HENRI DE G AND
§ 7. — Henri de Gand
287. Sa vie et ses œuvr.3S. — Parmi les persomuilités marquantes du troisième quart du xiii*-' s., une mention spéciale revient à Henri DE Gand, le docfor solemnis ')• Au point de vue chronologiqne et logique, Henri de Gand remplit dans cette histoire la place intermédiaire entre S. Thomas et Duns Scot. De récents travaux ^) ont bouleversé sa biographie, et ruiné l'ancienne légende qui faisait de Henri un membie de la faruille gantoise des Goethals, incorporé dans l'ordre des Servîtes et membre de la Sorbonne. L'année de sa naissance est inconnue. Chanoine de Tournai en 1267, archidiacre de Bruges en Li276, il joue, à partir de cette époque, un rôle prépondérant dans l'Université de Paris. 11 intervient en effet dans plusieurs im[)ortantes décisions; notamment, en lîi82, il se déclare ouvertement adversaire de S. Bonaventure et du privilège des ordres mendiants. Docteur en théologie en 1277, il meurt en 1-2U3. Ses principales œuvres sont la Somme Théolofjiqiie et surtout les Qaodlihet, un ensemble de disputes solennelles, présentant un tableau intéressant des principales questions controversées à Paris, à la fin du xhi« s. '^).
288. Sa philosophie. — P Henri de Gand résout, en pleine harmonie d'idées avec S. Thomas, la question des rapports de la philosophie et de la théologie, et nous signalons le début de la Somme, où il expose les relations des deux sciences, comme un modèle de genre (268).
2^ Théodicée et métaphysique. — a) En théodicée, il s'élève contre la thèse thomiste de la possibilité d'une création éternelle ; il croit que Dieu peut produire directement les opérations des causes secondes, et — contrairement à Duns Scot — que l'esprit humain peut se démontrer à lui-même cette possibilité. Spécifique est sa conception de la science divine. De môme que Dieu, dit-il, n'a pas d'idée du nombre, mais plutôt du continu
') V. une étude détaillée dans notre Histoire de la Phil. scol., etc. et dans les Études sur Henri de Gand. (Extr. du précédent). — 2) Du P. Ehrle, du P. Delehaye, de MM. Wauters et De Pauw. Op. cit., pp. 46 et suiv. — 3) [l existe de lui, en manuscrit, un Commentaire sur la Physique d'Arlstote et un Traité de Logique. La bibliothèque de l'Escorial possède des quœstiones super metaphysicam Aristotelis. Le liber de scriptoribus illustribus, qu'on lui a longtemps attribué, n'est probablement pas son œuvre.
comme tel, de même il ne connaît pas les individus par une idée distincte, mais par l'idée commune de l'espèce [species specialissima). Cet enseignement rend-il compte de l'individualité des êtres naturels, que le docteur gantois pose en principe, suivant les théories générales du réalisme thomiste ] Il est difficile de l'admettre '). D'autre part, cette conception de Henri de Gand s'accorde sans peine avec sa théorie du
h) Principe d'individuation. Adversaire de la doctrine thomiste, que l'autorité venait d'ailleurs de condamner (v. p. 302), il tient que les individus n'ont pas de propriétés essentielles positives, autres que celles de l'espèce ^). Le principe de l'individuation n'est pas la matière; il réside dans une propriété du supposihtm, comme tel, assurant au suppositum sa distinction de tout autre être (Cf. p. 272).
c) Forme et matière, acte et puissance sont des couples d'idées corrélatifs, mais pas absolument convertibles. Car les anges sont des formes subsistantes et, d'autre part, la matière pourrait exister sans forme substantielle, s'il plaisait au Créateur de déroger aux lois naturelles. Et comme la quantité est un attribut du compositum et non de la matière, il suit que la possibilité même de l'existence séparée de la matière entraîne la possibilité de l'existence du vide (Cf. p. 267).
d) Essence et existence. Même dans le composé substantiel, la matière a son existence propre, — en vertu de ce principe, sur lequel Henri se plaît à revenir : Esse sunt diversa quorumciunque essentiœ sunt diversœ. A tout élément réel revient une existence distincte. C'est la négation de la distinction réelle de l'essence et de l'e.xistence. A. de Halès a souscrit au même principe, mais personne ne l'a plus nettement formulé que le docteur solennel. Il l'appliquera à l'homme notamment, où il distinguera une matière première, une forme decorporéité
1) Diins Scot, qui critique voioutiers Henri de Gand, le reprend victorieusement sur ce point. V. In II. Sent. dist. 86, q. 4, p. 102 (édit. V^enise 1598). — ') Nihil rei addunt individua super essentiam speciei ad id ([uod est reale in ipsa. Qiiodl VU, 1 et 2.