LE PARTI DES OOCAMISTES
porains qui l'ont imaginée, pour ridiculiser la théorio. Peutêtre aussi Buridan s'en est-il servi dans ses leçons orales, pour montrer la différence entre l'acte libre de l'homme et l'acte nécessité de la bête ') : tandis que l'animal obéit fatalement à l'inclination la plus forte, et ne peut sortir d'indécision, si on suppose son appétit sensible au point mort entre deux biens égaux, l'iiomme trouve dans la réflexion le moyen de découvrir finalement le bien le meilleur et de s'y rallier.
Un dernier mot. Eu occamiste convaincu, Buridan nie toute distinction entre les diverses facultés de l'âme. Voluntas est intellectus et intellectus est voluntas ^). Cependant l'opération cognitive a le pas sur le vouloir, et c'est elle qui joue le rôle prépondérant dans la vie morale.
336. Marsile d'Inghen et Pierre d'Ailly. — Ces deux philosophes sont les colonnes de l'occamisme pendant la seconde moitié du xiv® s.
Marsile d'iNGHEN (f 139G) acquit une haute situation à l'Université de Paris où, pendant plusieurs années, il propagea les idées de G. d'Occam ^). Si nombreux étaient les auditeurs qui accouraient à ses leçons, quand il était inagister regens dans la Faculté des arts, qu'on dut prévoir le cas où ses locaux seraient insuffisants pour les recevoir ^). Il fut recteur en 1867 et 1371, et intervint dans toutes les affcures importantes de l'Université et notamment dans celles du schisme. La situation troublée de l'Université inspira peut-être son départ de Paris (vers 1379). il se rendit à Heidelberg où il devint l'âme de la jeune Université. Marsile fut son premier recteur en 1386. Ses quœstiones supra IV lih. Sentent, constituent son principal ouvrage.
Pierre d'Ailly, surnommé Acpiila Francice, naquit à Compiègne en 1350, étudia la théologie au collège de Navarre à Paris (1372), fut promu au doctorat en 1380, devint successivement chancelier de l'Université (1389), évêque de Puy et de Camhrai, et cardinal (1411). Il mourut en 1425. 11 laissa de nombreux ouvrages, parmi lesquels on note des commentaires sur le livre des sentences et un traité de anima. Pierre d'Ailly n'est pas seulement un fidèle disciple de G. d'Occam,
1) C'est l'explication que donne Siebeck de l'histoire de l'âne, op. cit., p.204. - 2) In Eth. Arist., l. 10, q. 1, fol. 204, édit. Paris, 1513. — 3) ChaH. III, 93, 555. — ^) Auctuarium, etc., I, p.xxxiii.
304 LIVRI-: m. la philosophie médiévale.
reflétant, en lliéologie comme en philosophie, les doctrines les plus pures de Toccamisme ; il se rattache aussi au mysticisme, et comme tel, i] a une signification spéciale dont nous parlerons plus loin.
337. Autres partisans de l'occamisme. — Parmi les autres norainalistes, citons Henri de Hesse (Henricus Heynbuch de Hessia), qui vers 1385 joua un rôle important à l'Université de Vienne; Albert de Saxe (de Saxonia de Halberstadt t 1390), qui enseigna à Paris en 1350 60 et à Vienne, et fit grand étalage de la logique terministe^) ; Nicolas d'Oresme, maître en théologie en 1362, évêque de Lisieux en 1377, mort en 1382 ^) ; Johannes Dorp, de Leyde, qui après avoir enseigné à Paris à la fin du xiv^ et au commencement du xv^ s., se rendit à Cologne où il propagea le nominalisme et publia des commentaires sur les œuvres de Buridan.
art. m. — l'école scotiste
338. Caractères généraux. — Duns Scot a toutes les qualités d'un chef d'école ; sa. philosophie est organique, ses innovations se tiennent et se coordonnent. Autour de sa doctrine se groupera la fraction la plus importante de l'ordre franciscain, qui l'appellera fièrement doctor ordinis, et, jusqu'au milieu du xvi^ s., semblera oublieuse des grands docteurs qui ont fixé ses premières traditions.
Au surplus, les disciples ont renchéri sur le maître. Ils ont outré son formalisme et multiplié ses abstractions. Par contrecoup, leur langue s'est embarrassée, ainsi que leur méthode et ils ont contribué autant que les terministes à la décadence des procédés scolastiques. Pour cette double raison, il importe de distinguer entre la philosophie de Scot et le scotisme.
339. Principaux scotistes. — Le premier et le plus coupable peut-être de ces disciples maladroits, qui encombrent de réalités chimériques et subtiles la métaphysique de D. Scot et soulèvent les
1) Auteur d'un traité de Logique, de Quaestiones sur la Logique de G. d'Occain, sur les seconds analytiques; de Sopliismata. Prantl, IV, 60. — 2) V. Meunier. Essai sur la vie et les ouvrages de N. d'Oresme (Paris, 1857) et Jourdain, X. d'Oresme et les astrologues de la cour de Charles V (Excurs. etc.).
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l'école thomiste au xiv'' s. 365
attaques des thomistes et des occamistes, est François dk Mayronis (t IB'^ô); il fut le plus significatif parmi les successeurs immédiats de Scot et, par l'exagération des principes de son maître, mérita le titre de Magister actitus ahstradionum '). Après lui, on peut citer, parmi les principaux scotistes du xiv^ s., les franciscains Antonio Andreae, le doctor dulcifïuus (f vers 1320), Jean Canonicus (vers 1820), GÉRARD Odo, Jean de Bassoles, un disciple préféré de Duns Scot, John Dumbleton, Nicolas de Lire (f vers 1H49). Le clerc séculier Galterus Burloeus (Waller Burleigli, 1275 — après 1342), surnommé doctor planus et perspictius, défendit dans ses commentaires d'Aristote un réalisme qui a des points d'attache avec la doctrine de S. Thomas.
Quant à Alexandre d'Alexandrie (f 1314), auteur de commentaires sur la Métaphysique, il professe le pur scolisme ; et l'on peut en dire autant de Lychetus de Brescia qui commente Vopiis Oxoniense à la fin du xiv^ s., et de Nicolas de Orbellis (f 1455), dont le commentaire des sentences fut adopté comme manuel classique par les écoles franciscaines au xv^ siècle.
L'école scotiste ne prit jamais la même extension que ses puissantes rivales.
ART. IV. — l'école thomiste
340. Le thomisme au XI V^ s. — Le thomisme resta la meilleure part de la scol astique au xiv® et au xv® s. S. Thomas avait été élevé sur les autels, les prohibitions portées contre quelques points de sa doctrine étaient retirées et G. d'Occam lui-même les avait taxées d'arbitraires.
Les Cisterciens, les Ermites de S. Augustin, les Carmes fournissent de nombreux prosélytes du thomisme pendant les xiv^ et XV® s. Parmi ces derniers, citons le prieur général Gérard de Bologne (f 1317), un adversaire déclaré des formalités scotistes. Le chapitre général des Ermites de S. Augustin, de mai 1287, créa la Schola Aegydiana, en imposant à l'ordre entier les doctrines de Gilles de Rome (p. 806). Elles sont principalement thomistes en philosophie,
1) L'actus Sorbonicus dont il serait le promoteur est une légende. Chart. IL 273.
C)(JG LIVRE m. LA r^HlLOSOPHlE MÉDIÉVALE.
bien que, clans le domaine théologique, elles soient originales et spécifiques^). Jacob Capocci (f 1308), Augustinus Trium- PHus d'Ancône (f 1328), et surtout Thomas de Strasbourg ^), prieur général en 1345 (f 1357), mieux connu, sont de fidèles continuateurs de Gilles de Rome. On sait que Grégoire de RiMiNi vint briser avec ces traditions et embrassa le scotisme; mais, à partir du milieu du xv^ s., l'unité doctrinale est rétablie dans l'ordre. C'est principalement en Italie qu'il recruta ses philosophes et ses théologiens.
Jean Dumbleton d'Oxford (vers 1320), Jacques de Douai, Raoul le Breton {V^ moitié du xiv^ s.), le sorbonniste Jean DE Pouilli (P^ moitié du xiv^ s.) sont des aristotéliciens libres, qui souscrivent au réalisme modéré.
Mais la masse des thomistes et les hommes de combat se rencontrent dans l'ordre' des Frères-Précheurs Les Dominicains du commencement du xiv^ s. sont plus remarquables que leurs prédécesseurs immédiats, formés cependant aux leçons mêmes du maître. Parmi les plus ardents adversaires de Duns Scot, citons Hervé de Nédellec, général de l'ordre en 1318, mort en 1323, auteur de plusieurs traités philosophiques (questions sur les sentences, des traités contre Henri de Gand), Jean de Naples (f 1330), Pierre de Palude (t 1344).
Coup sur coup les chapitres généraux de l'ordre renouvellent les obligations solennelles portées en 1278 et 1279. Avec un légitime orgueil on impose les doctrines du grand philosophe qu'un décret épiscopal de 1324 n'avait pas craint d'appeler « ecclesiae lumen praefulgidum, gemma radians clericorum , fios doctorum, Universitatis Parisiensis spéculum clarissimum et insigne, claritate vitae, famae et doctrinae velut Stella splendida et matutina refulgens ^. ^^ Le plus souvent, ces statuts chapitraux, ordonnant à l'ordre entier de se conformer aux doctrines de S. Thomas, étaient décrétés pour
') Werner, Der Augustinismits des spdteren Mittelalters, 1883, p. 18. — 2) Auteur de commentaires sur le Livre des Sentences.— ) Chart.l, 280 et 281.