LES DÉVIATIONS DE LA SCOLASTIQUE
311. Les déviations de la scolastique. — Dans tout parti où l'on défend un programme, il se rencontre des adeptes, qui, tout en souscrivant à la plupart des principes, se laissent entraîner, sur l'un ou l'autre point, — et le plus souvent de bonne foi — à des transactions compromettantes. La scolastique aussi a des adeptes qui lui inspirent de la défiance, parce qu'ils altèrent la pureté de la synthèse doctrinale par l'introduction d'éléments hétérogènes. Il en est deux principaux au xiîi'' s., Roger Bacon et Raymond LuUus. Ils sont opposés de tendances, et cependant plusieurs de leurs écarts sont dus à une cause commune, le contact de leurs philosophies avec l'averroïsme. Bacon montre trop de condescendance pour l'ennemi, LuUus au contraire édifie un système de défense exagérée.
§ 1. — Boger Bacon
312. Vie et œuvres. — Tout ce qui touche à cet homme est étrange. Son existence est une longue trame de malheurs et d'irrégularités de vie, se répercutant sur sa doctrine. Comme plusieurs autres esprits indépendants de son temps, R. Bacon est anglais de naissance. Rebelle donblé d'un fanfaron, il n'alla à Paris que pour critiquer les maîtres qui y enseignaient, traiter Albert le Grand d'ignare présomptueux, reprocher à S. Thomas de ne pas entendre le grec, et railler la lourde Somme d'A. de Halès (qua^ est phis quam pondus unius equi, quam ipse non fecit sed alii). De retour à Oxford, où il
ROGER BACON ET LA DÉTEINTE DE l'aVERKOÏSME. 331
avait fait ses premières études, Bacon se fit franciscain : décision malheureuse, car son caractère altier n'était pas fait pour se plier à une discipline. Banni d'Angleterre par ses supérieurs, il vécut en France dans un exil forcé (1257-1267), jusqu'à ce que l'intervention d'un ami puissant, le pape Clément IV, le rendît à la liberté. Mais à la mort de son protecteur, ses diatribes contre les ordres mendiants et contre des personnalités en vue lui attirèrent de nouvelles difficultés ; il fnt condamné par ses supérieurs à une séquestration (1278) qui se prolongea 14 ans, et il mourut oublié de tous (1292).
L'ouvrage capital de Bacon est Vopns inajus, dédié à Clément IV. C'est un réquisitoire violent contre les philosophes du temps, et un essai de régénération de la philosophie sur des bases scientifiques. Uopiis majus fut complété par Vopus minus et Vopus tertitim.
On peut étudier dans R. Bacon le naturaliste et le philosophe.
313. Doctrines de Bacon. — Bacon attache la plus grande importance aux sciences préparatoires et tributaires de la philosophie : notamment aux mathématiques, base de toute instruction, à la perspective, à la chimie, à la physique, aux langues « dont le troupeau des philosophes ?' ignore la valeur. A la théorie, il joint la pratique; il fait des applications delà géométrie à la physique, supérieures à celles des arabes, fabrique et perfectionne des instruments d'optique ^). Mais souvent sa science est faussée par les idées défectueuses de son temps, et notamment par les influences arabes : sa physique se confond alors avec la divination, sa chimie avec l'alchimie, et surtout son astronomie avec l'astrologie.
Quoi qu'il en soit. Bacon tient une des premières places dans un mouvement scientifique dont de récents travaux ont mis en lumière l'extension et l'intensité ~). En accentuant les droits de la méthode expérimentale, il a réagi contre les préjugés que Ton nourrissait dans certains milieux à l'endroit des sciences d'observation.
') xVarbey C. Roger Bacon et le mouvement scientifique du XIII^ s. (Rev. Quest. hist. Janv. 1894). — Cf. Picavet. La science expérimentale au XllI' s. en Occident (Paris, 1894). — -) Berthelot. Les origines de Valchimie (Paris, 1885). — Science et philosophie (Paris, 1886). — Introduction à Vétude de la chimie des anciens et du moyen âge (Paris, 1889), — Histoire des sciences. La chimie au moyen âge (Paris, 1893, 3 vol. in-4o).
Voici les principales doctrines philosophiques du franciscain anglais : P Quand il parle des rapp07^ts de la philosophie et de la théologie, R. Bacon est pénétré de l'esprit scolastique, bien qu'il ait une tendance à amoindrir l'autorité de la raison.
En métaphysique^ il subit généralement les influences de l'ancienne école franciscaine, à laquelle le rattachent plus étroitement et le temps même où il écrit et l'habit religieux qu'il porte. Voilà comment il se rallie à la thèse des rationes séminales et de la pluralité de formes. Mais c'est en idéologie surtout que s'aiRrme l'originalité — ou la bizarrerie — de sa philosophie.
2^" Idéologie de R. Bacon, a) Enthousiaste des sciences naturelles, R. Bacon tente un vigoureux effort en faveur de la méthode expérimentale. Il y a, dit-il, deux modes de connaître, l'argumentation (per argiimentum) et l'expérience (pe7^ experientiam) . Seul, le second mode nous donne l'absolue certitude (sine experientia nihil potest suffîcienter sciri), car le raisonnement, par lui-même, n'engendre pas la possession tranquille de la vérité ').
Les positivistes modernes se sont autorisés cà tort de ces déclarations catégoriques, pour faire de Bacon le précurseur de leurs idées les plus chères ; car il y a, pour Bacon, une double expérience, source du savoir certain : l'expérience externe ou des sens extérieurs, et l'expérience interne (illuminatio interior), dont il nous faut décrire la nature spéciale.
h) L'expérience interne a pour objet, outre les intuitions de la mystique, la connaissance scientifique du monde corporel et l'intelligence des vérités suprasensibles ^). Mais l'expérience interne est le fruit d'une illumination divine ; et Bacon identifie Dieu avec Yintellcctus agens, qui, par son efficience, àéieTiTimaXintellectus passivus à connaître. 11 en conclut que l'intellect agent est un pour tous les hommes et qu'il existe en dehors de nous, suivant l'opinion d'Averroès ^).
1) " Non certificat iieque removet dubitationein, ut quiescat aiiiinus iu inluitu veritatis „. Opiis majus. P. 6, c. 1, p. 337 (édit. 1750). — -) Ibid. — s) Et sic intellectus agens secundiim majores philosophos no» est pars
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Il importe de dire que cette théoiie de Bacon n'est pas, dans sa pensée, une profession de foi averroïste, une affirmation du monopsychisme humain (p. 323), mais une simple paraphrase de la doctrine augustinienne des rationcs œternae^), dont Bacon se réclame sans cesse, en disciple de l'ancienne école franciscaine. Sa volonté de rester fidèle à la scolastique et de commenter sa doctrine est établie par des déclarations formelles. Néanmoins, cette adaptation d'une terminologie et d'une doctrine averroïstes à la théorie de l'exemplarisme et du concursus generalis de Dieu, fausse et compromet l'idéologie scolastique. Si Dieu est « l'intellect agent r, et s'il produit dans l'entendement passif la détermination à intelliger [sjjecies intelligihilis) — sans qu'un facteur immatériel, existant en nous (l'intellect agent des scolastiques, p. 282) soit appelé à concourir dans cette phase de l'idéation - peut-on éviter suffisamment les dangers de Tontologisme et du subjectivisme? Bacon n'a pas soupçonné que si on soumettait son idéologie au crible d'un examen logique, la « scolasticité « de ses idées n'en sortirait pas saine et sauve : il n'est pas étonnant qu'on se soit défié de lui dans le parti scolastique.
314. R. Marston. — Nous trouvons une idéologie semblable à celle de R. Bacon, chez un autre Franciscain anglais, Roger Marston (Merston), qui enseigna à Oxford durant la seconde moitié du xiii s. Dans une quaestio dispiitata : « utrum anima omnia quae cognoscit, cognoscat in luce seterna, an sibi sufficiat lux naturalis et propria ad cetera cognoscendum « ^), il
animae, sed est substantia intellectiva alia et separata per essentiam ab intellectu possibili, et quia islud est necessarium ad propositi persuasionem, ut ostendatur quod philosophia sit per influentiam divinae illurainationis, volo illud efficaciter probare, ibicl., P. 2, c. 5, p. 20. Cf. Opns tertiiim, (édit. Brewer, Fr. Roger i Bacon, opéra quaedam inedita, p. 74). — l) Ad hanc (veritatena) tamen habendam primo lux divina influxit iû animos eoruin, et eosdem superilhistravit : " illuminât enim omnem horainem venientem in hune mundura, „ sicut dicit scriptuia ; cui sententiae pJiilosophi ipsi concordant. Nam pomint intellectum agentem et possibilem, etc. Opns majus, p. 20. — 2) Quœstio disputata Fr. Rogeri Anglici, in De humanae cognitionis
prend pour point de départ la même identification de Dieu et de l'intellect agent, mais il ne fait appel à celte identité que pour expliquer la connaissance des ratioiies œêernœ ^). Quelques-unes de ses déclarations sont typiques, et méritent d'être notées.
Je sais bien, dit-il, que mes contradicteurs, enivrés par le nectar philosophique (philosophico nectare inebriati), interprètent l'illumination divine, dont parle S. Augustin, dans le sens d'une simple similitude de nos intelligences créées avec la lumière incréée, à la façon dont la copie est l'imitation de son modèle. Mais c'est là fausser la pensée de S. Augustin (perveiHunt). S'il n'avait rien entendu dire de plus, ses raisonnements tomberaient <à faux^j. L'intellect agent n'est pas wnlumen creatura distinct, bien que dérivé de la lux zncr<?ttzfa (S.Thomas, etc.), c'est la lux increata même.^) Et Marston allègue à l'appui de sa thèse cette pensée augustinienne, dont les averroïstes eux aussi (p. 324, n. 2) faisaient grand état : Videnfité de la lumière suprême éclairant toute intelligence venant en ce monde, peut seule expliquer l'accord unanime du genre humain sur les vérités fondamentales ^). Cette lumière, dont Dieu nous inonde, n'est donc pas un don gratuit, un accroissement surnaturel des forces natives de notre entendement : elle
ratione anecdota quœdam seraphici dodoris S. Bonaventurœ et nonnullorum ipshis discipidonim. Quaracclii 1883, p. 210. — i) Pour les connaissances " quae per tempora variantur, „ il y a un lumen natiirale, derivaturn a luce aeterna, ihid.,\i. 206. — ')"Adversarius dicit hanc conclusionera sic intelligendara [quod omnia videmus in luraine quod est supra mentemj, quia videlicet in lumine dericata a luniine quod est supra mentem... Si non intenderet Augustinus plus quam isti dicunt, falleret et deliceret ejus argumentura. „ Ibid., pp. 203 et suiv. — ^) " Firmiter teneo, unam esse lucem increatam, in qua omnia vera cerlitudinaliler visa conspieimus. Et hanc lucem credo quod Fhilosophus vocavit intellectum agentem. Sumendo namque intellectum agentem, |)rout dicitur ab actu illurainandi possibilem, non qualicuraque illustralione, ut volunt omnes, sed pro eo quod sufficienter et complète illuminât possibilem, necesse est dicere, quod sit substantia separata per essenliam ab intellectu possibiii, prout hoc sentiunt Alfarabius in libro de Intellectu et Intellecto, et Avicenna in mullis locis, et alii expositores Philosophi quam plurimi. „ Ibid., p. 207. — i) Ibid., p. 203.