‹ Histoire de la philosophie médiévale (volume 2)Chapitre 108 sur 149 · ROGER BACON ET LA DÉTEINTE DE LAVERROÏSIME · texte numérisé non relu

ROGER BACON ET LA DÉTEINTE DE LAVERROÏSIME

est la mise en œuvre même de ces forces, elle fait partie de notre nature ^).

Il y a donc une profonde différence entre la scolastique des grands maîtres et l'illuminisme de R. Marston. Cependant, le philosophe anglais veut rester fidèle aux traditions scolastiques ; il fait des réserves et essaie de garantir cà l'intelligence une certaine intervention dans la connaissance des vérités éternelles. Elle fournit notamment les concepts qui deviendront les extrêmes des jugements certains (apprehensio extremorum). S'il est vrai que formalUcrldi certitude du jugement repose sur l'évidence que la lumière divine projette sur les extrêmes, l'âme n'est pas moins principe inchoatif de cette certitude (inchoatio) ^). Dans ce sens, Marston parle même d'un double intellect agent : l'un, partie de notre âme (pars animae), correspond aune simple prédisposition naturelle de l'âme à connaître le vrai — l'autre, séparé de nous, parachève Y inchoatio de la nature •^). Voilà des accouplements d'idées bien bizarres !

315. La déteinte de l'Averroïsme sur la théolog'ie scolastique.

— R. Bacon et R. Marston nous fournissent un frappant exemple de la fascination qu'exerce la théorie averroïste de l'intellect agent. Nous trouvons, sous une autre forme, la déteinte de cette même doctrine chez un groupe de théologiens qui se bornent à emprunter une formule anti scolastique séduisante, sans altérer \e^ principes scolastiques mêmes. S. Thomas nous relate un de ces essais, entrepris par des théologiens de son temps. Dans ses commentaires sur le livre II des Sentences

1) Modo est ita quod lux increata adest omni creaturae intellectuali et rationali inseparabiliter, ut in ipsa omiiia naturaliter cognoscibilia cornmuniter videantur. Unde non débet dici cognilio supernaturalis, nisi quando illuminât supernaturale intuendura. „ Ad 14n\ p. 216. — 2; Pp. 211 et 215, ad 12i" et 13m. — s) " Intel lectus enim agens, secundum quod dicitur ab aetu illuminandi ipsum intellectum possibilem aliquo modo, licet incomplète, dicitur esse pars animae, sicut perspicuitas naturalis in oculo... Sed secundum quod intellectus agens dicitur ab actu illuminandi complète et principalitery est substantia sépara ta, Deus ipse „. Ihid. p. 208. Cf. p. 216, ad 15.

(d. 17. q. 2. in corp.), après avoir critiqué la thèse philosophique de l'intellect agent séparé, il ajoute : « Quidam catholici doctores, corrigentes hanc opinionem et partim sequentes, satis probabiliter posuerunt ipsum Deum esse intellectuia agentem ^. En ce sens — le contexte le montre — que Dieu réalise par sa possession, la perfection dernière et la béatitude surnaturelle de l'âme humaine. Ces théologiens appellent intellect agent, le principe suprême de l'activité suréminente de notre entendement, tout en maintenant dans l'ordre naturel l'intellect agent proprement dit. Les termes seuls sont neufs, la thèse est traditionnelle, et S. Thomas peut l'appeler satis jirohahilis .

§ 2. — Raijmond Lidhis

316. Vie et œuvres. — La vie de Raymond Lullus (1235- 1315) n'est pas moins aventureuse que celle de R. Bacon. 11 naquit à l'île Majorque, où, pendant plusieurs années, il mena une vie relâchée à la Cour royale ; puis il renonça au monde, et entra dans l'ordre de S. François, hanté par une idée fixe à laquelle il consacra désormais son étonnante activité. R. Lullus rêvait, en effet, d'extirper l'averroïsme et d'assurer contre les infidèles le triomphe de la doctrine catholique. 11 ne se borna pas à écrire tout le long de sa vie une série d'ouvrages dont certains biographes estiment le nombre à plus de mille, mais il se fit l'apôtre de ses idées et, pour les défendre, parcourut l'Europe et l'Orient. La carrière de R. Lullus est un tissu d'épisodes et de prouesses que trop souvent la légende est venue fausser. Notons qu'il mena campagne, comme R. Bacon, pour introduire dans les universités l'enseignement des langues i).

Lullns n'est pas seulement un philosophe; c'est en même temps un mystique, un artiste et le plus brillant écrivain catalan du moyen âge ').

1) En 1298-99, il écrit dans ce sens à l'Cniversité de Paris et au roi de France {Chart. II, 88 et 84). En 1311, il part pour Vienne en vue de faire décréter par le Concile l'enseignement obligatoire des longues {ibid., p. 165). — ■') Suivant Groiîer, dans son Grundr. d. Romanischen Philologie II, 2 (1893), p. 105, R. Lullus aurait écrit en catalan, plusieurs ouvrages que ses disciples auraient traduits en latin. Une édition des textes catalans de R. Lui-

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Il a paru une édition complète des œuvres de R. Lullus de 1721-42 (Salzinger). Les traités se rapportant à VArs magna (Ars brevis, de auditu kabbalistico, Duodecim principia philosophiae Lullianœ, Dialectica seu logica, rhetorica, ars magna) avaient été publiés auparavant à trois reprises (1598, 1607, 1617).

317. Doctrines philosophiques. — Plus âgé que Duns Scot de quelques années, R. Lullus ne subit pas son influence. Il suit sa voie propre. Son œuvre philosophique se résume dans l'élaboration d'un système théosophique et dans l'agencement du « grand art » ^).

P La Thêosophie. Lullus se pose en adversaire attitré de l'averroïsme. Dans sa Bedaratio per modum dialogi contra aliquorum jMlosophorum et eo/'um sequacium opiniones — intitulée ailleurs Liher contra errores Boetii et Sigerii — il reprend, dans un autre ordre, les 219 propositions condamnées par le décret de 1277. A l'averroïsme R. Lullus oppose la thêosophie ; il combat une erreur par une autre erreur, née, bien avant le xiif s., d'une exagération de la foi religieuse. Nous entendons par thêosophie, une théorie qui prétend tout démontrer par la raison, même les mystères (203). Pour combattre la doctrine averroïste des deux vérités (p. 324), R. Lullus dénature les rapports de la philosophie et de la théologie, en effaçant les limites du rationnel et du suprarationnel, de la nature et de la révélation. 11 est vrai qu'il corrige ce que ce rationalisme théosophique a d'antiscolastique, en inscrivant à la base de sa philosophie un second principe, où l'on reconnaît aisément une exagération nouvelle : la foi est la condition préalable de n'importe quelle connaissance intellectuelle. Ainsi la foi n'est plus son but à elle-même, elle n'est qu'une disposition préalable, grâce à laquelle la raison est apte à déduire a priori

lus par Geronimo Rossello est en cours de publication. Du xive s. datent bon nombre de traductions en catalan d'œuvres philosophiques. Citons le Secretum secretorum, des traités de Cicéron, de Sénèque, de S. Augustin, de Boèce, le JJragmaticon de G. de Couches, de H. de S. Victor, etc. Ibicl., pp, 92-101 et 102-110. — 1) Cf. Stockl, op. cit., IV, (1865), pp. 924-942. — Nous ne nous occupons pas des œuvres mystiques de Lullus.

toutes les vérités naturelles ou surnaturelles. Elle grandit en intensité avec la connaissance; suivant une comparaison favorite, elle est comme l'huile qui surnage toujours sur l'eau, sans jamais se mêler avec elle.

La théosophie est un rationalisme spécifique. Elle est à la scolastique du xiii^ s. ce que l'alchimie est à la chimie, ce que l'astrologie est à l'astronomie.

2° Vars magna. Pour conduire dans le détail l'exposé déductif de toute vérité, R. Lullus croyait avoir découvert une méthode logique, qu'il appela ars magna, scientia generalis. C'était, dans sa pensée, une machine à syllogismes, formée de tables générales d'idées qu'il aurait suffi de combiner entre elles, suivant un procédé spécial, pour voir jaillir automatiquement la solution de n'importe quelle question scientifique. R. Lullus a cherché la pierre philosophale de l'esprit, comme d'autres cherchaient la pierre philosophale des métaux. Il n'aurait pu réussir, car la méthode déductive pure est une chimère, et les arguments de \ars magna n'ont pas raison contre la méthode analvtico-sjnthétique de la scolastique.

318. Conclusion. Le LuUisme. — A part les deux théories singulières que nous venons d'indiquer, R. Lullus maintient les doctrines traditionnelles de la scolastique. On les trouve jetées pêle-mêle dans des cadres artificiels créés par rimagination du fécond écrivain. Citons comme exemple les duodecim. pnncipia philosopliiœ, où la Philosophie fait ses doléances à R. Lullus sur les injures que lui fait subir l'averroïsme, et où elle lui présente ses douze principes constitutifs : forma, materia, generatio, corruptio, elementativa, vegetativa, sensitiva, imaginativa, motus, intellectus, voluntas, memoria.

Le " grand art » de R. Lullus, comme sa théosophie, portent en eux la preuve que nous ne sommes pas en présence d'un philosophe de marque, mais d'un esprit quelque peu dévoyé, dont les élucubrations ont plutôt desservi la scolastique.

N'empêche que R. Lullus eut de nombreux admirateurs et

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disciples. On l'appelle docto?^ illwninatus , tuba spiritus sancti. Ce qui a survécu de son œuvre, c'est moins sa théosophie que Yars magna. Cette machine automatique a attiré l'attention de tous ceux qui ont cherché à édifier la philosophie suivant une méthode déductive, et il est étonnant d'observer que G. Bruno, Agrippa, Lavinheta et même Leibniz en parlent avec enthousiasme.

Vers 1372, le dominicain Nicolas Eymerici porta plainte contre la doctrine de R. Lullus ^). Une instruction fut ouverte par le pape Guillaume XI ; mais on ignore si elle aboutit à une condamnation. Eymerici a publié dans son Dialogus contra Lidlistas et dans son Birectorium Inquisitionum une bulle papale de 1376, ordonnant le retrait des ouvrages de R. Lullus et prohibant ses doctrines. Mais les Lullistes accusèrent Eymerici d'imposture, et le débat séculaire sur l'authenticité de la bulle papale n'est pas encore vidé ^).

TROISIEME PÉRIODE

La Philosophie médiévale pendant le XIÏ' et la première moitié du Xï" s.

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