LE PARTI DES OCCAMISTES
mérées. Ce qui etfraie les autorités, c'est labus que certains docteurs font de l'occamismc, au profit de théories antiscolastiques : voilà le mal qu il faut surtout éviter. Mais à côté de ces transfuges et de ces traîtres, dont nous parlerons plus loin, il est une foule d'occamistes qui veulent rester scolastiques et qui le demeurent, malgré leurs faiblesses. Leur enseignement ne devait pas susciter les mêmes craintes ; s'ils étaient atteints par la lettre des documents prohibitifs, ils n'étaient pas visés par leur esprit. Parmi ces occamistes on compte les hommes les plus célèbres du parti : nous devons les signaler *).
Dans d'autres universités, l'occamisme triompha sans effort et exerça une dictature officielle. Telles, les Universités de Vienne et de Cologne, où l'on arbora comme drapeau les doctrines de Buridan, l'Université de Heidelberg qui suivit les idées de son premier recteur, Marsile dlnghen ^j.
335. Premiers Occamistes. — J. Buridan. — Le minorité Adam GoDDAM OU VoDDAM, les domiiiicains Armand de Beauvoir, maître du Sacré Palais (1828), mort eu 1334/40, Robert Holcot (f 1340), l'augustin Grégoire de Rimini (f 1358), successeur de Thomas de Strasbourg et prieur géuéral des Ermites de S. Augustin (1357) sont cités parmi les premiers partisans de l'occamisme. Mais le leader incontesté des idées nouvelles pendant la première moitié du xiv^ s. est Jean Buridan.
Jean Buridan "'), né à Béthune à la tin du xni^ s., suivit les leçons de G. d'Occam à Paris. Il fut recteur en 1328, et pendant un quart de siècle occupa dans la Faculté des arts et l'Université une situation prépondérante dont bénéficia l'occamisme. Non seulement les prohibitions ofFicielles n'empêchèrent pas J. Buridan de propager l'occamisme, mais nous voyons que deux ans après la lettre de Clément VI, le 5 août 1348, recteur et procurateurs sont d'accord
i) Encore au xve s. l'autorité renouvelle ses prohibitions. En 1473'4, Louis XI essaie de bannir l'occamisme de Paris et du royaume de France, et de lui substituer le réalisme du xnie s. Huit ans plus tard (1481), la prohibition est levée. Charf. III, p. x. — ^) C'est ainsi qu'en 14()6, Jérôme de Prague s'attire des difficultés à Heidelberg pour avoir attaqué dans un actiis scoJasticus Marsile d'Inghen, Buridan et d'autres nominalistes. Prantl, IV. p. 39, n. 156. — a) Cf. notre Hist. Phil. Scol, etc., p. 293.
LIVRI-: m. LA PHILOSOPHIK MEDIEVALE.
pour lui donner une marque non équivoque de confiance et de sympathie : nouvelle preuve, ce semble, que la Faculté des ails songeait moins à bannii- l'occamisme qu'à réprimer certains abus dont se rendait coupable un groupe de disciples dissidents. 11 est faux que J. Buridan ait enseigné à l'Université de Vienne, fondée en 1365, et qu'il ait été chassé de Paris avec Marsile d'inghen. Ses rapports avec Jeanne de Navarre sont aussi du domaine de la légende i). Il mourut après 1350. Buridan écrivit des traités de logique, et laissa des commentaires sur la physique, la métaphysique, l'éthique et la politique d'Aristote, sur le traité de l'âme et les Parva Naturalia.
C'est le problème de la liberté qui fait l'objet de ses recherches de prédilection. On sait que Buridan est un précurseur du détermiuisme psychologique ^). Tout bien que l'intelligence nous propose, exerce sur le vouloir, indéterminé de sa nature, un attrait naturel, et si nous nous abandonnions à cette complaceyitia , nous choisirions nécessairement entre deux biens, celui qui nous apparaîtrait le meilleur. Mais la liberté que possède le vouloir lui permet de suspendre son choix, et d'imposer à la raison un nouvel examen des alternatives en ])résence. Notre détermination sera morale, si nous prenons pour norme de cette comparaison la fin de notre nature, Yordinatio finalis. Libre à la volonté de multiplier ses sursis ; mais, quand finalement elle aura accepté sans a])pel le jugement de la raison, elle choisira nécessairement le bien qui lui apparaîtra le meilleur : c'est là poui^ Buridan l'essence même de la liberté morale ^). Cette conclusion rappelle singulièrement la balance de Leibnitz et son impassibilité, quand deux ])oids la sollicitent de part de d'autre. On connaît l'histoire de l'âne, se laissant mourir de faim entre deux bottes de foin de quantité et de qualité égales. Elle ne se rencontre pas dans les écrits de Buridan, et ce sont sans doute les conteni-
') Chart. Il, p. 646, n. — ^) Cf. Siebeck, Die Willenslehre bel Duns Scottts, etc., ]>p. 199 et suivantes (v. p. 319. n. 1), et Beitràge Z. Entsteliiinys<jeschichte d. neneren Psychol. Progr. Giesseii 1891. — '•^) Nous ne parlons pas de la volition nécessaire du bien en général, que Buridan explique comme les thomistes.