LA PHILOSOPHIE ANTÉ-SOGRATIQUE
Rien ne se perd, rien ne se crée ; il n*y a que des séparations et des combinaisons d'éléments. Les éléments sont au nombre de quatre : la terre, leau, Tairet le feu; les forces motrices sont Tamour, principe de mélange et d'union; la haine, la discorde, principe de séparation et de dissolution. Mais ces forces motrices ne sont pas encore conçues comme des principes spirituels, s*opposant aux éléments qu'ils unissent et divisent.
Nous ne savons presque rien de Leucippe, et nous ne pouvons le distinguer de son disciple et de son ami Démocrite d'Abdère (né vers 460 av. J.-C). Démocrite était très riche et consacra sa fortune à des voyages et à des recherches scientifiques. Lui-même nous apprend qu'il passa cinq années entières auprès des géomètres de rÉgypte. (Dém., ap. Glem., Strom,, 304 a.) On ne sait s'il alla à Athènes; il dédaignait les luttes de la dialectique. Gomme £mpédocle, il veut concilier la pluralité et le devenir, c'est-à-dire l'expérience, avec la thèse de Parménide sur la permanence et l'identité de l'être. La solution de Démocrite est l'atomisme. L'Être n'est pas rUn, comme l'a cru Parménide; il consiste en un nombre infini de corpuscules, d'atomes éternels, indivisibles, toujours identiques À eux-mêmes, qui se meuvent dans le vide infini. Dès lors la permanence de l'être n'est plus inconciliable avec le changement. Rien ne vient de rien, rien de ce qui existe ne peut être anéanti ; mais la naissance, la croissance et la mort s'expliquent par l'union et la séparation des atomes élémentaires en mouvement dans le vide.
' Les changements de qualité se ramènent à des changements de
. position dans l'espace.
' Quelle est maintenant la cause du mouYement des atomes? La réponse de* Démocrite est très hardie. La raison de tel mouvement est dans un mouvement antérieur, et ainsi de suite & Tinfini. Aristote lui reproche de ne pas. résoudre le problème en disant « que tout s'est passé toujours de même et
k qu'il n'y a pas à chercher de principe ». Cicéron, dans le de Finibus (I, 6, 17>,
I dit qu'Epicure a inventé le mouvement propre des atomes et le clinamen; que, selon Démocrite, le mouvement des atomes ne doit pas être entendu comme la conséquence de quelque principe, mais comme éternel : eumgtie motum ato-
t morum nullo aprincipio, sedex xtemo tempore intelligi convenire. La pesanteur n'est donc pas le principe du mouvement, qui est étemel, mais un résultat de ses lois. Ainsi se trouvent dans Démocrite les grands principes de la science
* moderne : indestructibilité de la matière, permanence de la force, exclusion des^ causes finales, explication purement mécanique de l'univers, régression à riDÛni dans l'ordre des causes secondes. Sa morale est une morale natura-
-- liste, à la fois satisfaite et résignée. La fin de l'homme c'est le bonheur; Tart
-: d'être heureux, c'est de profiter de ce qu'on a et de s'en contenter. 11 faut donc modérer ses désirs, et « se souvenir que si les biens du corps sont humains, les biens de l'âme sont divins ». Le bonheur consiste dans la bonne disposition d'une àme satisfaite et tranquille.
Anaxagore de Glazoménes (né vers 500, mort en 428) est cncoï? un Ionien; mais il vint à Athènes, s^y établit et y passa trente» <le sa vie.
Athènes, par sa belle conduite dans les guerres médiques, avait méritée devenir comme la capitale intellectuelle de la Grèce. « Athènes, abottiaament pourvue de touft le& moyens de défense -que la guerre exige , disait Pwclés, doit employer ses richesses k dos ouvrage» qui, une fois acberéi, !• assurent une gloire immortelle. » ( Plutarque, Vie de Pér,, XII. ) Anaxaijore «t pour disciple Euripide, il vit s'élever le Parthénon, il connut Phidias, ilf:: l'ami de Péridès. Cette amitié faillit même lui devenir funeste: des eoKD politiques de Périclès accusèrent le philosophe d'impiété.
Gomme Empédocle et Démocrite, Anaxagore veut concilierk thèse de Parménide avec rexpérience. « Les Grecs, dit-il, parl?«l mal quand ils disent naître et périr : car rien ne naît ni ne périt: mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent i? nouveau. » Tous les changements en dernière analyse se ram*fient donc à des déplacements dans l'espace; c'est une théorie m^ caniste. Empédocle admettait quatre éléments; Démocrite, i3 .nombre infini d atomes homogènes; Anaxagore suppose quel» éléments d'une chose quelle qu'elle soit, bois, os, sang, chair, etf . existent de toute éternité. Il y a donc une infinité d'éléments ife qualité différente. Aristote appelle les éléments d'Anaxagore \^ parties semblables, ta ôjjloiojjleptî, les komœoméries.
GSiaque chose est divisible à l'infini, et en parties semblables et en ^■ de qualité diUérente. Les os, par exemple, sont composés de parcelles <r> Mais en même temps « chaque partie est un mélange semblable au tout:('^ TÛv (iopioi>v clv2i [xÎY{xa ô[xo^(i)ç t<J> 'icavTi » (Arist., Phys., III, 4); chaque chosec* tient en elle toutes les espèces de substances, bien qu'elle-même soitdéooiDB^ d'après celle qui y prédomine. Tout est dans tout. La preuve en est que lesvvï traires naissent des contraires. L'herbe que mange le bœuf nourrit les dlTena parties de son corps, devient sang, os, chair, muscles, etc..; c'est donc q^i rherbe contenait des parcelles d'os, de sang, etc. Anaxagore conçoit daoc<2 matière & la façon des Jordano Bruno, Pascal, Leibniz, etc.
Au commencement tout était confondu : ôixo-î icàvra /pTJjixnv Pour que de ce chaos puisse sortir un monde, il faut qu intervienB^ une force motrice et ordonnatrice. Cette force, c'est le NoûcJ'Inlûligence : 6 voû^ eXôwv icàvxa 8tsx4ff|XTjTe. Ce qui caractérise le ^'^ c'est la simplicité (àfxtYnîc), la puissance (aciratOr;^, auroxpâtwp'ietl» science. Ce n'est pas à dire que le Noù;, pour Anaxagore, soit un K^ personnel. 11 n'a pas l'idée très nette de ce qu'est Tesprit dans soi opposition à la matière. Il parle parfois du Noôç comme Diop* d'ApoUonie de l'air pensant. Il dit qu'il est la plus légère et I* plus pure de toutes les choses, Xeirr^TOTov zt myT«t)v y^f»}^^
xaBapwtaTov ; que tous les êtres individuels en renferment des parties, et que leur âme est d'autant plus parfaite qu'ils en contiens nent une quantité plus grande. Il n'en a pas moins le mérite d'avoir introduit dans la philosophie l'idée d'un principe spirituel qui organise le monde : « Parla, dit Aristote, il apparut comme seul dans son bon sens au milieu d'hommes déraisonnant. » Mais Platon {Pkédon, 97 c) et Aristote {Met,, I, 4) s'accordent à reprocher à Anaxagore de négliger les causes finales et de faire du Noûç une sorte de Deus ex machina qui n'intervient que quand les causes mécaniques font défaut.
A ne considérer que la science physique, le progrès serait d'Anaxagore à Ëmpédocle, et d'Ëmpédoclo aux atomistes ; des homœoméries aux quatre éléments, et de ceux-ci aux atomes de nature homogène. Mais Anaxagore a le mérite d'avoir fait de l'Intelligence le principe du mouvement et de l'ordre. Nous n'avons la notion de l'intelligence que par la conscience que nous prenons de nous-mêmes. Appeler l'attention sur elle, c'était appeler l'attention de l'homme sur son propre esprit, préparer par là une philosophie nouvelle, celle des Sophistes et de Socrate, moins préoccupée des objets dé la pensée que de la pensée elle-même.