HENRI PE GAND
7Hqiœ. Le terme py^niat a reçu une signification technique depuis Kant ; quand on l'applique à la philosophie du moyen âge, il est facile de se méprendre sur la pensée des scolastiques. Leurs discussions sur la primauté des facultés spirituelles nous paraissent assez oiseuses et semblent n'être que le corollaire des rapports réels qu'ils établissent entre la vie intellective et la vie volontaire. Jamais scolastique n'a entendu trancher la question du primaf dans le sens critériologique qu'il revêt chez Kant, ni consacrer les empiétements du vouloir sur le connaître. Même dans le camp des volontaristeSy l'adage : niliil volitum nisi cognitum garde tout son empire. Les relations hiérarchiques de la volonté et de la raison, écrit Henri de G and, sont celles du maître et du serviteur, mais il n'en est pas moins vrai que le serviteur précède le maître et porte le flambeau qui doit éclairer sa marche. ^)
289. Conclusion. — La signification propre de Henri de Gand dérive d'une série de thèses originales qu'il a su brillamment défendre. En plus d'un point, il est le précurseur de Duns Scot. Il s'attache, dans le répertoire scolastique, à quelques questions préférées qui reviennent sans cesse et qu'il emprunte volontiers à la métaphysique et à la psychologie. Rien ne justifie la réputation de platonicien qu'on lui a souvent faite. Tout au plus, reprend-il certaines théories augustiniennes en vogue dans l'ancienne école franciscaine. Encore sait-il, comme dans la doctrine de l'illumination spéciale, leur donner une orientation personnelle.
§ 8. — Thomisme et antithomisme à la fin du XIII^ siècle
290. Les adversaires du Thomisme. — Les contemporains de S. Thomas lui rendirent hommage. A l'Université de Paris, la faculté des arts qui lui fut toujours sympathique, pleura sa mort et réclama sa dépouille mortelle; l'Europe entière subit le prestige de son génie.
1) Henri de Gand, Quodl, 1, 14, in fine.
300 LIVRE IJI. LA PHILOSOPHIE MEDIEVALE.
Cependant, il en est parmi ses doctrines qui n'eurent pas le triomphe facile. Le péripatétisme nuancé d'augustinisme, que les premiers docteurs parisiens avaient accrédité dans les écoles, était devenu classique au temps de S. Thomas; et l'adhésion que donnait S. Bonaventure à la plupart de ces doctrines, en augmentait encore l'autorité. Quand S. Thomas les hattit en brèche pour les remplacer par les théories nouvelles que nous avons signalées, il rencontra la plus vive opposition. Avant de relater les principaux épisodes de la lutte entre thomistes et antithomistes ^), déterminons le nombre et la qualité des opposants.
1» Dans l'ordre même des Dominicains, se rencontrent au début, des péripatéticiens " vieux style „, effarouchés par les innovations de S. Thomas. Aux plus beaux jours de son enseignement(1269-1271),des religieux du couvent de S. Jacques, à Paris, critiquent vivement ^) sa thèse sur l'unité de la forme substantielle dans l'homme. L'opposition est plus vive encore à Oxford où des circonstances spéciales (p. 303) attisent la lutte. Parmi les Dominicains menant campagne contre S. Thomas, citons Roland de Crémone, Robert Fitzacker, Hugues DE St-Chair ), Pierre de Tarantasia ^), Robert Kilwardby ^).
Cependant les hostilités furent éphémères dans le parti Dominicain (v. p. 1.).
2° S. Thomas trouve de plus âpres adversaires chez les Franciscains, jaloux de défendre contre ses attaques des doctrines associées aux noms les plus glorieux de leur Ordre. Les plus remuants des Frères-Mineurs, tous élevés dans la scolastique d'A. de Halès et de S. Bonaventure, sont le pamphlétaire Guillaume de la Mare, auteur d'un Correptoritim frafris Thomœ, Maïthaeus de Aquasparta '^),
1) V. dans le Chart, les documents du temps; — Ehrle, Der Augnstinismus rmd der AristoteUsmus in d. Sclwlastik gegen Ende d. 13 Jahrli. {Arch. etc. 1889, p. 603). — Ehrle, John Pec'kham iiber d. Kampf d. Angustinismus u. Aristotelismus m der 2te Hdlfte d. 13 Jahrh. (Zeitsch. f. Kath. Theol. 1889, p. 17:2). — ^) " Etiam a fratribus propriis arguebatur argute. „ Lettre de J. Peckham (1 juin 1285). — ChaH. I, 6:iL — 3) Fut, vers 1230, le second " magisler actii regens „ chez les Dominicains.— i) Actii regens à Paris (1259), archevêque de Lyon (1272), évêqiie d'Ostie (1273), pape sous le nom d'Innocent V (1286). — ■') Étudia sous R. Fitzacker. Professeur à Oxford de 1248 à 1261, provincial des Dominicains de 1261 à 1272. il fut archevêque de Cantorbéry de 1272 jusqu'à sa mort. Il a commenté les sentences de P. de Tarantasia, les premiers analyt., les arguments sophistiques, etc. En outre, il a fait un traité de ortu scientiartim.— t5) Général des franciscains en 1287,niort en 1302. {Chart, U, 11 et 59.)
THOMISME ET A^TITHOMISME AU XIIl'' S. 301
Guillaume de Falgar, Richard de Middletown ^). Le franciscain John Peckham, qui enseigna successivement à Paris (vers 1269) et à Oxford, devint lecteur de la curie romaine, enfin archevêque de Cantorbéry, fut, sa vie durant, un fougueux adversaire de S. Thomas. Lui-même nous raconte, en 1285 — sur un ton quelque peu vantard — qu'il entreprit S. Thomas (en 1269-1271) à propos de l'unité de la forme, dans une joute à laquelle assistaient l'évêque de Paris et les maîtres de théologie ^). Olivi, le perturbateur de la discipline franciscaine, peut être compté, lui aussi, parmi les plus influents détracteurs du thomisme.
3^ Aux Franciscains se joignent les doctores sœculares, Guillaume de St-Amour, Gérard d'Abbeville, Nicolas de Lisieux (Nicolaus Lexoviensis), Henri de Gand, les trois premiers déjà unis depuis plus de vingt ans dans leur opposition commune aux privilèges des ordres mendiants.
Toutes ces hostilités aboutirent à une série de condamnations de théories thomistes, tant à l'Université de Paris qu'à celle d'Oxford.
291. Condamnations du Thomisme. — 1» A Paris. Le 7 mars 1277, sur l'invitation du pape Jean XXII, l'évêque de Paris, Etienne Tempier — dont le caractère violent et emporté est d'ailleurs démontré — convoqua une assemblée de maîtres de théologie.
1) Vers 1281, il est titulaire de la chaire des Franciscains et commente le maître des sentences. En 1283, il est cité parmi les juges de P. J. Olivi (292), et à partir de 1285 jusqu'à sa mort (fin du xine s.), il est attaché, comme précepteur, à la personne de S. Louis de Toulouse. Dans la longue liste de ses ouvrages, nous remarquons des Commentaires sur les "Quodlibet „ de Pierre d'Auvergne, de Henri de Gand, de Godefroid de Fontaines (Chart. Il, 210). Richard n'admet ni la distinction de l'âme et de ses facultés, ni l'unité de la forme. Il a joui d'une grande autorité dans l'Ordre franciscain, dont il fut le maître le plus considéré pendant les années qui séparent S. Bonaventure de Duns Scot : ses disciples lui donnèrent les titres de doctor solidus, fiindatissimits.— 2) Au dire de Peckham, lui seul aurait défendu S. Thomas " autant que la vérité le lui permettait, „ dans cette mêlée, où tous étaient contre lui. " Nos soli ei adstitimus, Ipsum, prout salva veritate potuinius, defendendo. „ Finalement, le saint docteur, acculé, aurait humblement soumis ses thèses à la censure de la Faculté. " Donec ipse omnes positiones suas, quibus possit imminere correctio, sicut doctor humilis subjecit moderamini Parisiensium magistrorum. „ ChaH. I, 63i (Lettre de Peckham à l'évêque de Lincoln). Suivant Bartholomée de Capoue. appelé dans le procès de canonisation du saint, il faut autrement reconstituer la scène. Peckham aurait exaspéré S. Thomas par ses attaques acerbes. A ces excès de langage, S. Thomas n'opposa que des paroles de douceur et d'humilité. Ibid., p. 635.
chargée de signaler les erreurs répandues dans les écoles. 219 propositions furent mises au ban de l'enseignement. Relatives avant tout à l'averroïsme (v. p. 1.), plusieurs d'entre elles visent des théories de S.Thomas, principalement sur le principe d'individuation (thèses 81, 96 et 191). Obéissant à de vieilles rancunes, les théologiens séculiers confondaient ainsi dans un commun opprobre le plus illustre défenseur de la scolastique et ses plus dangereux ennemis ^).
2» A Oxford, a) Le 18 mars 1277, quelques jours à peine après le décret d'Etienne Tempier, Robert Kilvvardby, archevêque de Cantorbéry, qui, chez les Dominicains anglais, avait mené campagne contre les doctrines de S. Thomas, fit censurer à son tour par les maîtres de l'Université d'Oxford, une série de thèses grammaticales, logiques et physiques ^). " Je ne les condamne pas comme hérétiques, mais je les interdis comme dangereuses „ ^), écrivait-il à Pierre de CoKFLANs (Petrus de Confleto), archevêque de Corinthe, et un de ses frères en religion. Celui-ci prit la défense de S. Thomas auprès de Robert, et provoqua de sa part une longue épître justificative, qui sert de commentaire aux défenses du décret. Celles-ci se rapportent principalement :
a) A l'interprétation thomiste de la privatio ^). Robert défend énergiquement les rationes séminales (p. 292).
h) A la théorie thomiste de l'unité des formes substantielles. C'est ainsi que Kilwardby distingue dans l'homme trois formes vitales, toutes substantielles, dont l'union constitue l'unique âme humaine ^), sans compter une forme qui donne au corps sa plasticité matérielle '^).
Pour justifier cette multiplicité de formes, il s'inspire à la fois et de la supériorité de l'âme sur le corps (v. Alex. Halès) et de l'iden-
1) La 96e erreur était ainsi conçue : Quod Deus non potest mnltiplicare individuel suh una specie sine materia. Intéressante à noter l'erreur no 7, qui est la condamnation de Ja psychologie platonicienne et augustinienne : Quod intelleclus non est forma corporis, nisi sicut nauta navis, nec est perfectio esseutialis hominis. Cf. nos 13, 14 (Opiniones ducentte undeviginti Sigeri de Brabantia, Boetii de Dacia alionnnque, a Stephano episcopo Parisiens! de consilio doctorum sacrai script urœ condemnala\ CharL, I, 543-560). -2) ChaH., 1, 558. — ') Lettre de Robert Kilwardby, publiée par Ehi{le, Archiv. etc., 1889, p. 614. — ^) Chart., ibid. In naturalibiis : 3. Quod nulla potentia activa est in materia. — 4. Item quod privatio est pure uihil, et quod est in corporibus supra colestibus et bis inCerioribus. (V^ur les arguments de Kilwardby dans sa lettre à P. de Confleto.) — &) Chart., ibid. In naturalibus : 6. Item quod vegelativa, sensitiva et intellectiva sunt una forma simplex. — s) Ehrle, Archio. etc., p. 365.
THOMISME KT ANTITHOMISME AU XIIl'' S. 303
tité du corps de Jésus-Christ pendant sa vie et durant les trois jours de sa mise au tombeau (p. 297. n. 1) ').
Les thèses censurées par Kilwardby à Oxford furent signifiées à Paris, où, quelque sept ans auparavant, l'une d'elles avait déjà suscité des difficultés à S. Thomas '^
b) L'opposition reprit de plus belle à Oxford, sous J.Peckham, successeur de Kilwardby au siège de Cantorbéry. Mais la constitution des partis s'était modifiée. Depuis la décision du chapitre général de Milan en 1278 (v. p. 1.). le thomisme était devenu à Oxford, comme ailleurs, la doctrine officielle des Dominicains. Le 29 octobre 1284 d'abord, puis, à la suite d'une provocation du prieur des Dominicains, le 30 avril 128G, Peckham renouvela les prohibitions des thèses thomistes controversées^). Peckhan) s'élève, non sans passion, contre les profanas vocuin vanitates de philosophes qu'il appelle elatiores quam capaciores, audaciores quam potentiores, garruliores quam litteradores. Il veut revenir " à la solide et saine doctrine des fils de S. François, Alexandre de Halès et S. Bonaventure. ;, ^) A une plaie cancéreuse, il veut apporter le baume de son intervention pastorale ^). Outre les thèses de Vtinité des formes, et des rationes séminales indîtœ materiœ, il en cite une foule d'autres qu'il veut remettre en
1) La 13e erreur signalée par le décret de 1277 : " Item quod corpus vivum et mortuum est aequivoce corpus, et corpus mortuum secundum quod corpus mortuum sit corpus secundum quid ,., est directement opposée à cette doctrine de S. Thomas : " Corpus Christ i mortuum et vivum non fuit simpliciter idem numéro, quia non fuit totaliter idem... Corpus mortuum cujuscumque alterius hominis non est idem simpliciter, sed secundum quid „ [S. Theol, 3\ q. 50, a. 5, in c, et ad Im). Mais alors, répliquaient les adversaires de S. Th., il faut dire que les corps des saints, objet de la vénération des fidèles, ne sont point ceux qui leur appartenaient de leur vivant. " Nec allqua sanctorum corporum tota vel secundum parles aliquas in orbe existere vel in Urhe, sed quaedam alin quas non genuerunt matres sanctorum. ,. Lettre de J. Peckham au chancelier d'Oxford (10 nov. 1884). V. Ehrle, Zeitsch. etc., p. 174. — Dès 1271, Nicolas de Lisieux signale de même comme erronée : " oculum mortuum esse aequivoce oculum „ {Quodl., III, a. 4). — -) Dans le courant de la même année, après son décret de mars, Etienne Tempier songea à proscrire de nouvelles thèses, notamment celle de l'unité de la forme. Mais avant que son projet pût être exécuté, Jean XXII mourut, et pendant les vacances du St-Siège, plusieurs cardinaux engagèrent l'évêque à remettre ses censures à des temps plus opportuns. Peut-être faut-il placer à la même époque les condamnations dont fut l'objet Gilles de Rome {CharL, 1,623 et 626, n. 7 et 556). — y) V. les lettres de Pecktiam publiées par Ehrle, op. cit., et par le Chart. — ^) Chart. 1. 634. — ') " Volentes huic cancerosae prurigini quam poterimus adhibere pastoralis ofticii medicinam „. Ehrle. Zeitsch, 176.
804 LIVRE m. LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE.
honneur dans la scolastique, notamment les théories des rationes œternœ et de la lux incommutahilis ^), et celle de l'identité de la substance et des puissances de l'àme*).
292. Pierre Jean Olivi (1247-1298), franciscain, a joué un rôle considérable dans l'histoire de l'ordre à la fin du xiii^ s. "). Ses réformes disciplinaires sont non moins célèbres que ses doctrines philosophiques et théologiques.
1 11 mit en avant la question " de usu paupere „ — voulant réduire la pauvreté évangélique à l'usage du minimum nécessaire à la subsistance. Autour de lui se groupa un parti, " les spirituels „ ^) qui entrèrent en lutte avec la communauté. En 1282, une réunion du cliapitre de l'ordre, à Strasbourg, décida de soumettre à la censure les doctrines du Père Olivi. — Une assemblée de docteurs franciscains de l'Université condamna, en 1283, trente-quatre propositions, presque toutes extraites des Quœstiones de Pierre J. Olivi. L'accusé ne fut point entendu, mais adressa à ses juges un long mémoire justificatif.
2° La censure visait en même temps certaines doctrines philosophiques du docteur franciscain. La plus célèbre est relative à la pluralité des formes substantielles.
Les principes de la vie végétative, sensible, et intellectuelle constituent pour Olivi, trois formes substantielles distinctes, plongeant leurs racines dans une matière spirituelle, et donnant naissance par leur union kune âme humaine. Ni la pluralité des formes, ni l'existence de la matière spirituelle ne constituaient une nouveauté au temps d'Olivi. Le dominicain Kilwardby et, qui plus est, Richard de Middletown, un des examinateurs parisiens d'Olivi, souscrivaient aux mêmes théories dans des termes presque semblables. — Mais sur cette doctrine toute franciscaine, Olivi vint greffer une thèse des plus hardies : il soutint que la forme intellective n'informe pas directement le corps humain ; son union avec le corps n'est pas formelle, bien que substantielle. •')
1) JJ devait donc viser par là autre chose que l'exemplarisme, tel que l'entendait S. Thomas ; p. ex. une théorie analogue à celle d'Alexandre de Halès. — 2) ". . Que qiiicquid docet Aiiguslinus de regulis œternis, de luce incommutabili,de potentiis animœ.de ratiouibus seminalibus inditis niateriœ et consimilibus innumeris... ., Chart. 1. 634-, — ^) Erhle, Olivrs Leheu nnd Schriften{Ai'ch.lU,U)9, 1887). — J) Ehrle, D/e Spirittialen, ihr VerJidlfniss simi Franciscanerorden und £u deii FratriceUen. {Arch.U, U)8,JU, ^bîl.) — s) Voir les arguments d'Olivi, dans ses œuvres, et dans Duns Sent. Telle est aussi la doctrine de Petrus de Trabibus,le plus fidèle disciple de Pierre Olivi. (Arch. HT, 459).
THOMISME ET AINTITHOMISME AU Xllf S. 305
Des plaintes amères ^) formulées par la communauté des Franciscains décidèrent le pape Clément V à connaître du différend. Les longues procédures engagées depuis 1309 aboutirent au Concile de Vienne en Dauphiné,en 1316 -).Une des propositions condamnées par le concile vise l'union de l'âme et du corps. Elle est ainsi conçue : " ... Quod si quisquam deinceps asserere, defendere seu tenere pertinaciter praesumpserit, quod anima rationalis seu intellectiva non sit forma corporis humani per se et essentialiter, tamquani- lia^reticus sit censendus. „
La définition du concile laisse entière la question de la pluralité des formes dans l'homme, mais elle implique que toute forme substantielle informe par elle-même et essentiellement le composé. Elle atteint les doctrines d'Olivi, mais ne tranche point les controverses entre Franciscains et Dominicains.
293. Partisans du Thomisme. — 1« Dominicains. A l'opposition violente des premières années, les Dominicains firent succéder de bonne heure une admiration sans bornes pour S. Thomas. Fière de la réputation mondiale que s'était acquise le docteur angéhque, une assemblée générale du chapitre à Milan (1278) interdit le mouvement d'opposition dont le couvent d'Oxford était le centre ') ; une autre, tenue à Paris en 1279, enjoignit à l'ordre entier de se conformer aux doctrines de S. Thomas, sous la menace de fortes pénalités ^).
Malheureusement, parmi les nombreux disciples qui recueillirent les leçons de la bouche de S. Thomas, ou vécurent dans les dernières années du xiii^ s., il en est peu qui, après sa mort, furent de taille à faire face aux attaques dont il était l'objet. Ulrich de Strasbourg, élève d'Albert le Grand ; Bernard de Trilia (1240-1292) ; Bernard DE Ganaco ; Bernard de Hotun, mort évêque de Dublin en 1298; Guillaume Mackelelfield, qui professa à l'école d'Oxford;
1) Dans la plainte rédigée par la communauté contre les spirituels (1 mars 1311) nous lisons : " Item doeuit, quod anima rationalis non est forma corporis humani per se ipsam, sed solummodo per partem sensitivam ; adjiciens, quod si esset forma corporis, sequeretur, quod aut communicaret corpori esse immortale aut ipsa non haberet esse Immortale de se ; ex quo posset inferri quod Christus, qui veraciter nostram humanitatem assumpsit, non fuit in quantum homo ex anima rntionali et humana carne compositus et subsistens, sicut fides docet catholica (publié par Ehrle, Arch. If. p. 369). — 2) Ehrle. Znr YorgescliicMe des Concils convienne. ArchivU,p.'Sô3, 1886; III. p. i. 1S87, Cf. FÀn Bruchstiick d. Aden des Concils von Vienne, {ibid. 1888, p. 361). — DE Martigné, op. cit., p. 175 et suiv. — a) Chart. I, 566.— ^) Cf. Ehrle, Arcliiv 605. — Ces injonctions se répétèrent dans la suite.
JoHANXES QuiDORT OU PuNGENSASiNUM ^) et d'autres ont peu de signification dans une histoire générale. Cne mention particulière revient à Gilles de Lessines '^), qui au plus fort de la lutte dirigée contre S. Thomas à Paris, termine (vers 1278) un plaidoyer de nnitate forniarum.
2^ Autres ordres régidiers. Le thomisme recruta de bonne heure des partisans en dehors de l'ordre des Dominicains. Avec Humbert DE Prulli, il acquit droit de cité chez les Cisterciens; avec Gilles de Rome ^), chez les Ermites de S. Augustin. Ces derniers cependant, retenus par une sympathie facile à comprendre pour le Docteur dont ils portent le nom, ne renoncèrent jamais en entier à certaines idées augustiniennes.
3^ Il en est de même de quelques docfores sceculares, parmi lesquels nous citons Pierre d'Auvergne ^) (moit vers 1305), qui suivit probablement les leçons de S. Thomas, et devint recteur de l'Université de Paris en 1275; et surtout le sorbonniste Godefroid DE FoNTALVES ^), publiciste distingué et prosélyte très indépendant du thomisme '').
On a coutume de compter au nombre des fidèles thomistes le portu-
1) Denifle, Archic II (18S6),pp.205 et 226. Sur lui et les autres, voir Denifle, Qiiellen zur Gelehrtengeschichte d. Predigenordens im 13 u. 14 Jahrh. (Arch. 1885, p. 165.) — ^) Né vers 1230, mort en 1304. Il travaille dans le silence du cloître dominicain de S. Jacques, et fait de nombreuses allusions aux controverses virulentes de son temps. — Cf. notre Hist. Phil. ScoJ. etc. p. 280. — ^) Gilles de Rome (Aegidius de Columna, Roraamis, doctor fundatissimus 1243-1316), fut, à Paris, le premier maître en théologie de Tordre des Ermites (Chart. I, 406), et mourut évêque de Bourges, après avoir consacré toute sa vie à défendre le thomisme. Œuvres principales : de regimine principum, de reniinciatione principum, de ente et essentia, de erroribus philosopliorum, quodliheta.W fut forcé de rétracter en 1285 plusieurs théories, dont on ne connaît pas le détail, mais qui furent censurées par Etienne Tempier, vers 1277 {Chart. I, 633). Gilles de Rome souscrit encore à diverses conceptions augustiniennes, notamment à celle des rationes seuiiuales. Cfr. Werxer. Der Augustinismus des spateren Mittelaîters (Wien, 1883). — ^) Il commenta, d'après S. Thomas, les écrits physiques et la Métaphysique d'Aristote; il fit aussi des " quodhbet „. Cfr. Hauréau, Hist. pliiL scol., 11-, p. 157. — 5) Mort en 1304.11 acquit à Paris une situation prépondérante. Comme Gilles de Rome, il s'éleva contre plus d'une thèse condamnée par Etienne Tempier en 1277 [Chart. I, 556). Plus éclectique que G. de Rome, G. de Fontaines n'admet pas, avec S. Thomas, la distinction réelle de l'essence et de l'existence, le rôle de la matière dans l'individuation, les espèces intelligibles (qu'il comprend comme Henri de Gand), etc. (]tr. notre Hist. de la phd. scol., p. 2S3. — ^) Peut-être aussi Jacques de Douai, auteur d'un traité de anima. V. notre Hist. phil. scol. etc. p. 286.
THOMISME ET ANTITHOMISME AU XIIl'' S. 307
gais Juliani, plus connu sous le nom de Petrus Hispanus (1226-1277) qui devint pape sous le nom de Jean XXL C'est lui notamment qui ordonna à Etienne Tempier de procéder à l'inquisition que Ton sait sur les erreurs répandues dans les écoles de Paris et principalement sur l'averroïsme. Petrus Hispanus, outre des écrits sur la médecine, est l'auteur des Stimmulae Logicaïes, un compendium de logique qui reflète l'enseignement des écoles de Paris ^) et montre combien, même au grand siècle, on est friand d'exercices de pure dialectique. Les Suminiilae furent adoptées dans la suite comme manuel classique. On y trouve, outre les matières traitées dans la logica vehts et la logica nova (p. 157), certains développements nouveaux que l'on appellera désormais logica modernortim ^). Ce sont des études sur les propriétés des termes logiques et leur rapport avec les termes grammaticaux ').
4» Le prestige du thomisme alla grandissant dans les écoles, à la fin du xiii^ et pendant le xiv*^ s. A l'Université de Paris, les censures d'Etienne Tempier furent retirées par l'évêque Etienne de Borrète le 13 février 1824, un an après la canonisation de S. Thomas. 11 n'y a pas de trace de pareil retrait à Oxfoid. mais on voit par ailleurs que, dès 1288, le conflit entre Peckham et les Dominicains est apaisé.
D'autre part, le thomisme s'infiltre lentement dans l'atmosphère générale des idées. Nous n'en voulons d'autre preuve que les vulgarisations de VixNCENT DE Beauvais, et le poème de Dante. Dans une vaste encyclopédie, le Spectihmi Magmmi, entreprise sur les indications de Louis IX, Vincent de Beauvais (t vers 1268) fait le bilan des connaissances humaines à son temps. Il les répartit en sciences historiques, naturelles et morales (speciihim historiale, naturale, doctrinale), et dans son specnliim nahirale, c'est aux doctrines albertino-thomistes qu'il se reporte de préférence. Quant à Dante, le poète philosophe, qui ne sait de quel symbolisme captivant ses vers immortels ont revêtu les plus abstruses spéculations d'Albert le Grand et de S. Thomas ? Conduit par Béatrice, qui incarne la sagesse
•) La 2Jvc»'4^t; zlz tyiV^plztoteIovz loyiy.Yiv, qui reproduit presque littéralement les Summidae logicaïes, n'est pas un traité de Psellus (xi s.) que P. Hispanus aurait traduit, mais une traduction grecque des Summulae due à Georgios Scholarios (Gennadius) au xive s.— Voir R.STAPPER,Die Summulae logicaïes des P. Hispanus, etc. Friburgi. B. 1897, et Papst Johannes XXI (Kirchenhistor. Studien, IV, 4. xMûnster, 1898).— 2) Ueberwegs. Op. cit., pp. 190 et 301. — 2) Les Syncategoronata seront un sujet favori d'études logicogrammaticales du xnie s. Hauréau signale un traité sur cette matière écrit par Nicolas de Paris, au milieu du xiiie s. Not. et extr. H, 43. Cf. p. 295 n. 3.
suprême ou la théologie, Dante entre dans le séjour de la félicité et aborde, chemin faisant, les grands problèmes posés par la philosophie de son temps. En effet, au cours du long pèlerinage qui suivit son bannissement de Florence '), Dante eut l'occasion de fréquenter à Paris les leçons des grands scolastiques. Ce n'est pas seulement la Divine Comédie, mais aussi et surtout le de Monarchia qui est imprégné de thomisme. Renchérissant sur la politique thomiste, à qui il emprunte ses prémisses, Dante construit un état idéal, la monarchie universelle : c'est le rêve du parti gibelin.
§ 9. — Jean Buns Scot
294. Sa vie et ses œuvres. — Jean Duns Scot ~) naquit en 1274, d'après les uns, d'après d'autres — et plus probablement — en 126G. On discute le point de savoir s'il vit le jour en Irlande, en Ecosse ou en Angleterre : les probabilités sont pour la nationalité anglaise. Admis très jeune dans l'ordre franciscain, D. Scot suivit les leçons de Guillaume Waie (dodor ftindahisj à lUniversité d'Oxford; il subit aussi l'influence de Roger Bacon, et l'esprit antithomiste de la place d'Oxford dut sans contredit inspirer plus d'une de ses critiques. Lui-même professa à Oxford en 1294, ou peut-être avant; de là il se rendit à Paris, en 1304. Déjà à Oxford, D. Scot défendait l'immaculée conception de la S^^ Vierge, mais ce n'était point pour prendre en mains une cause qui lui était chère qu'il fit le voyage d'Oxford à Paris, ainsi que le raconte la légende. En 1308, D. Scot partit pour Cologne, sur l'ordre de ses supérieurs, et il y mourut la même année. Il avait environ 34 ans; c'est l'âge où nos contemporains commencent à peine à écrire.
D. Scot rédigea à Oxford ses commentaires d'Aristote (la logique, le traité de l'âme et la métaphysique, ce dernier traité ayant reçu deux commentaires; on conteste l'authenticité des commentaires sur la physique) ; son grand commentaire sur le Livre des Sentences (opus oxoniense) ; le de remni principio ; les tlieoremata. Les ouvrages qu'il acheva à Paris furent recueillis par des disciples sous
1) Né à Florence en 1265, Daute passa au camp des Gibelins, et quand, en 1301, Charles d'Anjou entra en maître dans sa ville natale, Dante fut exilé à cause de ses opinions politiques. Dès ce moment il courut le monde, et mourut à Ravenne en 1321. — 2) Stockl, op.c/r., H-, p.778 et suiv.; Werner, Dims Scohts. Wien, 1881 ; ue Martigné, op. cit.; Pluzanski, Essai sur la phiL de Diins Scot, Paris 1S87; Vacant, La philosophie de Dans Scot comparée à celle de S. Thomas, (Ann. Philos, chrét. 1887-89).
le titre Reportata Parisiensia ou Opiis Farisiense. Quant aux Qiiodlihet, sa dernière œuvre, ce sont les soutenances solennelles qui lui valurent à Paris le grade de docteur en théologie. Uopus oxoniense fut imprimé dès 1481, les Reportata en 1518; mais la première édition d'ensemble est celle de Lyon (1G89), due aux soins de Lucas Wadding, le grand annaliste de l'ordre. Elle est simplement réimprimée depuis 1891, chez Vives à Paris.
295. Caractères g-énéraux de sa philosophie. — P On peut dire que Richard de Middletown, mort presque en même temps que D. Scot, mais sans avoir subi son influence, est le dernier représentant de V « ancienne école franciscaine ^ et des traditions augustiniennes léguées par A. de Halès et S. Bonaventure. Il résulte, en effet, des lettres de Peckham, que déjà vers 1284, se manifestaient chez les Franciscains d'Oxford des velléités de faire une place plus grande à l'aristotélisme ^). Mais ce fut D. Scot qui imprima aux études de l'ordre une orientation nouvelle; — non point en brûlant tout ce qu'on avait adoré jusque là, mais en mettant à la mode un péripatétisme sid gêner Is, qu'il sut rendre original, même dans les théories où il reste tributaire de ses devanciers. C'est ainsi que dans l'histoire de l'école franciscaine, on peut distinguer deux fractions philosophiques, beaucoup plus accentuées que dans l'école dominicaine.
2^ D. Scot est un démolisseur de systèmes. Il s'en prend à la plupart de ses contemporains, à S. Thomas, S. Bonaventure, Gilles de Rome, R. Bacon, R. de Middletown, G. de Fontaines, et surtout à Henri de Gand. Rarement il nomme ses adversaires, mais les familiers de ses controverses ne pouvaient se méprendre sur la personnalité visée^). Cette revue critique, toujours courtoise, devait assurer à l'enseignement de D. Scot la vie et la popularité. Cependant l'étalage des opinions d'autrui, et le luxe d'arguments et de réfutations contribuent souvent à embrouiller la pensée propre du philosophe.
1) Ehrle, Zeitsch. etc., loc. cit., p. 191, et Arch. V, 605. — -) Comme maint autre esprit critique, Duns Scot s'est adonné avec passion à l'étude des mathématiques, sous rinflueuce principale de R. Bacon.
3° La langue diffuse et peu claire, Y absence de méthode d'exposition rendent pénible l'étude des ouvrages de la première période. Les Reportaia marquent un progrès sous ce rapport; mais dans tous les écrits de D. Scot, l'emploi abusif des distinctions, et l'équivoque de l'idée marquent un retour vers les controverses dialectiques du prémoyen âge, et contrastent avec la sobriété de langue et de pensée dont S. Thomas a le secret. Ses admirateurs ont appelé D. Scot le docteur subtil, mais la postérité a souvent interprété en mal un titre dont l'origine est flatteuse.
4!" Dans ses commentaires de la pensée d'Aristote, D. Scot ne s'accorde pas toujours avec S. Thomas. Pas plus que lui cependant, il ne suit le Stagirite les yeux bandés, ainsi qu'on pourra s'en convaincre par notre exposé succinct de la synthèse scotiste.
Au demeurant, cette synthèse n'est qu'une « nuanciation « de la grande synthèse scolastique, et si on remonte à ses principes, on délimite sans peine le fonds qui lui est commun avec le thomisme. Les Franciscains eux-mêmes l'avouent : - La divergence commence quand, de ce fonds commun, les deux docteurs cherchent à élargir le domaine de la science et de la vérité « ^).
Quelles sont ces divergences principales ? ^).
296. Rapports de la Théologie et de la Philosophie. — Fidèle aux thèses constitutionnelles sur la matière (268), D. Scot les amplifie dans un sens qui diffère profondément de celui de S. Thomas :
P II accentue à V extrême la distinction de la théologie et de la philosophie, en établissant une cloison étanche entre les deux sciences. Ce n'est pas seulement leur objet formel, mais encore leur objet matériel qui diffère : la théologie est exclusivement réduite aux données surnaturelles ; inversement,
') DE Martigné, op. cit., pp. 332 et 359. Cf. Pluzanski, op. cit., pp.6 et suiv.; Vacant, op. cit. (Ann. 1888-89, p. 465). — -) Nous suivons dans cet exposé l'ordre adopté § 5.
toute vérité que la raison humaine peut découvrir par le jeu de ses puissances naturelles constitue la matière propre de la philosophie. D'ailleurs, la théologie n est ni une science affective (S. Bonaventure), ni une science spéculative qui puisse enrichir et consolider le patrimoine rationnel (S. Thomas) ; mais une science p?^atique et moinlisatrice ').
L'historien doit être attentif à ces théories nouvelles sur les rapports des deux sciences : elles sont symptomatiques et côtoient la voie dangereuse qui aboutit au rationalisme. Toutefois, la doctrine de Scot n'a rien de commun avec la théorie averroïste des deux vérités (p. 324) ; car, s'il supprime Y harmonisation de la philosophie et de la théologie,
2° Scot proclame la subordination de la première vis-à-vis de la seconde. Bien plus, c'est le profond sentiment de l'infériorité de la philosophie qui le pousse à éviter la possibilité même d'un conflit entre les deux sciences, et à suspecter à l'excès les forces de l'intelligence en rétrécissant le champ de ses investigations. La raison se voile la face devant le mystère, docile et respectueuse. Toute pensée de révolte est étrangère à cette attitude, car la raison même reconnaît que
3° Rien n'est plus conforme à la raison [rationabiliiis] que la foi à la parole de Dieu.
297. Théodicée. — P Dieu en lui-même. Les multiples perfections divines se compénètrent dans l'unité de l'Essence infinie. Sur cette doctrine commune, D. Scot ente quelques thèses nouvelles, en harmonie avec l'esprit général de sa philosophie :
a) La distinction formelle a parte rei entre les attributs divins. A regarder de près ce rouage métaphysique nouveau (p. 316) dont Scot multiplie à plaisir les fonctions, il semble que son application à la théodicée mette en péril Vimité même de l'Essence divine.
1) In l. sentent. Prol. q. 4, n. 42.
h] L'iinivocation du concept d'être. Dieu et la créature ne sont pas des espèces d'un même genre physique qui serait l'être, mais ils sont englobés sous un même genre métaphysique. A l'un et à l'autre, en effet, l'être convient en propre, mais Dieu le possède per se, la créature y^cr participaiionem : dans ce sens restreint, D. Scot admet l'univocation du concept d'être pour Dieu et pour les essences contingentes.
c) Plus hardi que S. Thomas, en accordant à l'homme, dans les limites indiquées, une connaissance de Y être propre de Dieu, D. Scot, d'autre part, déprécie nos facultés intellectives, en leur refusant le pouvoir de démontrer la vie de Dieu et une omnipotence capable d'accomplir directement les actions des causes secondes.
d) Conformément à la théorie générale de D. Scot sur les activités des substances spirituelles, la volonté de Dieu est supérieure à l'intelligence, et la liberté est un attribut essentiel de toute volition divine (p. 318). Nous retrouvons cette même idée dans les rapports de Dieu et du monde.
2° Dieu et la créature, a) Les idées divines ne sont pas l'essence de Dieu même (p. 265) — ce qui, d'après Scot, impliquerait une dépendance objective de l'essence divine vis-à-vis de la créature, avant tout acte d'intellection, — mais des présentations objectives de la créature dans l'intelligence divine ^). C'est une nuanciation de la théorie de l'exemplarisme.
b) Ce n'est pas seulement Yeonstence des créatures qui repose sur un décret de la liberté divine (p. 266), leur nature même a pour norme suprême la volonté (libre) de Dieu, et non son intelligence (S. Thomas). Ainsi encore, en suite d'une autre application de son « voluntarisme ^ , les limites de la vie naturelle et surnaturelle ne sont pas lixées, d'après Scot, par la constitution même de l'homme, mais, eu dernière analyse, par une volition arbitraire de l'Être infini. De même, les
1) Beport. 1, dist. 36, q. 2.
futurs contingents sont conditionnés dans l'Intelligence par la Volonté ; maîtresse souveraine de la nature des choses, celle-ci décide de la loi morale, de la constitution de la société civile, etc. '). Ajoutons que ce même souci de sauvegarder dans l'homme la liberté essentielle à tout vouloir, fait de Scot l'irréconciliable ennemi de la prémotion physique.
298. La matière et la forme. — D. Scot s'autorise sans détours d'Avicebron (246), qu'il prend probablement pour un philosophe chrétien.
P Tout être contingent est composé de matière et de forme.
2"" 11 faut distinguer une triple espèce de matière première : la '• materia primo prima, secundo prima, tertio prima ^. La materia 'primo prima , est l'élément indéterminé des substances contingentes, abstraction faite de toute union avec une forme. Si elle est dépourvue de toute détermination, elle possède néanmoins une réalité, dans la mesure où elle constitue le terme de l'activité créatrice. En cet état pur d'indétermination initiale, la « materia primo prima r> n'existe pas dans la nature, mais un geste du Tout-Puissant pourrait l'appeler à l'existence séparée. — Dès sa première union avec une forme substantielle, la matière apparaît douée des attributs de la quantité : c'est la materia secundo prima, sujet des transformations substantielles de la nature ; elle correspond à la matière première de S. Thomas^). Quant à la materia tertio prima, qui sert de substratum aux modifications accidentelles des corps déjà constitués, son importance est secondaire.
3"" La materia primo prima exerce sur le système de Scot des répercussions décisives, parce quelle est douée d'unité
1) Vacant, op. cit., p. 452. — 2) De rer. princ, q. 8, art. 3., 19. p. 51. Voco materiam primo primam subjectam quamdam partem compositi habentem actum de se omnino indeterminatum... sed illum actum habet a Deo efficiente; actum vero talem vel talem, habet a forma per quam et cum qua subsistit in composito... Dicitur autem materia secundo prima, quae est subjectum generationis et corruplionis quam mutant et transmutant agentia creata.
réelle, voire même d'unicité. Substances spirituelles et corporelles ne possèdent pas seulement un élément homogène — à ce point de vue déjà, D. Scot renchérit sur A. de Halès — mais une communauté d'essence les enveloppe dans une unité grandiose. Tous les êtres contingents se touchent dans un fonds commun où ils plongent leurs racines, malgré des différenciations propres à chacun ^).Dieu, acte infini d'une part, d'autre part un univers créé, marqué au coin de l'unité dans les fondements mêmes de sa contingence : voilà le dualisme typique où semble aboutir la métaphysique de D. Scot ^). C'est un retour manifeste vers le réalisme outré, mais nous verrons aussitôt comment Scot sauvegarde la substantialité propre des êtres. A un autre point de vue, c'est la traduction philosophique de cette union mystérieuse des créatures, qui inspirait à S. François d'Assise ses effusions de tendresse.
La materia primo prima deviendra plus tard le point de mire des thomistes, dans leurs attaques contre une métaphysique rivale.
4" Scot élargit de même la notion de la forme. Toute forme substantielle est principe d'une détermination intrinsèque de la matière (p. 269), mais pas nécessairement de toute sa détermination. Après qu'une forme a épuisé sa perfection dans la matière, le composé peut, à son tour, faire fonction de puissance et de matière vis-à-vis d'une forme substantielle ulté-
0 Ihid., q. 8, art. 4, p. 52 et suiv. " Ego autem ad positionem Avicembronis redeo, et primam partem, scilicet quod in omnibus creatis per se subsistentibus tam corporalibus quam spirifualibus sit materia, teneo. „ Puis : " Si ergo quaestio quœrat an omnia habentia materiam habeant unigeneam, vel univoce participent materiam, loquendo de materia lo 1 > quae est in omnibus, dico quod sic. — ^) Ihid. " Ex bis apparet, qaod mundiis est arbor quaedam pulcherrima, cujus radix et seminarium est materia prima, folia lluentia sunt accidentia; frondes et rami sunt creata corruptibilia, flos anima rationalis; fructus naturae consimilis et perfectionis natura angeJica. Unicus autem boc seminarium dirigens et formans a principio est manus Dei, aut immédiate... aut mediantibus agenlibus creatis. „ Ce duaUsme a des analogies avec le système repris six siècles plus tard par Gûnther.
rieure, qui communique un être plus élevé. Il y a ainsi une hiérarchie de principes déterminants, depuis les formes génériques et spécifiques, jusqu'à la forme individuelle, la dernière et la plus élevée, qui donne à l'être sa perfection terminale. Et, comme ces informations sont successives, l'évolution du moins déterminé au plus déterminé est un processus métaphysique et cosmique : la systématisation la plus absolue régit cette marche ascendante de l'être vers sa perfection ').