CHAPITRE IV
L ANTISCOLASTIQUE
304. Avènement de l'averroïsme antiscolastique. — L'averroïsme est la forme principale de l'antiscolastique au xiii® s. Averroès, en effet, qu'on appelle jusqu'à la fin du moyen âge le « commentateur ^ par excellence, s'introduit dans le monde latin en même temps qu'Aristote ; il se fait accueillir partout comme le serviteur inséparable du maître dont il porte la livrée. Nous avons vu que les Commenta d'Averroès sont mis au ban, en même temps que les ouvrages d'Aristote ; et si l'autorité les confond dans une même prohibition avec les livres de David de Dinant et d'Amaury de Bènes, c'est peutêtre parce qu'ils ont plus d'un point de contact avec le panthéisme des dernières années du xii^ s. (237)
Pas plus qu'à Aristote, les interdictions préventives de 1210 et de 1215 ne ferment à Averroès la porte des écoles. Dès les premières décades du xiii^ s., son nom est sur toutes les lèvres ; la plupart des maîtres se méfient de ses doctrines, mais d'autres ont dû les adopter de confiance. En 1256, le pape Alexandre IV charge Albert le Grand d'écrire un traité ex professo de unitaie intellectus contra Averroem : indice non équivoque, ce semble, que l'averroïsme a fait son apparition dans les milieux parisiens et mène contre la scolastique une guerre ouverte. Plus tard, l'averroïsme prend une attitude menaçante. Les condamnations ecclésiastiques entravent momentanément son essor, mais sans le briser ; il reparaît aux siècles suivants, plus vigoureux que jamais.
Dans le camp même des scolastiques, plusieurs ne savent pas se défendre assez contre les infiltrations de l'averroïsme, et, sans passer à l'ennemi, ils se ressentent de son commerce
dans tels ou tels de leurs enseignements.
305. En quoi consiste l'averroïsme antiseolastique. — Tandis que les scolastiques font de la raison l'arbitre de leur éclectisme (257) et soumettent à son contrôle les doctrines d'Aristote [locus ah auctoritaie est infirmissimiis), les averroïstes occidentaux sont sj^stématiquement asservis au Stagirite. Pour eux, le Stagirite est l'oracle de la vérité philosophique, et il faut conserver intact le dépôt sacré de ses idées. D'autre part, comme Averroès seul les a comprises, il faut lire Aristote à travers les lunettes de son commentateur arabe, s'attacher à la même lettre de ses écrits impeccables. L'infaillibilité philosophique d' Aristote et d'Averroès est un postulat qui revient sans cesse sous la plume des averroïstes, non seulement au xiii^, mais encore aux xiv^ et xv"" s. 11 s'ensuit que la philosophie de ces hommes est un pur décalque, à qui le manque d'originalité enlève toute valeur propre.
Il faut donc chercher ailleurs l'intérêt qu'offre l'averroïsme dans l'histoire de la pensée médiévale, et nous le trouvons dans son caractère antiseolastique. Ce caractère oppositionnel, nous le verrons, affecte la solution de certains problèmes qui, dans tout système philosophique, sont organiques et fondamentaux. En interprétant et en développant quelques thèses péripatéticiennes, Averroès d'un côté, les scolastiques de l'autre, leur ont fait des appliques et des modifications si importantes qu'ils ont abouti à des pôles opposés de la philosophie : Vensemhle de ces solutions antiscolastiqiies de certains p7^oblèmes capitaux d'mie synthèse constitue, à nos yeux, Vaverroïsme latin ou Vaverro'isme antiseolastique .
On comprend, d'après cela, qu'à côté de ces divergences fondamentales, il se produit, entre averroïstes et scolastiques, des désaccords sur des points de détail ; de même que sur une foule de questions, les uns et les autres marchent la main dans la main. Cette entente existe surtout avec ceux d'entre les scolastiques qui s'inspirent plus franchement du génie péripatéticien : la raison en est évidente.
Nous basant sur les condamnations mêmes de l'averroïsme occidental, signalons ses principales doctrines antiscolastiques :
l'ayerroïsme anïiscolastique. 323
1° Limité de tintellect agent et le monopsychisme humain ^). Cette thèse est, entre toutes, celle qui révolte le plus les docteurs scolastiques : à preuve les traités spéciaux consacrés à la réfuter. En effet, elle est incompatible avec les principes fondamentaux de l'idéologie scolastique et compromet la personnalité humaine (276, 2°).
2° La négation de Vimmortalité jiersonnelle est une conséquence inévitable de la première thèse '). Elle contredit formellement la théorie scolastique sur la vie future et la béatitude (277, 2^).
3° La réalisation nécessaire du monde ^) ; sa production par une série d intermédiaires ; la négation de la Providence divine dans les choses di ici-bas ^). Dieu n'est pas la cause efficiente directe du monde terrestre ; il produit les intelligences séparées et celles-ci donnent naissance aux êtres matériels. Toutes ces productions sont nécessitées. Voilà pourquoi Dieu n'a aucun souci de gouverner un monde qui n'est pas sous sa dépendance immédiate.
Ces théories sont destructives de la doctrine scolastique sur la création, la Providence, la conservation des êtres, le concours de la cause première à l'action des causes secondes. Elles sont négatrices aussi de la liberté de l'acte créateur (269).
4° Le déterminisme psychologique et, par conséquent , la négation de la responsabilité morale "). C'est le renversement
1) Voir les formules du décret de 1277, prop. 118, 119, 123 [Chart. T, 543). Prop. 123 : Quod intelleetus agens est quaedam substantia separata superior ad intellectum possibilem ; et quod secundum substanHam, potentiam et operationem est separatus a corpore, nec est forma corporis, — "-) Prop. 116 : Quod anima est inseparabilis a corpore, et quod ad corruptionem harmonie corporalis, corrumpitur anima. — 3) Les averroïstes font grand état de l'éternité a parte ante et a parte post du monde sensible et suprasensible. V. p. ex. la prop. 94 du décret de 1277. Notons cependant que cette simple allégation : " défait le monde est éternel „ n'est pas incompatible avec la scolastique. Nous avons vu plus haut que pour S. Thomas, la raison ne peut démontrer l'impossibilité d'une " creatio ab seterno ,,. Mais la thèse aurait une signification antiscolastique, si l'on entendait dire que la nature même du monde exige son éternité. — 4) Prop. 42-44, 58, 61, 63, 70-73, 198, 199, etc. — 5) Prop. 168 à 172.
de la morale scolastique. L'averroïsme devient ainsi la philosophie du libertinage (278).
5° La théorie des deux vérités. Les doctrines que nous venons de signaler sont en opposition avec le dogme catholique, et néanmoins les averroïstes protestent de leur respect pour la foi et l'Église. Afin de mettre à couvert leur orthodoxie, ils invoquent cet absurde principe dont les origines averroïstes ne sont pas douteuses (p. 233), à savoir : Ce qui est vrai en philosophie peut être faux en théologie, et réciproquement ^).
La théorie des deux vérités n'est " qu'un rationalisme mal déguisé, en contradiction manifeste avec la doctrine scolastique sur les rapports de la raison et de la foi (267). Ainsi les rationalistes du prémoyen âge recouraient à des subterfuges pour sauver les apparences de leur foi compromise.
Payant d'audace et pour donner le change, les averroïstes vont jusqu'à invoquer en faveur de leurs enseignements l'autorité des pères de l'Église ^).
306. Partisans de rAverroïsme. — Les averroïstes du xiii^ s. , dont l'histoire a gardé le nom, prennent vis-à-vis de la scolastique une attitude agressive. Ce sont Siger de Brabant ^), et,
1) La formule est expressément rappelée dans l'exposé des motifs du décret de 1277 : *' dicunt enim ea esse vera secundum philosophiam, sed non secundum fidem catholicara, quasi sint due contrarie veritates {Chart. J, 543). — -) Ainsi qu'il résulte d'une qnaestio inédite d'Alexandre d'Alexandrie (339), qui résume ainsi leur argument : " Niimerata substantia, numeratur illud per quod intelligimus, quia seipsa virtusintellectiva intelHgit. Si autem numeratur illud per quod intelligimus, impossibile est, quod diversi unum et idem et eodem modo intelligant ; quod est falsum et contra Augustinum... Cf. De humana cognit. anecdota S. Boiiaventurae etc. Quaracchi 18S3, p. 220. — ^) Sur sa vie et sa signification philosophique, v. notre Hist. de la philos. scolasL, etc. p. 275 et surtout Baeumker, Die Impossibilia des Siger von Brabant, eine philos. Streitschrift aus d. XIII J. (Beitr. II, VI, 189S). Au moment où nous imprimons celte étude sur l'averroïsme antiscolastique, le P. Mandonnet publie un important ouvrage, sous ce titre : Siger de Brabant etVAverroïsme latin an XIII'' s. On y trouve, outre une magistrale introduction sur le milieu scientifique du temps, la publication intégrale des œuvres inédites de Siger de Brabant (sauf les Impossibilia, publiés par Baeuaikek), et de deux opuscules présentant de l'intérêt dans la lutte de la
l'averroïsmk antiscolastique. 325
à côté de lui, Boèce le Dace et Dernier de Nivelles. Nous savons en outre que, dans la Faculté des arts, un groupe important marche derrière Siger '), et les épisodes mouvementés qui marquent l'histoire de l'averroïsme prouvent la résistance que dut rencontrer le parti scolaslique ^'). Ajoutons qu'en dehors des universités, l'averroïsme se répandit dans les cours princières. Frédéric II était un de ses admirateurs, et c'est, paraît-il, sous son inspiration que fut conçu le traité de tr-ibus impostor'ibus .
307. Sig'er de Brabant. Vie et œuvres. — Réputé, il l'était, le professeur de la rue de Fouarre, pour avoir mérité la mention élogieuse du publiciste Pierre Du Bois ^) et les vers flatteurs que lui réserve Dante dans sa Divine Comédie^); — dangereux, non moins, puisque ses plus illustres contemporains croient devoir réfuter ex professa ses enseignements, et que l'autorité condamne solennellement ses doctrines. Peu de détails sont connus avec certitude dans la vie de Siger de Brabant '"). Il est maître es arts à Paris et, pendant une dizaine d'années, est l'âme des agitations qui se succèdent au sein de l'Université. Dès 1266, il donne maille à partir au légat Simon de Brie, dans des affaires disciplinaires qu'on peut appeler péchés de jeunesse, mais qui révèlent son caractère altier et violent. De 1272 à 1275, il tient en échec le recteur de l'Université, Albéric de Reims, et se met à la tête d'un parti d'opposants. Enfin et surtout, il est le leader incontesté de l'averroïsme à l'Université de Paris, pendant la sixième et la septième décade du xiii« s., et le talent qu'il déploie dans la défense de ses idées entraîne une importante fraction
scolastique contre l'averroïsme, à savoir : le traité de erroribus philosophorum de Gilles de Rome (cinq premiers chapitres) et un écrit de quindecim problematibits d'Albert le Grand, en réponse A une lettre de Gilles de Lessines. Nous utilisons ci-après plusieurs conclusions du savant professeur de Fribourg. — 1) Chart. I, 556. — ') 11 est probable que des recherches ultérieures mettront au jour de nouveaux écrivains averroïstes. Mandoxxet cite plusieurs écrits averroïstes anonymes. Op. cit., ccxxxvii. — '■'>) Un des plus curieux esprits du xvie s., auteur d'un traité de i esuperatione terre sande (édité par Langlois), où il préconise, pour arriver à la récupération de la Terre-Sainte, une série de réformes pédagogiques et sociales qui semblent devancer leur temps de plusieurs siècles. — ^) Paradiso, X, v. 136. — ") On a renoncé définitivement à l'identification de Siger de Brabant et de Siger de Courtrai.
320 LIVRH m. LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE.
des étudiants en arts. Frappé une première fois en 1270, Siger n'en continue pas moins à propager son enseignement et à prendre position vis-à-vis des maîtres scolastiques. Une seconde condamnation en 1277, met fin à son enseignement. Est-ce au sujet de cette condamnation que, le 28 octobre 1277, Simon Duval, le grand inquisiteur pour la France, cite Siger à son tribunal ? La connexion entre ces deux événements ne paraît pas douteuse. Dans tous les cas, Siger a quitté Paris à cette date ; il en appelle de la juridiction de l'inquisiteur à celle delà cour l'omaine. Condamné à un emprisonnement perpétuel, Siger mourut misérablement à Orvieto, avant 1300, puisque cette année Dante le rencontre dans ses voyages célestes, et peut-être avant novembre 1284. i) Il est probable qu'on peut identifier Siger avec le mastro Sighier dont parlent quelques sonnets italiens du Roman de la Rose, et qui mourut à Orvieto vers 1290, dans une noire misère -).
L'œuvre capitale de Siger est le de anima intellectiva qui a directement inspiré le de unitate mtelledus contra Averroïstas de S. Thomas •^) : les deux traités ont été écrits entre 1266 et 1277, dans une des périodes de fiévreuse discussion mettant aux prises averroïstes et scolastiques ^). On connaît encore de lui une question de œternifate mundi, deux quœstiones nahtrales, et trois traités de logique (les quœstiones logicales, une question utrum hec sit vera " Homo est animal, nullo existente „, et un recueil de six Impossibilia), ceux-ci moins intéressants au point de vue de l'intelligence de ses doctrines averroïstes •').
308. Doctrines de Sig-ep. — Siger de Brabant prend des allures de chef d'école ; il s'élève ouvertement contra p?reci-
i) Suivant l'hypothèse de Mandonnet, qui voit une allusion à Siger de Brabant et à Boèce le Dace dans ime lettre de Peckham de nov. 1284. op. cit. p. CCLXX et suiv.— 2) Baeumker, o^?. cit., p. 114. — 3) Chart. T. 487, n. — ■») Mandonnet les fait dater de 1270, pour des raisons qui ne paraissent pas péremptoires. - ■>) Les cinq premières œuvres viennent d'être éditées par Mandonnet, la sixième a été publiée en 1S9S, par Baeumlver. Celui-ci voit dans les Impossibilia un pamphlet, rédigé entre 1288 et 1304 (p. 49), et dans lequel les thèses déclarées impossibles exi)riment la pensée de Siger, tandis que les Solntiones ou les réfutations sont l'œuvre d'un adversaire, à qui il faut donc attribuer dans sa totalité la rédaction des Impossibilia. Mandonnet, au contraire, veut restituer le traité à Siger de Brabant, et le range parmi les exercices de sophistique proposés et résolus par les maîtres dans les disputes publiques. Il trouve que la doctrine exposée dans les resolutiones concorde avec celles dos écrits qu'il édite. C'est là un élément nouveau dans la question de l'attribution des Impossibilia. (Mando.vnet, p. cxLvni).
l'averroïsme antiscolasïique. 327
puos viros in philosophia Aïbertum et Thomam ^) et les accuse de dénaturer Aristote. Lui-même défend tout le c7'edo averroïste, comme on peut s'en convaincre et par l'examen des censures dirigées surtout contre lui, et par l'étude de ses ouvrages ~).
Le P. Mandonnet décrit la lutte corps à corps entre Siger et S. Thomas, à propos de la question capitale de l'unité numérique de l'intelligence dans l'espèce humaine; il expose parallèlement l'attaque et la défense. Voici le raisonnement de Siger dans le de anima intellectiva : A côté de l'âme végétative-sensible qui informe chaque organisme humain, il existe une âme intellective, séparée du corps par sa nature et qui vient temporairement s'unir à lui pour y accomplir l'acte de la pensée. Cette âme est immatérielle, et elle est unique, parce qu'elle exclut de son sein le principe même de Tindividuation, c'est-à-dire la matière. Au demeurant, l'âme n'est jamais entièrement séparée des corps humains, car en elle vibre l'essence entière de la race ; l'homme meurt, l'humanité est immortelle ''\
Dans deux chapitres du de anima et dans le de œternitate mundi, Siger démontre, à l'appui de ce système, que dans les espèces terrestres où tous les individus naissent par génération, il est impossible de poser un premier générateur. Impossible aussi de poser un commencement ou une fin dans la vie des êtres immatériels : à tous les stades de sa perfection le monde est marqué du sceau de l'éternité ^). Dès lors, la question de savoir s'il y a une vie future n'a plus de sens. La théorie des deux vérités, invoquée à chaque pas par le philosophe brabançon, couvre ses déclarations audacieuses d'un masque à
1) Chart. I. 487, n. — 2) y. Mandonnet, op. cit., chap. VI et suiv. Les deux historiens de Siger de Brabant s'accordent à dire que, en outre de ses théories averroïstes, le philosophe brabançon défend plus d'une théorie que l'on retrouve chez S. Thomas. V. Baeumkek, op. cit., p. 113. Mandonnet remarque de même que dans la doctrine des universaux, et de l'unité des formes dans les corps, Siger ne parle pas autrement que S. Thomas. (Op. cit., pp. cxxxvi et cxLix). — 3) Mandonnet, op. cit., pp. clv et clxxxiii et suiv. — ^) Ibid.
p. CLXXXII.
travers lequel il est difficile de juger son état d'âme véritable : comédie ou cynisme, ce procédé a été l'objet de la part de S. Thomas, de sévères mais justes critiques ^).
309. Boèce le Dace et Bernier de Nivelles. — Le contemporain de Siger de Brabant, Boèce le Dace (Boetius de Dacia), est un autre prosélyte de l'averroïsme à Paris. On possède peu de renseignements sur sa vie. Il est probable qu'il subit le même sort que Siger de Brabant. Ses écrits se rapportent principalement à la logique ') et, dans l'un d'eux, M. Hauréau signale plusieurs thèses, secondaires il est vrai, qui correspondent à des propositions censurées en 1277^). Aussi bien, un manuscrit de la Sorbonne nous déclare que Boèce est directement atteint par Etienne Tempier, et R. Lullus associe son nom h celui de Siger de Brabant.
Quant à Bernier de Nivelles, il aurait été suspect d'hérésie, en 1277, avec Siger de Brabant ^) et cité en même temps que ce dernier au tribunal de Simon Duval, mais il n'a pas été frappé avec la même rigueur. ^)
310. Oppositions à l'averroïsme. — P Les condamnations religieuses . L'autorité religieuse s'émut à la longue des ravages produits par l'averroïsme : dans la vie pratique, le fatalisme
1) De unitate ititellediis, cap. VII, et un sermon de S. Thomas ; cfr. Man- DONNE r, p. cLxx. On peut s'étonner après cela que Dante place l'éloge de Siger dans la bouche de S.Thomas. Voici l'explication très vraisemblable que donne M. Baeumker {op. cit., pp. 97 et suiv.) : Le poète de la •' Divine Comédie^ s'est abandonné à ses sympathies personnelles pour les hommes en vue de son temps, et n'a jamais été assez répandu dans les controverses de savants pour prendre une position franche et réfléchie en matière philosophique. De même que dans la bouche de S. Bonaventure il a pu placer l'éloge de Joachim de Flore, de même il fait proclamer par S. Thomas, les mérites de Siger de Brabant. Mandonnet a recours à une autre hypotlièse, op. cit. ccxciii et suiv. — -) Citons un commentaire sur le majus volnmen Prisciani, in octo 1. Topicorum, sur les deux analytiques, sur les sophismes, des sophismata. Hauréau, Journal des savants, 1S86, p. 176. Sur l'identité de Boèce le Dace, v. Mandonnet, op. cit., p. ccxLH. — ^) In octo l. Topic. (ibid.). — *) Baeumker. op. cit., 65.— ") Mandonnet, op. cit., pp. cclxv et cclvih.
l'aVERROÏSME ANÏISCOLASTIQUE. 329
et le déterminisme favorisaient l'immoralité ; dans la vie scientifique, la théorie des deux vérités ouvrait la porte au scepticisme religieux. Le premier acte répressif^) est le décret de 1270 où l'évêque de Paris, Etienne Tempier, condamne publiquement l'averroïsme et ses sectateurs ^). L'autorité n'intervint que pour terminer une agitation doctrinale, dont fait foi notamment une lettre de Gilles de Lessines à Albert le Grand ^). C'est encore l'averroïsme qui semble visé dans sa doctrine des deux vérités, par un décret de la faculté des arts (1271), interdisant aux maîtres de traiter des matières purement théologiques ou de formuler des propositions contraires à la théologie '*). Ce document et d'autres démontrent que, malgré le décret de 1270, les averroïstes n'avaient pas fait trêve à leurs menées. Quoi qu'il en soit, les censures bien connues de 1277 et déjà plusieurs fois citées sont expressément dirigées contre Siger de Brabant et Boèce le Dace et sanctionnées par de graves pénalités.
Ces décrets réitérés émanés de haut lieu inspirèrent à d'aucuns l'idée de rassembler les erreurs répandues dans les écoles. On n'y trouve pas seulement les thèses censurées par Etienne Tempier, mais les condamnations d'Oxford (p. 303), et parfois, comme dans la compilation de Gilles de Rome, une revue des erreurs d'Aristote, d'Averroès, d'Avicenne, d'Algazel, etc. Ces Compilationes erro7''um omnium in Anglia et Parisius conclemnat07mm apparaissent à la fin du xui'^ et au commencement du xit"" s. ^)
0 Le concile de Paris de 1210 n'a qu'une valeur preuen^/ye (v. p, 241). — 2) CliarL T, 486. — 3) V. Mandonnet, op. cit., pp. cxvii et suiv. Les 13 premières thèses dont parle la lettre de G. de Lessines coïncident avec les thèses du décret de 1270. Elles sont rappelées en tête de l'intéressante réponse d'Albert le Grand à Gilles (publiée par Mandonnet). Il ressort des deux dernières propositions mentionnées par G. de Lessines, que déjà en 1270 on essayait de faire condamner la théorie thomiste de l'unité des formes et de l'inexistence d'une matière spirituelle. — J) Chart. 1, 499. Déjà en 1247, pareille interdiction avait été faite aux professeurs de logique, par le légat Odon, évêque de Tusculum, dans sa condamnation des erreurs de Jean DE Brescain : "... ne i)uritas studii que hactenus Parisiis viget ex prsesumptione quorumdam qui theologica logicis inserentes non intelligunt neque que loquuntur, neque de quibus affirmant. „ Chart. I, 207. — ^) Chart. I, 556.
2° Les polémiques. Albert le Grand, S. Thomas, R. Lullus — pour n'en point citer d'autres — combattent à visière levée les funestes doctrines de l'averroïsme. En outre, dans tous les écrits scolastiques du temps, on rencontre, chemin faisant, des réfutations partielles.