‹ Histoire de la philosophie, les problèmes et les e̋colesChapitre 45 sur 66 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Origines de la sophistique. — Les principaux «opliistes : Protagoras, Gorg^ias. — - Leur Influence sur le développement de la philosophie* — La première philosophie grecque est très riche de systèmes et d'idées. Heraclite a posé le grand principe de la science des phénomènes, quand il a dit : tout change, excepté la loi même du changement. Avec la conscience profonde des exigences de la raison, . Parménide nie le devenir et pose comme seule réalité l'Être un, identique, éternel. Démocritc a découvert dans le matérialisme l'un des points de vue possibles de l'esprit sur les choses. Mais chaque système est donné

par son auteur comme Texpression de toute la vérité. Le jmk reste le même; le problème à résoudre ne change pas; d'oùvkâ que les solutions varient et s'opposent? N'y a-t-il pas là deqg^ éveiller les défiances de la pensée contre elle-même ?

La philosophie ayait alors son centre & Athènes, qu'un Sophiste appelait • ' prytauée de la sagesse de la Grèce ». (Protag,, 337, d.) Les idées étaient dilatées, opposées l'une & l'autre. L*état politique des cités n'était pas moins bnrable au scepticisme. L'aristocratie partout était remplacée par la démocnfe Les lois n'avaient plus le caractère sacré des institutions qu'on accepte as les discuter, avec le respect de leur origine lointaine et mystérieuse. (3^ citoyen savait comment on fait et Ton défait les lois. A Fautorité traditionaâ des coutumes des ancêtres se substituait la puissance éphémère des onten habiles & manier l'âme de la foule. L'éloquence, avec la démocratie, derîes un instrument de gouvernement. Mais l'orateur cherche avant tout le saeoès; il ne s'inquiète pas de la vérité absolue, il lui suffit de rendre son opina vraisemblable à, ceux qui l'écoutent. De toutes ces causes naquit la sophisti^' Les Sophistes ne forment pas une école de philosophie, ils n^ontpasansistème commun; ils sortent de toutes les écoles de la philosophie grecque, fit sont sceptiques en ce sens qu'ils s'accordent à nier le vrai et le bien absoia Mais ils arrivent à ces conclusions par des voies diverses, et au lieu de %'ù^ nir» comme les vrais Sceptiques, ils dissertent sur toutes choses, ils ont la pr^ tention de n'être jamais pris au dépourvu. Ce qui les préoccupe av&ot tsë. c'est le désir de former des orateurs et des hommes d'État habUes à soofaé toutes les causes et à tirer parti de toutes les situations.

Les principaux Sophistes sont Protagoras, Gorgias, Prodios- Thrasymaque, Euthydème. Protagoras prend pour point de déjart le système d'Heraclite ; mais il supprime la raison universelle qs, selon le vieux philosophe, faisait sortir Tharmonie de ridentité(k$ contraires. Dès lors il ne reste que des phénomènes en un perp^ mouvement. L'unique moyen de connaître est la sensation. N# jugements n'étant que nos sensations formulées, ils sont tousvns comme nos sensations elles-mêmes. « L'homme est la mesare è toutes choses » ; toute connaissance est relative à l'esprit qui c» naît. On ne sort pas de soi. Le sage est comme le médecin de l'âo^* il ne peut pas faire naître en elle des pensées plus vraies, maisii peut en faire naître de plus utiles et de plus agréables. La sagfês^ c'est l'art d'être heureux.

Gorgias, né en 427, vint à Athènes comme ambassadeur de la vl^ de Léontium (en Sicile), sa patrie. Il part de la définition de 1'^ de Parménide, il applique cette définition aux êtres sensibles, à c^ qui nous parait être, et il conclut : L'être n'est nulle part, parceq» rien ne répond à la définition de l'existence. Il résume sa peDS# en trois thèses : rien n'existe ; si quelque chose existe, ce queiqa^ chose ne peut être connu ; en admettant que l'être existe et ij* quelqu'un puisse le connaître, il lui est impossible de le faire cot-

naître «ux autres. Tout jugement est vrai , disait Protagoras ; aucun jugement n'est vrai, dit Gorgias : deux thèses en apparence contradictoires, en réalité équivalentes. Si tout jugement est vrai, c'est qu'il se borne à exprimer l'apparence; si aucun jugement n'est vrai, c'est que nous ne pouvons saisir que l'apparence.

— Nous connaissons surtout les Sophistes par leurs adversaires, Socrate et Platon; aussi les a-t-on jugés souvent avec une excessive sévérité. Il n'y a pas de science, il n'y a que des opinions ; il n'y a pas de vrai, il n'y a que du vraisemblable : telle est la théorie qui leur est commune. Le bien étant relatif comme le vrai, la morale n'est que l'art de réussir. Est-ce à dire qu'il faille considérer les Sophistes comme des hommes préchant Timmoralité de parti pris? comme des fanfarons de crime corrompant à plaisir la jeunesse ?

Les premiers Sophistes sont des hommes estimés, influents, qui jouent un grand rôle dans leur patrie. La colonie athénienne de Thurium demande une constitution à Protagoras; Gorgias est envoyé par ses concitoyens comme ambassadeur À Athènes ; Prodicus est un grammairien distingué, bien que subtil, dont Socrate recommande les leçons à quelques-uns de ses disciples ; c'est à lui que Xénophon emprunte Fallégorie d'Hercule entre le vice et la vertu. Les poètes et les rapsodes ne suffisaient plus è Téducation de la jeunesse; les premiers Sophistes se sont proposé de former des hommes d'État et des orateurs, et.ils ont donné k leurs disciples ce que ceux-ci demandaient : Fart de faire prévaloir leur opinion dans une assemblée publique. Quel est Thomme politique qui ne regarde comme son premier devoir de réussir? Mais si les maîtres gardent quelque mesure et ménagent l'opinion, les jeunes gens qui les écoutent, plus hardis, n^hésitent pas à tirer toutes les conséquences de la sophistique. Les dieux ont été inventés par les législateurs pour effrayer les hommes. Il n'y a ni juste ni injuste , ni vrai ni faux ; la loi n'est faite que pour l'homme qui n'a pas l'audace et la force de s'y soustraire. Le bien c'est la puissance, c'est la*joie de dominer, d'être au-dessus de tous ses ennemis, d'avoir pour seule loi sa volonté. Calliclès reproche & Gorgias ses concessions et ses timidités (Platon, Gorgias) , et il étale avec une sorte d'insolence les principes et les conséquences que le maître dissimule.

La sophistique n'est pas seulement la critique et la dissolution de la première philosophie grecque; elle marque en un sens un progrès de la pensée, elle pose des problèmes nouveaux.

Les philosophes antérieurs pensaient sans s'interroger sur la pensée, sur sa Taleur, sur ses rapports avec le monde qu'elle veut connaître. Les Sophistes remarquent que toutes les hypothèses physiques impliquent certains principes logiques sur lesquels il faudrait d'abord s'entendre. Quand d'un élément unique on prétend faire sortir toutes choses , on unit deux concepts qui semblent se contredire : l'un et le plusieurs. Est-il légitime de passer de Tun au plusieurs, du plusieurs k l'un? C'est ainsi qu'à la physique se substitue la logique, qu'à la question de savoir comment se combinent des éléments physiques 6e substitue la question de savoir comment peuvent s'unir les concepts , c'està-dire comment sont possibles l'affirmation et le jugement. « Ce rapport d'un et plusieurs se trouve partout et toujours, de tout temps comme aujourd'hui,

J. HlST. DE L\ PHIL. 59

dans chacune des choses dont on parle... Le jeune homme qui se sert àc ce» formule pour la première fois s'en réjouit d'ordinaire autant que ril vnàëcouTert un trésor de sagesse; la joie le transporte jusqu'à renthoii9aiiBe.Ki n*est point de sujet qu'il ne se plaise & remuer, tantôt le roulant et lecori» dant en un , tantôt le développant et le divisant par morceaux. ^ [Viùs. Philèbe.) Une tâche nouvelle s'impose au philosophe; trouver les concepUypermettent d'expliquer ce qui est, les définir, déterminer leurs rapports. Oft recherche des concepts, des idées générales, qui ne changent pasdASsIieversel changement et font les choses intelligibles, c'est, à partir deSocnttf premier objet de la philosophie , le préliminaire de la physique. La m^Ùé de Socrate , la dialectique de Platon, la syllogistique d'Aristote, ne sostf» les progrès de cette philosophie nouvelle qui, parle moyen Age, se eostat jusqu'à Bacon et Descartes.

Socrate. — Sa vie. — Sa méthode. — ConniUssaice de soi-même : ironie-maleutique. — Socrate n est ^ seulement un philosophe, il a quelque chose de Tapôtre etdapr> phète. Il croit avoir reçu des dieux une mission, et il s'y dévoue lo: entier. Il rêve une réforme morale et religieuse de sa pairie, à 1»^ quelle il veut rendre sa grandeur en lui rendant sa vertu. Adversii!« des Sophistes, il oppose à leur scepticisme une méthode nourd^ un art de dégager la vérité une et fixe des apparences multiples ci éphémères. Mais ce qu'il aime dans le vrai, c'est le bien, dontO^ j la condition : la logique reste pour lui intimement liée àlamon!^ < dont elle est l'instrument.

Né À Athènes en 470, il fut d'abord sculpteur comme son père ; mais \â^ a se consacra tout entier à la philosophie et à la prédication morale. l)â^^ nous offre peu de figures aussi originales et aussi complexes. Il dédaUv^ délicatesses d*une civilisation raffinée; il y a en lui du barbare, un id^ ment volontaire de retour vers la nature ; il va pieds nus, résiste à Usôî^' la faim, brave le froid, et après les bancpiets où jusqu^au matin ont às^' les petites coupes, il se retire, laissant tous les convives endormis, sans q* ' vin paraisse agir sur son corps robuste. Soldat, il sauve AlcibiadeàFoti^ Xénophon À Délium. Cet homme fort, d'allure un peu lourde, est un disc^s!^ subtil qui se joue des plus habiles Sophistes, et qui, pour agir sur It j^ d'Athènes, sait se donner la .séduction de l'esprit et de Téloquence. ilù»^' crate est autre chose encore qu'un dialecticien et un railleur : c'est un 9^ tique. « Je n'ai qu'une petite science, disait^l, la science de l'amour. * D>^'' recueillement, il croyait entendre en lui la voix d'un dieu, et son élwi*** familière trouvait, en s'élevant sans effort, d'irrésistibles accents. > S(n^dit Alcibiade {Banquet), ressemble & ces Silènes qu'on voit exposés dia^ ^ ateliers des sculpteurs, et dans l'intérieur desquels, quand on les ov^-^ trouve renfermées des statues de divinités. >» Socrate avait contre lu ^ Sophistes et leurs disciples, qu'il tournait sans cesse en ridicule; le» p^ qu'il accusait de ne pas savoir ce qu'ils font ; les politiques, auxquels il repi^ la décadence d'Athènes. Le peuple n'était pas capable de distinguer le P^^ sophe de ceux qu'il combattait, et c'est Socrate qu'Aristophane mit en '^ dans les Nuées, pour bafouer les Sophistes. Les hardiesses politique* ^^ crate achevèrent de le perdre ; rien n'était plus facile que de le faire ptf^^ un révolutionnaire, ennemi des institutions de son pays. En 406, co*^

prytane; il' refusa de mettre aux Toix la mort des généraux qui ayaient eombattu aux Ârginuses et brava la fureur populaire. Dans ses entretiens il ne ménageait pas Thémistocle, Périclès, les grands politiques de la démocratie athénienne, qull accusait de n^avoir pas su inspirer a leurs concitoyens ramour de la vertu, sans laquelle il n'y a pas de puissance durable. 11 voulait que le gouvernement de la cité fût confié aux plus sages, et il s'indignait de voir les magistrats désignés par le sort. Il avait résisté aux Trente Tyrana, alors que tout le monde tremblait devant eux ; mais on se souvint senlemeat que Critias, Tun d'entre eux, avait été son disciple. La moft de Socrate se rattache k la réaction démocratique qui suivit l'expulsion des Trente Tyrans, Ses accusateurs : Mélitus, un poète; Lycon, un rhéteur; Anytus, un corroyeur; un bourgeois démocrate» compagnon de Thrasybule, ont voulu faire un exemple, fortifier la religion nationale et la démocratie. Dans d'admirables dialogues {Apologie, Cinton, Phédon) , Platon nous a raconté comment Socrate se défendit devant ses juges, refusa de s'échapper de prison par respect pour les lois de son pays, et mourut de la mort du sage, au coucher du soleil, après s'être entretenu avec ses disciples de l'immortalité de l'âme.

Socrate n'a rien écrit ; nous ne connaissons sa doctrine que par les ceuvres de ses disciples. Mais dans les dialogues, ce sont ses propres théories que Platon met dans la bouche de son maître, et si Xénophon, dans les Mémorables et le Banquet, expose avec plus d'exactitude les idées de Socrate, il s'attache surtout à la morale pratique, à ce qui le frappe et l'intéresse. Platon est trop philosophe , Xénophon ne l'est point assez. Nous devons donc comparer leurs assertions et les contrôler, quand il est possible, par les courts mais précieux renseignements que nous donne Aristote. Les premiers philosophes avaient voulu tout connaître, le monde, son origine et ses destinées; ils n'avaient réussi qu'à donner des solutions contradicioires à ce problème trop vaste. Socrate est plus modeste. Il veut qu*aii lieu de se tourner vers les choses, l'homme se tourne vers lui*méme« rvcô6i aeauT^v, connais-toi toi-même, tel est le premier principe de la méthode socratique. La vérité n'est pas hors de nous, elle est en nous, ou tout au moins c'est en nous que nous trouverons les procédés logiques qui nous rendront capables de la découvrir. Tout en niant la possibilité de la science, les Sophistes tranchaient toutes les questions, se vantaient d'avoir réponse à tout. « Tout ce que je sais, dit Socrate, c'est que je ne sais rien. » Mais savoir son ignorance c'est avoir l'idée de la science, c'est être capable de discerner le vrai du faux. Le -y^^^^ (TEauxov donne naissance à une double méthode : l'une, négative, l'ironie, nous délivre de l'erreur, nous purifie, nous met en état de recevoir la vérité ; l'autre, positive, la maïeutique, nous met en possession de la vérité, que nous ne pouvons découvrir qu'en nous-mêmes. La délivrance de l'erreur et la découverte de la vérité sont deux formes particulières de la connaissance de soi-même.

L'art des Sophistes consistait à profiter de l'ambiguïté do \i^ vulgaire, à prendre pour principes des définitions vagues, ioeosh plètes. Tout mot est un résumé d'expériences ; autourde loisegn» pent une foule d'associations d'idées, un nombre incalculable à petits faits qu'on oublie. Le mot devient ainsi un signe coafb, if^ . ne répond plus k rien de précis, qu'on répète par habitude, (pj# chose comme un symbole dont on aurait perdu le sens. Soei? refuse de tenir un mot pour une idée. Tantôt il exige quesonad^e^ saire s'entende lui-même : il oppose à une définition hâtive des & particuliers qui restent en dehors d'elle ; tantôt il semble se lin? à un adversaire, il accepte tous ses principes, il ne refuse riaè ce qu'il avance, et de déductions en déductions il le mène jiEqsi l'absurde ou au contradictoire. Ainsi la méthode d'ironie mst lai vanité de la rhétorique des Sophistes et dissipe le prestige detei: éloquence.

Socrate, par l'ironie, ne veut pas décourager les esprits, il wi^ délivre ile l'erreur que pour les préparer à l'enfantement de i vérité. Découvrir son ignorance, c'est déjà se connaître soi-mà^ meiis il faut aller plus loin dans cette connaissance de soi. Lenai^ ne transmet pas la vérité toute faite à son disciple, il ne peut^ l'aider à la produire- « Le métier que je fais est le môme quecà des sages-femmes, à cela près que j'aide à la délivrance deshonii» et non des femmes, et que je soigne non les corps, mais les li^ en mal d'enfant. )x (Platon, Théét.) Ainsi on n impose pas lascif on ne la donne pas; elle est présente à l'âme humaine, quitf'^ .possède qu'à la condition de la faire jaillir de soi. La science acJK* la connaissance qu'on prend de soi-même. L'art du maître, cVi^ maieutiquey l'art d'accoucher les esprits des vérités qui ne derM^ dent qu'à naitre.

Quels 8ont les procédés logiques qui permettent cet enfantement^* vérité ? « Il y a deux choses, dit Aristote, qu'on peut attribuer à Socn^ /^ discours inductifs et la définition générale : toç t'éTraxTixoùî Xdyov; ^' ^p(Çeff6at xaôdXou. >» Les Sophistes prenaient les mots dans leur se» • déterminé pour les idées générales. Socrate veut substituera ces termes^ des concepts qui répondent à la nature des choses. Pour remplacer les ^■ "générales confuses par des concepts bien définis, Socrate se sert de Tï»*** -Tantôt il accumule les exemples, et il remonte ainsi du particulier «o ^ en dégageant ce qu'ils ont de commun; tantôt il raisonne par analogie, f|^ pruntc ses enseignements k la vie de tous les jours; tantôt il fait de ^fc** "blés Inductions, comme quand il établit qu'un poème suppose xm^f^^ statue un statuaire, et qu'il conclut, de l'ajustement parfait des Œ^ye^ fins dans la nature, à l'existence d'une intelligence créatrice. L'iwi*^ 'donne le genre, la division distingue les espèces et marque la diiféreocfr pre de chacune. Avec le genre et Tespèce on compose la définUioth quii f^

flqàement établie, répondant & la réalité, peut servir de principe à la déductûm, et ne permet pas de soutenir tour & tour le pour et le contre. Ainsi, par sa, méthode, Socrate : {<* montre : la yanité de la rhétorique sophistique en fixant le sens des mots ; 2® établit des définitions qui expriment la nature des choses , et mettent Tàme en possession de la vérité, qu*eile dégage de soi par des procédés logiques, qui sont comme Torgane naturel de Tintelligence humaine.

La maïeutique est-elle une méthode logique qui, dans la pensée de Socrate, n'a de sens qu'appliquée à la recherche et à la définition des idées morales ? N'est-elle pas au contraire d'une application générale ? N'a-t*elle pas même une portée métaphysique ? Il est certain que Socrate s'est surtout occupé de la vertu, qu'il a surtout voulu travailler à la réforme morale d'Athènes. Mais le scepticisme moral des Sophistes était la conséquence de leurs doctrines ; l'idée dn bien, comme toutes les autres, se réduit en dernière analyse à un mot d'un sens variable et incertain. Pour donner à la vie prar tique des principes assurés, Socrate devait donc avant tout substituer à la rhétorique nominaliste des Sophistes, à leur art de jouer aTec les mots, une logique du vrai, une philosophie du Concept. Ce qu'il prétend atteindre par la définition, c'est le vrai ; il ne doute pas que l'idée, formée selon les règles de la méthode, ne réponde h la réalité. Mais la réalité véritable, c'est le bien : l'ordre logique ne se distingue pas de l'ordre réel, qui lui-même ne se distingue pas de l'ordre moral. AtaXi^eiv xaxà y^vtj, discourir par genres, c'est classer ses idées en les subordonnant l'une à l'autre, c'est tout à la fois découvrir le vrai et le bien, ce qui est et ce qui doit être. Le monde est l'œuvre d'une raison, une dialectique vivante que doit reproduire le mouvement de la pensée. Ce n'est pas à dire que Socrate ait jamais exposé son système dogmatiquement, en partant de ce principe que toutes les réalités et par suite toutes nos idées sont subordonnées au Bien, idée et réalité suprêmes. Rien n'est plus contraire à la libre manière de philosopher qu'il avait adoptée. Peut-être n'a-t-il jamais formulé ce principe, qui sera celui de Platon; mais toute sa morale l'implique et en est comme l'affirmation constante. C'est bien la pensée de son maître qu'exprime Platon, quand il lui fait dire dans le Pkédon (p. 96) : « Enfin, ayant entendu quelqu'un lire dans un livre qu'il disait «tre d'Ânaxagore, 1 que Tintelligence est la règle et le principe de toutes choses, j'en fus ravi; il me parut assez beau que l'intelligence fût le principe de tout. S'il en est ainsi, disais-je en moi-même, l'intelligence ordour natrice a tout disposé pour le plus grand bien... Si donc quelqu'un veut trouver la cause de chaque chose, comment elle naît, périt jou existe, il n'a qu'à chercher la meilleure manière dont elle peut être, » :

Morale de Socrate : lots non écrites* — La verti est science. — Tliéories religieuses. — Les Sophistes se plaisaient à opposer la loi et la nature, vo^ioç xsl ^uai^. Lalain*étià qu'une institution des législateurs, variable comme les mœurs, li^ pour contenir les passions et les désirs, pour dompter la natsR | par la crainte du châtiment. L'homme habile et fort se met au-desc j de la loi humaine et revient à la nature. Rien de plus faux que celte opposition, si Ton admet que la vraie réalité est le bien. La loi etf la raison, mais la raison est la nature même. Les vraies lois ce sot les lois non écrites, v6(Aot ctYpacpot, qui ont été gravées par les diein dans le cœur des hommes. Ceux qui transgressent les loishumaiBS échappent parfois à la peine ; « mais ceux qui violent les lois difiiM subissent un juste châtiment. » {Mém,, IV, 4.) La punition suit ii faute, Tordre violé est rétabli par lexpiation.

Si le bien est la réalité même; si de la faute, par une sorte à nécessité physique et rationnelle, sortie châtiment, il est impoaolk que l'homme fasse le mal yolontairemeht, oûdeccxoxoc buov. Ubowm veut toujours son bien ; or le bien étant la réalité même» le biea de rindividu ne peut être séparé du bien en général ; donc, qoMM l'homme fait le mal, il fait son mal, et puisqu'il ne veut que m bien, quand il fait le mal, il se trompe.

U est impossible de savoir le bien et de vouloir le mal. « Lee choses josto et tout ce qui se fait par vertu sont choses belles et bonnes , et ceux q}n te cèanaissent ne peuvent leur préférer autre chose. ». {Mém,, 111, 9.) Socr^ réfutait le libre arbitre pat Tabsurde. Celui qui court mal volontaireniot^^ supérieur à celui qui court mal par impuissance, car il peut bien couiir-t« même, si une telle hypothèse n^était absurde , celui qui ferait le mal voloslr rement serait supérieur à celui qui le ferait eans le vouloir : car le pnms aurait au moins la connaissance du bien et le pouvoir de le réaliser. To^ faute morale est donc une erreur, et c'est en instruisant les hommes qs« les délivre du mal.

Il n'y a pas lieu de distinguer la théorie de la pratique U <na^po(rSvT)v) ; celui qui possède la science du bien voit son idoitU avec le bonheur et ne peut s*empècher de l'accomplir. On af^ comme on pense : la vertu est donc une science. Être sage, cesti la fois bien faire et bien penser. Si la vertu est une science, e& peut être enseignée ; à vrai dire il n'y a qu'une vertu, la sageflu; mais elle prend plusieurs noms, selon qu'on Considère les dira! rapports de l'homme avec lui-même, avec ses semblables, ai* Dieu. Considérée dans son rapport à la volonté, la sagesse devicBtk courage, qui est la science des choses qu'il faut craindre ; la teap^ rance est la science des vrais plaisira ; la justice, la science de ci

qui est dû à chacun ; la piété, la ecience de nos devoirs envers les* dieux. Il faut signaler dans la morale de Socrate sa théorie de l'amitié {Mém., II, 4, 5, 6); ses idées sur le travail, qu'il relève; sur la femme, dont il semble vouloir faire la compagne et l'égale de Thomme. {Économiques de Xénophon, I, 3, 7, 9.) En politique il penche vers l'aristocratie ; il veut le gouvernement des meilleurs et des plus sages : il en est de la cité comme de l'individu; la science seule peut lui donner le bien véritable. [Mém,, 1. III, 6, 7.)

La souveraineté du bien dans le monde n'est autre chose que le gouvernement et la providence des dieux. Socrate donne deux preuves de l'existence de Dieu : l'une par les causes efficientes, l'autre par les causes finales. La preuve par les causes efficientes revient à dire que ce qui est en nous doit se retrouver dans la cause qui a créé le monde : « Embrassez par la pensée la vaste étendue de la terre, votre corps n'en est qu'une très faible partie ; j'en dis autant de l'humidité et des autres éléments dont il est composé : tous sont immenses ; mais il en entre une portion presque insensible dans la composition de votre être ; et vous croyez que vous avez eu l'insigne bonheur d'enlever pour vous seul toute l'intelligence? » {Mém., I, 4.) Socrate le premier a considéré l'univers au point de vue des causes finales (téléologie). Il insiste sur l'ordre cosmique, sur l'admirable adaptation de notre organisme à nos besoins, et il conclut de l'œuvre à l'ouvrier, du monde à Dieu, comme nous le faisons chaque jour, dans l'ordre des choses humaines, en présence d'une belle statue ou d'un beau poème. [Mém., I, 4.) Socrate s'élève même à l'idée d'un Dieu suprême. c( Les autres dieux, qui nous donnent des biens, nous les donnent sans se montrer à nos regards ; et Celui qui ordonne et contient le monde entier, en qui sont toutes les choses belles et bonnes, et qui le gouverne plus vite que la pensée, celui-là fait sous nos yeux les plus grandes choses, mais il les dirige sans se laisser voir. » Le Dieu de Socrate est Providence : c< Il voit en même temps toutes choses, entend tout, est présent partout, et veille sur tout à la fois. » [Mém., I, 4.) N'était-ce pas la présence même de Dieu dans l'àme du philosophe, un acte de l'universelle Providence, que cette voix divine qu'il entendait en lui ?

Socrate semble avoir admis, comme un corollaire de la justice divine, l'immortedité de l'âme. Il serait téméraire de lui attribuer tous les arguments du Phédon; mais on peut lui rapporter les paroles que Xénophon met dans la bouche de Cyrus mourant. 'Cyropédie, VIII, 7.) L'àme est immortelle, parce qu'elle est dis-

tincte et souveraine du corps ; parce qu'elle semble vivre d'une vie propre et plus énergique dans les songes ; parce qu'on voit le corpg se dissoudre, tandis que Tâme est invisible après la mort, comme pendant la vie ; parce qu'enfin elle est en nous ce qu'il y a de plus divin et doit retourner au sein de Dieu. « Soyez pleins d'espérance dans la mort, dit Soerate dans l'apologie que lui prête Platon, et ne pensez qu'à cette vérité qu'il n'y a aucun mal dans cette vie pour rbomme de bien, ni pendant sa vie ni après 8a mort, et que les dieux ne l'abandonnent jamais. »

Page 1