CHAPITRE PREMIER
« Toutes nos connaissances se distribuent en espèces et en genres. La raison formelle de cette loi est aisée à découvrir : toutes nos connaissances doivent avoir un élément commun, et chacune d*elles doit avoir un élément propre ; s'il n'en était pas ainsi, ou bien elles seraient absolument séparées Tune de Tautre, ou bien elles seraient fondues ensemble ; dans les deux cas, la pensée serait impossible * . » Le concept, la notion, Vidée génêiale, expriment ce qu'il y a de commun, d'universel, de persistant dans une classe de choses. La théorie des concepts examine leur origine, leur formation, leurs rapports réciproques, leur fondement dans la réalité. Il n'y a pas dans toute l'histoire de la philosophie une théorie qui tienne une aussi grande place que la théorie du concept. Elle est le pivot sur lequel tourne la philosophie grecque avec les Sophistes et Socrate. La philosophie de Platon se ramène en dernière analyse à une théorie des concepts, de leurs relations, de leur mutuel enveloppement. En dépit des apparences, il en est de môme de. la doctrine d'Aristote. Après Aristote, la logique tend à s'isoler. Alors commence une véritable scolastique, dont le moyen âge ne fait que continuer la tradition. La philosophie du moyen âge est tout entière remplie par la querelle des universaux : la logique et la métaphysique de nouveau s'unissent, mais par une sorte de renversement des termes, c'est la métaphysique qui est subordonnée à la logique, le concret à l'abstrait. De là une tendance à s'éloigner de plus en plus de la réalité , une confiance excessive dans des formules qu'on ne vérifie plus. Le cartésianisme, dont la physique
i. Louis Liard. des Nolions de yenif et d'espèce dans les nciencvn de la nature : Hecne P^iVm., ^870, t. !•', p. 3H1.
est toute mécanique, n'attache pas grande importance aux genres et aux espèces ; mais toute sa doctrine repose cependant sur une théorie des concepts, qu'il substitue aux universaux de TÉcole. Enfin, les progrès continus de l'empirisme et les théories de l'évolution et du transformisme remettent au premier rang ce grand problème, qui se retrouve au fond de toutes nos discussions sur la finalité.
Passade de la physique â la dialectique : Heraclite et Parménlde ; Zenon d*Élée. — Les Sophistes : nomlnallsme des Rhéteurs* — Isolement des concepts* — Thaïes et ses successeurs hnmédiats sont exclusivement préoccupés «de la philosophie de la nature. Mais Tesprit naturellement si subtil des Grecs ne pouvait manquer de découvrir que même les hypothèses physiques supposent certains rapports entre des notions abstraites, telles que les notions de Tôtre et du devenir, de l'un et du plusieurs, du repos et du mouvement. D'abord réduite à la physique, la philosophie par son progrès môme devait donc tendre à devenir une dialectique, une science des concepts. Les rapports que la science de la nature établit entre ces concepts sont-ils intelligibles ? Telle est la question nouvelle qui se pose. Ce n'est pas encore la logique proprement dite, la science qui prend pour objet avec réflexion les formes de la pensée, les lois du raisonnement; mais c'est ce qui la précède, ce qui la rend possible et nécessaire.
Déjà Heraclite subordonne sa physique à un principe abstrait : celui du changement universel. Tout se convertit en son contraire, tout devient tout, tout est tout. De cette philosophie se dégagent les concepts du changement, du devenir, de la pluralité, qui sont violemment opposés k l'idée de l'être persistant, pure illusion des sens. Mais dans le même temps Parménide affirme que l'être un existe seul ; que c'est la pluralité, le changement, le devenir, qui sont des illusions des sens. Toute l'argumentation de Parménide repose sur l'analyse du concept de l'Etre, dont il exclut tout ce qui ne saurait lui convenir. C'est donc par une abstraction hardie que ces deux systèmes prétendent mettre l'esprit humain en possession de la vérité : mais pour l'un le réel, c'est le plusieurs, xà itoXXi; pour l'autre, c'est l'unité, xo Iv. Dès lors Tattention est appelée sur les concepts, sur leur opposition, sur la difficulté et sur la nécessité de les concilier. On découvre des problèmes qu'on n'avait pas soupçonnés. Des doutes s'éveillent : à la physique naïve des premiers philosophes se substituent des discussions subtiles, d'où ^prient
tour à tour la sophistique, la dialectique de Socrate et de Platon, la logique d'Aristota.
Zenon, le disciple de Parménide, marque la transition entre Técole d*Ëlée et la sophistique. Platon dit de lui {Phèdr,, 26i d) que, « Palamède de Técole d'Ëlée » ('EXeaxtxov naXgciiiSoTiv), il a réussi à présenter à ses auditeurs une seule et même chose comme semblable et dissemblable, une et multiple, en repos et en mouvement. Le premier peut-être, il adopta la forme du dialogue (D. L., UI, 47) dont les Sophistes et surtout les Eristiques de Técole de Mégare firent un si constant usage. Aristote Tappelle Tinventeur de la dialectique. (D. L., IX, 25.) Parménide avait déduit sa doctrine de TUnité du concept même de TÉtre, il procédait dogmatiquement ; Zenon procède dialectiquement par une méthode indirecte. U prouve la doctrine éléatique en réduisant à Tabsurde Topinion commune. Contre ceux qui cherchaient h tourner Parménide en ridicule (Plat., Parm,, 128 c), iîp6<;Tov><;sitt5^etpouvxa<auTÔvxc«)[ji«j)$stv,il montrait que suivie dans ses conséquences (e? tic Ixavû); tice^Coi), la thèse de la pluralité entraînait des absurdités bien autrement grandes que celle de TUnité. Avec Zenon, les concepts prennent déjà, cette existence indépendante, cette valeur absolue dans leur isolement et leur opposition qui caractérise la sophistique; mais la dialectique de Zenon se distingue de celle des Sophistes par son but positif, elle n'est qu'un moyen, pour établir la métaphysique de Tunité et de Timmutabilité de TÉtre.
Les Sophistes n'ont plus, comme Zenon, le souci de la vérité, ils transforment la métaphysique en une rhétorique, ils s'attachent uniquement à justifier la pensée subjective, individuelle par une dialectique purement formelle. Ils partent de principes différents ; les uns (Protagoras) empruntent leurs prémisses à la doctrine d'Heraclite ; les autres (Gorgias) à la thèse des Éléates ; mais leur conclusion commune, c'est Fimpossibilité de la science. Tous s'accordent à reconnaître qu'il n'y a pas de vérité objective, mais seulement des opinions individuelles. De là résulte la possibilité d'échapper ji toutes les objections, d'établir victorieusement toutes les thèses. C'est l'éristique. L'éristique des Sophistes suppose une théorie des concepts que pas un d'eux peut-être n'a formulée avec une précision dogmatique, mais qui domine tous leurs procédés de discussion. Quand Socrate et Platon voudront guérir l'esprit grec de la sophistique, ils n'hésiteront pas sur le remède et tenteront une philosophie du concept. Chaque mot résume certaines observations, une expérience plus ou moins bien définie. Prononcé,
il éveille en chacun de nous des idées plus ou moins nombreuses, plus ou moins nfiligs. Le mot tend ainsi à prendre une existence indépendante; on Taccepte, comme une monnaie courante, park seule habitude de Tentendre et de le prononcer. Les Sophistes confondent le concept avec le mot; quant au mot lui-même, il est d*institution arbitraire (Plat., Crat., p. 384 e) : c'est la conséquence de cette affirmation qu'il n'y a pas de vérité absolue. Dès lors l'éristique n'est-elle pas justifiée? L'incertitude des mots n'exprime que l'incertitude de toute pensée. Il n'y a pas de science , il n'y a qu'un art de faire adopter ses opinions. La théorie du concept se ramène à un nominalisme, qui autorise toutes les subtilités de l'éristique, toutes les ruses du rhéteur, ein rheloriscker Nominalismtts des Begriffs (Prantl, Geschichte der Logik, p. 18). Cîomme il n'y a pas de vérité objective, comme il n'y a que des opinions individuelles, il n'y a pas à chercher entre les concepts une hiérarchie qui les subordonnerait en les limitant. Le Sophiste donne au concept dont il a besoin pour faire la preuve de ce qu'il avance une valeur absolue ; il ne tient aucun compte de ses relations. Ainà isolés, comme individualisés, les concepts s'opposent violemment et permettent d'enfermer l'interlocuteur dans des contradictions insolubles. Il est possible de faire lutter sans fin l'un et le plusieurs, le repos et le mouvement. En résumé, la théorie des concepts, qui se dégage de la sophistique, est intiment liée à la négation de la science objective. C'est un nominalisme qui répond surtout aux exigences de la rhétorique. Néanmoins ce nominalisme même préparait l'avènement de la Logique. Partant de principes exclusifs, de l'unité ou de la pluralité, l'ancienne philosophie, par le progrès même de la réflexion, devait conduire à une dialectique négative qui détruirait l'une par l'autre les doctrines incomplètes. (Zeller.) Le rôle des Sophistes a été de montrer que les concepts étaient mal analysés, mal définis, et de mettre en lumière la nécessité imp^ rieuse de les mieux définir.
Réforme de Socrate : formation, déflniflon des concepts, — Étant donné que la sophistique reposait sur une fausse théorie ou plutôt sur l'absence de toute théorie du concept, la réforme de Socrate devait porter d'abord sur la formation et la nature du concept.
Dans le PhécUm (99 d), Socrate dit qu'après avoir perdu bien du temps aux recherches des physiciens, il en est arrivé k cette conviction que la vérité ne pouvait être atteinte par l'étude directe des choses (tA ôvta ffxoirwv). « 11 '"*
parut donc qu'il fallait se réfugier dans les concepts pour y contempler la vérité des choses, loo^c o-f, {lot /pfiVat ci; toùç X^you; xaTa^uY^vTa cv cxcîvoi; oitoic^iv Twv dvTnAv Ti,v i\'^(6ciav. » Ainsi, au lieu de s'attacher aux rpxYjiaT», il s'attache aux \6yo; ; au lieu de contempler les êtres, xà ôvTa, il contemple la vérité des êtres, -H^v iXif,6cisv tûv dvTwv. Son idée maîtresse, c'est que la science a pour objet la fonnation de concepts bien définis, qui puissent servir de principes. « 11 ne cessa jamais de chercher avec ses disciples l'essence de chaque chose : oxoicûv oùv toT; vuvoûvi, xC jfxsTcov iti^ tûv 5vxuv, oOôc7fa>icoT' IXt^y** ** (Mém., IV, 6, 1.] Quand quelqu'un le contredisait sans avoir rien de clair à dire, lui soutenait sans démonstration que tel homme était plus sage, plus habile politique qu'un autre, il ramenait toute la question & son principe rationnel, f ri Ti,v uT^6i9iv iravfiYt icivTa xôv Xti^ov. (§ 13.)
Le grand point, c'est donc de former le concept et d'arriver à une définition qui réponde à Tessence vraie des choses. La plupart des hommes en présence d'un objet s'attachent à une de ses qualités, à Texclusion de toutes les autres ; de là Tambiguïté des mots en usage , qui rend possibles les subtilités de la sophistique. Pour définir un objet, il faut l'examiner sous toutes ses faces, concilier les contradictions apparentes, discerner ce qui passe et ce qui demeure, l'essence et l'accident. Socrale procède à cette détermination du concept par une méthode inductive. (Voir plus loin le Problème de Vinduction,)
Nous voyons ce qui distingue Socrate des Sophistes. Les Sophistes croient posséder les concepts, ils les trouvent tout faits dans le langage ; pour Socrate la formation des concepts est la fin même de la science. Les Sophistes donnent au concept une existence indépendante ; ils l'isolent de l'expérience ; ils ne s'en servent que pour rendre le réel inintelligible, en lui donnant une valeur absolue qu'il n'a pas; Socrate contrôle le concept par l'expérience, c'est d'elle qu'il le dégage; il n'isole plus la pluralité des phénomènes de l'unité qui les fait intelligibles. Du même coup, il n'est plus tenté de séparer chaque concept de tous les autres ; en les formant il découvre leurs rapports ; par la division (Siatpevi;) il descend du genre à la pluralité des espèces, et dans la définition il cherche à déterminer la différence propre. En reconnaissant la subordination des concepts, leurs rapports réciproques, la possibilité de diviser le genre en espèces, de ramener les espèces au genre, de passer ainsi d'un à plusieurs, de plusieurs à un, Socrate rétablit la circulation entre les idées et rend à la pensée logique le mouvement et la vie.
Les deml-Socratlques revlenneiit à la sophistique : nomlnaUsme d*Antlsthène ; réalisme de l'école
de Mégnre. — La réforme logique de Socrate ne fut comprise et poursuivie que par Platon. Les C>Ténaïque8, les Cyniques, les Mégariques, par des voies diverses, reviennent à Téristique des Sophistes.
Selon les Cyrénaïques, nous ne connaissons rien que nos sensations. Nous ne connaissons pas plus les sensations des autres hommes que les choses. Quand deux hommes disent qu'ils ont senti la même chose, aucun des deux ne peut être sûr que l'autre éprouve réellement la même sensation que lui, car l'un et l'autre ne connaissent que leur propre état. {Sext. Emp. adv. Math,, VII, 195.) C'est le nominalisme sous sa forme la plus violente, puisque rien ne répond aux termes généraux, pas même une sensation commune.
Antisthène avait été disciple de Gorgias avant de suivre les leçons de Socrate. Sa théorie du concept est une combinaison assez étrange de ces deux influences. Comme Socrate, il veut que le con cept des choses soit déterminé avant qu'on en dise rien ; « le premier il définit le concept en disant que le concept exprime l'essence
des choses, irpcôx^; te wpfaaTO Xo^ov eIttwv • Xo^p^ iffriv ô to t( f,v f, trzi
StjXwv. » (D. L., VI, 3.) Mais il ne se sert de ces prémisses que pour donner une forme plus systématique à la théorie des Sophistes. Il ne donne pas pour fin à la science la formation des concepts et l'intelligence de leurs rapports : le terme qui désigne un objet est, selon lui, le seul concept qui lui convienne et Texprime (olxsToc X070;) ; on ne peut dire qu'une chose d'une chose (ev è^p' bo;) ; quand on applique un prédicat à un sujet, on rapproche arbitrairement deux concepts qui sont et restent distincts. C'est une union purement verbale, à laquelle rien ne répond dans la réalité. Antisthène ne veut pas qu'on dise : l'homme est bon, mais seulement l'homme est homme,
le bon est bon (oùx icûvTec à^v^o^ \i^ti^ «vôptoirov, aXXà to [liV ày*^^^
àY«6èv, TÔv oe avOpioitov 5v6pu)7:ov : Plat., Soph,, loi b). C'était, comme le remarque Aristote, supprimer toute discussion en supprimant
toute erreur : l\ wv ouvéSaive, ]s.^ eTvai àvttXsYÊtv, oysSôv 81 [xt^Sê ^vj'
ÔÊ^ai. {MéL, V, 29,1024 h, 33.) Du même coup toute définition devenait impossible. Qu'est-ce que définir» en eff'et, sinon déterminer un concept par ses attributs essentiels, tout à la fois marquer ses relations avec les autres concepts et Ten distinguer?
Antisthène reconnaît seulement qu*on peut compter les éléments des natures composées, par là en donner une sorte d'explication* Je pUis dire i^animal raisonnable, mortel, capable de science et de raison, mais ce n^est pas là une définition proprement dite, c'est tin X(^Yo< pixiipd;, c'est une énumération qui
n'équivaut pas au nom d'homme (Xôyo; [xaxp^^ t^Tiv, dXVoô^^ ûk t6 hA^-nov dyojjia) ; puisque donc la définition n'est pas un nom, il est impossible de définir (èiicio-f^ ouv 6 bpi9\Lài o'jx Î9tiw dvojxa, oôx Ivtiv ôpCffocaOsi. Alex, ad Met,, p. 523, 13). Platon dans le Thëétète (201 e sq) expose cette théoried*Antisthène.
C'est en somme un nominalisme étroit, qui rend la science impossible. Les concepts n*ont aucun rapport entre eux, parce qu'ils ne répondent à rien dans la réalité, parce qu'ils n'expriment pas l'essence des choses, mais seulement le résumé de nos observations sur elles. Ce qu'il y a de primitif, de réel, c'est Tindéfinissable , ce qui ne peut jamais devenir attribut, ce qui ne peut être que désigné par un nom propre ; en un mot, ce qu'il y a de réel, c'est l'individuel ; le général n'a d'existence que dans notre pensée. On peut expliquer, se faire entendre des autres en faisant appel à leur expérience, on ne peut définir. Je ne puis rien dire qui soit l'équivalent du nom d*homme ; et de même que ce concept en dernière analyse est irréductible, de même il n'y a de réel que tel ou tel homme, duquel on ne peut plus rien afllrmer de général. Ce nominalisme explique la polémique d'Antisthène contre Platon : « Je vois bien le cheval, disait'il, mais non le cheval en soi, Thomme, mais non l'homme en soi ; Itcitov [xsv ôpw, lititoTTjTa 81 ouy opw (Simpl. schol. 66 b, 45). Et il ajoutait que les genres et les espèces sont de pures conceptions de l'esprit : tkf^z ta y*vt, xal ta stôr, h y/k^l^ èirivo{at; ftTvat. (Ammon. in Porph., hng,, 22 b,)
Avec l'école de Mégare nous retrouvons l'isolement sophistique des concepts, mais fondé sur un réalisme métaphysique. Toutes ces théories contraires, qui s'accordent à nier l'enveloppement et les relations des idées, montrent combien a été long et difficile l'enfantement des vérités logiques qui nous semblent les plus simples. Les Mégariques combinent les doctrines de Socrate et de l'école d'Élée. Dans le Sophiste (248 a) il est question de philosophes amis des idées, tûv eIScôv (p{Xoi, mais non Platoniciens. En lutte contre les matérialistes, au point de vue de l'invisible, ils soutiennent que les concepts rationnels et incorporels sont la véritable essence
des choses : voT^tà êrtrra xal i<T{si[LTZf3i eÎStj xr^^t à'krfltvr^^ o'jjtatv eTvat.
Mais tandis que, pour Platon, les idées deviennent prédicats Tune de l'autre et, par leurs combinaisons, constituent l'univers, selon les Mégariques les idées sont immobiles, sans rapport entre elles, chacune en soi et pour soi, sans aucune puissance, ni active ni
passive (XsY^uffiv, Hxt ^^vs^et [lev [jÀ^tT:i toû icàffj^etv x«l itoieTv Suvi^eto, irpoç os oiffiav to'jtwv ouoexâpou tr^v ouv3{i.tv àpjx^rrstv ?p«ff{v : Soph.y 248 c).
Elles ne communiquent pas plus avec le monde sensible, pure
apparence ; elles seules sont, il n*exi6ie pas. Stilpon (D. L., II, 119) ne voulait pas qu'on fit du concept lattribut d'un être individuel ; celui qui dit rhomme, ne dît aucun homme : tov Xi^o^** «vBpwitov etir&Tv \k-rfiï^%\ car le concept désigne une réalité distincte de tous les êtres particuliers et éphémères. Partant de ces prémisses on allait, dans l'école, jusqu'à nier le possible. Le possible tout à la fois serait et ne serait pas, il n y a que ce qui est qui soit possible. C'était, comme le remarque Aristote, rendre inintelligibles tout devenir et tout mouvement. Mais cette conclusion, loin d*eiïrayer les Mégariques, était la thèse même qu'ils voulaient établir. Il semble que l'école, par son développement même, en revint à la pure doctrine des Eléates. A l'Être de Parménide on substitua seulement le Bien de Socrate. « Ëuclide, dit Diogène Laërte (II, 106), ailirmait que le Bien est un, quoique désigné par des noms divers, sagesse, dieu, intelligence, etc.; quant aux choses opposées au Bien, il les supprimait disant qu'elles ne sont point. » Dans cette hypothèse, le Bien seul serait réel, le Bien un, toujours identique à lui-même sous ses divers noms. Platon ne parle pas de cette unité du Bien. Il est vraisemblable qu'Euclide, quoi qu'en dise Diogène , admettait une pluralité de concepts qui pouvaient être d'ailleurs pour lui autant de perfections ou de parties du Bien, et que ce sont ses disciples qui, se rapprochant de plus en plus des Eléates, ont supprimé la pluralité des concepts. Ce qui importe à l'histoire de la Logique, c'est que le réalisme de l'école de Mégare aboutit aux mêmes conclusions que le nominalisme strict des Cyniques. Séparé du sensible le concept a une valeur absolue ; mais par lÀ même, dans le monde du devenir, dans le monde tel qu'il nous apparaît, le nominalisme triomphe. Il est impossible d'unir les concepts entre eux, plus encore d'unir les concepts aux êtres individuels, d'aflirmer un prédicat d'un sujet. On ne sort pas de la sophistique.
Platon reprend Tœuvre de Socrate. — La dialectique : formation et division des concepts. — Socrate,
dans sa lutte contre les Sophistes, avait discerné nettement l'origine de leurs subtilités. Ses procédés de discussion, sa dialectique par genres (8iaXsYEtv jcaxà ysvt^) supposaient que les concepts ont des rapports entre eux et avec le monde des sens. Réalistes ou Nominalistes, tous ses disciples immédiats reviennent à l'isolement sophistique des concepts qui supprime le jugement et la science. Seul Platon reprend l'œuvre de son maître, en lui donnant une am-
pleur nouvelle. Il ne s'enferme pas dans la morale, il cherche àexpliquer Tensemble des choses par un système de concepts scientifiquement liés. Si la vraie science est la science des concepts, c'est que l'être véritable est Fessence des choses représentée dans ces concepts. La logique ne se sépare pas pour Platon de la métaphysique. Ce qu'il cherche par sa dialectique, c'est une science qui non seulement saUsfasse Fesprit et réponde à ses lois, mais encore qui le mette en possession de la réalité. Dégageons ce qu'il y a de plus particulièrement logique dans cette méthode.
Platon, comme Socrate , veut rendre à la pensée son libre mouvement. Le jugement n'est possible que si les concepts ont des relations entre eux. Deux écueils sont à éviter : celui de l'identité absolue, celui de l'absolue séparation des concepts. Si aucune chose ne peut s'unir à aucune autre , il n*y a ni pensée ni discours possible, car il n'y a de pensées et de discours que par la réunion des genres. Si toutes choses peuvent se mêler, le mouvement est en repos, le repos en mouvement, et l'on en vient à identifier les contraires : il n'y a plus ni erreur ni vérité. Pour le sage, la vérité est que certaines choses peuvent s'unir, tandis que d'autres ne le peuvent pas. [Soph,, 251 a, 233 e.) La dialectique a une double fonction : la cTjvaYWY'i, la formation des concepts, et la Staipe^tc, la division.
La ^wT^tùfh consiste & ramener la multiplicité de l'expérience & Tunité du concept : « le dialecticien sait démêler comme il faut Tidée une répandue tout entière dans une multitude d'individus, dont chacun existe séparément. » {Soph,, 233 à.) « U faut, regardant les choses d'ensemble, réunir sous une seule idée les idées particulières éparses de côté et d'autre, afin de bien faire comprendre par une définition précise le sujet qu'on veut traiter : et; {x(xv ts ÎSéov vu'^o^vxxcLyei'v xàLvoWoLX^ StcffirapfjLÉva. » (Phèdre, 265 d,) La division consiste & analyser le genre en ses espèces sans briser ce qui ne doit pas l'être, sans négliger un membre réellement existant : '^riXiv xxx'(?87| SuvaaQxi Tl;xveiv, xaT'dtpOpa, { icifuxc. Celui qui sait discerner le concept unique répandu dans la multiplicité empirique, et suivre la hiérarchie de ses subdivisions jusqu'au particulier, celui qui, par suite, sait déterminer les rapports réciproques des concepts, la possibilité, l'impossibilité de les unir, celui-là est le vrai dialecticien.
Pour déterminer le concept, il faut saisir l'essence des choses, et non ce qui leur est accidentel ; non telles ou telles de leurs qualités, mais les caractères permanents qui les distinguent de tout ce qui n'est pas elles.
Ce n'est pas dire ce qu'est la science de Gorgias que de dire qu'elle est la plus excellente des sciences [Gorgias, 448 6) ; il s'agit de savoir non pas quelle en est la qualité, mais quelle en est l'essence, oô ico(<x, iXXà tiç. u Je crains bien, Eutyphron, si je te demande ce qu'est la piété (tô ôaiov o Tt 7cot'I<tti), que tu ne saches pas me montrer son essence (o69(av), mais que tu me dises seulement
J. HiST. DB LA PHIU 31
4Q HlrTOIBE DE LA PEILOSOPHU
Le cciir'rpt d>it d*>ac détermin'rr r^^ir*?:;€e des ch>î*?s en eubij- «aot les caraclrre* «yiî dL^nzi.4?at un 2<tare de t»jat a ;tre. Lf daDj?er« c ir%t de «ea teaîr à des carac terres ?operâ:i-rI>- Si »>z part d'exemples et d 'ibierralioûs partie uii-res, oq court le ri^pe de a'apercevoir qu'in c»>té de ces c^ioses, de confondre Tefseoce et Taccidenl. So«:rate cben^haît à éviter ce defiul en [•renant des cas opposés et en conciliant leurs contraai':tioas. La mrLi>iede PlatoB ei^t plus savante. 11 y a un art dialectique d'éprouver les coficeple, dont Platon noas a lais^ le miid^rle dans le Sof'.vM^ti sorfoot dans le Parme nide. Quand on a posé une idée, il faut développer cette hypothèse {-^^i?*^; dans toutes ses conséquences positives et négatives, examiner ce qui ré^^ulle de la position da concept, de sa suppression et pour le concept lui-même et jnjur les autres concepts, voir par là si rhyp<jthtrse est en accord avec ce qui a été reconnu conmie vrai.
Pour te mieux eiercer encore, il ne faut pi? te ''onfpnfTde fiippo^^^rFeifeteoce de qu**lqu'iiûe de ^•^s idées dont tu pari*»?, pt examiner les cons^uenc*» de cette hypothèse:; il faut supposer aiissi la non-existence de cette même idée. Par exemple, si tu veux reprendre Th^pothêse «?e Z^'non, celle de rexistenee de la pluralité, examine ce qui doit arriver tant à la pluralité elfe-mfme, relativement & elle-même et 4 Tunité, qu'à Tunit»^ relativement à elle-même et & la pluralité. De même aussi il te faudra considérer ce qni arrirerait s'il ■'y avait point de pluralité, à l'unité et à la pluralité, chacune relativement à dlemème et & son contraire. {Parm., 136 a.)
L'objet de cet examen antinomique, c'est de rejeter les concepts excessifs, d'éviter les erreurs des Sophistes et des Mégariques, et de ne s arrêter qu'à des hypothèses (ynoOÉTCi?) éprouvées par la dialectique, en accord les unes avec les autres. C'est là une vérification dialectique de Tinduction toujours imparfaite : le but de ces démarches compliquées, c'est l'idée.
L'idée une fois obtenue, la division (oiatpedu;) en fait voir les dif- CSrentes parties, et partage le genre en ses espèces.
Celui qui a aperçu les reBsemblances (xotvwviav) d'une foule d'objets ne doit
LE PROBLÈME DES IDÉES GÉJ^ÏÉRALES 483
pas 8*arrèter avant qu'il n'ait vu toutes les différences qui constituent les espèces : -^rplv ctv Iv auTf, tàç 8taçopàç roTj iciffa;, bizôvanzep èv e:8tffi xfitvTat. {Polit,, 283 a.) La division doit répondre à la nature des choses : Té|xvEtv xax'âpôpa fi tzio'jxt. [Phèdre, 265 d.) Pour cela elle doit en premier lieu ne pas multiplier les termes, ne s'attacher qu'à des espèces véritables, eu second lieu ne passer aucun terme intermédiaire, descendre toute la série des espèces dans leur ordre de subordination ; ^\ ff|xtxp6v jjidpiov £v icùb^ ixevi^a xal iroXXi dtçaipû^ev, \xffii «TSou; x^pt;* iXXà tô {xipQ; i^jia sISo; ejrsTo). [Polit, 262 a.) Le mauvais dialecticien saute du genre à la pluralité des individus : îxêtà Se rt Iv Jirêipa «ôOij? [Philèbe i6Cy sq.), de l'un immédiatement il passe à l'infini, les tefmes intermédiaires lui échappent rtà SI [léi^x Ix^tTÎ^ei oiôtoO?.
Le devoir de la dialectique, au coatraire, est de déterminer le •domaine d'un genre par une énumération méthodique de ses espèces et de leurs subdivisions, c'est de descendre ainsi tous les degrés de la âiflc'lpe^ic ju9qu à ce qu'elle ne trouve plus devant elle que la multiplicité indéfinie des individus. Ainsi on arrive à découvrir les rapports des concepts entre eux, leur parenté, leur opposition, leur subordination : c'est le côté logique de la ^iw e?o(ov, de la combinaison mélaphj'sîque des idées. Du même coup se trouvent réfutés les sophismes des Mégariques ; à Téristique se substitue la dialectique ; l'union possible des concepts rend le mouvement et la vie à la pensée ; avec le jugement reparaît la science.
Aristote est le véritable fondfttear de la logique. — Formation de ridée générale. — Définition des imlversaiix» — Théorie de la définition» — La logique et la métaphysique* — Socrate avait fait de la formation des concepts la fin de la science ; Platon, par sa théorie de la division, avait mis en lumière les rapports réciproques et l'enveloppement des concepts. C'est à Aristote que revient Thonneur d'avoir vraiment fondé la logique » en dégageant la théorie de la démonstration que ses prédécesseurs avaient seulement pressentie. Il ne rompt pas la continuité historique , il est bien le disciple de Platon, il achève l'œuvre de Socrate. 11 pense, comme eux, que le véritable objet de la science est l'être, et que l'être est l'es- «ence générale des choses. Sa logique est un progrès nouveau de la dialectique, mais un progrès qui d'une méthode encore incertaine fait une méthode définitive. Il cherche, comme ses prédécesseurs, à déduire le particulier du général, mais en découvrant les Ipis de la démonstration régulière (àTrôSeiÇK;). Surtout préoccupé d'établir la théorie de la preuve » Aristote parle du concept eu quelque sorte incidemment. La théorie du concept, il le reconnait lui-même, n'en est pas moins la condition de la science du raisonnement syllo-
gistique [Met., 1078 b, 24), àpyr^ oï twv TjWo-^i^iLÛ}^ to tt* eoriv; c'est par elle qu'il faut commencer.
La science a pour objet le général ; mais c'est de robservalion des individus qu'il faut dégager l'essence. Le premier acte de l'esprit est donc la sensation.
Celui qui n'aurait pas la sensation n'apprendrait ni ne comprendrait rien... Cest dans les formes sensibles que sont contenues les formes intelligibles : h xoU c?8c9t xoU cLia^TtXoU Tdt vot^tÎ évTiv. (De An,, III, 8.) Mais si déjà par la sensation nous percevons certaines qualités générales (Totdvoe), nous ne les connaissons qu'en tant qu'elles appartiennent à tel individu, en tel moment, en tel lieu ; il est impossible de sentir le général, ce qui appartient k toute une classe d'êtres, t6 ci xaOdXou xxl iicl 'zcdEviv àSuvatov ata6ïve96ai. Puisque donc la démonstration repose sur le général, qui ne peut être senti, il est évident que la sensation ne peut donner la science : esvspàv Sxi ouS*iirÎ9Tso6xi SiVi?^ dftffcuc IffTiv. (Anal. Past., I, 31.) La science commence par la sensation, ma» la sensation n'est pas la science, k Quand la sensation s'est produite , cbei quelques-uns des animaux elle demeure dans l'àme; chez d'autres, non. Tous ceux chez qui elle disparaît avec son objet ne connaissent pas ce qu'ils sentent; mais ceux chez qui elle demeure ont encore quelque chose dans l'Ame, alors qu'ils ne sentent plus. Parmi ces derniers, chez les uns, de cette persistance de la seusation naît le raisonnement (Xdyov), chez les autres, non. De la sensation naît ainsi la mémoire, de la mémoire souvent répétée du même objet l'expérience. L'expérience c'est la survivance du général, de l'un dans le plusieurs, de ce qu'il y a de semblable dans les objets sentis. » (Anal. PosL, H. 19.) L'expérience est pour les hommes le point de départ de la science et de l'art. (Met., I, 1.) Ainsi tous les animaux ont la sensation, quelques-uns la mémoire; l'homme a, en outre, l'art et le raisonnement : xà Se twv œA^svr* yivoç xal tIj^vt; xat Xoytapioîç. (Méi., 980 b, 26.)
De la mémoire Thomme fait sortir Tcxpérience, c'est-à-dire que par la comparaison et l'abstraction il dégage le général du particulier dans lequel il est contenu.
KaOdXou 6i Xi^w 6 àv xaxi •savTÔ; t8 ÙTzipyt^ xal xaO'aytà xai ^ aurô' Ç3w«p^ dfpa OTi 5»a xaôciXou IÇ à^i-xxTiii Oirip/Et toÎç irpiYli'S^iv. (Analyt. Post., 1, 4, 73 b, 26.) Le général c'est ce qui convient & tout individu (compris sous cette notion générale); ce qui, par suite, peut toujours en être affirmé, et cela parce qu'il fait partie de l'essence de l'être (xaô'aûxô xai •{ olùxô *), parce qu'il lui appartient nt'cessairement, êÇ iviyxTi; ôicip/st.
ATessence, au jcaô'aut^, s'oppose l'accwienf, «co (rjfjLÔE^r.xo;: est essentiel à l'individu tout ce qui est compris dans son concept ou peut en être déduit ; est accidentel tout ce qui ne suit pas du concept. L'homme, par exemple, est bipède xa6'aÔT4, car tout homme en tant que tel est bipède ; il est instruit, au contraire, x«Tà wfAÔs^
1. Le TÔ xijle qu'e»t-ce qu'une chose : c'est les sujets, ce ^ai rst par soi, e\ <>n tant quli
essence ou le concept. est lui-même : c'est la notion propre d« ^
i. Traduction latine : qtiod omni inest, per chose , son concept, son essence absolue, «tf , et qua id iptum est : ce qui est dans tous
€T)X(i<. Il suit de là que tout ce qui peut être dit d'une chose xoS'qcôt^ appartient à toutes les choses comprises sous la même notion ; que le <tu(&6s€t^x6< ne s'applique qu'à quelques individus ; que par suite tout ce qui est xaBoXou est xaO'a^o et xotà icàvcoc, in se et de omnibtu dictum.
Il y a des degrés dans la généralité. Le genre (-févo;) comprend les attributs communs à un certain nombre de concepts subordonnés,
Y^voc S'èarl xo xxcà «Xsi^vcov xoel Sia^epdvrcov T(f> e^Sfit sv T(f> t( iori xomQ-
Yopo'j{jLevov : c'est ce qui est affirmé de plusieurs sujets, différant en espèce dans l'unité du genre. Le genre est le premier terme de la réponse à la question: il èort. Demande-t-on, par exemple : qu'estce que l'homme? On répond: l'homme est un animal, C^ov. C'est l'existence du genre qui permet la division en espèces : à ce titre il est antérieur aux espèces, et plus proprement essentiel. Mais, d'autre part, le genre est moins déterminé, moins riche de contenu, et à ce titre on peut dire qu'il est comme la matière dont les espèces sont la forme. Si aux caractères communs contenus dans le genre on ajoute des caractères essentiels à une partie des êtres qu'il renferme et qui distinguent cette partie des autres, on obtient Yespèce, L'espèce est donc composée du genre et des différences qui la caractérisent : èx Y^p Toû Y^vouç xai tu>v S(a<popu>v ts stBrj. Aristote désigne ces caractères distinctifs par le terme de Siatpopà eiSoico«ic, traduit par Boëce : differentia specifica, différence spécifique, et adopté sous cette forme par les logiciens. Les différences spécifiques ne sont pas des accidents, elles sont des déterminations essentielles ; elles sont affirmées d'un sujet (xa6'&Roxc((X£vou Xâ^ovrat), mais elles ne sont pas dans un sujet (Iv 6icox&t(jL&v(|> oûx EÎff(), c'est-à-dire qu'elles ne subsistent pas dans un sujet indépendant d'elles, mais bien dans un sujet dont elles constituent l'essence. (Catég,, V.) Entre le pur accident et la différence spécifique Aristote place les qualités qui n'appartiennent qu'à une certaine espèce et qu'il appelle les propres (ta îSia) : par exemple, c'est un propre de l'homme d'être grammairien, if3tov àvôpwTcou tô YP«i*H^«Tcxiîç eTvac
Platon navait pas dit expressément que la définition se fait par le genre et la différence spécifique. Déjà cependant [Théét., 208-9) il avait distingué du xoiv<Sv la $(s(popà ou Sia<pop<^jC, le trait par lequel la chose en question diffère de toutes les autres, «nifjieTov ^ tûv àicdcvTcov 8io[;pépEi to èp<oT7^6lv ; comme, par exemple, quand on dit du soleil qu'il est le plus brillant des corps qui dans le ciel tour^ nent autour de la terre, to Xa{jLicp(kgctov tûv xot'oûpovov fbvtcov ir&pl
486 HISTOIRE DE LA PHIL0SO1»HTt:
Y^v. Arîsiote ici encore reprend en les précisant les idées de Platon. Pour déûair le concept d'un objet, il faut prendre les qualités qur appartiennent, en même temps qu'à lui, aux autres objets du même genre, et les additionner jusqu'à ce que les qualités retenues ne conviennent plus qu'à Tobjet à de'lînir; il faut, en un mot, que le» déments de la définition aient la même extension que le défini : car c'est une nécessité que ce soit là Teseence de l'objet, «raoxr.v y«p àyérfutTi owaîav eTvai tou Tcpif^kctto^. La définition est un ensemble de oaractères dont chacun pris à part peut convenir à d'autres objets que Tobjet défini, mais dont Tensemble ne peut convenir qu'à Tobjet défini. {AnaL Post., II, 13, 96 a, â4.) Pour obtenir le concept d'un objet donné (Xoyo^ t/Jç oùffîac) il faut donc diviser le genre en ses espèces, les espèces en leurs sous^spèces, ea>c âv iïAT^ eU tx idtsMpopa, jusqu'à ce qu'on arrive à ce qui ne peut plus être subdivisé, parce qu'au delà on tombe dans l'individuel. On est assuré par ce procédé ()ene pas s'arrêter à une division trop vaste, qui comprenne d'autres objets que celui à définir. '0 6pt9(j.^c ^/- y^voik xx: âiacpopcov strctv : definitioejc génère et differentiis constai. [Top,, î, 8.) Il n'y a rien de plus dans la définition que le genre premier énoncé et les différences, 'zo TiptÔTOv Xey^^H'-svov yîvo; xat cà oiaoopaf. (Met., 1037 b, 29.) Gomme chaque détermination nouvelle suppose et comprend en soi les déterminations antécédentes, par exemple : le ^tirow (bipède) suppose T^rotcouv (qui a des pieds) et le comprend, il n'est pas nécessaire de répéter dans la définition toutes les difi'érences qui résultent de la division du genre, on peut se contenter de la dernière différence : ztkvj'zv.x Siscpopx -Jj ojcia t©ù izoàyiL'xxoç xat & 6piff|j.o< {Met,, 1038 a, 28), la dernière différence est l'essence et la définition de l'objet, mais en ce sens que cette différence dernière comprend en soi et le genre et les espèces subordonnées. Aristote veut que la définition soit réciproque, c'est-à-dire que le sujet et le prédicat aient même extension, même compréhension, que par suite ils puissent être substitués l'un à l'autre : èv «Jî apa (xtj evsTcxt Xo^ij»
avTÔ, Xsyovxt cwiro, outo; 6 Xô-^o; toû t( ^w etvat fctiTtqj [Met., Vil, 4,
10296; 19) : « la proposilion dans laquelle l'objet (quanta son nom) n'est pas contenu, mais qui exprime cet objet (dans ce qu'il est,, c'est là ce qui exprime l'essence pourchaque chose ». Gela revient à dire : il ne faut pas que la définition répète le terme à définir; il faut que la définition soit réciproque. G'est encore à Aristote qu il faut faiire reoKMilejr la distinction des définitions de mots et des définitions de ekoses, -0 ôptWtisvoç ôiixvwrtv fj xi i(ntv i) Ti ffr,|jta{v«e TOuvOjjLa : celui qui définit indique soit ce qu'est la chose, soit ce que signifie le
LE 1»R0^L£1HE des IDÉ.ES GÉNÉRALES m
noTO. {An, Post., II, 7.) Dans le preoDaier eas il y a 6>o< nçkurf^zdii^i; (realis) ou encore épo^ouottASTic {essentialis)^ déûiiition esseutielle ou réelle ; dans le second cas il jr a 'k6-(9<: è^oiLoxii^-^ç, explication de mot. Nous pouvons définir verbalement môme les concepts qui n'ont aucune valeur comme celui de 'cparifiXaifoç (animal fabuleux), mais nous ne pouvons connaître*le xt èaxe que des choses qui eiisr toit et dont nous connaissons Texistence : ri 8' i<r:\ tpayUt^^ à$>-
Aristote reproche à Pklon de séparer (x^p^e^v) les idées, de leur donner une existence substantielle, d'en constituer un monde «uppasensible. Ce n'est pas à dire qu'il rompe brusquement avec son maître, et qu'il sépare radicalement la k^que de la métaphysique. Aristote est encore réaliste. Pour lui l'essence n'est pas une idée existant en dehors des choses; elle est immanente aux individus, et c'est d'eux par suite qu'il faut la dégager. Aristote désigne cette essence par les mots H-^po»;, «^o<> "«^ "^^ ^"' et souvent par une expression qui lui est propre, zh t( ^v EÎvat. Aristote est si réaliste qu'il définit indifféremment la science, tantôt la connaissance de l'essence, tantôt la connaissance des causes. « Nous croyons, savoir une chose, quand nous croyons connaître la cause par laquelle elle est et ne peut être autrement qu'elle n'est. » (Anal. Post», 1, 2.) Mais cette cause des choses n'est pas différente de leur essence, iv
iwc«(xi Y^p touTOK <pavep6v èoxiv ^i ta auT(i lort to xi èori xat oti xi iuxiv. {Anal. Po$t., Il, 2.) Ta «fxtov zh xi ^,v sTvai. [Met., 1041 a, 27.) Ce qui sépare Aristote de Platon, c'est qu'il ne met plus Vidée hors du monde, c'est qu'il fait du concept la force qui meut la matière et lui donne sa forme.
Les Stoleiens : définition et caraelères de la lo«glqne. — Formation et nature des coneepts : ils sont de pures abstractions. — I\[onilnallsme« — Après Aristote et en grande partie sous l'influence des Stoïciens, la logique 86 sépare de Tontologie, pour s'unir intimement à la granwnaire. Elle n'est plus une science métaphysique, elle est une science fornrielle. Séparée de la philosophie, dont elle devient l'introduction, ellen'est plus aussi mèléeà ses fluctuations, elle tend déjà à prendre le caractère scolastique qu'elle gardera durant tout le moyen âge. La logique f selon les Stoïciens, comprend deux parties : la rhétorique, qui est la théorie du discours continu, oratio continua (Sén., £pîtr., Lxxxix, 17); la dialectique, qui a pour objet le discours Jorisé^ partagé entre celui qui interroge et celui qui répond, émtio
inter respondentem et tnterrogantem discisia. La rhétorique semble n'avoir eu pour eux que peu de rapports avec la philosophie proprement dite. Les Stoïciens définissaient la dialectique : la science ou Tart de bien parler, Itcktctjixtiv tou su Xiftiyt (Alex. Aphr., Top., 3); mais bien parler, pour eux, c'était dire des choses vraies et convenables, xè 81 tZ X^Y*'^ ^^ "cv àXrfiiÇ xal «pooijxovxa Xi^eiv. Comme la pensée et Texpression sont en intime rapport, la dialectique a deux parties: elle étudie ce qui exprime, xà (njfiaïvov, et ce qui est exprimé, xà (rri[i.oLi^6iLtvo^ fVerbaet significationeSylemoi élis, pensée. La première partie comprenait les questions les plus diverses : une physiologie et une théorie du langage, la grammaire, la poétique et jusqu'à un traité de la composition musicale. La deuxième partie répondait plus particulièrement à notre logique. Nous voyons que les Stoïciens faisaient de la logique un vaste ensemble de connaissances très variées, une sorte de technique universelle. Leur théorie du concept est un retour au nominalisme d'Antisthène, dont Zenon avait été le disciple. Mais après Platon et Aristote l'éristique des Sophistes n'était plus possible. Les Stmciens profitent des vérités désormais acquises; on peut toutefois leur reprocher d'avoir amoindri la logique, en lui enlevant le caractère métaphysique que lui avaient donné Platon et Aristote.
Tout ce qui a une existence réelle est matériel. La sensation est la source première de toute connaissance. De la sensation naît le souvenir; de plusieurs souvenirs semblables naît Texpérience : Sxav
SI 6p.oei8eTc ''coXXa: (xvTJpLas -y-vwvxai, x6xe <pajîv i'^eiv èp-icetpCav. C'est par
un travail de Tesprit sur ces données de Texpérience qu'on arrive aux concepts, qui permettent de dépasser la sensation actuelle, et d'anticiper la sensation future. Ces concepts sont formés des sensations (D. L., VII, 52; Cic, de Fin,, III, 10, 33) par plusieurs procédés : par analogie (xax'àvaXoYi'av), par ressemblance (xa6'6jjLoi<kT,Ta), par opposition (xox'èvavxfoxriv), par combinaison (xaecà <juv6e«v) et par transposition (xaxà {lexàôediv). De ces concepts les uns se forment spontanément et sont en nous comme l'œuvre de la nature; ce sont les icpoXijtJ'etc, les xoival evvotai, les premiers principes de la science et de la vertu ; les autres sont formés méthodiquement , avec art, ce sont les éléments de la science qui en est la possession assurée et inébranlable au raisonnement : èicioxi{{ji^v xxxéXrj^tv àff^paXîj xal ÂfiexiitxcDxov 6uà X^Y^^- Comme les concepts dérivent de la sensation, il semblerait que celle-ci pour les Stoïciens dût être seule d'une certitude irrésistible; il n'en est rien. Les sensations se vérifient par leur rapport à la pensée. C'est que l'erreur et la vérité suppo-
sent le jugement, c'est-à-dire, outre la sensation» un acte de Tesprit* Ainsi, selon les Stoïciens, toute récdité est matérielle et particulière, et cependant la vérité n'est que dans le général. Il y a là une contradiction. Si Ton ajoute que les Stoïciens, comme les Cyniques et en opposition avec Platon et Aristote, soutiennent que la pensée n'est rien de réel, xà ewo-i^fiiaxa p-T^Tè xivà elvai \xt^ icoià, on ne voit pas pourquoi ils attribuent à la pensée de ce non-être une plus grande valeur qu'aux, sens qui représentent le corporel et par suite la réalité même.
C'est à la partie de la dialectique qui traite du 9Tj(Jiaiv6{jicvov que se rattache ce que disent les Stoïciens de la division et de la définition.
TA 9v\{jLotiv<$(jLcvov, Tô ^exTcSv, c'est ce c[m est exprimé, c'est le contenu de la pensée. Le XÎxtov se distingue des choses qu'exprime la pensée, des mots qui la traduisent, de l'action de VAme qui la produit. Les choses sont toutes de nature corporelle ; le mot est un mouvement de l'air ; l'acte de penser est un changement dans la matière qui constitue l'Ame ; le Xextdv, le aTi]xaciv6{itvov, c'està-dire le contenu de la pensée, est donc immatériel. (Sext. Emp., adv, Malh,,\lllf 41 : fv 6ft àvitk^axw, âaiccp ta 9Y;p.aiv^{itvov irpdcypka xal Xextdv.) En ce sens seul les Stoïciens distinguaient TiX^iOfita de l'àXv^Oiç : riXv^6<c, le vrai est incorporel, car il est un jugement et une énonciation, à^Cufia ydp ioxi %aX Xsxt<Sv; l'àXiflÔcia, au contraire, est un corps, car elle est la science de toutes les choses Traies (îatt yàp lntfftVijjLTi irivTwv à^-r^Oâv àiîoçotvTtxifi), et la science c'est la partie dirigeante de l'Ame dans un certain état : -f| 8è iicivrfiix'V) icâ; l^ov -fiyeixovixdv. (Sext Emp., Hyp. Pyrrh,, II, 81.)
Le général n'a aucune existence réelle , il n'est qu'une abstraction. La division ne peut donc avoir qu'une valeur purement formelle et non une portée ontologique , comme dans Platon et Aristote. Les Stoïciens se plaisaient cependant à cette division des concepts et ils en distinguaient de plusieurs sortes.
La division, c'est la distinction du genre dans les espèces qui lui appartiennent <-n cU T^ icpootx'ii cTS'n 'ropi^), comme par exemple : parmi les animaux les uns sont raisonnables, les autres privés de raison. La contre-division (ivTtSiaipcatç, division antithétique) se fait du genre dans les espèces qui s'opposent par négation, par exemple : des choses les unes sont bonnes, les autres sont non bonnes. La sous-division (6^o6iaCp£9i;), c'est la division appliquée à la division elle-même (6iaipc9i; ivl 6taipi(rc'.), comme par exemple : des choses, les unes Bont bonnes et les autres point ; de celles qui ne sont pas bonnes, les unes sont indifférentes, les autres mauvaises. '0 (tcpiv^idç, la partition consiste à ranger les genres selon leurs lieux, févou; elç xàicovz xaTita^iç, par exemple : des biens les uns se rapportent A l'Ame, les autres au corps. (D. L., Yll, 61.)
Le genre comprend plusieurs concepts (itXeKJvwv èvvo7){xàTb>v jjX- Xr^^pw), par exemple : le genre animal comprend toutes les espèces particulières d'animaux. L'espèce est comprise sous le genre, par exemple : homme est compris sous animal. Le genre le plus
général (YevtxcoraTov) est celui qui n'a point de genre au-dessus deliâ (ô Y^voc ov Y£vo< o^ ^,^0» ^'^st le tC, le quelque chose; ce qui est le plus spécial (eîStxwTŒTov), c'est ce- qui étant espèce n'a pas d'espèce au-dessous de soi, e^oç Sv s^c o-jk tytt, comme Socrate : c'est donc l'individu. Les Stoïciens cherchaient à dresser une tabulu legica, une table logique*, qui permît de déterminer un concept par la seule addition des termes successifs d'une di\'i8ion continue allant du plus au moins général. Le concept d'homme, par exemple, est obtenu par la somme d'animal, de raisonnable et de mortel. L'essence propre d'un être consiste ainsi dans un total d'attributs qui permette de le distinguer des autres. La définition devient plus grammaticale que métaphysique. D'après Chrysippe, elle est -^ tw îSCo-j àTrû8o<ri<;, l'énoncialioa de ce qui est propre à l'être défini ; d'après d'autres elle est une proposition dans laquelle le sujet et les attributs peuvent être substitués Tun à l'autre, une proposition réciproque (xax àvTiŒTpoçp/iv). Il y a encore la déûnition incomplète, la description (ôicoypoi«t;).
Partant de ces idées, les Stoïciens prétendaient qu'Arislote avait eu tort d'ein> ployer la formule : t^ tî î,v Etyai. Le mot tlvai était superflu. Alexandre d'Aphrodise {Ad. Arist. Top., p. 24) leur répond en attaquant leur nominalisme grammatical. Le mot tô elva*., dit-il, n'est pas ajouté à xt TjV par pléonasme. II ne suffit pas, pour déterminer le concept d'un être, d'énumérer des qualités qui ne peuvent convenir qu'à lui, de former ainsi une proposition réciproque. Si l'on disait : l'homme est un animal qui rit (tô ^wov veXa^Tix^v), l'attribut n'aurait ni plus ni moins d'extension que le sujet, ce serait bien ïà une i-Kf/So^tc ToO îoiQu, ce ne serait pas une définition, parce qu'il n'y a rien là qui désigne l'être pour J'homme, èv -rtv; êçtI xô elvat xw àvôpwitu», car il est bien certain que rire n'est pas l'acte achevé de l'homme (où>t laxt xeXeidxT,; àvOpwTîou xô ysXdtv).
En résumé, pour les Stoïciens, les concepts ne sont que des images subjectives dans lame ; on peut en être d'autant plus surpris que la théorie métaphysique des Xti-^ot <wrEp(xaTiîco{, des raison% séminales des choses, expressions diverses de la raison universelle, semblaient mieux se concilier avec une théorie réaliste. Mais les Stoï-
* Praiitl {GesehicJite der Logik,L I", p.4id), donne d'aprèa les commentateiirs Texemple d'une tabula logicn :
xtxpiicouv Stxouv ôvtixdv iôivaxov
Xpcp-sxtffTixdv uXaMxiuiiv adilitlounoi l^^ov, dÉXoyov, xexpiicQuv, ûXaxxuc6v {animal, non raùonnable, quadrufiède, aboyant), le total donne chien ;^wov, (ïTiOvov, xexpi-nouv, 3rpe|xex'.ffXix(îv (anima/..., Aennissant)^ h somme est cheval.
LE PROBLÈME DES IDÉES GÉNÉRALES 48f
cienfi n'ont pas rattaché les concepts aux raisons séminales , et liront pas cherché dans les premiers l'expression des secondes.
Épionre : dédain de la logique. — ^ Sensvallstiie aerninaUste. ^ Les Sceptiques : attaques oontre la défliiUi(Nft«. -*- Les Épicuriens ont peu fait pour la logique. Surtout préoccupés de la vie pratique et du bonheur, ils dédai» gnaient la théorie pure.
In altéra phUosophiée parte» quv ^oyixTi dicitur, isie veiter plane, lU nûki quîdem videtur, inermis ac nudus est; tollit definitiones, nihil de dividendo ac p&rtiendù docety non quemodo efficiatur eoncludaturque ratio tradiU non qtia vi captiosa solvaniur, amàigua diHinguaniur, docet. (Cic, de Fin,, 1, 1, âS.) be qoQcept {'Kp6\ri^ii) naît par la répétition des mêmce sensations : il n'est que rimage générale du sensible survivant dans la mémoire : jivt.jitiv toC TzoWiyt.i.ç j^«)6cv ^pocvivToç (D. L.. X, 33.) G^est sur ces anticipations, sur ces -Kpok-rfyti^, que repose tout langage et toute pensée, car c'est aux notions générales que répondent les mots. « En môme temps que le nom d'homme est prononcé, l'image de ITiomme (6 rjroç aûtoO) se représente à l'esprit, en vertu des notions antécédentes dans lesquelles les aens nous servent de guide. Ce qui a été classé originairement sous chaque mot est donc évident. Nous ne rechercherions pas ce que nous cherchons, si nous ne l'avions d'abord connu; et nous ne pourrions nommer aucune chose si nous n'en avions acquis d'abord l'image géaérfrle (Tèv tvitov) par la TCpdXii4'ic. » (D. L., X, 33.)
En un mot, les concepts sont des résumés d*expe'rienees que nous
fixons dans des mots et que nous appliquons ensuite aux cas parti-
culiers semblables. Chaque pensée doit être ramenée à des sensations
déterminées, car c'est par la sensation seule que nous atteignons
le réel. Si les concepts nous servent à mesurer la vérité de nos
opinions, c'est que, comme les sensations qu'ils résument, ils sont
des images des choses dans l'àme ; par suite n'ont besoin d'aucune
démonstration.
• Il est nécessaire que le contenu du concept, désifmé par chaque mot (t6 ^wTov €w6i^{4x ««O'ëxadT^v ^d<5Y']fov pXii:c06at), soit connu immédiatement et n'ait pas besoin de démonstration, pour que nous ayons un critôrimn auquel rapporter ce que nous cherchons, ce qui nous embarrasse ou ce que nous croyons. (D. L., X, 38.)
Les luttes de la nouvelle Académie et des écoles sceptiques contre le dogmatisme stoïcien ont rempli les écoles durant plusieurs siècles. Sextus Empirictts résume quelques-uns des arguments en usage contre la définition. Ces arguments, qui n*auraient pas atteint les théories métaphysiques de Platon et d'Aristote, ne sont passans valeur contre la théorie nominaliste et grammaticale des Stoïciens. Celui qui ignore l'ot^^et à définir, dit Sextus Empiricus {PytrA.
kn HiSTOlBE DE LA PHILOSOPHIE
kyp.f XL, 207;, n'est pas capaUe de définir ce qu'il ne connaît pas Celui qui connaît l'objet, dans le cas où il le définit, ne le connaît pns parla définition, mais il ajoute la définition àTîntuition qu^iiade l'objet. 11 n*est donc pas nécessaire que la définition s'aioute à la compréhension des choses (^pôc luxzilkT^^ tmv xpzYffc«n*v}. Et, ea effet, vouloir tout définir, c'est se condamner à ne rien défink*, car oa irait à l'infini ; et avouer que nous pouvons connaître certaines choses sans définition, c*est avouer que la définition n'est pas nécessaire. Si nous ne connaissons que par la définition, pourquoi, disait encore Sextus Empiricus {ibid., 211}, dans le langage usuel ne parlonsnous pas par définitions? Au lieu d'homme, par exemple, pourquoi ne disons-nous pas : animal raisonnable, mortel, capable de pensée et de science? au lieu de chien, animal à quatre pattes, aboyant? S^attaquant à la tabula logica des Stoïciens, il disait (iàid., 290} que Fespéce ne peut participer ni à tout le genre, car celui-ci comprend plusieurs espèces, ni à une partie du genre, car Thomme ne serait pas alors un vivant, mais un fragment de vivant : où C4iov âXkà {«ipoc C<po'j. Ce dernier argument ne parait pas très sérieux.
Les commentateurs d*Aristote : eoneeptuaUsme d^Alexandre d*Aplirodise. — La seolastique dans Tantlquité : commentai res et manuels* — Les œuvres d^Aristote n'ont pas cessé d'être étudiées et commentées durant toute l'antiquité. Mais en combattant sur certains points le dogmatisme stoïcien, les commentateurs lui ont fait de nombreux emprunts et ils ont contribué par là à faire de la logique une science purement formelle. Alexandre d'Aphrodise (ii* siècle ap. J. C), un des plus célèbres commentateurs, modifie la doctrine du concept d'Aristote, en exagérant cette doctrine du maître que c'est dans l'individuel qu'il faut chercher la réalité. Ce n'est pas seulement pour nous, comme l'avait dit Aristote, c'est en soi que l'individuel est antérieur au général : le général n'existe, en effet, que par l'individuel : Tri ^jffEt uoTÊpa Ta xa6(5Xo'j xwv xoiO^éxocara — to sîvai xal tt^v ouff(av xà xotvà itapà twv xaô'sxaffxa Xaji.6àvetv. (Simpl., Catég., 21 p.)
L'objet propre des concepts généraux, c'est le particulier : seulement dans le particulier, ce sont les qualités qui se présentent ou peuvent se présenter chez une pluralité d'individus. C'est dire qlie le général n'existe que par la puissance qu'a l'esprit de l'abstraire. En tant que généraux, les concepts n'ont d'existence que dans l'entendement; dés que celui-ci cesse d'agir, ils cessent d'exister. « Des formes qui sont dans la matière rien n'est séparable si ce n'est
seulement par la pensée; les séparer de la matière, c'est les détruire : tûv ^^p ivuXwv fil8ù>v ouSlv ^u>piatov ij \6yt^ (x^vov, zî^ ^Oopàv aÙTû)v eîvat tov àizo xr^^ uXtjç ^cDpiafA^v. Séparées de Tesprit qui les pense, elles n'existent plus, car c'est dans le fait d'être pensées que consiste leur être : iv t^» votTo6ai tô eTvai oûrotç. [De An,, 439 b,) Cette théorie d'Alexandre d'Aphrodise fait pressentir le conceptualisme.
Déjà Arifitote avait séparé la vie pratique de la vie théorique. Après lui la philosophie de plus en plus devient une chose dMcole, une matière d'enseignement. De là plusieurs conséquences. On divise la science pour l'enseigner plus facilement, et on perd de vue le lien qui en unit les diverses parties. La logique n'est plus comprise dans un ensemble systématique , elle n'est plus mêlée intimement h la métaphysique : elle est considérée comme un instrument, comme un art de discerner le vrai du faux. Elle n'est plus la recherche même de la vérité, une science ouverte , en perpétuel progrès. Elle précède la philosophie, elle est un moyen, non une fin. Elle tend donc à se fixer dans des règles précises, fixes, immuables. La nécessité d'enseigner, de mettre chacun en possession de cet art d'infaillibilité, favorise cet arrêt de la logique dans des formes définitives. Après avoir isolé la science, il faut la diviser, mettre de l'ordre dans ses parties, les rattacher les unes aux autres; on arrive à composer ainsi des catéchismes, des manuels, qui puissent être appris par cœur par les écoliers. Dès lors on se préoccupe moins d'inventer que de commenter. On commente les commentaires, on n'est jamais las d'expliquer, de développer, de trouver des formules qui se gravent dans la mémoire. Il y a des divisions commodes qui sont admises et reprises tour à tour par tous les maîtres avec des perfectionnements de détail. La scolastique ne commence pas au moyen âge : elle commence dans les écoles stoïciennes et péripatéticiennes, et elle ne cesse de se développer par cela même qu'elle dure. Nous ne pouvons suivre dans tous ses détails l'histoire de ces logiciens , la succession de ces catéchismes qui se copient et se corrigent peu à peu les uns les autres, en se rapprochant d'une sorte de type du manuel classique. Les traductions latines de Varron, de Cicéron, d'Aulu-Gelle , de Quintilien, d'Apulée, qui ne firent que faire passer dans leur langue renseignement des maîtres grecs , eurent une grande importance en créant une terminologie latine pour la logique. Par là furent rendues possibles les œuvres d'un Boëce, qui eurent une si grande influence au début du moyen âge. C'est dans Porphyre
et dan^ lV>^c^ luîrn^me, qui, k r lus àomnent, imite et copie Porphyre, qie non» chercheruDà ee qu'était deremie la théorie éa. C4jrtCfipi a la lîn de la piiilodophie aoiîque.
Porpliyre : tetredoetf 4 len éUÊ^ aafverMUDU — Porphyre est Tauteur d*iiii écrit qui
fut fin flf/A plu^ ItJ^ et de^ plus répandus au moyen âge. Cet écrit a jKiur tilre : Introduction aux catégories (TArisiote : Etsa^wrW, il^ ^ô^ Apt7rv:i>'/>4 /.«;-/, ^opiau;, ou des cinq uoiTersaïUL : =«p: tù>i# «rrce ^«r/ûr/. Porphyre paâsa loniriemps p^>ur Tinventeur des quinque vocen vivo;, tPy*^, otaçopi, toiov, (r>ix5toT,xo^) ; Le genre, ïespèee^ la diffurence, le propre et V accident .'voir la Logique de Port-Bof/ai, l^*partM ch« vil,; mais cette tradition ne reposait que sur Tigoorance de Thi^toire. Déjà, comme le reconnaît Boéce, Aristote avait traité det cinq universaux, et, après lui, la plupart des philosopha» IcH avaient signalés dans leurs ouvrages.
ArUtr)tff!f*M in W/rU quo» Topica appellavit docuit quid gentis sit , guid fpecies, qutd di/ferentia, quid proprium, et quid accident; et piurimiprxtereaphitosophi liljri» »uiM complexi harum vint rerum et potentiam deelarariaU*
Mai» Porphyre reprit et compléta les travaux de ses prédécesseurs, et il donna une valeur nouvelle à la théorie des quinque voces, dont il nt rintroduction aux catégories et, par suite, à toute la logique.
Lfi qmre (^ivo;) est co qui, dans la définition, est affirmé de pluûeuis choses
(lillY'runt pjir IVnpèco, x6 xacti •K)k€t(5vu>v xal SiacpEpcivTuv t$ eTSeï èv Ty tî ivzi
n«tr,Yopoû|j.ivov , «Vat-à-dirc le concept général qui comprend ce qu'il y a de
commun à plusieurs concepts encore généraux. Animiû, par exemple, peut
Alro iininiié (riiomuie, de chien, de cheval, etc... L'espèce (cTôoc) est ce qui est
coiMprlK HouH tui gcMirc donné (tô uTzh tô iTroSoÔèv yêvo;), — ou encore ce qui est
cliiBHé souH 1p genre ^t ce dont le genre est affirmé dans la définition, — ou enfin
00 (<ui dans la définition est affirmé de plusieurs choses ne différant Cfue par
lo nombre (t6 xati i:X«tûvu>v xal Sta^epdvTojv xy ipt6|x<^ èv tcJ ti iort xaxi^yopou-
|jLivov). Dans cedernlor sens, Tcspèce n'a sous soi que des individus et dessio-
gullcrs, c'est la species infima des scolastiques. Porphyre refuse d'admettre avec
les Stoicious que toutes les catégories tombent sous un genre suprême, soient
comprinort dans* lo Sv ou le ti (dans ïétre ou dans le quelque chose). Mais pour
droHUcr une taênila loqica, il admet que dans les limites de chaque catégorie
(x«0'ë'xi9TT,v xatT,YOpixv) il y a des Y<vix<ôtattt et des clSixcÂtata. Le ^cvcxtoToTov
c'cHt co qui iHant genre ne peut devenir espèce, c'est-à-dire ce qui n'a pas de
«<MU*e jui-dossus do *oi ; l'iISixtÔTaTOv se définit ce qui étant espèce n'est pas
gonfo. Mais entre ces extrêmes il y a des intermédiaires (xàfiè piévftTcâv dfxpfav),
de» concepts qui, étant tout k la fois genres et espèces, se subordounent lea
uns aux autret^ ^û'RiXXr^Xa). Porphyre donne un exemple de ces subordinations
de o.onropts qui permettent de construire la tabula logica .-oôffia, aûjjLaJjx^^'jyov,
C<^ov, X^Ytxdv, ivOpMiioc, S^xpiTt); : substance, corps, teae, animal, raisonnable,
homme» Socrate. Â ce propos U remarque que Tattribut ne peut pas «Toir
LE PROBLÈME DES IDÉES GÉNÉRALES 4do
moins d*extension que le sujet, que tout au plus» quand il 8*agit d'un propice (TSiov), l'extension des deux termes peut être égale. Dans la tatula logica le genre egt toujours affirmé de Tespëee, et tous^les termes supérieur» des subordonnés; mais Tespèce n*est pAA<affirmée du genre qui lui répond ni de ce qui est au-dessus d'elle, car il n'y a pas réciprocité (oùoè yip ivTiîTTpIseï) ; il faut affirmer les choses égales des choses égales, comme tô /pejjteTKjTtxiv du cheral, ou les choses plus étendues des moins étendues. L'individu (t6 iLTO|ju>v, l'indivisible) est enveloppé par l'espèce (TzipU^itixi) , l'espèce par le ^enre, car le genre est un tout (o)kOv) ; l'individu est une partie ; l'espèce à la fois tout et partie.
C'est donc en s'attachant à leurs degrés d'extension que Porphyre distingue les concepts et établit leurs rapports. Déjà nous trouvons cette négligence de. la compréhension ^ cette préoccupation exclu* sive de Textension, contre laquelle le philosophe écossais Hamilton protestera de nos jours. Les concepts sont des quantités qui s'enveloppent les unes les autres ; on va du contenant au contenu. Séparée de la métaphysique depuis Aristote, de plus en plus mêlée à la grammaire et à la rhétorique, la logique tendait à n être plus qu'une science formelle, une sorte de mathématique de l'abstrait , dans laquelle une tabula logica bien faite donnait des résultats assurés.
La différence proprement (îSîws;) c'est un mode inséparable (iy^wpiffxov ffujiffe- €T[-»6;;)y mais dans son sens le plus précis (ISiatTotta), la différence c*est le carac* tère spécifique (cl6oicoi6c 8uxfopi). 11 yadesdifl'érences qui font que deux choses diffèrent seulement de qualité (iXXoîov -notoOjiv), ce sont les différences simples, iicXû^ 6ia9op3{; il y a des différences qui font que deux choses sont autres (dfXXo), ce sont les différences spécifiques, qui font partie du concept, le complètent (sjujjL'îcXTjpo'jffa'.). Elles servent i diviser le genre en ses espèces ; par rapport à lui elles sont donc SiaipsTixai; elles servent à constituer les espèces, elles sont par rapport à elles ayjxirATjpwtixal xacl a'jo"raxixat. Elles sont comprises dans l'essence ; la définition se fait pur le genre et par de telles différences (Spot 8x yivoo; ÔVT8Ç xal toio'jtwv Six^opûv — oiffiwSeiç elal icotdTTjTS^ at aujjLicXirïptdTtxal Tûv oiiltùy). — Le propre (tô îoiov) peut se diviser en quatre espèces ( V. Logique de Port-RoyaL 1'* part., ch. vu) : qvod convenit omni et sali, sed non semper, par exemple : blanchir convient à, tous les hommes et aux seuls hommes, mais seulement dans leur vieillesse ; guod convenit soli sed non omni, comme il ne convient qu'à l'homme d'être médecin ou philosophe, quoique tous ne le soient pas ; quod convenit oirmi sed non soli, comme on dit qu'il est propre à retendue d'être divisible, quoique le nombre et la durée le puissent être aussi ; enliA la propriété par excellence, qvod convenit omni et soli et semper, xà )&<Sv^ Tuii •Kocvtl xal deî. Porphyre donne pour exemple le rire, r6 YcXatvrixdv ; ce qui caractérise ce propre par excellence, c'est que l'attribut et le sujet (homme) peuvent être intervertis. — « L'accident est ce qui parait et disparaît sans entrai- Ber la destruction du sujet, ou encore ce qui peut appartenir ou ne pas appartenir à un sujet, » par exemple : la prudence de l'homme. Pour faciliter la distinction de ces cinq universaux. Porphyre les compare successivement les uns aux antres, marquant leurs rapports et leurs différences.
Boêce : manuel latin. — Division de la logique*
— Les cinq imlversaiix. — Les catégories : cl&sslficatlon grammaticale et réelle; opposition » division 9 définition des concepts. — Les œuvres de Boëce ont exercé une influence considérable sur la philosophie du moyen âge. Ses traductions des écrits logiques d'Aristote, de 1 Introduction de Porphyre aux catégories, ses commentaires» ses propres ouvrages (Introductio ad calegoricos syllogismos; de Syllogismo categorico — hypotketico ; de Divhione ; de Definitione), devinrent classiques ; c'est par eux que la tradition se continua. D n'invente aucune théorie nouvelle, il interprète Aristote en s'en référant à Porphyre ; mais il résume avec clarté, dans des manuels de forme scolastique, renseignement des écoles. Il fait des livres propres à renseignement, il déclare lui-même qu'il étend ce qui dans Aristote est trop bref et qu'il ramène au langage habituel les expressions obscures du maître pour en faciliter l'intelligence {ad canstietum vocabulum reducamus). « Parfois il s'adresse directement au lecteur lui-même dans le style du livre de cuisine, pour lui donner la recette d'un mélange logique *. »
Boëce part de cette idée, devenue courante dans les écoles, qu'il faut aller du simple au composé, donc du concept au jugement, et du jugement au syllogisme. Il adopte une classiQcation des œuvres logiques d'Aristote qui répond à cette idée théorique et que les commentateurs péripatéticiens avaient rendue classique.
Syllogismorum vero compago proposUionihus texiiur, pj^opositionum vero poj^ tes sunt nomen et verbum; pars autem ab eo cujus pars est prior est; de nomine et verbo qxue prima sunt disputât io prima ponatur, dehincde propositione, ad u/timum de syllogismorum connexione tractabitur, [într,ad. sylt. cat., p. 558.)
C'est la division que nous retrouvons encore dans la Logique de Port-Royal : concevoir, juger, raisonner.
Voyons la théorie du concept. Il est nécessaire de débuter par l'étude des cinq universaux. Cette étude est introduction aux catégories, elle est nécessaire à celui qui veut diviser et définir.
Aristote a reconnu dix genres de choses que Tesprit saisit en les connaissant {qusp vel intelligendo mens caperet vel loquendo disputator efferret) ou que Ton exprime par la parole. Mais pour entendre ces dix catégories il faut connaître le traité des cinq universaux. Il faut savoir ce qu'est le genre, par exemple pour pouvoir entendre les dix genres auxquels Aristote a ramené
1 . Prantl, Geschichte derLogxk, 1. 1», p. 682. c'est la France qui a donné le branle à ces tin-
Nous devons beaucoup à cette histoire de la des sur la logique du moyen âge par la pubU-
logique qui rachète ce qu'elle a de rebutant cation de V. Cousin : Œuvres inédites d'Abé"
dans la forme par la richesse des textes et des lard, précédées d'une magistrale introduction
documents. — M'oublions pas cependant que (1836).
toutes leB choses. {Ad Porphyr. a se transi., p. 49.) Pour ce qui est des définitions, elles se font per gênera^ species, differentiaSf proprietaiesgue ; enfin il n^est pas douteux que dans la division celui qui ignorerait les cinq uuiversaux confondrait souvent les espèces et le genre, guod est factu fcedissimum, D^ailleurs sur ces quinque voces Boece se borne à. répéter Porphyre. Comme ce dernier, il est réaliste. La première question est de savoir si les genres eux-mêmes et les espèces ont une existence réelle {vera sint)^ ou s'ils sont des fantdmcs vains formés dans les seuls esprits {an m solisintellecUàus nuda inaniaque fingantur). Il n'est pas douteux qu'ils ne soient réels et saisis par une intuition certaine de l'esprit {certa animi consideratione teneantur), comme c'est Popinion de Porphyre. {Ad, Porph. a Vict, transi.) 11 n'est pas douteux que ces cinq universaux ne fassent partie d'un môme genre, qui peut exister séparé des corps et se laisse unir à eux, mais de telle façon que quand ils sont unis aux corps, ils en sont inséparables. {lèid., p. 10.) Boéce indique ensuite, en suivant Porphyre, comment est possible la tabula logica, et il ajoute les considérations d'usage sur l'imtvoque, Véquivoque, le miUtivoque, le diversivoque. Multivoca sunt quorum plura nomina, una definiiio est, ut est scutum, clypeus, Diversivoca sunt quo7*um neque nomen idem est, negue eadem definitio. {Ad. Ar. Prœd., p. 118.)
Les catégories sont une classification des objets de la pensé.
Dans cet ouvrage Aristote s'est proposé d'expliquer les premiers noms des choses et les mots signifiant les choses (de primis rerum nominibus et de vocibus res significantibus)y non pas en tant que ces mots sont formés de telle ou telle façon {grammaticalement), mvà^ en tant qu'ils sont significatifs. {Ad. Ar.Prssd», p. 112.) Cest donc par l'étude des catégories qu'il faut commencer l'étude de la logique : m la logique, en effet, se compose essentiellement de la théorie du syllogisme, et le syllogisme est un ensemble de propositions ; les propositions elles-mêmes se composent de mots {sermonibus constant)] il faut donc ayant tout connaître ce que chaque mot {quisgue sermo) signifie parla définition qu'en donne la science dont c'est l'objet propre {propria scientise definitione cognoscere). » {Ad. Ar. Prxd., p. 113.) Les dix catégories sont les genres sous lesquels Aristote a classé toutes choses ; l'infinie diversité des choses échappait ft l'esprit; les ramener & quelques genres, c'était en faire le sujet de la science: id quod per incomprehensibilem multitudinem sub disciplinam venire non poterat ^ per generum paucitatem animo fier et scientùeque subjectum. {Ad. Porph, a se transi., p. 48.) On Toit comment les catégories se rattachent aux cinq universaux et à la construction d'une tabula logica. Boéce maintient d'ailleurs que les dix catégories ne peuvent être ramenées à un genre suprême, comme le voulaient les Stoïciens. La substance s'oppose aux neuf autres catégories qui sont des accidents. La substance se divise elle-même en substantif primx, ce sont celles qui tombent sous les sens, c'est-à-dire les individus ; et eu substantif secwuUe, ce sont celles qui se rapportent à l'intelligible incorporel, quxcumque ad intelligibUem peiHinent incorporalilatem.
Conformément à la tradition , Boëce étudie ensuite les concepts dans leur opposition, dans leur division , dans leur déûnition. Il y a plusieurs sortes d'oppositions, comme déjà Tavait enseigné Aristote. Les concepts contraires {contrarium) sont ceux qui, compris dans Textension d'un même genre, sont à Textréme Tun de Tautre, exemple : blanc et noir. Les concepts opposés contradictoirement {contradictio) sont ceux qui sont dans un rapport tel que le contenu de l'un est la négation de l'autre (oppositio, quœ affirmatione et ne-
J. HiST. DE LA PHn« 32
gatione proponitur. (DeDims., p. 642.) Exemple : blanc; non-blaDC. Les concepts sont encore opposés comme Vhabitus à la privaiio^ (e^iÇy 0T£p7|9i<), comme la possession d une qualité au manque de cette même qualité. Enfin il y a les concepts relativement opposés {relative opposita), comme le double et la moitié, l'actif et le passif. Les concepts disparates sont ceux qui sont tout simplement différents les uns des autres, qui par suite ne sont pas compris sous un même concept plus général et ne s opposent pas ; par exemple : terre, vêtement, feu. {De Syllog, hypoth,, p. 608.)
Boëce distingue plusieurs espèces de divisions : celle du genre en ses espèces ; du tout en ses parties ; du mot en ses significations ; de ia substance en ses attributs [subjectum in accidentia) ; de l'attribut dans les substances {accidens in subjecta); de l'attribut dans les attributs {accidens accidentis). Les trois premières sont divisio secundum scy et les trois dernières divisio accidentis. Dans un autre endroit {Ad Porph, a Victor, transi, p. 7) il se contente de distinguer, selon Tusage, la division proprement dite et la partition :
Omnis diuisio duplex est, aut cum totum corpus in divet*sa disjungis, aut tum gênera per species distrihuis ; il y a deux sortes de divisions, la prenûère consiste à. diviser un corps en ses parties, la seconde & distribuer uii genre en ses espèces. La division du tout se fait selon la quantité {secundum qtumlitalem) ,. la distribution d'un genre se fait selon la qualité (qualitate perficitur). Le genre est naturellement antérieur à ses espèces, le tout est postérieur & ses parties ; le genre est matière par rapport & ses espèces {genus speciebus materia est); c'est la multitude des parties qui est la matière du tout ; l'espèce est ia même que le genre (species idem semper quod genus est)^ bomme, par exemple, est le même qu'animal ; la partie n'est pas la même que le tout, la main, par exemple, n'est pas la même chose que l'homme. {De Divis., p. 6oS.]
Le genre est ce qui est aftirmé dans la définition de plusieurs choses différ raut par l'espèce ; l'espèce est ce que nous classons sous le genre {guam sut» génère coUocamus). Pour obtenir des définitions complètes la division des espèces est nécessaire, et en un sens [et forte in eodem divisionis definitionisque ratio vertatur) ladivision et la définition sont une même chose. [BeDiv., p. 640.) 11 y a des différences (per se) essentielles et des dilTérenccs accidentelles (pei* occident] : les premières seules servent à. la division des genres et constituent les espèces. Pour obtenir la définition véritable, celle qui exprime l'essence (subs^ tantialis, gnece o'j<Tia>07\<;), il faut partir du genre de la chose à définir et interposer les espèces, les différences, jusqu'à ce qu'on arrive au propre, qui la distingue de tout ce qui n'est pas elle : tamdiu interponere debemus species et differentias, quamdiu seclusis omnibus quse hoc idem esse possunt eo perveniatur ut proprietas jam certa teneatur, (De Div., p. 652.) La définition ainsi ne sera ni trop étroite ni trop large, elle conviendra au seul défini et & tout le déûnL De la nature même de la définition il résulte que seules peuvent être définies les essences moyennes, qui ont & la fois un genre an-dessus d'elles et une diffé^ rence spécifique : rerum enim aliœ sunt superiores, aiim inferiores, alîM mediss; superiores quidem nulla definilio compleclitur, idcirco quod earum superiora igffiera inveniri non possunt; porro autem in/Môr^Sj tct Sunt individua, ipta quêque speeificis differentiis carent, quocirca ipsa quoquê a definiêsone sectmm
suni; medix igiiw\ qum et habent gênera et de aliis vel generibus, velde speciebus, vel de individuis prxdicanlur, sub definitionem cadere possunt. {De Div., p; 644.) Il faut se coateutcr d'expliquer, de décrire les choses qui ne peuvent être définies, c'est là ce que les Grecs appellent Oicoypa^Tlc; Xdyou;, les Latins subscriptivas rationes.
Conclusion : les trois périodes de Phlstolre de la logique dans Fantlqulté. — En résumé Thistoire de la théorie du concept dans Tantiquité peut se diviser en trois périodes. Dans la première rien n'est encore arrêté ; les vérités logiques qui nous semblent les plus élémentaires sont niées. L'esprit humain se heurte à la difllculté d'unir Tun et le plusieurs, problème ardu qui, sous des formes différentes, se pose encore à nous. Dans la seconde période, Socrate, Platon et Aristote cherchent une solution qui permette à Tesprit d'atteindre la ve'rité, de juger et de raisonner. La logique est intimement liée à la métaphysique, elle est plus qu'un instrument pour la science , elle est la science même dont la fin dst la définition. Quand Platon détermine la nature des idées et leurs rapports, il se croit au cœur de la réalité. Pour Aristote, le concept est encore l'être par excellence, le principe créateur, la forme efficiente. La logique ne l'éloigné pas de la nature, ni l'abstrait du concret. Dans la troisième période , la logique , en vieillissant, à force d'èlre exposée, commentée par les professeurs stoïciens et péripatéticiens, devient une science purement formelle. On classe les livres d*Aristote dans un ordre rigoureux, toujours le même, qui va du simple au composé; on construit une tabula logica avec des procédés mécaniques pour diviser et définir. Le danger de cette technique compliquée, c'est qu'elle occupait trop l'esprit d'elle-même. A force de s'en prendre à la forme de la pensée on oubliait la pensée. La logique était une science rigoureuse; mais on ne songeait plus à s'interroger sur les hypothèses, sur les postulats qu'elle impliquait. L'esprit se figeait dans une conception de la science qui la réduisait à l'usage d'une tabula logica, et à des combinaisons de concepts selon les règles de la syllogistique. La scolastique était née, elle dura jusqu'à Bacon et Descartes.