L'essence commune et l'essence individualisée
1° V individuel et V universel. Seul, l'individuel possède dans la nature une substantialité complète (secundam ncdiiram) ; l'universel, comme forme indépendante, est un produit de l'entendement [secundum intellection) . Cependant l'essence, qui revêt nécessairement ou la singularité dans le monde réel ou l'universalité dans la représentation intellective, est quelque chose par elle-même [secundum se) ; elle est ontologiquement antérieure à cette double détermination ^).
Uessentia secundum se, qui pour S. Thomas n'est qu'un concept de la substance individuelle vue sous un certain angle, devient pour D. Scot une réalité objective sui generis, ayant son unité propre. Non seulement la materia primo prima, mais la série des formes générales, bref, chaque élément d'essence, capable d'entrer comme constituant en plusieurs substances, vibre d'un être spécial ; ainsi sont ramenés à l'unité tous les subordonnés où cet élément se retrouve. Guilïbet universali correspondet in re aliquis gradus entitatis in quo conveniuni contenta.
0 Ibid., q. 8, art. 4, 28, p. 53, h. — "' Nunc autem in toto opère naturae et artis etiam ordinem hune videmus, quod omnis forma sive plurificatio semper est de imperfecto et indetermiuato ad perfectum et determinatum... „ — 2) " Licet enim (natura) nunquam sit realiter sine aliquo istorum, non tamen est de se aliquod istorum, ita etiam in rerum natura secundum illam entitatem habet verum " esse „ extra animam reale : et secundum illam entitatem habet unitatem sibi proportionabilem, quae est indifferens ad singularitatem, ita quod non répugnât illi unitati de se, quod cum quacunque unitate singularitatis ponatur. „ In l.sent % dist. 3, q. 1, 7, p. 357. Cfr. Stôckl, op. cit., p. 801.
olG LIVRE III. LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE.
Comment concilier cet enseignement avec Y individualité des substances naturelles ? Scot recourt à une distinction subtile : Y unité d'essence, qui convient à tout élément essentiel, avant et indépendamment de sa « contraction ^ dans Têtre singulier, est moindre que Yunité hidividuelle. Elle implique en effet, outre la propriété d'unir tous les individus dans une communauté d'être, l'impossibilité de donner ce complément d'actualité qui constitue la substance complète et indépendante de la chose individuelle.
Or, pour marquer cette nuancw entre l'unité d'essence- et l'unité individuelle, D. Scot crée une distinction nouvelle, la distinctio formalis a parte rei. A la différence de la distinctio realis qui existe entre deux choses réellement diverses, de la distinctio rationis qui multiplie les concepts d'une même chose, pour la considérer sous des points de vue différents (d. rationis Clan fundamento in re) ou identiques (d. rationis sine fundamento in re), la ^^ distinctio formalis a parte rei ^ porte dans une même substance individuelle, sur les formalités objectives qui y sont réalisées, indépendamment de tout acte intellectuel.
D. Scot généralise ensuite la valeur métaphysique de la « distinctio formalis a parte rei y> ; elle existe entre la materia primo prima et les diverses formes substantielles, entre Dieu et ses attributs, entre l'âme et ses facultés, et en général entre les degrés métaphysiques de l'être. Elle compénètre ainsi tout le système scotiste et lui a donné son nom. Par son ^ formalisme ^-, D. Scot a voulu à tout prix rester fidèle à la scolastique.
2° Le principe de l'individualisation résulte de la détermination conférée à l'être par sa forme la plus parfaite, celle qui, dans le processus génétique des choses, termine leur production réelle. Cette forme vient imprimer à l'essence spécifique un sceau définitif (contrahere speciem) ; elle la détermine à être telle individualité et non telle autre, ad esse hanc rem. Ce qui a fait dire aux disciples de D. Scot que 1' « haecceitas r^
est le principe de l'individuation ! D'après cela, les créatures immatérielles, et les âmes humaines séparées sont individualisées dans des espèces.
300. L'essence et Texistence. — D. Scot veut souder l'essence à l'existence plus intimement que ne l'avait fait S. Thomas, sans cependant nier leur diversité objective: en appliquant la distinction formelle a parte rei, il traite ces délicates matières suivant l'économie générale de sa métaphysique,
301. Principes g-énéraux de la Physique. — 1° D. Scot renie franchement la théorie des raiiones séminales, chère à Tancienne école franciscaine; il ébrèche le grand argument ^) sur lequel se basait S. Bonaventure pour admettre dans la matière une inductio formariim. Personnellement, dans le jeu combiné des trois facteurs qui concourent à la génération, D. Scot est tenté d'accentuer l'intervention divine (p. 275).
2° L'activité vitale est irréductible à la plasticité du corps dans lequel elle s'épanouit, elle révèle une perfection supérieure. Voilà pourquoi, à côté de la forme de matérialité, tout organisme a une forme vitale. D. Scot est plus large que Henri de Gand ; mais il n'admet pas la nécessité de multiplier les principes substantiels dans les mixtes, (A. de Halès, Albert le Grand) et a fortiori dans les corps simples (S. Bonaventure).
302. Psychologie. — Quand on oppose D. Scot à S. Thomas, on accentue volontiers leur divergence en matière de psychologie ; il importe de ne pas oublier qu'ici aussi les deux chefs d'école souscrivent à des principes communs. Cette réserve faite, signalons les théories caractéristiques de la psychologie scotiste. Elles se rapportent à la nature de l'entendement et de la volonté, à la constitution intrinsèque de l'être humain et
1) Neque est necessaria haec ratio semiualis ad vitandam creationem aiit annihilationem. Report. Paris. L. II. Dist. 18, p. 354, t. XI. — Scot donne à la ratio seminalis un sens restreint et spécial.
à r immortalité de l'âme. La distinctio formalis a parte rei que D. Scot introduit entre 1 ame et ses facultés, n'est qu'une application du système métaphysique exposé plus haut.
V La faculté intellectuelle, a) Sa nature. Soucieux de garantir à l'entendement la perception immédiate de la réalité individuelle, D. Scot admet, outre la connaissance abstraite et universelle des choses, fruit du savoir distinct, une connaissance intuitive préalable, qui nous représente confusément l'être concret et singulier (species specialissiina) . Ce concept du singulier surgit au premier contact de l'intelligence avec le dehors et se forme parallèlement à la connaissance sensible d'an objet (cf. Guillaume d'Auvergne, p. 251). On peut se demander en quoi le concept intuitif du concret diffère de la perception sensible ; et si la distinction qui les sépare ne porte pas plutôt sur un degré de clarté que sur la nature même du processus mental.
Ce n'est pas tout. Bien que, dans Vétat actuel de notre vie terrestre, les essences des choses sensibles soient le seul objet propre de notre entendement, leur intelligibilité n'épuise pas le pouvoir représentatif dont celui-ci est capable, si on le considère, d'une façon absolue, comme faculté cognilive. En effet, tout ce qui a \ctre en partage peid tomber sous les prises de l'intelligence humaine, le suprasensible aussi bien que le sensible '); et il appartient toujours cà la volonté libre de Dieu, d'élargir la sphère d'action de notre nature (p. 312).
1)) Genèse des concepts. (Cf. S. Thomas). Les connaissances les plus élevées, comme les plus humbles, doivent leur origine au même processus génétique, et D. Scot fait de sévères mais justes reproches à la théorie de l'illumination spéciale, enseignée par Henri de Gand et d'autres augustiniens -).
2° La prééminence de la volonté sur ï intelligence. Tandis
1) "Objeetum primarium pntentiœ assignatur illud quod adcçquatur potentiœ in ratione potentia\non auleni quod ada^quatur potenliœ ni in aliqiio statu. ^ In I Sent. D. III. q. 3. n. 24 et 2.5.— Cf. Vacant, op. cit. (Ann. Phil. chrét. 1SS8, pp. 450 et suiv.) — -) In I Sent. D. III. q. 4.
que S. Thomas est '• intellectualiste j^, D. Scot est « vokmtariste « . Il reprend en cette matière les idées de Henri de Gand, mais donne au « voluntarisme « plus d'envergure. La supériorité du vouloir se manifeste pour D. Scot ^) :
a) Dans son attribut essentiel, la liberté. Tout vouloir est libre; jamais la volonté ne subit l'action nécessitante de la présentation intellectuelle du bien. Même en face du bien universel, elle conserve son pouvoir d'autodétermination absolue, sa liberté d'exercice ; en eiFet, dit Scot, elle est maîtresse de se détourner de la présentation intellectuelle^'). Henri de Gand maintient, avec S. Thomas, la distinction de la volition nécessaire et de la volition libre; D. Scot la supprime. Nihil voluntas necessario vult.
h) Dans le mode d'exercice de la volonté, que D. Scot explique de la même manière que le docteur solennel (p. 298). La connaissance du bien est conditio sine qua non du vouloir, rien de plus. Si l'on excepte le concours général de Dieu aux activités de la créature, on peut dire que la volonté est cause unique et totale de ses déterminations. En langage scolastique, nous dirions : pour S. Thomas la volonté est une faculté passive^ dans le sens précis que nous avons reconnu à ce terme; pour Henri de Gand et D. Scot, elle est active, à la façon de l'intellect agent.
c) Dans son rôle moral. La volonté seule est sujet des vertus morales, car la vertu est un habitus electivus, et toute electio ressortit au vouloir. C'est aussi la volonté qui, par l'exercice parfait de son acte, nous procure la possession formelle de la fin dernière.
S'' Vâme et le corps '^j. L'homme est un composé substantiel.
1) Cf. SiEBECK. Bie Willenslehre bei Biins Scotus und seinen Nachfolgern. (Zeitsch. f. Philos, u. phil. Kritik. 1898, pp. 182 et suiv.) et Vacant, B'oh vient que Buns Scot ne conçoit point la volonté comme s. Thomas cVAqiiin (compterendu du IVe Congrès scientif. intern. cath. Fribourg, 1898, pp. 631-645). — 2) " In potestate voluntatis est avertere intellectuni a consideratione finis (ultimi), quo facto voluntas non volet finem, quia non potest habere actum circa ignotum, „ Op. cit., D. I. q. 4. — s) Cf. Stôckl, op. cit., 11^, pp. 840 et suiv.
et lame est la forme du corps. Mais outre l'âme intellective, il y a en nous une forma corporeitatis qui confère au corps sa perfection organique. Par cette multiplication de principes formels, D. Scot n'a pas voulu jeter un doute sur Vunùô de l'être humain ou sur la compénétration intrinsèque et immédiate de tous ses éléments constitutifs. Pour se convaincre de ce dernier point, il suffit de rappeler qu'il a vivement pris à partie les doctrines de son confrère, Pierre Olivi. (292)
4" L'immortalité de Vâme. Plus singulière est l'opinion de D. Scot sur la vie future. Il croit, en effet, que la raison humaine ne peut démontrer péremptoirement l'immortalité de l'âme : la foi seule nous l'apprend avec certitude. D. Scot fait le procès aux preuves invoquées par le péripatétisme, et conteste leur valeur démonstrative.
Les doutes de D. Scot ont été recueillis par G. d'Occam, et plus tard l'averroïsme et la philosophie de la Renaissance les ont exploités contre la scolastique. Mais il importe de remarquer que la thèse scotiste n'a qu'une portée négative. Le docteur subtil n'a pas songé un instant à étayer sur des arguments positifs la mortalité de l'âme. Voilà pourquoi son système n'a rien cVantiscoIastiqitc, et diffère profondément du matérialisme, qui supprime l'immortalité de lame, ou de l'averroïsme qui lui donne une forme impersonnelle.
303. Conclusion. — C'est bien dans le « formalisme r, c'està-dire dans ce compromis entre le réalisme thomisme et le réalisme outré, qu'il faut chercher l'originalité et la clef de voûte du scotisme. Le formalisme imprègne tout le système, et en même temps lui donne son unité. Par là aussi, D. Scot ne prend pas seulement position contre S. Thomas, mais encore contre les représentants de l'ancienne école franciscaine. Enfin, c'est le formalisme qui l'entraîne dans ce luxe ciiant de rouages dialectiques auquel on fera de si vifs reproches, et qui le force à peupler son empyrée métaphysique d'entités fictives, en dépit de ce précepte que D. Scot affecte d'invoquer : non siint multiplicanda entia sine necessitate.
l'averroïsme antiscolastique. 321