LE PARTI DES OCCAMISTES
En 1339, la Faculté des arts interdit dans ses chaires la doctrine occamiste que certains maîtres, nous rapporte le statut, n'enseignent pas seulement dans leurs leçons publiques, mais qu'ils discutent en cachette, et dans des conventicula ^). La Faculté veut revenir aux traditions du xiii^ s. et elle justifie sa prohibition par des raisons disciplinaires : il faut respecter les règlements académiques auxquels on a juré fidélité, et il ne peut être permis à personne de légère des livres autres que ceux qui ont été désignés par nos prédécesseurs.
Ce rappel à l'ordre reste sans eifet, puisque, quatorze mois plus tard, la Faculté renouvelle ses interdictions. Mais cette fois elle change de ton et pousse le cri d'alarme : les enseignements nouveaux sont gros de danger, ils forment un tissu d'erreurs intolérables, de nature à compromettre la philosophie comme la théologie. Le statut de 1340 est très intéressant, parce qu'il constitue un recueil des enseignements pri'icipaux qu'il s'agit de mettre au ban des écoles.
Nous apprenons d'abord que les occamistes ont surtout hérité de l'esprit dialectique du maître, et qu'ils s'attachent de préférence aux matières logico-grammaticales, mises en bonheur par P. Hispanus. Pour peu qu'on l'isole du contenu réel de la philosophie terministe, cette logique formelle devait conduire à des discussions verbales, à des jeux de mots, dignes de sophistes et non de philosophes. Qu'on en juge. Les maîtres visés par le statut n'admettent que la suppositio personalis (Qtwo'l nullus dicat simpliciter vel de virtute sermonis omnem propositionem esse lalsam, que esset falsa secundum supposidonem personalem terminorum... actores enim sepe utuntur aliis suppositio uibus) et Tinterprétation littérale (Quod nullus dicat quod nulla propositio sit distinguenda. Quod nullus dicat propositionem iiullam esse concedendam, si non sit vera in ejus sensu proprio... quia Biblia
1) Statuimus quod nullus de cetenj predictaiu doctrinain dogmatizare présumât audiendo vel legendo publiée vel occulte, necnoii convenlicula super dicta doctrina disputanda faclendo. Chart. II, 485.
et actores non semper sermonibus utuntur secundum proprios sensus eorum). Ils réduisent la science à une étude de concepts et de mots, non de choses. (Quod nuUus dicat scientiam nullam esse de rébus que non sunt signa, id est, que non sunt termini vel orationes) ').
Mais il est une seconde catégorie de propositions dont parle la Faculté des arls, et c'est bien ici qu'il faut chercher la principale cause des proscriptions réitérées par lesquelles les autorités poursuivent l'occamisme: certains adhérents des doctrines nouvelles, en défigurant les théories de G. d'Occam et en y introduisant des éléments étrangers, étaient arrivés à des systèmes franchement antiscolastiques -). — C'est ce même souci de sauvegarder à la fois la synthèse philosophique et la théologie orthodoxe, qui guide le pape Clément VI, quand en mai 1346, il écrit aux maîtres et aux étudiants de Paris pour les mettre en garde contre ces rariae et extraneae ^^) doctrinae sophisticae. l/erreur, dit le Pontife, est contenue en germe dans ces théories dangereuses ; par elles, les hommes qui devraient défendre la bonne cause se font les prosélytes du mal ^).
Chose significative : alors que, dans un espace de sept ans, nous voyons se succéder trois interdictions de l'occamisme, celui-ci prospère à Paris, la majorité des maîtres es arts y souscrivent publiquement ou y adhèrent en secret, et, qui ])lus est, au temps même de Clément VI, un des professeurs les plus en vue et les plus influents, qui fut recteur de l'Université de Paris — Jean Buridan — défend ouvertement les théories nouvelles de G. d'Occam. Il y a là un conflit entre une situation de f;iit et une situation de droit qui s'explique peutêtre par les considérants dont s'inspirent les prohibitions énu-
1) CJiart. IJ, ÔOO. — -) V. p. 1. — 3) F^ichahous de Bury, op. cit., pour raunée 1344, d\\ des maîtres parisiens: Anylicanas snbtilitates. quibus palain detrahiint, vigiliis addiscunt. Ihich, p. 590, n. — «) Plerique quoque theologi... philosophicis questionibus et aliis curiosis disputât ionibiis et suspectis opinionibus... se involvuiit,.. sic quod, unde debereiit prodire fructus libères «icut antiquitus refteientes fidèles.., pestifera pullulant quandoque semina.