'à la rendre méconnaissable.
J*ai trouyëy dit Lockô, qu*il y a une si étroite liaison entre les idées et le» mots et un rapport si coustant entre les idées abstraites et les termes généraux, qu*il est impossible de parler clairement et distinctement de notre connaissance qui consiste toute en propositions, sans examiner auparavant la nature, l'usage et la signification du langage. {Est. nu^ VEntencL kiem., 1. U, à la fin.)
Dieu, ayant fait l'homme sociable, lui a donné la faculté de parier, « qui est le grand instrument et le lieii commun de cette société. C'est pourquoi l'homme a naturellement ses organes façonnés de telle manière qu'ils sont propres à former des sons articulés, que nous appelons des mots. » (L. III, ch. i".) La première condition du langage^ c'est donc une aptitude naturelle fixée dans Forganisme. Mais cela ne suffit pas, Texemple des perroquets et de plusieurs autres oiseaux le prouve. Il feint en second lieu que rhomme « soit capable de se servir de ces sons comn^ de signes de conceptions intérieures^ et de les établir ^mme autant de marques des idées que nous avons dans l'esprit. » {IHd.) Ces deux conditions données permettent l'existence d*un langage, mais encore bien imparfait. La multiplication des mots en aurait confondu Tusage, s'il eût fallu un nom distinct pour désigner chaque chose particulière. « Afin de remédier à cet inconvénient, le langage jl
été encore perfectionné par Tusage des termes généraux, par où un seul mot est devenu le signe d'une multitude d'existences particulières. »
L'homme ayant naturellement la faculté de former des sons articulés, c'est h lui de s'en servir, de la développer, en un mot, d'inventer les mots et leur signification. C'est le besoin de communiquer aux autres par des signes extérieurs et sensibles les idées invisibles qui a suscité Tinvention du langage. Il n'y a aucune liaison naturelle entre certains sons articulés et certaines idées ; c'est une institution arbitraire qui volontairement a fait de tel mot le signe de telle idée. On peut en donner une double preuve : !• s'il y avait une liaison naturelle entre les sons et les idées, il n'y aurait qu'une langue parmi les hommes; 3? c'est un fait que « les mots n'excitent pas toujours dans l'esprit des autres (lors même qu'ils parlent la même langue) les mêmes idées dont nous supposons qu'ils sont les signes. » C'est donc par une illusion, qu^explîque l'association des idées, que les hommes sont tentés d'admettre une liaison naturelle entre les idées et les mots. (L. III, ch. ïi.) Nous pouvons même concevoir par quel progrès s'est constitué peu à peu le langage. La loi de ce progrès est le passage graduel du particulier au général et du sensible au spirituel. Voyez les enfants. Les premières idées qu'ils acquièrent sont évidemment particulières.
Les idées qu*il8 ont de leur nourrioe et de le%& mère sont fort bien tracées daoB leur esprit, et, comme autant de fidèles tableaux, y représentent tmiquement ces individus. Les noms qu*ils leur donnent d'abord se terminent aussi à ces individus : ainsi les noms de n&urrice et de maman, dont se serveat les enfants, se rapportent uniquement à ces personnes. (L. ]]I, ch. h.)
Observant ensuite d'autres êtres en grand nombre, qui ressemblent à leurs pères et mères par la forme et par d'autres qualités, ils forment une idée à laquelle tous ces êtres participent également, et ils appellent cette idée, avec les autres, du nom d'homme. En ceci ils ne font rien de nouveau : seulement ils écartent de l'idée complexe qu'ils avaient de Pierre, de Jacques, de Marie et d'Elisabeth, ce qui est particulier à chacun d'eux, et ne retiennent que ce qui est commun à tous. C'est de cette manière qu'ils parviennent à une idée générale et à un nom général. Ainsi, à Torigine, les mots ont dû être particuliers et désigner des individus ; peu à peu les idées générales se forment et on invente les termes généraux qui par convention les expriment. Une seconde remarque nous peut instruire sur l'origine et les progrès du langage. « Les mots qu'on emploie pour signifier des actions et des notions tout & fait
éloignées des sens tirent leur origine des idées sensibles, d'où ils sont transférés à des significations plus abstruses pour exprimer des idées qui ne tombent pas sous les sens. Ainsi les mots imaginer, comprendre, s'attacher, concevoir, dégoûter, trouble, tranquillité, etc. , sont tous empruntés des opérations des choses sensibles et appliqués à certains modes de penser. Le mot esprit dans sa première acception, c'est le souffle, et celui d'ange signifie messager. Et je ne doute point que, si nous pouvions conduire tous les mots jusqu*à leur source , nous ne trouvassions que» dans toutes les langues, les mots qu'on emploie pour désigner les choses qui ne tombent pas sous les sens, ont tiré leur première origine d'idées sensibles. » En résumé, selon Locke, si la faculté d'émettre des sons articulés est naturelle, Tinstitution des mots est conventionnelle et arbitraire. A l'origine les mots d'une part sont particuliers et désignent des individus; d'autre part, ne signifient que des idées sensibles : c'est par le progrès de la pensée que les termes généraux sont créés pour répondre aux idées générales, et que des mots, tirant leur origine d'idées sensibles, sont transférés par analogie et métaphore à des notions spirituelles.
École cartésienne : Descartes. — Bossuet. — Le
rationalisme de l'école cartésienne, sur la nature du langage comme sur l'origine des idées, ne pouvait manquer de s'opposer à l'empirisme de Locke. Descartes ne s'occupe 'guère du langage ' que pour constater chez les animaux l'absence de signes et confirmer ainsi l'automatisme des bètes.
C*e8t une chose bien remarquable qu*il û*y a point d^hommes si hébétés et si Btupides, sans en excepter même les insensés, qu^ils ne soient capables d*arranger ensemble diverses paroles, et d*en composer un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensées ; et qu*au contraire il n*y a point d'autre animal, tant parfait et tant heureusement né qu*il puisse être, qui fasse le semblable... Et ceci ne témoigne pas seulement que les bêtes ont moins de raison que les hommes, mais qu'elles n'en ont point du tout, car on voit qu'il n'en faut que fort peu pour savoir parler. {Disc, de la Met., 5« partie.)
Ainsi, pour Descartes, la parole est non seulement le signe de la pensée, mais encore la preuve de son existence. Qui pense parle ; la pensée crée le langage. Descartes ne dit pas si les mots primitifs sont particuliers ou généraux, mais il ne veut pas « qu'on confonde les paroles avec les mouvements naturels qui témoignent les pas-
1. Cependant Descartes s'est occupé de la question d'une langue universelle. (Lettre du 20 novembre 1629, éd. Cousin, t. VI, p. 61.)
sions, et peuvent être imités par des machines aussi bien que par les animaux. » La parole n'est donc pas d'abord le cri de l'émotion, elle est dès l'origine, à proprement parler, l'expression de la
pensée.
Bossuet {Logique, 1. !•', ch. m) admet l'institution arbitraire des mots. « L'idée est naturelle et est la même dans tous les hommes. Les termes sont artificiels, c'est-à-dire inventés par art, et chaque langue a les siens. » C'est l'usage et l'habitude qui unissent les idées aux termes jusqu'à les rendre pour nous inséparables. Bossuet se distingue toutefois des empiristes en ce que les mots, pour lui, au lieu d'être [la condition de l'entendement, ne servent qu'à flxer les idées. Le langage dépend de la pensée qui lui est antérieure et qui le crée.
Alwolument Tidée peut être séparée du terme, et le terme de Tidée. Cor il faut avoir entendu les choses avant de les nommer ; et le terme aussi, s'il n^est entendu, ne nous rappelle aucune idée... Vidée précède le terme qui est inventé pour la signifier : nous parlons pour exprimer nos pensées.
Leibniz fondateur de la philologie sdentlflque*
— C'est Leibniz qui, dans Técole cartésiemie, s'est spécialement occupé du problème du langage. Il ne s'est pas borné à opposer à la théorie empirique de Locke une théorie rationaliste ; il est le vrai fondateur de la philologie scientifique, dont ila fixé la méthode avec une admirable pénétration d'esprit. Il était de tradition de coDÛdérer l'hébreu comme la langue primitive de rhumanité. De là les vains efforts des philologues pour dériver de l'hébreu le grec» le latin et toutes les autres langues ^ Leibniz» le premier^ se défit du préjugé qui fiiisait de l'hébreu l'origine de tout langage. « Il y a autant de raison, disait-il, pour regarder l'hébreu comme la langue primitive de l'humanité que pour adopter l'opinion de Go«* ropinus, qui publia un ouvrage à Anvers, en 1580, pour prouver que le hollandais fut la langue parlée dans le Paradis. » (Max M aller, la Science du langage, 4* leç.) Leibniz ne s'est pas contenté de rejeter le préjugé théologique, qui stérilisait les travaux des philologues ; il a indiqué magistralement et la méthode de la science (méthode comparative) et les résultats qu'en pouvait attendre l'his-
I. Dans TéUi actuel de la «denco on distin- Max MQller réunit un groupe assez confus de
giMpIosienrs grandes fiunilles de langues, res- langues, « qui n'ont guère qu'un seul carac-
t^sjosqu'id irréductibles :1a famille des lan- tère commun, c'est de n'être ni indo-euro-
giies«émt/ii7ii«(faébreu., arabe, syriaque, etc.); péennes ni sémitiques ». (E. Renan, Origine
la famille des langues aryennes ou indo-eurO' du langage, p. 41>4i.) péemnet: aoos le nom de famille touranienne.
toire primitive* « Les langues, dit-il, tiennent lieu de livres, et ce senties plus anciens monuments du genre humain. On enregistrera avec le temps et mettra en dictionnaire et en grammaire toutas les langues de Tunivers, et on les comparera entre elles; ce qui aura des usages très grands, tant pour la connaissance des choses, puisque les noms souvent répondent à, leurs propriétés (comme Ton voit par les dénominations des plantes chez les différents peuples), que pour la connaissance de notre esprit et de la merveilleuse variété de ses opérations, sans parler de Torigine des peuples qu'on connaîtra par le moyen des étymologies solides, que la comparaison des langues fournira le mieux. » {Nouv, Ess, sur Ventend, hum,, 1. III, ch. IX.) Les langues en général, étant les plus anciens monuments des peuples avant récriture et les arts, en marquent le mieux Torigine, les cognations et les migrations. [Ibid,, ch. ii.) Leibniz commença cette collection de faits, préliminaire nécessaire de la linguistique. Il s'adressa aux missionnaires, aux ambassadeurs, aux voyageurs; il écrivit à Pierre le Grand pour lui demander « que Ton réunit des dictionnaires ou du moins de petits vocabulaires des nomforeusefl langues » qui se parlaient dans ton empire. Plus tard Catherine II, reprenant cette Idée, fit publier un glossaire comparatif de toutes les langues de l'univers, qui contenait un certain nombre de mots dans près de troie cents idiomes. (Voy. Max Mûller.)
Letlmte t les moto dès rorÉsIne sont générawcs leur Institution nTest pas entlèpoment aHMfralre.
— Leibniz expose ses idées sur la ^iloeophie du langage dans lee Nouveaux Esnais sur FentendemerU humain, en les opposant aux idées de Locke La théone de Locke peut «e ramener à ces deux formules : I* les mots À Torigine eont particuliers et répondent à des idéeg sensibles ; 2* les mots sont d'institution arbitraire. Leibfiix n*aceepie ni l'une ni Tautre de ees formules. Il rejette décidément la première et soutient que les mots à l'ortgine ne désignent pas des individus. « Les termes généraux, dit41, ne servent pas seulement à la perfection des langues, mais même ibs iont néceÉtaireê pour leur constitution essentielle. Car si par les ehoees partieulières on entend les individuelles, il serait impossible de parler s'il n'y avait que des noms propres et point d'appellatifs, c'est-à-dire s'il n'y a^ait des mots que pour les individiU. » (L. III, eh. i*'.) CdH^ ment Tesprit, en effet, pourrait-il doxmer de^ lioms aux ladividju^ dont la multitude est indéfinie ? 11 serait accablé par le nombre dee
LE LANGàGE 239
mots qu^il créerait II est aussi naturel d'em^^yer des termes généraux que de remarquer les ressemblaDces des choses ; « et même les plus généraux, étant moins chargés par rapport aux idées ou essences qu'ils renferment, quoiqu'ils soient plus compréhensife par rapport aux individus à qui ils conviennent, étaient bien souvent les plus aisés à former et sont les plus utiles ». L'expérience confirme ces yues, « Voyez les enfants et ceux qui ne savent que peu la langue qu'ils veulent parler ou la matière dont ils parlent : ils se servent des termes généraux comme chose, plante, animal, ^u lieu d'employer les termes propres qui leur manquent. » Une étude philologique d^s noms propres achèverait d'établir cette thèse. Il est si peu vrai que les termes particuliers ont précédé les termes ^généraux que tous les noms propres ou iadividuelfi ont été origik nairement appeUaiifa ou généraux (Brutus, Gœsar, ÀHgusius, etc.).
Ainsi j'oserais dire que presque tous les mots sont originairement des termes généraux, parce qu'il arrivera fort rarement qu'on inventera un nom •exprès sans raison pour marquer un tel individu. On peut donc dire que les noms des individus étaient des noms d'espèce qu'on donnait par excellence ou juitrement à quelque individu, comme le nom de grosse tête à celui de toute la ville qui l'avait la plus grande ou qui était le plus considéré des grosses idtea qu'on connaissait. (L. III, eh. nu)
En second lieu, Leibniz n'admet qu'avec réserves l'institution arbitraire du langage. Il ne croit pas que le langage soit inné ni révélé directement par Dieu, mais il pense que les mots, le plus «oinwiit, ont leur raiaoA d'être tels on iats.
Je MÛR, dii-jl, qa'on a coutume de dire dans les éeoiea et iMMftout aiUeurp 4|iie laa âgnifteatisns des mots sont «ibitraiies {éx àuMu/o), et il est vrai qa*e1lea ne sont point déteiwifiées par une nécesaité naturelle ; mais eMes ne laissent pas de l'être par des raisons tantôt naturelles où le liasard a quelque {Mirt, tuiiât morales où il y entre du (^«ix. (L. lil, ch. tt.)
Leibniz, pour l'établir, reprend les hypothèses du Cratyle et montre dans les mots ime sorte d'imitation de la chose nommée*
U semble que par un înstiDct naturel les anciens Germains, Celtes et autres peuples apparentés avec eux ont employé la lettre R pour aignifier un mouve^ ment violent et un bruit tel que celui de cette lettre. Gela parait dans ^iu>, ruo, rinnen, rûren, Bhin, Rhâne..,, etc. Comme la lettre R signifie naturellement un mouvement violent, la lettre L en désigne un plus doux ; sans parler d*une infinité d'autres semblables appellations, qui pirouvent qu'il y a quelque chose de naturel dam l'origine des mots, qui marque un rapport entre les choses et les sons et mouvements des organes de la voix.
Cependant il faut admettre la possibilité de langues artificiellesi « toutes de choix et entièrement arbitrairea, comme Ton croA que
Ta été celle de la Chine ». Toute sa vie Leibniz a rêvé une caractéristique universelle, une langue philosophique, analogue à la langue des mathématiques. Pour mener h bien cette œuvre, il fallait : 1^ découvrir les concepts élémentaires, dont tous les autres sont formés; 2^ déterminer toutes les combinaisons possibles de ces concepts ; ce qui permettait par le seul calcul non seulement de prouver la vérité de toute proposition, mais encore de trouver des propositions nouvelles. Aux concepts simples et à leurs combinaisons devaient répondre des signes d'une valeur absolue, capables de constituer une langue universelle.
• Les philosophes du dlx-hultlème siècle. — Con* dlllac : les langues sont des méthodes analyttquesu — Raisonner c*est calculer* — Caractères d*une langue bien faite* — C'est surtout au xviii' siècle que les philosophes ont attaché la plus grande importance à Tétude du langage et de ses rapports avec la pensée. Gondillac a exagéré jusqu'au paradoxe Fimportance des signes. Il va jusqu*& subordonner la pensée au langage, jusqu'à dire « qu'il y a un langage inné, quoiqu'il n'y ait point d'idées qui le soient ». {Logique^ â* part., ch. n.) Bien raisonner, c^est bien parler; une science n'est qu'une langue bien faite. Le langage n'est-il pas la condition des idées abstraites et générales, et celles-ci la condition du raisonnement ?
8i nous n'avions point de dénominations, nous n'aurions pas d'idées abstraites ; si nous n'avions pas d'idées abstraites nous n'aurions ni genres ni espèces, et, si nous n'avions ni genres ni espèces, nous ne pourrions raisonner sur rien. Or, si nous ne raisonnons qu'avec le secours de ces dénominationa» c'est une nouvelle preuve que nous ne raisonnons bien ou mal que parce que notre langue est bien ou mal faite. L'analyse ne nous apprendra donc à raisonner qu'autant qu'en nous q;>prenant à déterminer les idées abstraites et générales, elle nous apprendra k bien faire notre langue, et tout Tart de raisonner se réduit h l'art de bien parler. {Log„ 2« part., cb. v.)
Entendons bien la pensée de Gondillac. Selon lui, il n'y a qu'une méthode, Tanalyse. Tout le travail de la pensée consiste à décomposer une connaissance confuse et complexe, à démêler ainsi les éléments simples et leurs rapports, & aller, en un mot, du connu à rinconnu : ce qui n'est possible que si ce que l'on sait contient en quelque façon ce qu'on ignore, et si on peut l'y découvrir par l'analyse.
Toute langue est une méthode analytique, et toute méthode analytique est une langue. {Langue des calculs» Préface.) On ne peut parler sans décomposer la pensée en ses divers éléments, pour les exprimer tour à tour, et la parole
est le seul instrument qui permette cette analyse de la pensée. Les langues sont donc, au sens propre du mot, des méthodes ; le raisonnement ne se perfectionne qu'autant qu'elles se perfectionnent elles-mêmes, et Fart de raisonner, réduit à sa plus grande simplicité, ne peut être qu'une langue bien faite. {Log., 2« part., ch. vu.)
La théorie de Condillac n'est cependant pas un pur paradoxe ; elle repose sur l'idée qu'il se fait de la science et des procédés de la logique. Descartes voulait imiter « ces longues chaînes de raisons toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations ». {Disc. de la Méth, , 2** part.) Condillac est cartésien en tant qu'il n'admet qu'une méthode, celle des mathématiques. « L'algèbre est une preuve bien frappante que les progrès des sciences dépendent uniquement des progrès des langues. » [Log,, 2* part., ch. vu.) Objecte-t-on à Condillac que l'algèbre a pour objet la quantité, qu'elle procède par équations, non par propositions, il répond hardiment : « Équations, propositions, jugements, sont au fond la même chose , et par conséquent on raisonne de la môme manière dans toutes les sciences. » {Log., 2° part., ch. vm.) Il donne plus de précision à sa pensée quand il ajoute : « Calculer c'est raisonner, et raisonner c'est calculer : ce sont là deux noms, ce ne sont pas deux opérations. » {Langue des calculs, 1. I", ch. xvi.) On trouve ce qu'on ne sait pas dans ce qu'on sait; car l'inconnu est dans le connu, et il n'y est que parce qu'il est la même chose que le connu. Aller du connu à l'inconnu, c'est donc aller du même au même. Passer d'une proposition identique à une proposition identique ou raisonner, c'est la même chose. Ce qu'on appelle progrès d'idées n'est qu'un progrès d'expressions. Raisonner, c'est traduire une proposition qui renfermait implicitement une vérité en une autre proposition qui la laisse entrevoir , et celle-ci en une autre qui la montre à découvert. (Laromiguière, Paradoxes de Condillac.)
Tout raisonnement consiste dans la substitution d'une expression à une expression diJETérente, en conserrant la même idée. Or, dans le calcul, les sommes, les différences, les produits, les quotients, ne sont que des expressions abrégées qu'on substitue & d'autres expressions moins commodes, mais qui renferment le même nombre ou la même idée. Donc raisonner n'est que substituer, et calculer n'est encore que substituer. (Laromiguière, ibid.) Le raisonnement n'est qu'un calcul : or les opérations du calcul sont mécaniques ; donc le raisonnement est mécanique dans toutes les sciences. Dire que le raisonnement est mécanique, c'est dire qu'il porte sur les mots, sur les signes ; donc une suite de raisonnements ou une science n'est qu'une langue. On conclura peut-être, et on croira me faire une objection, que les idées générales de la métaphysique ne sont pas des idées, qu'elles ne sont que des signes et que
J. HiST. PB LA PHIL. 16
242 HISTOIRE DB Lk PHILOSOPHIE
par conséquent les raisonnements d'un métaphysicien sont des opérations mécaniques, comme les calculs d'un mathématicien. Cela est vrai : personne n*est plus convaincu de oette vérité que mon expérience me confirme tous le»jours. (Lofiyue des calculs, 1* I*'t ch. xvl)
Dans la Langue des calculs, ouvrage malheureusement inachevé, Gondillac a essayé de prouver par l'exemple que « créer une science* n'est autre chose que faire une langue ». {Langue des calculs, 1. !•', ch. XVI.) Il procède dans cet ouvrage sans avoir de plan arrêté d'avance ; il se laisse guider par Tanalogie des termes ; il nous montre l'inconnu dans le connu par une substitution d'expressions ; c'est ainsi que « l'on voit les mathématiques se former, à mesure que la langue se forme elle-même. » {Ibid,) Une science n'est donc qu'une langue bien faite : quels sont maintenant les caractères d'une langue bien faite ? D'abord il faut qu'elle soit simple, pour que l'esprit ne soit pas écrasé par des signes qu'il doit manier aisément. Que pourrait faire Fhomme dont la langue aurait cent mots différents pour les cent premiers nombres ? En second lieu, il faut que les signes soient rigoureusement déterminés, qu'ils aient un sens précis, unique, bien défini. Enfin, et cette qualité suppose et résume les deux autres, il faut que la langue soit faite selon les lois de l'analogie, que les mots décomposés répondent aux idées élémentaires qu'ils expriment. C'est à cette seule condition que la languepeut guider l'esprit, qu'un signe conduit à l'autre selon les lois mômes de l'analyse. « L'analogie, voilà à quoi se réduit tout l'art de raisonner, comme tout l'art de parler. » {Langue des calculs, Préface. ) L'ordre est tout. Une expression conduit à l'autre, et les vérités se succèdent, quand on ne passe aucun intermédiaire. Le génie n'est pas un grand mystère : « il commence par le commencement, et il va droit devant lui ; voilà tout son art. » {Langue des calculs, 1. II, ch. I*'.) Une langue bien faite suppléerait au génie^
Raisonner mécaniquement, ce n'est pas raisonner machinalement et comme* un automate. Raisonner mécaniquement, c'est s'être créé une langue si claire, si précise, si sûre, si parfaite en un mot, que, sans éprouver le moindre embarras, l'analogie seule appelle, rapproche les signes, et, dans leur simplerapprochement, nous montre l'évidence. (Laromiguiëre.)
Origine du langage selon Condillac : le langage d'action ; le langage parlé. — Dans VFssai sur VoHgine des connaissances humaines (174G), Gondillac, pour ne pas contredire la tradition religieuse, admet qu*Adam et Eve, « en sortant desmains de Dieu, furent, par un secours extraordinaire, en état de
réfléehfir et de se oommuniqaer leurs pensées. » (â* part.) Mais il suppose que, quelque temps après le déluge, deux euGoiiits, de l'un et l'autre sexe, aient été égarés dans des déserts, avant qu'ils codnussent l'usage d'aucun signe. « Qui sait même s'il n'y a pas quelque peuple qui ne doive son origine qu'à un pareil éyénement? La question est de savoir comment cette nation naissante 8*e8t fait une langue. » Gondillac admet donc que le langage peut avoir une origine naturelle ; dans sa Logique (publiée en 1781 , après la mort de l'auteur) il ne fioût même plus allusion à, la révélation divine du langage.
La première forme du langage, c'est le langage d'action : l'âme et le corps sont étroitement unis, « notre conformation extérieure est destinée à représenter tout ce qui se passe dans Fâme. » {Log*, 2* part., eh. ii.) Quels sont les caractères de ce langage? D'abord il est synthétique et confus : « le propre de Taction n'est pas d'analyser; comme elle ne représente les sentiments que parce qu'elle en est l'effet, elle représente à la fois tous ceux que nous éprouvons au même instant. » {Ibid.) En second lieu, ce langage n'est ni conventionnel ni volontaire. Les hommes obéissent à la nature, « ils commencent à parler le langage d'action aussitôt qu'ils sentent, et ils le parlent alors sans avoir le projet de communiquer leurs pensées ». {Ibid.) On comprend en quel sens le langage est antérieur à la pensée : l'homme ne peut penser sans signes ; il n'invente donc pas son premier langage, il le découvre. « Les éléments du langage d'action sont nés avec l'homme, et ses éléments sont les organes que l'auteur de notre nature nous a donnés. Ainsi il y a tm langage inné, quoiqu'il n'y ait point d'idées qui le soient. En effet, il foUait que les éléments d'un langage quelconque, préparés d'avance, précédassent nos idées, parce que, sans des signes de quelque espèce, il nous serait impossible d'analyser nos pensées. » (ibid.) La pensée suppose le langage et le langage la pensée; conn ment sortir de cette contradiction ? elle est levée par 1 mnéité du langage d'action. L'homme possède dans les mouvements du corps, expression naturelle des états intérieurs, un langage, avant même qu'il le sache et qu'il ait la volonté de s'en servir.
Mais il n'y a langage d'action, au sens propre du mot, qu'au moment où les mouvements du corps sont interprétés et compris comme signes des états intérieurs. Quel est le principe de ce progrès ? Le besoin. Les hommes ont besoin de s'aider, donc de se faire entendre, et par suite de s'entendre eux-mêmes. Sans y songer, le vouloir, « celui qui écoute des yeux » décompose l'action
pour en observer l'un après Tautre les mouvements. Tôt ou tard il remarque que pour entendre les autres il décompose leur action, et pour se faire entendre d*eux il décompose la sienne. En décomposant son action, Thomme décompose sa pensée, pour lui comme pour les autres; il en fait Tanalyse. Dés lors, « le langage d'action est devenu une méthode analytique ». {Log., ii.) En obéissant aux lois de l'analogie, rien n'empêche de donner à, cette forme du lajigage une précision croissante. <c II n'y aura donc point d'idées que le langage d'action ne puisse rendre, et il les rendra avec d'autant plus de clarté et de précision, que l'analogie se montrera plus sensiblement dans la suite des signes qu'on aura choisis. » [Ibid,)
La parole, en succédant au langage d'action, en conserva le caractère.
Ainsi, pour tenir la place des mouyements violents du corps, la voix s'éleva et s'abaissa par des intervalles fort sensibles... Ces langages ne se succédèrent pas brusquement, ils furent longtemps mêlés ensemble, et la parole ne prévar lut que fort tard. Or, chacun peut éprouver par lui-même qu*il est naturel à la voix de varier ses inflexions, & proportion que les gestes le sont davantage. (Essai sur l'orig. des connaiss. hum., 2« part., sect. I", chap. ii.)
Le premier langage parlé a donc été une sorte de chant, aux inflexions violentes, qui accompagnait les mouvements du corps. Gomme la nature a préparé dans les gestes les éléments du langage d'action, elle a préparé dans les cris les éléments du langage parlé. Les hommes « n'eurent pendant longtemps, pour exprimer les sentiments de l'âme, que les signes naturels, auxquels ils donnèrent le caractère des signes d'institution ». {Ibid,) Au début la parole se réduisait donc à des interjections, sortes de cris, variés sur différents tons, selon les sentiments. L'imitation des cris des animaux, des bruits de la nature, enrichit le vocabulaire. On n'eut d'abord que des noms de choses (eau, arbre, etc.), puis on distingua peu à peu les différentes qualités sensibles des objets, on remarqua les circonstances où ils pouvaient se trouver, et on créa les adjectifs et les adverbes; « les premiers verbes n'ont été imaginés que pour exprimer l'état de l'àme, (juand elle agit ou pàtit ; » ils avaient un sens indéterminé , comme les infinitifs a//e9% agir; l'action dont on les accompagnait suppléait au reste, c'est-à-dire au temps, au mode, aux nombres et aux personnes. {Essai sur Voing, des connaiss, hum., 2* part., sect. I", ch. ix.) Les termes abstraits (grandeur, vigilance, etc.) furent créés très tard, ils dérivent tous de quelque adjectif ou de quelque verbe. Gomme Locke, Gondillac admet enfin que les mots qui désignent des idées abstrai-
tes ou spirituelles ont tiré leur première origine dMdées sensibles (esprit» inclination, etc.).
En résumé, le leingage n*est pas une institution purement arbitraire. La nature a préparé dans les mouvements du corps les éléments du langage d'action, dans les cris de la passion les éléments du langage parlé. Khomme, par Texpérience^ sous l'action du besoin, découvre quil parle, avant d'avoir voulu parler. La convention ne fait donc que perfectionner et qu'étendre ce que la nature a commencé.
Les hommes ignorent ce qu'ils peuvent, tant que Texpérience ne leur a pas fait remarquer ce qu'ils font d'après la nature seule. Cest pourquoi ils n*ont jamais fait avec dessein que des choses qu'ils avaient déjà faites, sans avoir eu le projet de les faire... Us n'ont pensé & Caire des analyses qu'après avoir observé qu'ils en avaient fait : ils n'ont pensé & parler le langage d'action pour se faire entendre qu'après avoir observé qu'on les avait entendus. De même Ut n'auront pensé à parler avec des sons articulés qu'après avoir observé qu'Us avaient parlé avec de pareils sons ; et les langues ont commencé avant qu'on eût le projet d'en faire... La nature a tout commencé, et toujours bien : c'est une vérité qu'on ne saurait trop répéter. {Log., 2« part., ch. ni.)
Au début, les langues étaient bornées, mais bien faites. « Les langues ont été des méthodes exactes tant qu'on n'a parlé que des choses relatives aux besoins de première nécessité. » Les erreurs alors étaient immédiatement punies. Pour perfectionner les leuigues, il faut procéder comme on procédait alors, « ne chercher de nouveaux mots dans l'analogie que lorsqu'une analyse bien faite aura donné en effet de nouvelles idées. » {Ibid.)
Le présideot de Brosses : formation mécanique des langues. — De Brosses , premier président au parlement de Bourgogne (né à Dijon en 1709, mort en 1777), publia, en 1765, un £ssai sur la formation mécanique des langues. Gomme tous les philosophes du xviu* siècle, il pense que le langage a été très pauvre à Torigine et s'est développé lentement ; mais il n'admet pas que les mots soient d'institution arbitraire. Us ont leur redson dans la nature de Torgane vocal qui les émet et des choses qu'ils désignent. Parler, c'est agir : une action ne se fait pas au hasard, elle est déterminée par l'instrument qui sert à Taccomplir et par la fin pour laquelle on l'accomplit. L'idée du président de Brosses est donc de montrer que les mots n'ont pas été formés au hasard, qu'ils ont été ce qu'ils devaient être, ce qu'ils ne pouvaient point ne pas être, étant données la structure de l'organe vocal et les choees à nommer.
Le Byitème de la premiëare fabrique du langage humain et de rimpoeitton
des noms aux choses n*est pas arbitraire et conventionnel, comme on a coutume de se le figurer ; mais un vrai système de nécessité déterminée par deux causes. L'une est la construction des organes vocaux, qai ne peuvent rendre que certains sons analogues k leur structure ; l'autre est la nature et la propriété des choses réelles qu'on veut nommer.
La question est donc de montrer qa'îl y a un rapport entre « l'objet extérieur et physique, Timpression que son image porte et laisse dans le cerveau, Texpression de cette image par un eon vocal qui s'y rapporte réellement ou conventionnellement ». Le sentiment est lié aux organes vocaux et s'exprime naturellement par certaines interjections. Quant aux choses, Thomme n'a pu « employer à leurs noms que des sons qui les dépeignent, en établissant entre la chose et le mot un rapport par lequel le mot puisse exciter une idée de la chose. La première fabrique du langage humain n'a donc pu consister qu'en une peinture plus ou moins complète des choses nommées, telle qu'il était possible aux organes vocaux de l'effectuer par un bruit imitatif des objets réels. » Le système de De Brosses consiste donc à soutenir que le langage a commencé par des onomatopées.
Comment, dans cette hypothèse, a-t-on pu nommer les objets qui ne se manifestent par aucun son à l'organe de l'ouife ?
Cette peinture imitatrice s*eat étendue de degrés en degrés, de nuances en nuances, par tous les moyens possibles, bons ou mauvais, depuis les noms des choses le plus susceptibles d*être imitées par le son vocal jusqu'aux noms des choses qui le sont le moins ; et toute la i^opagaiion do langage s'est fedte, de manière ou d'autre, sur ce premier plan d'imitation dicté par la nature, ainsi que l'e^érience et les observations le prouvent.
Si cette théorie est vraie, si non senlement les mots ne sont pas d'institution arbitraire, mais encore si leur forme est déterminée fatalement parla structure des organes vocaux et par la nature des choses à nommer, il en résulte par une conséquence logique qu'il n'y a qu'une seule langue primitive possible; qu'étant donnés l'homme et telle ou teDe chose à nommer, cette chose ne pourra avoir qu'un seul et même nom qui sera produit par une sorte de mécanisme. De Brosses voit cette conséquence et l'accepte. « Les choses étant ainsi, il existe une langue primitive, organique, physique et nécessaire, commune à tout le genre humain, qu'aucun peuple au monde ne connatt ni ne pratique dans sa première simplicité, que tous les hommes parlent néanmoins et qui fait le pre* mier fond du langage, fond que l'appareil immense des accessoires dont il est chargé laisse à peine apercevoir. » Pour établir cette
thèse qu^I y a certaines expressions « qni se développent réguHêrenient les premières, dès que la faculté de parler commence à se «nettre en exercice,... expressions natives au genre humain, nécessairement résultantes de la structure physique de l'organe vocal et -du produit de son plus simple exercice », de Brosses procède par la méthode comparative et multiplie les étymologies. Sa théorie est très ingénieuse , inspirée par un esprit vraiment scientifique, mais il l'exagère et la fausse. Certes, la structure de Forgane vocal a son rôle dans la création des mots; mais est-ce qu'elle impose nécessairement tel son pour tel objet? Est-ce que limitation d'un inéme bruit de la nature sera identique chez tous les hommes ? Enfin, jusqu'ici la science ne confirme pas l'hypothèse d'un lan- .gage primitif, commun à toute l'humanité.
Adam SmHh développe les Idées de Locke. -^
Dans YEssai sur Porigine du langage, qu'il joignit au Traité des sentiments moraux^ Adam Smith reprit et développa les idées de Locke. CondîUac avait montré que la nature donne les premiers rudiments du langage ; le président de Brosses avait été plus loin •encore, et avait introduit Thypothèse de la nécessité mécanique; Adam Smith revient à l'idée d'une pure convention. L'homme a -dû vivre d'abord dans un état de mutisme , ses seuls moyens de communication étant certains mouvements du corps et certaines •expressions de la physionomie, jusqu'à ce qu'enfin, quand, les âdées s'étant multipliées, leurs objets ne purent plus être indiqués avec le doigt, « on sentit la nécessité dUnventer des signes artificiels dont la signification fût déterminée d'un commun accord ». Adam Smith prétend que les verbes ont été les premiers mots créés : les noms sont d'une nécessité moins urgente. Les choses, en effet, peu- Tcnt être indiquées ou imitées, tandis que de simples actions, telles •que les verbes en expriment, ne le peuvent pas. Il suppose donc «qu'en voyant venir un loup, on le montrait du doigt, en s'écriant •seulement : « il vient. » (Max Mûller, Science du langage, 2* leçon.) A Torigine, tous les noms, suivant l'opinion de Locke, ont désigné des objets individuels. Supposez deux sauvages, élevés loin de la société des hommes et qui n'auraient jamais appris à parler. « La -caverne qui les abriterait contre les intempéries des saisons, l'arbre dont les fruits apaiseraient leur faim, la fontaine dont l'eau étancheraît lear soif, seraient d'abord désignés par les mots caverne, arbre, fontaine, ou par toute autre appellation qu^il leur plairait d'itdopter dans ce jargon primitif... Plus tard, quand leur expé-
rience s'étendrait, et qu'ils auraient l'occasion de remarquer d'autres cavernes, d'autres arbres et d'autres fontaines, ils donneraient naturellement à chacun des nouveaux objets le nom par lequel ils avaient, coutume d'exprimer l'objet semblable qui les avait frappés le premier, et dont le souvenir se présenterait alors vivement à leur mémoire. C'est de cette manière que les mots, après avoir été originairement des noms propres consacrés à des individus, deviennent des noms communs et s'appliquent à un grand nombre. Un enfant qui commence & parler appelle papa ou maman toutes les personnes qu'il voit venir deois sa maison, et il applique ainsi à l'espèce tout entière les noms qu'on lui avait appris à donner à deux individus. J'ai connu un paysan qui ne savait pas le nom de la rivière qui coulait devant sa porte. C'était la rivière^ disait-il, et il ne l'avait jamais entendu appeler autrement. Son expérience, à ce qu'il semble, ne lui avait fait connaître aucune autre rivière. Le mot rivière était donc évidemment pour lui un nom propre signifiant un seul objet; et si on lui avait fadt voir un autre cours d'eau, nul doute qu'il ne l'eût immédiatement nommé une rivière, » On voit que c'est là le contre-pied de la doctrine de Leibniz.
Jean^acques Rousseau : Discours sur rinégrallté parmi les hommes. Essai sur l*orfglne des lansues. — Dans son Discours sur Forigine et les fondements de Vinégalité parmi les hommes (1753), J.-J. Rousseau a été amené par son sujet à traiter de l'origine du langage. Sur cette question il accepte et combat tout à la fois les idées de Condiilac. Il semble que ce soit pour lui la seule hypothèse possible, bien qu'elle lui paraisse insuffisante. Le premier langage fut le cri de la nature. Quand les idées se multiplièrent, les hommes multiplièrent les inflexions de la voix et y joignirent les gestes. « Ils exprimaient donc les objets visibles et mobiles par des gestes, et ceux qui frappent l'ouïe par des sons imitatifs. Mais comme le geste n'indique guère que les objets présents ou faciles à décrire et les actions visibles, qu'il n'est pas d'un usage universel, puisque l'obscurité ou l'interposition d'un corps le rendent inutile et qu'il exige l'attention plutôt qu'il ne l'excite , on s'avisa enfin de lui substituer les articulations de la voix qui, sans avoir le même rapport avec certaines idées, sont plus propres à les représenter toutes comme signes institués. » A l'origine, chaque mot eut le sens d'une proposition entière. Quand on commença à distinguer le sujet d'avec l'attribut, et le verbe d'avec le nom, ce qui ne fut pas un médiocre effort du
gëniéy les substantifs ne furent d'abord qu'autant de noms propres, puisque les ide'es générales supposent qu'il y a déjà des signes; le présent de l'infinitif fut le seul temps des verbes ; quant aux adjectifs, ils n'apparurent que fort tard, parce que les abstractions sont des opérations pénibles et peu naturelles. C'est la théorie même de Gondillac, la seule qui rende compte de l'origine naturelle du langage; mais que de difficultés! D'abord si les hommes ont vécu dans le-pur état de nature, dispersés, quel besoin avaient-ils du langage? En second lieu, « si les hommes ont eu besoin de la parole pour apprendre à penser, ils ont eu bien plus besoin encore de savoir penser pour trouver l'art de la parole ». Enfin, la substitution des sons articulés aux cris et aux gestes suppose un consentement, un accord ; mais « cet accord unanime dut être motivé, et la parole parait avoir été fort nécessaire pour établir l'usage de la parole ». La conclusion de J.-J. Rousseau semble être l'hypothèse d'une révélation divine, quoiqu'il ne le dise pas expressément.
Quant & moi, effrayé des difficultés qui se multiplient, et convaincu de Timpossibilité presque démontrée que les langues aient pu naître et s'établir par des moyens purement humaina, je laisse à qui voudra d'entreprendre la discussion de ce difficile problème : lequel a été le plus nécessaire, de la société déjà liée & Tinstitution des langues, ou des langues déjà inventées à l'établissement de la société.
Dans VJEssai sur l'origine des langues ^ J.-J. Rousseau est à la fois plus net et plus original. Au lieu de répéter Condillac, il rattache ses idées sur le premier langage à sa théorie de la prédominance du sentiment dans l'homme primitif. Il admet la thèse générale du xvni" siècle : « La parole, étant la première institution sociale, ne doit sa forme qu'à des causes naturelles; » mais il ne croit pas, comme de Brosses, que les mots soient déterminés mécaniquement par la structure de l'organe vocal et l'impression des choses ; il reconnaît une faculté spéciale du langage. La vue, l'ouïe, le toucher même peuvent fournir 'des signes de la pensée. Les animaux ont une organisation plus que suffisante pour communiquer entre eux: ceux qui vivent en société ont une sorte de langue naturelle, instinctive.
La langue de convention n'appartient qu'à l'bomme. L'invention de l'art de communiquer nos idées dépend donc moins des organes qui nous servent à cette communication que d'une faculté propre à l'homme, qui lui fait employer SCS organes à cet usage. (Gh. i«'.)
Sur l'origine et la nature du premier langage, J.-J. Rousseau se sépare de Condillac.
n est à croira, dh-il, que les besoins dielèrent les premiers gestes et que les passions arrachèrent les premières voix. (Cbap. il) Le besoin sépare les hommes, les oppose ; la passion les rapproche. Toutes les passions rapprochent les hommes que la nécessité de chercher h vivre force à se fuir. Ce n'est ni la faim ni la soif; mais rameur, la hai»e« la pitié» lacolèie qui leur ont arvaclaé les premières toIz.
Aussi Condîllac se trompe quand il soutient que le premier langage était une langue bien faîte, une méthode analytique, exprimant par ses analogies les rapports des idées.
On nous fait do langage des premiers hommes des langues de géomètres» et nous voyons que ce furent des langues de poètes. (Ch. ii.) Le premier langage fut figuré, il exprimait la passion que causait Tobjet et non l'objet luimême : géant fut créé par la terreur, avant que la comparaison ne donnM le mot « homme ». (Ch. m.) La première langue se rapprochait bien plus du chant que de la parole ; la plupart des mots radicaux étaient des sons imitatifs ou •de Taccent des passions ou de Peifet des objets sensibles : l'onomatopée s*y faisait sentir continuellement. (Ch. tv.) — J.-J. Rousseau rattache la différence des langues & la différence des climats sous lesquels eUes naissent, n Les lan* ■gués méridionales sont filles du plaisir et non du besoin ; elles sont vives, sonores, accentuées ; les langues du Nord, où la vie est plus dure, sont âpres «t fortes, rudes et inarticulées. » (Ch. ix, x, xi.)
Réaction contre la philosophie du dlx-hultième «iècle. — De Donald : révélation divine du lani^ase*
— On voit que les hypothèses des philosophes du xvui* siècle sont loin d'être identiques entre elles, mais elles ont ce caractère commun, de considérer le langage comme une invention semblable à toutes les autres inventions humaines. « Il y eut un temps où l'homme ne fut, comme l'avait supposé l'antiquité, qu'un mutum et turpe pecus. Les besoins les plus simples de la société amenèrent d'abord la création d'un langage naturel, consistant en certaines -expressions de la physionomie, en certains mouvements du corps, ■en certaines intonations de la voix. A mesure que les idées se multiplièrent, on sentit combien un pareil langage était insuffisant et l'on chercha un moyen de communication plus commode. Alors on songea à la parole ; on convînt, on s'arrangea à l'amiable, et ainsi fut établi le langage artificiel ou articulé. » (E. Renan, Orig. du langage, p. 78-79.) La réaction philosophique qui signala le commencement du XIX® siècle, devait se faire sentir dans la solution de l'important problème qui avait si vivement préoccupé les penseurs du siècle précédent. « Le xvm* siècle avait tout donné à la liberté, ou, pour mieux dire, au caprice de l'homme. Une des écoles qui essayèrent de relever la cause du spiritualisme et delà religion, -donna tout à Dieu. » (E. Renan, p. 80-81.)
Mais deux remarquée sont ici nécessaires. La première, c'est que la solution théologique n'était pas sans antécédents : elle avait toujours gardé des partisans. Dans l'antiquité, on Tattribue h Heraclite, et elle est soutenue par Gratyle. La polémique d'Eunomius contre saint Basile prouve qu'elle avait ses défenseurs dans les premières écoles chrétiennes. Le Père Lami [l'Art de parler, 4670) soutenait que Thomme n'aurait jamais formé que des cris inarticulés, si Keu ne lui eût expressément appris à parler. Le philosophe anglais Warburton, cité par Condillac, adopte une solution moyenne. La création artificielle du langage, selon lui, et juger seulement par la nature des choses, semblerait Thypothèse la plus ac- -ceptable ; « mais TÉcriture sainte nous apprend que Dieu enseigna la religion au premier homme, ce qui ne permet pas de douter qu'il ne lui ait en même temps enseigné à parler... Cependant il ne serait pas raisonnable de supposer que ce langage se soit étendu au delà des nécessités alors actuelles de l'homme, et qu'il n'ait pas eu par lui-même la capacité de le perfectionner et de l'enrichir*. »
La seconde remarque, c'est que de Donald, le défenseur le plus brillant et le plus hardi de la thèse théologique, part de principes qu'il emprunte h Gondillac. Dans les derniers ouvrages de Condillacy le langage joue un r61e de plus en plus important; il est anté- TÎeur à l'idée, il explique l'intelligence, ses procédés et ses progrès. De Donald part des mêmes principes, mais il en renverse l'interprétation. La question du langage n'est pas pour lui un problème spécial, c'est le problème philosophique tout entier. L'homme ne peut se connaître par la conscience réfléchie, labeur ingrat, travail •de la pensée sur elie-même qui ne saurait rien produire.
Ainsi que Dieu, intelligence suprême, n'est connu que par son Verbe, expression et image de sa substance ; de même Thomme, intelligence finie, n'est connu que par sa parole, expression de son esprit ; ce qui veut dire que Tètre pensant s'explique par Tètre parlant. Cette proposition rationnelle : la pensée ne peut être connue que par son expression ou la parole, renferme toute la science de lliomme, comme la maxime chrétienne: Dieu n'est connu que par son Verbe, renferme toute la science de Dieu, et par la même raison. {LégUlation primitive, Disc, prélimin.)
Pour bien entendre de Donald, il faut se souvenir qu'il ne se propose pas seulement de résoudre un problème particulier : pour lui le proUème du langage est toute la philosophie, et la solution de
f. Warburton (I6Q8-1779). Un fragment de tiens. Condillac cite un passage de cet ouvrage
son gnnd oarrage, la Divine Législation de dans VEssai sur l'origine des connaissances
MoUe, arait été tradvH en français (1744), sons humaines, 2« part. , sect. I". le titre : Essai sw les Hiéroglyphes des Egyp-
ce problème la solution du problème philosophique en général. C'est le fait d'un langage primitif donné à l'homme au moment de la création « qui explique le mystère de Tètre intelligent ».
L'homme ne pense que parce qu'il parle : la méditation est une parole intérieure et silencieuse.
La solution du problème de Fintelligence peut être présentée sous cette formule : il est nécessaire que l'homme pense sa parole avant de parler sa pensée. {LégisL primât Disc, prélim.) L'être intelligent conçoit sa parole ayant de produire sa pensée... La parole extérieure n'est que la répétition et, pour ainsi dire, l'écho de la parole intérieure... Que cherche notre esprit quand il cherche une pensée ? le mot qui l'exprime et pas autre chose.
La parole est nécessaire, « non seulement pour communiquer aux autres la connaissance, mais pour en avoir soi-même la connaissance intime, la conscience ». J.-J. Rousseau avait dit: « Il faut énoncer des propositions, il faut parler pour avoir des idées générales : car, sitôt que l'imagination s'arrête, l'esprit ne marche plus qu'à l'aide du discours. » De Bonald reprend et développe cette pensée de Rousseau :
De même que l'homme, dit-il, ne peut penser & des objets matériels sans avoir en lui-même l'image de ces objets, ainsi il ne peut penser aux objets incorporels {esprits, rapports, concepts généraux) sans avoir en lui-même et mentalement les mots qui sont l'expression de ces pensées. C'est dire qu*on peut concevoir une intelligence animale, mais non l'intelligence humaine, sans le langage. L'idée suppose le mot, m'est donnée par lui; leur apparition est simultanée. Cependant l'idée doit être antérieure au mot, car tout objet est nécessairement antérieur à son image. Logiquement Tidée est antérieure au mot, c'est vrai ; mais en. fait elle n*apparalt & la lumière de la conscience qu'avec le mot et par lui. Les idées vivent en nous latentes, inaperçues, hors du temps ; les mots, par une merveilleuse correspondance, par une sorte d'association préétablie, ont la vertu de les faire passer k l'acte, de les amener k la lumière de la conscience. La pensée se manifeste donc & l'homme, ou se révèle avec l'expression ou par l'expression. Ainsi l'image que m'ofifre le miroir m'est indispensablement nécessaire pour connaître la couleur de mes yeux et les traits de mon visage ; ainsi la lumière m'est nécessaire pour voir mon propre corps. {LégisL prim,, Disc, prélim.)
La faculté de penser est native en nous, dit Bonald, mais elle n'est rien sans la faculté de parler. « Tous les jours, dit fortement de Bonald , Tesprit de l'homme est tiré du néant par la parole. » Gomme on la dit avec justesses le mot a, pour Bonald, la même propriété qui appartient, dans Platon , au phénomène sensible : le mot nom fait souvenir de ridée. Les idées sont présentes à l'esprit; « le but de la philosophie morale est moins d'apprendre aux
1. Voy. l'exposition delà théorie de Bonald, dans Y Etude sur la Parole intérieure, de M. Victor Egger.
hommes ce qu'ils ignorent que de les faire convenir de ce qu'ils savent. » {LégisL prim», Disc, prélim.)
Le langage (entendons par là la parole) nous donne nos idées, puisqu'il nous les révèle; mais à qui devons-nous le langage? L'hypothèse de l'institution arbitraire par les hommes est absurde en elle-même et inconciliable avec la théorie qui admet la simultanéité, au moins dans le temps et pour notre conscience, du mot et de l'idée. Rousseau a dit avec raison : « La parole serait nécessaire pour établir l'usage de la parole. » Quel génie n'eût-il pas fallu pour s'élever à la conception du discours et des éléments qui le composent ! Et quand ce génie se serait rencontré, comment enseigner une langue à des êtres qui n'en comprendraient aucune, et par suite n'entendraient pas celle dans laquelle on leur parlerait? De plus, comment admettre que Dieu ait créé l'homme sociable sans lui donner le langage, instrument et condition de toute relation sociale? L'impossibilité seule de l'invention du langage par les hommes nous amènerait à conclure que l'homme a été créé avec le langage, comme avec l'ouïe et la vue. En second lieu, si toute idée suppose le langage, comme de Donald le soutient, l'idée d'inventer le langage suppose la possession du langage; de plus, la présence seule d'idées à désigner par des mots pourrait susciter l'invention de la parole : or l'idée n'apparaît qu'avec la parole. Le langage n'a donc pu être inventé; puisqu'il existe, il n'a pu que nous être donné par Dieu. En résumé, le langage nous révèle les idées, et Dieu nous révèle le langage. Mais, logiquement antérieure aux mots , la pensée est innée à l'esprit , nous ne la créons point par l'expérience, nous la découvrons : elle est donc, comme le langage, d'origine divine. Dieu nous donne à la fois et l'esprit et l'instrument qui nous sert à éveiller les idées qui sommeillent en lui. La théorie de Donald est donc une sorte de platonisme, où le mot devient le principe de la réminiscence.
Mafne de BIran : le laog^ag^e rattaché au mouvement volootalre. — Les partisans de l'école traditionnaliste et théologique, J. de Maistre, l'abbé de Lamennais, acceptèrent les idées de Donald. Les philosophes indépendants la rejetèrent. Dans YExamen critique des opinions de M, Bonald (écrit en 1818), Maine de Diran réfute la doctrine de la révélation du langage. 11 montre que l'institution du langage par Dieu recule et déplace la difficulté, mais ne la résout pas. Des signes inventés par Dieu seraient pour nous, non des signes, mais des choses qu'il s'agirait encore
de mouvements) et il en rattache la formation, ainsi que l'intelligence elle-même, à Tactivité et à ses lois.
Données nouvelles du problème du langage : la phUologrIe comparée; Uiéorfe physiologique des signes naturels. — De nos jours le problème du langage, de ses origines et de ses rapports h la pensée a été renouvelé, d'une part, par les progrès de la philologie comparée ; de Tautre, par la théorie physiologique de l'expression, de la physionomie et du geste, en un mot, des signes naturels. Le résultat de ces découvertes a été : 1^ de montrer Tinsuffisance des hypothèses du xviii* siècle , en établissant que le langage n'est pas un produit de la pensée réfléchie, une invention, au sens ordinaire de ce mot; 2** de concilier en une théorie, plus conforme aux faits et plus compréhensive, les deux thèses qui, jusqu'alors, renaissaient toujours, en s'opposant Tune à l'autre, de l'institution artificielle et de l'origine naturelle du langage.
La science du langage, dont Leibniz avait d'avance donné la méthode et comme tracé le plan, fit, & la fin du siècle dernier et au commencement du nôtre, d'immenses progrès. Dès 1787, William Jones, le célèbre orientaliste anglais, affirmait la parenté du sanscrit, du grec et du latin. En 1808, dans son Essai sur la langue et la sagesse des Indiens, Frédéric Schlegel, appliquant la méthode comparative, réunissait en un seul groupe les langues de Tlndci de la Perse, de la Grèce, de l'Italie et de l'Allemagne, qu'il désignait du nom commun d'indo-germaniques. En 1816, François Bopp donnait son traité du Système de conjugaison de la langue sanscrite comparé avec celui du grec, du latin, du persan et de V allemand, première comparaison vraiment scientifique qui ait été établie entre les grammaires des langues indo-européennes. Il complétait son œuvre en publiant, de 1833 à 1852, sa Grammaire comparée du sanscrit, du zend, du grec, du latin, du lithuanien, du slavon, du gothique et de V allemand. Guillaume de Humboldt, Jacob Grimm, Eugène Burnouf {Études sur l'ancienne langue de la Perse) achevèrent de fonder la science expérimentale du langage. Le résultat de ces recherches fut une classification généalogique des langues. On savait que le latin est devenu l'italien, l'espagnol, le portugais, le français, le valaque et le roumain; on établit que le latin, le grec, le celtique et les langues teutoniques et slaves, ainsi que les anciens dialectes de l'Inde et de la Perse, sont sortis d'une langue primitive, la mère commune de toute la famille indo-européenne. La
même méthode comparative donna la famille sémitique (hébreu, chaldéen, arabe, etc.). L'existence d'une famille iouranienne (langues des races nomades de l'Asie, mandchou, thibétain, etc.), proposée par quelques philologues, a été contestée par d'autres. En même temps qu'on prouvait cette filiation des langues on étudiait les lois de dérivation, qui modifient Tidiome primitif jusqu'à le rendre méconnaissable. On montrait que cette dérivation se fait selon des lois régulières, lois inaperçues par l'homme au moment même où il les applique , et que le philologue ne découvre aujourd'hui qu'à force d'analyses et de comparaisons. « L'altération phonétique des langues, dit Max Millier, n'est pas un résultat fortuit; elle est régie par des lois précises; mais ces lois n'ont pas été faites par l'homme; l'homme a dû, au contraire, s'y soumettre, avant même d'en connaître l'existence. Dans le passage du latin aux langues romanes modernes nous pouvons apercevoir non seulement une propension, générale à la simplification et une disposition naturelle à éviter relTort que nécessite la prononciation de certaines consonnes et encore plus des groupes de consonnes ; mais nous pouvons découvrir pour chacun des dialectes romans des lois qui nous permettent de dire, par exemple, que le latin patrem devait naturellement donner père en français. » La philologie comparée, en montrant que les langues se modifient selon des lois nécessaires, ignorées de ceux qui leur obéissent, ruine les hypothèses du xviu* siècle : toute idée de convention, de contrat, doit être écartée. Les langues sont des produits de la nature, des choses vivantes, soumises aux lois delà vie'.
Au lieu de procéder comme l'ancienne philologie, dit M. Renan, par des rapprochements artificiels et purement extérieurs, on prit le langage comme un tout organique, doué d'une vie propre : on chercha la loi de cette vie, on reconnut dans chaque famille de langues une végétation assujettie à des lois uniformes. Le problème de l'origine du langage n'avait pu recevoir que des solutions matérielles et grossières, tant qu'on avait envisagé chaque langue comme an agrégat inorganiqtte, & la formation duquel n'avait présidé aucune raison intérieure. {Orig, du langage, p. 86-87.)
Parmi les philologues qui ont tenté de faire servir les découvertes de la linguistique à la solution du problème philosophique du langage, Max Millier et Renan surtout ont insisté sur cette idée que le langage ne saurait être une institution arbitraire de l'homme.
Max HlUler : les premiers éléments du langage
1, Voir l'ourrage de M. Wilney : la Vie du langage, dans la Bibliothèque scientifique inter^ naiionale.
J. HiST. DB LA FHtL. i^
sont des racines abstraites et générales» — La philologie comparée, suivant Max Muller, doit être comptée parmi les scieDces naturelles. Le langage n*est pas une invention dans le même sens que la peinture, Tarchitecture, l'écriture ou Fimprimerie ; comme les autres produits de la nature, il a plutôt un développement qu'une histoire. « Bien qu'il y ait dans le langage un changement continu, il n'est au pouvoir de l'homme ni de le produire ni de l'empêcher. Autant vaudrait songer à modiiier les lois qui règlent la circulation de notre sang, ou à ajouter un pouce à notre taille, qu'à changer les lois du langage ou à inventer de nouveaux mots selon notre bon plaisir. » {Science du langage, 2" leçon.) Il est donc impossible d'accepter la théorie courante du xyu!"" siècle, a Ceux qui prétendent que le premier homme, abandonné à luimême, sortit peu à peu de l'état de mutisme et inventa des mots pour les nouvelles idées qui naissaient dans son esprit, oublient que l'homme n'aurait jamais pu par ses propres forces se donner la faculté de la parole, qui est la propriété caractéristique de l'humanité et qui n'a jamais existé et ne pourra jamais exister chez les bêtes. » (9*" leçon.) La théorie de la révélation divine ne rend pas mieux compte des faits à expliquer.
Les philosophes qui soutiennent la thèse de la révélation divine du langage tombent dans le plus dangereux anthropomorphisme quand ils entrent dans lea détails sur la manière dont ils supposent que Dieu aurait composé un vocahulairc et une grammaire, et les aurait enseignés au premier homme comme un maître instruit les sourds-muets. Ils ne voient pas que, lors même que leurs prémisses leur seraient accordées, ils n^aur&ient fait qu'expliquer comment le premier homme aurait pu apprendre & parler s'il avait trouvé une langue toute faite ; le problème de la formation de cette langue resterait tout aussi obscur qu'auparavant.
La philologie comparée ne peut-elle nous aider à résoudre le problème ? Tout ce qui, dans une langue ou &mille de langues, ne peut se réduire h une forme plus simple ou plus primitive s'appelle racine. Au terme de l'analyse des langues de la famille aryenne ou de la famille sémitique, on trouve quatre ou cinq cents racines monosyllabiques comme éléments irréductibles et constitutifs, ar labourer, t aller, ad manger, (id donner, spas regarder, etc. Que sont ces racines ? Deux théories ont été proposées ; celle de l'onomatopée ou imitation des bruits naturels et celle de l'interjection. Mais toutes deux sont en désaccord avec les résultats de la philologie compsirée. Les racines ne sont en fait ni des onomatopées ni des interjections. Le plus souvent, quand nous croyons découvrir dans un mot une harmonie imitative, il suffit de le suivre jusqu'à
LB LANGAGE SSO
«es origîneB pour s'apercevoir qu'il n'a pas été créé par l'imitalion directe d'un bruit de la nature. Il reste à chercher au problème une solution, moins simple en apparence, mais plus philosophique •et qui seule semble conforme aux données de la linguistique. Deux facultés distinguent l'homme de l'animal : la parole et la généralisation. Or la philologie comparée, en réduisant le langage à des racines dont chacune exprime une idée générale, montre que parler et généraliser ne sont qu'un seul et unique fait envisagé -80US deux foces différentes. Adam Smith dit que tous les noms à l'origine ont été individuels ; Leibniz veut, au contraire, qu'ils aient ^té appellatifs ou généraux : tous deux ont raison en une certaine mesure. « Adam Smith aurait parfaitement raison de dire que le nom cavea ou cavema, lorsqu'il fut donné pour la première fois, «'appliquait à une caverne pcirticulière et fut ensuite étendu à <l'autre8 cavernes. Mais Leibniz ne serait pas moins fondé à soutenir que la première cavité n'aurait pu être appelée cavea avant que l'idée générale du creux eût été formée dans l'esprit et eût reçu son expression phonétique cav. Telle est Thistoire de tous les substantifs. Ils ont tous exprimé originairement un seul des nom- •breux attributs qui appartiennent à un même objet, et cet attribut {que ce fût une qualité ou une action) était représenté nécessairement par une idée générale. D'abord le mot ainsi formé ne désignait que le seul et unique objet qui l'avait suggéré ; mais ii ne pouvait manquer de s'étendre presque aussitôt à toute la classe -dont cet objet semblait faire partie. » (9* leçon.) Voici donc la snarche que suit l'esprit : nous commençons par connaître les idées générales {creux, dans caverne) ; c'est grêce aux idées générales •qu'en second lieu nous connaissons et nommons les objets individuels {cav'-cavea); enfin, les objets ainsi connus et nommés représentent des classes entières, et leurs noms propres se changent en noms appellatifs. La diillculté, dans Thypothèse de Max MQller, •c'est de comprendre comment le son se relie à la pensée. Quel rapport y a-t-il entre les mots et les idées, entre la racine gd et l'action d'aller, par exemple? Nous ne voyons plus ici, comme dans la théorie de l'onomatopée, ce qui a pu conduire l'homme de la pensée .au signe qui l'exprime. La réponse de Max Mûller n'est que l'affirmation même de sa théorie. L'idée générale appelle et suggère le mot : c'est une loi primitive de l'esprit.
Les quatre ou dnq cents racines qui nous restent, après Fanalyse la plus minutieuse, comme éléments constitutifs des différentes familles de langues, ne sont ni des inteijeetioas ni des onomatopées* Ce sont des tf/pes phonéti^
ques produits par une puissance inhérente à Vesprit humain,.. Il y a dans le monde physique une loi presque universelle : tout ce qui est frappé résonne. Chaque substance rend un son particulier... L'homme rend aussi des sons. Dans son état primitif et parfait, il n'était pas seulement doué de la puissance de traduire ses perceptions par des onomatopées, ni, ainsi que le font les bètes, d*exprimer ses sensations par des cris. Il possédait eu outre la faculté de donner une expression articulée aux conceptions de sa raison. Cette faculté, il ne se l'était pas donnée & lui-môme. C'était un instinct, un instinct mental aussi irrésistible que tout autre. En tant qu'il a été produit par cet instinct, le langage appartient clairement au domaine de la nature. (9o leçon.)
La théorie de Max Millier peut se résumer en deux afïirmations : ^° le langage est un produit de la nature; 2* Thomme parle par une sorte d'instinct, qui comprend et unit nécessairement deux démarches : la formation des idées générales, la création des mois pour les exprimer. Cette seconde thèse repose tout entière sur ce fait que Tanalyse philologique ramène tout le matériel primitif d'une langue ou d'une famille de langues à quatre ou cinq cents racines abstraites et générales. Or M. Michel Bréal a démontré [Mélanges de mythologie et de linguistique, 1878) que ces racines ne peuvent être considérées comme les éléments constitutifs du premier langage : elles sont, au contraire, les résidus de substantifs antérieurs ; issues de noms concrets, elles ont pris un sens abstrait en passant par la forme du verbe. Les monosyllabes abstraits, qu'isole l'analyse comparative, ne peuvent donc rien nous apprendre sur la première langue parlée par les hommes.
E. Renan : le langage n'est pas une œuvre réfléchie» mais une production spontanée. — M. Renan ne croit pas que l'homme ait débuté par des idées générales, et que les premiers mots aient été des monosyllabes abstraits. H donne le plus grand rôle à l'onomatopée, à la métaphore analogique, en maintenant d'ailleurs que la raison, sans avoir la conscience réfle'chie d'elle-même, agissait dans la première création du langage. Il pense que la synthèse, la complexité, l'exubérance des formes, l'indétermination, l'extrême variété, la liberté sans contrôle, durent constituer les traits distinctifs de la langue des premiers hommes. Mais, comme Max Millier, il ne peut admettre que le langage ait été fait de sang-froid, de propos délibéré, à la suite de conventions et de contrats.
Si le langage n*est plus un don du dehors ni une invention tardive et mécanique, il ne reste qu'un «eul parti k prendre, c*est d'en attribuer la création aux facultés humaines agissant spontanément et dans leur ensemble. Le besoin de signifier au dehors ses pensées et ses sentiments est naturel t l'homme :
LE LANGAGE 26i
I tout ce qu'il pense, il rexprime intérieurement et extérieurement. Rien non plus d'arbitraire dans remploi de Tarticulation comme signe des idées. Ce n'est ni par une vue de convenance ou de commodité ni par imitation des animaux que Fhomme a choisi la parole pour formuler et communiquer sa pensée, mais bien parce que la parole est chez lui naturelle, et quant à sa production organique et quant k sa valeur expressive. Si on accorde, en etfct, à
« ranimai Toriginalité du cri, pourquoi refuser à l'homme Toriginalité de la pa-
i rôle? (Ùrig. du langage, p. 90.)
L'homme est naturellement parlant, comme il est naturellement pensant; il est aussi peu philosophique d'assigner un commencement voulu au langage qu'à la pensée. C'est aux œuvres du génie, mieux encore aux vieux poèmes populaires, aux grandes épopées anonymes qu'il faut comparer le langage. L'action d'une famille, d'un individu, a pu être décisive en ces âges lointains; mais c'est qu'en cette famille, en cet individu, vivait l'esprit de tous.
Le véritable auteur des œuvres spontanées de la conscience, c'est la nature humaine ou, si Ton aime mieux, la cause supérieure de la nature. A cette limite il devient indifférent d'attribuer la causalité à Dieu ou à l'homme. Le spontané est à la fois divin et humain. Là est le point de conciliation d'opinions incomplètes plutôt que contradictoires. (P. 9-i.)
Le langage est donc une œuvre humaine, mais impersonnelle; il est le développement de la pensée, son expression visible, « le produit vivant de tout l'homme intérieur. » (Fr. Schlegel.) C'est toujours à l'idée de la vie qu'il faut en revenir pour comprendre la naissance et le progrès des langues. Un germe est posé, renfermant en puissance tout ce que l'être sera un jour; le germe se développe, les organes se séparent, les fonctions se divisent; mais dans le germe était donnée la loi, impliqués la forme et le type de cette évolution. De même « ce n'est point par des juxtapositions successives que se sont formés les divers systèmes de langues; semblable aux êtres vivants de la nature, le langage, dès sa première apparition, fut doué de toutes ses parties essentielles... Les langues doivent être comparées, non au cristal qui se fonne par agglomération autour d'un noyau, mais au germe qui se développe par sa force intime et par l'appel nécessaire de ses parties ». (P. lOQ-101.) On peut dire en ce sens que chaque famille d'idiomes est « créée d'un seul jet », qu'elle est sortie du génie de chaque race sans effort comme sans tâtonnements. « Une intuition primitive révéla à chaque race la coupe générale de son discours et le grand compromis qu'elle dut prendre une fois pour toutes avec sa pensée. » (P. 20.)
Théorie physiologique des signes naturels :
Cbarles Bell» Darwin. — Gomme la j^ilologie comparée, I& physiologie a fourni des données nouvelles à la solution du problème du langage, en expliquant la production et Tintelligenee des signes naturels. Gomment les mouvements du corps et les jeux dela physionomie deviennent-ils l'expression des émotions et des passions de Tâme ? Les parties, dit Charles Bell, qui servent à l'expression servent aussi et d'abord à des fonctions soit de la vie inférieure et organique, soit de la vie supérieure et de relation. Or le mouvement expressif d'une émotion est un commencement d'action ; à savoir, de Faction précisément nécessaire pour écarter ou prolonger cette émotion, suivant qu'elle est agréable ou douloureuse. Le signe ou l'expression n'est donc qu'une action commencée. Il en est de même des modifications du visage, modifications résultant du jeu de muscles qui ne se meuvent pas comme les autres sous la peau, mais qui y tiennent et l'entraînent avec eux. Si la face, en se contractant de telle ou telle façon, exprime telle ou telle passion, tel ou tel appétit, c'est que cette contraction est précisément, la condition mécanique nécessaire pour que telle ou telle passion, tel ou tel appétit se satisfasse. Si la fureur se traduit par un rictus qui rétracte les lèvres en découvrant les dents^ c'est que c'est le mouvement même par lequel l'animal s'apprête & saisir et à déchirer avec les dents. Gratiolet avait accepté et développé cettethéorie*.
Dans son trsdté de VEocpression des émotions j Darwin reprend lesidées de Charles Bell, mais d'un point de vue nouveau. Comme^ son devancier, il part de ce principe qu'aucun organe n'a été primitivement destiné à l'expression, et que les mouvements de l'or* ganisme ne sont devenus les signes de certains états internes que par suite de leur coexistence ordinaire avec ces derniers. Il cherche ensuite à rendre compte de tous les phénomènes d'expression par trois principes généraux : principe de l'association des habitudesutiles ; principe de C antithèse; principe de l'action directe sur Vor^ganisme des excitations du système nervetAx. Le principe de l'antithèse est stssez hypothétique. Darwin admet que certains mouvements expressifs n'ont d'autre raison qu'une disposition primitive et générale à faire accompagner un sentiment par des gestes con* traires à ceux qui servent d'expression au sentiment opposé. Si le chat, pour témoigner ses sentiments affectueux, se raidit, se dresse sur ses pattes, fait le gros dos, dresse la queue et les oreilles,, c'est