II
11 n'y a pas non plus d'atomes , c'estrà-dlre de parcelles de matière indivisibles : toute étendue donnée , si petite qu'on la suppose, peut être divisée en deux ou plusieurs parties plus petites à l'infini. {Ibid., II, 20.) Le monde, ou la matière étendue qui compose l'univers, est aussi infini en grandeur, on ne saurait lui assigner de limites dans l'espace. [Ibid,, II, 21.) L'espace étant plein, le mouvement « est le transport d'une partie de la matière ou d'un corps du voisinage de ceux qui le touchent immédiatement et que nous considérons comme en repos dans le voisinage de quelques autres ». {Ibid,, II, 25.) Quand une partie de la matière se meut, une autre prend immédiatement sa place, c'est-à-dire que tout mouvement •est curviligne, un tourbillon.
On lé voit, Descartés, par une méthode subjective, bien différente de celle de Démocrite, réduit, comme lui, à Tunité lamultipli- •cité des propriétés de la matière, et les ramène toutes à l'étendue. Il y a dans la théorie de Descartes, comme dans celle de Démocri te, une réduction de la qualité à la quantité, mais chez l'un à la quantité discontinue, qui est le nombre (les atomes sont les unité8)t
chez Tâutre à la quantité continue, qui est retendue. Au mécanisme arithmétique de Démocrite, Descartes oppose un mécanisme géor métrique.
Spinoza : rétendue ^ attribut de Dieu; les corps modes de cet attribut* — Spinoza réduit, comme Descartes, toutes les propriétés de la matière à l'étendue. Mais retendue n'^ pas, pour lui, une substance ; elle est un attribut de la substance unique ou de Dieu, le seul de tous les attributs infinis de Dieu qui avec la pensée, soit accessible à Tintelligence humaine. « L'étendue est un attribut de Dieu ; en d'autres termes. Dieu est chose étendue.» (Eth,, II, 2.) L'étendue divine est infinie; les différents corps, qui en sont les modes , sont seuls finis. Dieu , bien que chose étendue {res extenso)^ est indivisible.
La substance absolument infinie est indivisible. Si la substance infinie état divisible , les parties qu'où obtiendrait en la divisant retiendraient ou dod la nature de la substance absolument infinie. Dans le premier cas on aurait plusieurs substances de même nature, ce qui est absurde. Dans le second cas la substance absolument infinie pourrait cesser d*être, ce qui est également absurde. (Eth,, II, 13.)
Dieu est donc à la fois étendu et indivisible. Cette proposition peut paraître contradictoire à ceux qui , ne pouvant s'élever audessus des préjugés de l'imagination, se représentent l'étendue divine sur le modèle de tel ou tel corps déterminé. Mais Dieut bien qu'étendu, est incorporel.
On se représente souvent Dieu comme formé à l'image de Thomme, dua corps et d'un esprit, et sujet ainsi que Thomme aux passions... Tous ceunio' ont un peu considéré la nature divine nient que Dieu soit corporel, etilspWBvent fort bien leur sentiment , eu disant que nous entendons par corps tout» quantité qui a longueur, largeur et profondeur et qui est terminée par ^' certaine figure, ce qui ne peut se dire de Dieu, Tôtre absolument infini, saw la dernière absurdité. [Eth., I, 15 sch.)
De ce que Dieu ne peut être conçu comme un corps, plusieu^ en concluent que l'étendue ne saurait appartenir à Dieu, quelle est séparée de la substance divine et créée par Dieu même. C est oublier que l'étendue telle qu'elle est en Dieu n'est pas cette étendue divisible et même actuellement divisée que nous présente Iid»** gination. Les parties multiples ou les différents corps qui la composent n'ont qu'une existence phénoménale et ne sont que les modes finis de l'étendue infinie et divine : celle-ci, prise en elle-même^ n'a pas de parties.
(Test un véritable bavardage, pour ne pas dire une folie, que de prétendre que la substance étendue soit composée de parties ou de corps réellement distingués les uns des autres ; c'est exactement comme si Ton s'avisait de former par Tadditlon et raccumulatiou d*un grand nombre de cercles un caxré ou un triangle, ou telle autre chose d'une essence toute différente de celle du cercle. Ainsi donc tout cet échafaudage d'arguments par où le commun des philosophes cherche & démontrer que la substance étendue est finie, croule de soi-même ; car on y suppose toujours que la substance corporelle est formée de parties, & peu près comme ceux qui, s'étant une fois mis dans Tesprit que la ligne est composée de points, découvrent ensuite une foule d'ar- ^ments pour prouver qu'elle n'est pas divisible à l'infini. {Lett, à L, Meyer, édit. Em. Saisset, III, p. 385.)
Les corps sont les modes par lesquels Tétendue divine s'exprime et se développe : « J'entends par corps un mode qui exprime d'une ftiçon déterminée Fessence de Dieu, en tant qu'on la considère comme chose étendue. » (^M.,II,déf. 1). Tousles corps ontquelque chose de commun , tous enveloppent le concept d'un seul et même attribut, retendue. [Elh,, II, lemme 2.) Ce n'est donc pas dans la substance, mais dans les modes qu'il faut chercher le fondement et l'origine des différences entre les corps. On peut les diviser d'abord en deux grandes catégories : les corps simples et les corps composés. Les corps simples ne se distinguent les uns des autres que par le mouvement et le repos, par la lenteur et la rapidité du mouvement. {Éth,, II, lemme 3 , ax. 2.) Les corps simples ne sont pas d'ailleurs des atomes. Spinoza n'admet pas plus que Descartes l'existence des atomes et du vide. Quant aux corps composés, voici la définition qu'il en donne.
Lorsqu'un certain nombre de corps de môme grandeur ou de grandeurs différentes sont ainsi pressés qu'ils s'appuient les uns sur les autres, ou, lorsque se mouvant d'ailleurs avec des degrés semblables ou divers de rapidité , ils se communiquent leurs mouvements suivant des rapports déterminés, nous disons qu'entre de tels corps il y a union réciproque et qu'ils constituent dans leur ensemble un seul corps, un individu, qui, par cette union même, se distingue de tous les autres. (Eik„ II, 13, défin.)
Les lois auxquelles les différents oorps obéissent se ramènent toutes aux lois mécaniques. L'origine du mouvement d'un corps doit être cherchée dans un mouvement antérieur, et ainsi de suite à l'infini. « Un corps qui est en mouvement ou en repos a dû être déterminé au mouvement ou au repos par un autre corps, lequel a été déterminé au mouvemement ou au repos par un troisième corps, et ainsi à l'infini. » (^^A., II, 13, lemme 3.) Toute considération de finalité proposée pour l'explication du mouvement d'un corps provient de l'ignorance de la véritable cause mécanique. {Eth,, 1, Appendice.)
Telles sont les lois auxquelles obéit cette partie de la natore qui est Tunivers matériel, et tels sont les éléments constitotifs qui la composent. La matière, dont toutes les propriétés se ramènent à l'étendue, est, avec la pensée, un des modes par lesquels se développe la substance infinie ou c< la nature naturante ». Hoovements dans l'espace régis par les lois inflexibles de la mécaniqoe. et formant une chaîne ininterrompue ; pensées liées les unes am autres par des rapports nécessaires, telles sont les deux sàies parallèles de faits par lesquelles la substance unique, immobile, infinie, s'exprime et se diversifie.
Malebranche : retendue intelligible et les eorps particuliers. — La théorie de Malebranche sur la matière forme, pour ainsi dire, le trait d'union entre celle de Descartes el celle de Spinoza : d'une part, il identifie la matière et 1 étendue; d'autre part, il cherche à rattacher Tune à l'autre la substance étendue et la substance divine. Pour établir que l'étendue est l'essence de la matière, il se contente de reprendre les arguments de Descartes. La figure, la divisibilité, l'impénétrabilité, et d'une façon plus générale l'étendue, dont elles ne sont que les modifications, voilà ce sans quoi la matière ne peut être conçue, ce qui en constitue l'essence. {Rech. de la Fer., III, 2* part., Vlll, 2.)
L'étendue, qui constitue toute la réalité de la matière, n'est pas l'objet d'une simple perception sensible ; elle est vue par l'espnl humain dans l'intelligence divine, dont elle est une idée. L'idée de l'étendue, telle qu'elle réside dans l'esprit infini, et telle qu'elle est vue en lui par l'esprit fini, « l'étendue intelligible », voilà» en dernière analyse, la cause et la substance véritable des phénomèM^ matériels, « Tarchétype de la matière ». Quant à la perception de? différents corps, elle s'explique par la détermination, dans l'étendue intelligible et générale, de certaines portions colorées ou, f^ d'autres termes, par la projection dans l'étendue de la couleo^» qui est une pure modification subjective de l'âme.
Ce qu'on appelle voir les corps, n'est autre chose qu'aToir actuellemeatp't| sente à l'esprit l'idée de l'étendue qui le touche ou le modifie de diTer«î couleurs : car on ne les voit point directement ou immédiatement en c^ mêmes. // est donc certain gu*on ne voit les corps que dans l'étendue inteUiS"'' et générale, rendue sensible et particulièfe par la couleur; et que le» cottiW ne sont que des perceptions sensibles que l'âme a de l'étendue, lorsque lé»^ due agit en elle et la modifie. {Rép, à Régis, ch. u.)
L'étendue intelligible n'est pas une abstraction. Etant inte
éternelle, nécessaire, elle ne peut être qu'une idée de l'esprit înûni.
Quelles sont les relations de cette étendue intelligible et divine avec les corps particuliers, tels que nous les présente la perception •sensible? Les différents corps existent-ils déjà, avec leurs formes particulières et définies, dans l'étendue intelligible? Non.
U ne faut pas sMmaginer que le inonde intelligible ait un tel rapport avec le monde matériel et sensible, quUl y ait par exemple un soleil, un cheval, un arbre intelligible , destiné à nous représenter le soleil , un cheval et un arbre, •et que tous ceux qui voient le soleil voient nécessairement ce prétendu soleil intelligible. {Rech, de la vér,, X« éclaire.)
L'étendue intelligible n'est en définitive que la possibilité des corps ayant son fondement dans les perfections infinies de Dieu : possibilité sans doute, mais aussi réalité véritable, puisqu'elle fait partie de l'essence divine. Cette étendue intelligible devient sensible •et se particularise, quand elle agit sur notre âme pour éveiller en •elle le sentiment de tel ou tel corps.
Toute étendue intelligible pouvant être conçue circulaire , ou avoir la figure intelligible d'un cheval ou d'un arbre , toute étendue intelligible peut servir à représenter le soleil, un cheval, un arbre, et par conséquent être soleil, cheval, arbre du monde inteUigible, et devenir même soleil, cheval^ arbre visible et sensible, si l'âme a guelgue sentiment à l'occasion des €07^)8 pour attacher à ces idées, c'est-à-dire si ces idées affectent Came de perceptions sensibles. {Rech. de 4a Vér,, X« éclaire.)
Ainsi le monde des corps n'est que l'étendue intelligible fractionnée en une multiplicité de formes particulières, et agissant sur l'âme humaine, pour y éveiller des impressions plus ou moins confuses. C'est le passage à l'acte d'une virtualité, mais d'une virtualité qui est, en dernière analyse, la réalité véritable, puisqu'elle est îune partie de l'essence divine.
U y a donc un double moment dans la théorie de Malebranche sur la matière. Au premier degré, il écarte de l'idée de matière tout ce qui vient de la pure sensibilité subjective (qualités secondes), et il ne retient dans sa définition qu'une seule propriété fondamentale et essentielle, l'étendue. Au second degré, il dépasse ce point de vue tout relatif, pour s'élever au point de vue de l'absolu, pour voir les choses en Dieu. L'étendue lui apparait alors comme une idée de l'esprit infini, comme une étendue intelligible et <iivine : il s'éloigne de Descartes pour se rapprocher de Spinoza.
L'étendue est une réalité, et dans Vinfini toutes les réalités s'y trouvent. Dieu est donc étendu aussi bien que les corps, puisque Dieu possède toutes les réalités absolues ou toutes les perfections ; mais Dieu n'est pas étendu comme les
corps, car il a*a pas les limitations et les imperfections de ses créatures. (8« Entt\ met., 7.) « L'étendue intelligible, infinie et divine, c*est Dieu m«me; non pas tout Dieu , mais Dieu vu selon le rapport qu'il a aux créatures miUrielles, en tant qu'il pense ces créatures, en tant qu'il peut leur donner rètr^. c'est-à-dire en tant qu'il est lui -môme l'Être où elles puisent leur réalité empruntée et enfin, si je puis dire, en tant qu'il est leur être. » (OUé-Lapruiie, la Phil. de Malebr., I, p. 203.)
> Dans Thypothèse de Malebranche, Texistence réelle des corps
est inutile; aussi n*admet-il celte existence que sur la foi de la révélation qui lui apprend que Dieu a déployé Tétendue intelligible e& une multitude de formes diverses et particulières.
Leibniz : les trois définitions» de plus en pins métaphysiques de la matière. — Leibniz analyse lidée de rétendue, qui parait aux Cartésiens si simple et si claire, et il y aperçoit des obscurités qui leur avaient échappé. L'étendue, qu'on la regarde comme continue, à la façon des Cartésiens, comme discontinue et composée d'unités séparées par le vide, à la façon des Atomistes, ne peut en aucune manière, selon Leibniz, constituer l'élément substantiel de la matière. Considérer Tétendoe comme un être, une substance, est contradictoire. L'étendue est une multiplicité, un composé, dont on chercherait vainement les unités composantes, puisqu'elle est indéfiniment divisible. (Erdm, 123.) L'être véritable, la substance, c'est la force, la monade. Qu'est-ce donc que la matière ? Leibniz distingue la matière première ou abstraite, purement passive, et la matière seconde ou concrète, possédant l'activité. c< Cette distinction de plus en plo^ approfondie donne lieu à une théorie de la matière qui se présente à nous sous trois formes de plus en plus métaphysiques. • (Voir la belle Introduction de M. Boutroux à la MonadoL, p. 33, et suiv.)
En se plaçant d'abord au point de vue physique de Tétendae, c'est-à-dire à celui de Descartes même, on peut trouver de 1* matière une définition plus profonde et plus complète que la dét^ nition cartésienne.
A ce point de vue , la matière première ou nue est constituée par To» W'
(àvxiTuwia) et par V extension ou Vétendue. (Erdm,, 463.) L'aatitypie est cet attribut , qui fait que la matière est dans l'espace : illud attributum per qiiod mntf^
est in spatio. (Ibid.). C'est une résistance passive, ce qu*on appelle impénélraw- I lité, inertie. Loin que cette propriété puisse être ramenée à Tétendae, ce»t
l'étendue qui se ramène à la résistance. « La puissance primitive passive m i principe de résistance ne consiste pas dans l'étendue, mais €lans i'exig'^^
> t étendue : non in extensione, sed in extensionis exigentia consiitit ». (Erdm.. ^'
dans la tendance k s'étendre. L'extension est une continuation, une diffustoi
&e Tantitypie dans l'espace ; c^est la possibilité primitive de s'étendre passée À Tacte. Ita dum antitypia continue per locum diffunditur seu exlenditur, nec aliud qmdguam ponitur, oritur materia in se, seu nuda. (Erdin., 463.) Si à la matière nue vient s'ajouter un principe de mouvement, une force élastique, on a la matière seconde, materia seconda seu vestita. Cette matière n'est plus seulement impénétrable et mobile, elle contient un principe d'activité [pinncipium aclivum continel), une force surajoutée (vis activa materix superaddita) j qui la rend propre à réagir {repercutit). (Erdm., 466.)
Jusqu'ici nous nous sommes placés à un point de vue tout extérieur; voyons maintenant ce qu'est la matière considérée à un point de vue plus interne, au point de vue de la monade. La inonade est une substance spirituelle, créée et finie, en société et en contact avec d'autres monades finies et créées comme elle. Il en résulte qu'elle n'est pas susceptible d'un plein développement, que toutes ses tendances ne passent pas à Tacte, qu'elle est arrêtée pour ainsi dire dans son expansion par son caractère fini, d'une part, et de l'autre par ses relations avec les autres monades finies. Cette passivité de la monade, cet arrêt qui entrave son développement, c'est là ce qui, selon Leibniz, constitue la matière première, A cet élément purement passif s'ajoute, dans toute substance complète, un principe actif ou entéléckie,
« Materia prima propria^ id est potentia passiva primitiva, ab activa inseparabilis, ipsi Entelechix (quam complet , tU monada , seu substantiam completam constituât) concreatur, » (Erdm., 456.) Cette force purement passive, inhérente à toute monade, est le principe de l'antitypie et de Textcnsion, c*est-à-dire de la matière première , dont nous avons parlé plus haut. Quant à la matière seconde, considérée de ce point de vue de la monade-substance , elle est un aggrégat de monades. « Ex pluriàus monadibus resuUare materiam secundam {inielligimus)y cum viribus derivatis, actionibus, passionibus, qux non sunt, nisi entia per aggregationem. » (Erdm., 436.)
Elle est formée d'un nombre infini de substances complètes, ayant chacune leur entéléchie et leur matière première, que domine une monade centrale; en un mot, elle est un corps organique.
La matière seconde, comme par exemple le corps , n'est pas une substance ; elle est un amas de plusieurs substances , comme un étang plein de poissons, ou un troupeau de brebis... (Erdm., 736.) Chaque portion de la matière peut être conçue comme un jardin plein de plantes et comme un étang plein de poissons% Mais chaque rameau de la plante, chaque membre de l'animal , chaque goutte de ses humeurs est encore un tel jardin ou un tel étang. (Monad,, 67. Erdm., 710.)
En résumé, la matière seconde, ou corps organique, est la représentation extérieure, le phénomène, et comme la figuration dans l'étendue d'un groupe de monades ou de substances simples, présidées par une monade dominatrice. Cette représentation dans
l'étendue résulte-t-elle immédiatement du groupement même des monades ou se fait-^lle au moyen d'un vinculum substantiale, S\m principe intermédiaire réalisant les phénomènes? {Lelt. au P. der Bosses.) Dans un ou deux endroits Leibniz paraît faire du vinadm substantiale une réalité distincte des monades, quelque chose ik , réel et de substantiel qui soit le sujet des attributs et des modifiotions communes, vinculum reale seu substantiale aliquid, quod sii subjectum communium seu conjungentium prxdicaiorum et modifcationum. (Erdm., 741.) Mais la logique dé son système l'empêche d'admettre l'existence d'une entité spéciale chargée d'unir entre elles les substances simples, et il déclare en propres termes que le vinculum substantiale n'est que la liaison même des monades résultant de rharmonie préétablie entre leur activité et leur passivité : vincula illa, quod habent reale, habebunt in modificatione cujuslM monadis, et harmonia seu consensu monadum inter se. (Erdm., 713-
Considérer la monade comme une substance subissant FadioD des autres monades et réagissant sur elles, c'est ne pas pénétrer encore au fond des choses. La monade, sans doute, est une substance, mais elle est aussi et surtout un centre de perception, uoe activité qui se développe spontanément. Dès lors le principe passf qui réside au fond de toute substance créée, ou, en d'autres termes, la matière première n'est pas, comme il nous avait semblé d'abord, un obstacle venu du dehors, mais une entrave tout interne que rencontre au sein de la monade la rejfirésentation à» autres monades. Substantia agit quantum pote$t, nisi impediatvr; impeditur autem, etiam substantia simplex, sed naturaliter non nist intus a se ipsa. (Erdm., 740.) Chaque monade doit représenter tout l'univers, et elle ne peut le représenter qu'à son point de vue, qui n'est pas le point de vue central et absolu ; chaque monade trouve donc dans sa nature finie un principe de perceptions confuses. La matière première, en dernière analyse, c'est cette imper* fection nécesseûre, cette limite interne de la monade. Quant à i& matière seconde ou l'organisme, elle est, à ce point de vue, « le groupement et l'arrangement des perceptions confuses aboutissant à une perception distincte. 11 n'est pas de perception distincte qui ne contienne en elle une infinité de perceptions inférieures, et ainsi de suite à l'infini. L'organisme n'est, en dernière analyse, que If travail de l'esprit organisant ses perceptions. » (Ë. Boutroux, ofcit.)
Tels sont les trois moments de la théorie de la matière. Au pr^ mier degré, Leibniz définit la matière par l'étendue, à la faconde
Descartes, mais il dépasse déjA la définitioa ceurtésienneen montrant le principe passif de résistance, Tantitypie, Texigence de retendue, antérieure à l'étendue. Au second degré, la matière, envisagée au point de vue de la monade substance, lui apparaît comme une limitation des substances finies les unes par les autres. Enfin au troisième degré, considérant la monade non plus seulement comme une substance en communication avec d'autres substances, mais comme uil centre de perception, comme une activité toute spontanée, il fait de la matière l'entrave interne que rencontre, au sein de la monade, la représentation "Ses autres monades.
Berkeley et Hume nient l'existence de la iaa-* tière* — Bien qu'il réduisit Fétendue A une apparence, à « un "^ être de raison », Leibniz laissait cependant à la matière un certain degré de réalité objective : elle était une apparence bien fondée {bene fùmkUa). Berkeley va plus loin : il-nie que la matière ait en dehors de l'esprit aucune réalité. Les qualités premières» comme les qualités secondes, ne sont que des modifications du sujet sentant, et n'ont en dehors de lui aucune existence. Lorsqu'on a ainsi dépouillé la matière de toutes ses qualités primaires et secondaires, que reste-t-il? absolument rien. A quoi bon supposer un substratum invisible, inconnaissable? On n'en peut avoir aucune idée positive. On ne peut pas l'appeler la cause de nos impressions, puisqu'on le suppose inactif et passif. Dira-t-on qu'il est répandu sous les attributs? Mais alors il faut le définir par l'étendue, et c'est s'engager dans une régression à l'infini.
« Puisque la substance corporelle est, selon tous, le substratum ou soutien de l'étendue, il faudra qu'elle ait elle-même une autre étendue qui la rende propre à être substratum ou soutien, et ainsi de suite' & Tinfini. i» (/«' DiaL de Hyl. et de Philon,) 11 faut donc renoncer à Texistence extérieure d'une substance matérielle, c'est-à-dire & son existence « distincte de la qualité d'être aperçue ».
Hume souscrit aux conclusions négatives de Berkeley : « Il est évident que les couleurs, les sons, existent de la même manière pour les sens que le mouvement et la solidité... 11 est évident aussi que les couleurs, les sons, etc., sont à Vorigine sur le même pied que la douleur causée par l'acier et le plaisir éprouvé près du feu. » [De la Nat. hum., I, 4, 2.) L'idée même d'une existence extérieure est une illusion, et en réalité nous ne sortons jamais de nous-mêmes, de nos perceptions subjectives. Il n'y a donc pas de matière distincte de l'esprit, il n'y a qu'une croyance, très forte-
ment enracinée, à la réalité de la matière, « à une existence continuée et distincte {a continue and distinct existence). » Chaqa? matin nous croyons revoir le même soleil que nous avons vu la veille, « mais c'est une illusion grossière de supposer que doi perceptions semblables sont numériquement les mêmes, et c'«l cette illusion qui nous mène à l'opinion que ces perceptions sont Ininterrompues, et qu'elles existent encore, même lorsqu'elles oal cessé d'être présentes aux sens. » {Ibid.)
Le matériallsine français au dlx-haitième siècle^
— Le mouvement matérialiste qui se produisit en France an Tcvin* siècle, dérive de causes variées. Le matérialisme qui, es Angleterre, depuis Hobbes et Newton jusqu'à Hartley et Priestkr. n'avait cessé de se concilier avec la foi religieuse et le déisme devint, en France, un instrument d'opposition contre les croyance catholiques. (Lange, Hist. du Matérialisme,) Les matérialistes fra»çais combinèrent le scepticisme religieux de Bayle avec la conception mécanique du monde. V Histoire naturelle de Vdme (4745) de La Mettrie contient le germe des théories qu'il développera lui-même plus tard dans son Homme-machine , et qui étaient appelées à ou si grand retentissement. Pour connaître les propriétés de l'âme, qu'on ne connaît pas dans son essence , il faut étudier celles do corps, dont nous ignorons d'ailleurs la nature intime aussi bien. La matière concrète et réelle n'est jamais dépourvue de Inouv^ ment; le mouvement est une de ses propriétés essentielles; même lorsqu'il n'est pas aperçu , il existe comme possibilité. Outre le mouvement, la matière possède la faculté de sentir, et l'hypothè^ d'une âme distincte de la matière, logée soit dans un point, soit dans une région du corps, est inadmissible. La Mettrie fut pl"^ net et plus catégorique dans le plus célèbre de ses ouvrages, r Homme-machine, 1748. « Leibniz, dit-il, a spiritualisé la matière, au lieu de matérialiser Fâme. » Descartes a eu tort, lui aussi, de
distinguer deux substances. Les erreurs des métaphysiciens viennent de ce qu'ils ont procédé a priori. Or la machine compIi<P^ qui est l'homme, ne peut être connue qu'a posterioH, par les ^t\è et l'expérience. La Mettrie examine l'influence des milieux, d^ * nourriture, de l'éducation sur le tempérament, du tempe'ramenl sur le moral. L'homme est une machine matérielle. L'âme nest qu'un principe de mouvement, un ressort de la machine. « ^ pensée est si peu incompatible avec la matière qu'elle en semble 'être une propriété comme l'électricité, la motricité, l'impénétrabilité
et retendue ; en un mot l'homme est une machine, et il n*y a dans tout l'univers qu^une substance diversement modifiée. »
Le monument le plus important du matérialisme français au xvni* siècle est le Système de la Nature du baron d'Holbach. C'est dans la première partie de l'ouvrage que sont exposés les principes généraux du système, les idées de l'auteur sur la nature, la matière, le mouvement et ses lois. Puis vient l'étude de l'homme, de sa prétendue distinction en homme physique et en homme moral, de son origine. La seconde partie est consacrée à la discussion et à la réfutation des principaux arguments par lesquels on cherche à prouver l'existence de Dieu. La nature est le grand tout matériel et physique, qui renferme tous les êtres, et en particulier l'homme, être purement physique et matériel. (P. 2.) De quoi se compose cette nature, qui est la seule réalité existante ? De matière et de mouvement. « L'univers, ce vaste assemblage de tout ce qui existe, ne nous offre partout que de la matière et du mouvement; son ensemble ne nous montre qu'une chaîne immense et non interrompue de causes et d'effets. » (P. 8.) Le mouvement est un fait universel et constant dans la nature : le repos absolu n'existe pas. Seulement il y a deux sortes de mouvements : les mouvements communiqués, imprimés de l'extérieur à un corps et sensibles pour nous, les mouvements internes et cachés qui se produisent à Tintérieur même du corps, entre ses différentes molécules, et que nous ne pouvons immédiatement saisir par les sens. A cette dernière catégorie appartiennent, par exemple, les mouvements que la fermentation fait subir aux molécules de la farine , la croissance de la plante et de l'animal, enfin ce qu'on appelle les facultés intellectuelles de rhomme, ses pensées, ses passions, ses volontés. En ce qui concerne la matière d'Holbach n'est pas strictement atomiste. 11 admet bien des molécules élémentaires , mais il avoue que l'essence des éléments est inconnue. Nous n'en connaissons que quelques propriétés, que nous distinguons par les effets ou changements produits sur nos sens. (P. 25.) C'est au mouvement que sont dues toutes les modifications de la matière. (P. 26.) Dans ce qu'on appelle les trois règnes, il se fait un échange et une circulation continuelle des molécules de la matière.
Depuis la pierre, fonnée dans les entrailles de la terre par la combinaison intime de molécules analogues et similaires qui se sont rapprochées, jusqu'au soleil , ce vaste réservoir de particules enQammées qui éclaire le firmament ; depuis rhultre engourdie jusqu'à Thomme actif et pensant, nous voyons une progression non interrompue , une chaîne perpétuelle de combinaisons et de mouvements, dont il résulte les êtres qui ne diffèrent entre eux que par la
J. HiST. DB LA PHIL. 47
variété de leurs matières élémentaires et des proportions de ces mèm» fié* ments, d*où naissent ses façons d'exister et d'agir infiniment diversifiées. (PJi.)
Kant : définition de la matière ; force expaasiic et répulsive. — Hume, niant qu'il y eût rien en dehors de Tesprit, cherchait dans Tesprit , c'est-à-dire dans TassociatioD, opM par l'habitude et Timagination entre les impressions subjectif l'origine de la croyance à la réalité de la matière. C'est égalemei dans l'esprit, non plus dans ses habitudes empiriques et ses impressions contingentes, mais dans ses lois nécessaires et a priori, (fl Kant cherche le principe de la formation d'un monde de pbétt^ mènes objectifs. Non qu'il abandonne, comme Hume, Thypothèst d'un monde extérieur à l'esprit, mais il le déclare inaccessible. Dans la construction du monde extérieur, l'esprit n'apporte que k forme ; l'élément matériel lui vient d'ailleurs, des choses en soi
La théorie de la matière comprend ainsi comme trois moments* 1® qu'est-ce que la matière en elle-même en tant que réalité eilfr rieure à l'esprit ? c'est le point de vue métaphysique ; le proUêm est insoluble; â^ comment avec ses formes, ses catégories, L'espii parvient-il à poser en face de lui un monde objectif ? c'est le ^ de vue de la critique. L'Esthétique transcendantale et une part» de la Logique transcendantale sont consacrées à résoudre celi^ seconde question. 3° Le monde objectif une fois posé en dehors* l'esprit, grâce k l'action combinée des lois a priori de l'espril, <p apporte l'élément formel, et de cette réalité extérieure quifourrf l'élément matériel, que faut-il entendre par la matière? C'est J' point de vue purement scientifique. Kant répond à cette questio" dans l'ouvrage intitulé : Metaphysische Anfangsgrûnde der ^ai^ wissenschaft. (Éd. Schubert et Rosenkranz, t. V.)
Dans le sens le plus général, la matière est un quelque chox¥ affecte nos sens, et comme nos sens ne peuvent être affectés q* par le mouvement, la première détermination de la matière esi» mouvement. La matière est d'abord ce qui est mobile dans respw^dos Bewegliche im Raume, (T. V, p. 320.) La matière définie aiflâ Kant passe aux lois de la communication du mouvement ' ^^ l'objet de Ib, pkoronomie ; puis à ce qu'il appelle la dynamiff^'^^ c'est là qu'il complète sa définition de la matière. ConsidérécnoD plus comme une pure quantité, mais dans sa qualité', la niaù^ est le mobile qui remplit un espace. Remplir un espace, c estrésis^ à tout ce qui veut pénétrer en cet espace, opposer au mouvenieD du dehors un mouvement contraire. Comme toute résistance supp
<une force de résistance, et tout mouvement une force motrice, la matière ne peut donc remplir l'espace que par une force motrice (durch eine besondere bewegende Kraft, p. 343), qui doit consister dans une sorte d'élasticité originelle, dans une force d'expansion et de répulsion {Zurûcksiossungskraft — Anziehungskraft). En vertu de cette force primordiale, la matière peut être comprimée indéfiniment, elle ne .peut être pénétrée par une autre matière. Par la force répulsive, la ^matière s'étend dans l'espace jusqu'à ce qu'elle trouve un obstacle dans la résistance d'un autre corps : il n'y a donc pas de vide, et la «matière est divisible à l'infini. Seule la force répulsive produirait l'universelle dissolution, seule la force attractive réduirait toutes les parties de la matière en un point mathématique. La force répulsive n'agit qu'au contact, la force attractive agit à distancé. La philosophie de la nature de Kant est donc un dynamisme : sa prin- -cîpale objection à la théorie atomistique et mécanique est Thypothèse du vide. Dans la Mécanique (3* partie de l'ouvrage cité) Kant établit les lois du mouvement qui sont en accord avec les lois de la pensée établies dans la Critique de la raison pure, ou plutôt qui -sont ces lois mêmes appliquées à la matière.
10 Loi de la conservation de la matière et du mouvement : « Dans tous les changements des corps de la nature, la quantité totale de la matière reste la môme, sans augmentation ni diminution. » 29 Loi d'inertie : « Tout changement de la matière a une cause extérieure ». 3<» Loi de Tégalité de l'action et <le la réaction : « Dans toute communication du mouvement , l'action et la réaction sont égales, n 4® Loi de continuité : « Pour aucun corps, l'état de repos et de mouvement, et dans ce dernier état le degré de rapidité ou la direction, ne peuvent être modifiés instantanément par le choc ; ils ne peuvent l'être que dans un temps déterminé et par une série continue et infinie d'intermédiaires. »
Mais ces lois, il ne faut point l'oublier, ne sont pas lefâ lois d'une réalité absolue, d'une substance matérielle placée en dehors de l'esprit. Ge sont des rapports nécessaires et constants entre des phénomènes situés dans l'espace et le temps, formes a priori de la sensibilité humaine. L'esprit, avec ses formes et ses catégories, et avec un élément matériel, apport dune réalité inconnaissable, construit un monde de phénomènes, un monde objectif, régi par les lois que nous avons énumérées.
Fichte, Schellin|^9 Hegel : qu'est^-ce que la matière pour ndéallsme? — Les successeurs de Kant, Fichte, Schelling, Hegel, supprimentlaréalitéinconnaissablequ'illaissaitsubsister au delà de Tesprit. Le dualisme kantien se résout ainsi en un pan*
théisme idéaliste, d'après lequel l'esprit ne construit passeulementk monde extérieur en lui imposant sa forme, ainsi que le disait KaaL mais encore le crée et le fait sortir tout entier de sa propre activité
Fichte rejette l'existence du noumène, de la chose en soL dont l'accord avec l'esprit semble impossible à expliquer. Les choses en 'soi supprimées, il ne reste plus comme principe (b phénomènes que le moi. L'esprit ne fournit pas seulement k forme, mais la matière de la connaissance. Le moi est seul et il^ tout ; mais il ne peut se poser dans la conscience de soi qu'en i^ posant le non-moi. Le monde se ramène aux différents arTè{i k moi, aux choc$ qu'il subit ou plutôt qu'il se donne dans-lé déveiofH pemeîxt de son essence. « Le moi se pose comme déterminé part non-moi », il ne doit donc s'attribuer qu'une réalité partielle, rrporter au non-moi toute la réalité qu'il ne s'attribue pas à lui-mèot et admettre une action réciproque du moi et^du non-moi. C^ parce que le moi est déterminé, semble passif, qu'on attribue» non-moi la réalité et l'activité. Le non-moi apparaît comme li cause de cette passion dans le moi, et c'est ainsi que seforraeb catégorie de la causalité. Mais comment est-il possible qu'une id^ dification passive du moi dérive de la causalité du non-nioi, quan^ le moi est le principe de toute activité , quand l'activité du nonmoi et la passivité du moi sont posées par la propre activité^ moi? Pour résoudre cette difficulté, Fichte admet dans le n»'^ l'existence « d'une activité indépendante (unaMàn^t(/e TAfl/i^^i^ ' dont l'essence consiste précisément à limiter l'activité infinie li» moi par l'objet. Cette activité est Vimagination productrice i^ produktive Einhildungskrafi). C'est elle qui, par une action inconsciente, crée l'objet ou plutôt la représentation de l'objet, elipt par cela même que son action est inconsciente, fait apparw''* l'objet comme une chose extérieure à nous, indépendante de nous-
Schelling commence par développer la théorie de Fichte [U^ zu einer Philos, der Natur, 1797), il définit la matière en par^ de la nature de l'intuition. Mais il ne tarde pas à sortir* de ^'\^^ lisme subjectif et à substituer au mof l'absolu qui n'est pas P^"^ sujet qu'objet, qui comprend, enveloppe et précède 'ces deux ^ mes. La philosophie doit aller tour à tour de là pensée à la nature et de la nature à la pensée, pour reproduire la vie de l'absolu P est l'identité du sujet et de l'objet, de l'être et de la pensée. &'*' sidéré par sa face objective, l'absolu est la nature, dont la p^î^ que spéculative doit nous découvrir de plus en plus l'identité originelle avec ce qui nous est donné en nous comme intelligcfl^
oonscience. La première manifestation de Tabsolu sous sa forme objective est la matière. Ici Schelling reproduit les idées de Kant. JLa matière comprend une force positive qui oppose à toute limi-tation un effort infini , à savoir la force répulsive, et une force né- ^tive, opposée à la première, la force attractive. La force répul- ^ve, qui tend à Tinfini , limitée par la force attractive, donné un espace plein et défini, une matière. Les forces répulsive et attractive se ramènent à la pesanteur, qui est elle-même l'absolu, en tant que principe suprême de la réalité des forces qu'enveloppe la matière. La philosophie de la nature de Schelling, comme celle de ""Kant, est donc un dynamisme, mais qu'il pénètre d'intelligence et de raison jusqu'à la fantaisie.
L'absolu, pour Hegel, est l'idée : l'univers n'est que son évolution •dialectique. Supprimez d'un objet l'élément rationnel , il ne reste rien : c'est donc cet élément rationnel qui constitue la vraie réalité. La nature, c'est l'idée devenant extérieure, étrangère à ellemême {die Idée in der Form des Andersseins), l'idée en tant qu'elle se divise, se nie, s'oppose à elle-même et devient autre, c'est-à-dire objet extérieur par cette opposition. Par cela même qu'elle ne trouve dans la nature qu'une expression imparfaite , inadéquate, l'idée tend à se retrouver elle-même, à revenir en soi. C'est ainsi que la nature par toutes ses puissances, à travers toutes ses transformations, tend vers l'esprit, forme supérieure de l'idée qui prend en lui conscience d'elle-même. La nature est donc un système de moments qui procèdent nécessairement les uns des autres, et dont chacun est la vérité de celui dont il résulté. Le point de départ de cette évolution est l'existence divisée qui a hors de soi le principe de sa forme et de son unité : c'est le monde de la matière et de la ^mécanique. Déduire la matière a priori, la rattacher au mouvement logique de l'idée, n'est pas une tâche facile. Les abstractions de Hegel ne sont pas ici très intelligibles. L'espace est la contiguïté idéale ; il est l'extériorité pure et abstraite. Le temps est la succès- 5ton. idéale, le devenir pur. Le temps et l'espace sont les catégories les plus .abstraites de la nature. Avec l'espace et le temps Hegel construit, selon les procédés de sa dialectique, le lieu, le mouve- .ment, enfin la matière qui est leur immédiate unité. La matière comprend une force répulsive et une force attractive; l'identité de la répulsion et de l'attraction constitue la, pesanteur par laquelle se «complète et se réalise la notion de la substance matérielle.
Le matérialisme en Allemagne : Feuerbaeh ; Bûeh-
ner; lloleseboft* — Après l'apparition des grands systèmes idéalistes de Fichte, Schelling et Hegel, il se produisit en Allemagne une réaction matérialiste, dont les causes doivent être chercbêei surtout dans le développement des sciences de la nature et 1» progrès de Tindustrie. Une fraction de Técole hégélienne eUe-mèoe inclina, sinon vers le matérialisme, du moins vers un sensualisitt qui devait y conduire. Louis Feuerbach est le principal représ» tant de cette tendance. Vérité, réalité, monde des sens, sont choses identiques. L'être sensible est seul vrai, seul réel, le monde ds sens est seul vérité et réalité... Le corps fait partie de mon étrt: bien plus, le corps dans son ensemble est mon moi , mon être luimême. » [Grundsàtze der Philos, der Zukunft, 1849.) Mais de ce principes Feuerbach déduit un sensualisme idéaliste plutôt qoe matérialiste.
Deux philosophes surtout ont contribué à cett« renaissance lii matérialisme, Moleschott et Bûchner. Moleschott, dans son livre sur la Circulation de la vie, Kreislauf des Lehens (1852), commeoce, comme Feuerbach, par le sensualisme, d'où il déduit une théorie matérialiste. La matière est indissolublement unie à la force, toute deux sont éternelles, et il y a un échange, une « circulation «pc'' pétuelle de la force et de la matière. 11 célèbre avec un enlhoasiasme lyrique les métamorphoses de cette substance toujours eo mouvement et indestructible.
L'échange des matières est uue force étemelle qui rajeunit tout, comme x» fontaine de Jouvence toujours jaillissante... Est-ce un dogme trivial que cela qui nous fait voir dans cliaque repas une Cène, où nous métamorphosons ex substance sans pensée en hommes pensants, où nous prenons en réaliUji chair et le sang de Tesprit, pour répandre l'esprit dans toutes les parties iii monde, et dans tous les temps, par les enfants de nos enfants. (Trad>Ctf^' les, p. 211- 212.)
Bùchner [Force et Matière, 1855) part également de rempirian*- L'expérience seule peut nous conduire à la vérité; elle eïfli^ toute connaissance supra-sensible , et elle ne nous fait saisir V^ des rapports , les choses n'existant que les unes par rapport m^ autres. La force et la matière sont inséparables, Tune et ï^ sont éternelles. La pensée cependant tend à les séparer, à i* opposer même :
« Nous ne saurions comment définir Tintelligence et la force " * J*! comme immatérielles, excluant naturellement la matière ou lui ^tantopF sées... La pensée, Tesprit, l'àme, ne sont rien de matériel; il» nf ^^^ même de la matière, mais un ensemble de forces diverses converti ^,^\ reffet du concours de plusieurs matières douées de forces ou de propnét
Il compare cet effet à celai d*une machine à vapeur, dont la force est inyieible, inodore et insaisissable , tandis que la vapeur dégagée est chose secondaire et n'a rien à faire avec « le but de la machine ». (Cf. Lange , Hist. du Mater.,
On voit que la théorie de Bôchner ne définit clairement ni la matière ni la force. Les anciens matérialistes sont plus conséquents et plus clairs , quand ils ramènent toute force au mouvement, à la pression, au choc de la matière*.
Dans le pays de Kant des protestations devaient se produire , au nom de la nature et des limites de notre connaissance , contre le matérialisme. Dubois-Reymond {Limites de la connaissance de la nature) soutient que la théorie matérialiste, commode pour Texplication des phénomènes, est loin d'être une explication dernière et définitive. En réalité, ce que nous savons de la nature n'est pas encore une connaissance, mais un simulacre (^tirro^a^) d'explication. Le matérialisme se heurte à deux diiïicutés insolubles : l"* Nous ne pouvons comprendre les atomes ; nous ne pouvons rien nous représenter qui soit entièrement dépourvu de qualités sensibles , tandis que toute notre connaissance tend à convertir les qualités en rapports mathématiques ; ^ à Taide des atomes et du mouvement nous sommes incapables d'expliquer le moindre phénomène de conscience.
Lange {Hist. du MatériaL, tr. fr., 2 vol. in-8*, Paris, 1877), se plaçant au point de vue de l'idéalisme critique, accorde que le matérialisme est « une excellente formule d'étude de la nature » (tr. fr., II, 156) et même la seule forme véritablement scientifique que puisse revêtir une explication des phénomènes naturels. Mais prétendre qu'il est une solution dernière et définitive du problème métaphysique est une illusion naïve, dérivant de celle qui consiste à prendre le monde phénoménal de l'espace et du temps pour type de la réalité véritable. L'esprit n'a pas pour unique fonction l'étude du monde objectif suivant les lois du déterminisme ; il en a une autre supérieure à celle-ci. Grâce à un pouvoir de création poétique il peut opposer au monde objectif un monde idéal plus beau, plus harmonieux, plus conforme que l'autre à ses véritables besoins, à ses tendances intimes, et où il jouit d'une pleine indépendance, d'une entière autonomie.
1. Voir pour une analyse plus détaillée du système de Biichner (avec l'esamen critique de ce lystème) notre livre sur le Matériaii$me eontemportUn (4« édition). P. J.