LE MYSTICISME ORTHODOXE AUX XI V^ ET XV^ S
mysticisme représenté dans le Hainaiit par les Porrettistes et les sectafeurs de Blommardine (348) En relation avec les mystiques d'Outre-Rhin, il connut les écrits d'Eckehait, sans verser dans ses erreurs. Car, malgré les accusations de Gerson, la vie mystique décrite et aimée par Ruysbroeck — cette " union fertile „ de notre âme avec Dieu, qui se renouvelle sans cesse par l'amour, et réside en une " contemplation superessentielle de la Trinité, un sentir impossible à dénommer, une sublime ignorance „ — respecte la distinction réelle du Créateur et de la créature. Ruysbroeck exerça une influence déterminante sur Gérard Groot (1340-1884), le fondateur des Frères du Libre Esprit. C'est dans une de ces comnuniautés, à J3eventer, qu'on rencontre Thomas a Kempis (1380-1471.)
Vingt ans plus tai'd, Jkan Gerson (Johannes Arnaudi de Gersonio 1364- 1429) fut en France ce que Ruysbroeck était dans les Pays-Bas — avec, en plus, la célébrité et le prestige qu'assurait au mystique français une haute situation sociale. Gerson suivit les leçons de Pierre d'Ailly dans la Faculté des arts, étudia la théologie à partir de 1381, et devint chancelier de l'Université en 1395. Deux ans après, à une époque où il faisait déjà de S. Bonaventure son auteur favori, il séjourna à Bruges, le pays de Ruysbroeck, des Boghards, et des Frères du Libre Esprit. Ces circonstances achevèrent de le gagner au mysticisme, qu'il mit tout entier au service de l'Eglise (doctor christianissimus). De 1401 à 1407, on le retrouve dans l'enseignement à Paris; plus tard, il prit une part active aux affaires du schisme ; mais à partir de 1419, des différends politiques l'obligèrent à s'éloigner de Paris. Dans sa retraite de Lyon, où il mourut, il composa un grand nombre d'ouvrages, livrés dès 1483 à l'impression.
Les principaux traités mystiques sont : Considerationes de theologia mystica speciilaUva, de theologia mystica pradica. — Tradatus de elîtcidatione scholastica mysticœ theologice. — Gerson y décrit le ravissement surnaturel de l'âme par l'amour divin. Dans cette délectation extatique, les fonctions inférieures de l'être font silence, mais Gerson s'applique minutieusement à difïérencier cet épanchement de la créature dans le Créateur d'avec l'union panthéistique, qu'il condamne sous toutes ses formes.
Placé au cœur des mêlées philosophiques, Gerson n'eût pu se désintéresser des débats entre scolastiques. Dans deux ouvrages, Centilogium de conceptihns, de modis significandi, et le de concordantia metaphysicœ cum logica, il mène campagne contre le formalisme qu'il suspecte de panthéisme et partant d'hétérodoxie. On
le range parfois parmi les terministes, mais il semble plutôt souscrire aux principes du réalisme thomiste.
La mystique de Gersou s'inspire de S. Bonaventure ; l'occamiste Pierre d'Ailly, au contraire, dans son Spectihim considerationis et sou Compendiuin conteniplationis, décrit les stades de la contemplation mystique d'après Richard de S. Victor (p. 221).
Denys le Chartreux est à la fois l'écrivain mystique et le philosophe scolastique le plus remarquable des Pays-Bas au xv^ s. Il naquit à Ryckel (Limbourg) en 1402, reçut sa première éducation à St-Trond, conquit le titre de maître ès-arts à l'Université de Cologne, entra dans la Chartreuse deRuremonde e!i 1428,et mourut en 1471 i).
Les nombreuses œuvres de Denys le Chartreux, fruit d'un travail dévorant, embrassent tous les départements de l'exégèse, de la philosophie, de la théologie et de la mystique ^). Ces diverses sciences s'étageaient à ses yeux, et convergeaient toutes vers les illuminations de la vie contemplative.
Les commentaires sur les sentences, et sur le de consoïatione de Boèce, la Stanma fldei cathoUcœ, le Compendium philosophiciim et theologicum, le Dialogion de fide catholica sont les principales productions philosophico-théologiques de Denis le Chartreux. Elles constituent de vrais manuels scolastiques, sobres et précis, où l'auteur a, de parti pris, évité les controverses subtiles qui encombraient la scolastique de son temps ^). Denys est un disciple fervent de S. Thomas ; on peut s'en convaincre, en jetant un coup d'oeil sur la Stimma fldei orlhodoxœ (L. I-IIl), que lui-même appelle medulla operiim S. Thomœ ^), et dans laquelle il suit pas à pas les matières traitées par la Somme théologiqiie de S. Thomas. Sur quelques points spéciaux cependant, il s'écarte de la doctrine thomiste ; c'est ainsi que dans son commentaire du livre des sentences, il nous apprend qu'il a changé d'avis sur la question des lapports de l'essence et de l'existence, et qu'après avoir défendu la distinction réelle dans sa thèse magistrale à Cologne, il s'est rangé depuis contre cette opinion.
De même qu'en philosophie Denys se rattache à S. Thomas, en mystique il se réclame du pseudo- Denys l'aréopagite, de Ruys-
1) D. A. MouGEL, Bionysius der Karthœuser (1402-1471), sein Leben, sein Wirken, eine Neuausgahe seiner Werke. Mulheim, 1898. — ') Une édition nouvelle, dirigée par Dom Baret à ta Chartreuse de N. D. des Prés (France), est en cours de publication. En avril 1899, quinze volumes étaient imprimés. — ■î) " Impertinentes subtilitates vitare propono. .. — In psahnos. Prœmium. Cf. MouGEL, op. cit., p. 32. — -i) T. XVII de l'édit. nouvelle, 1899.
LAVERROÏSME LATIN AUX XH'*" ET XV^ S. 371
broeck. Toute connaissance spéculative sert de préambule aux actes de la vie intérieure. L'écrivain chartreux décrit les suavités de l'extase et la voie qui y mène, dans ses commentaires du pseudo-Denys et dans ses traités de oratione, de meditatione. de contemplatione, de donis Spiritîis sancti, etc. Il a mérité d'être surnommé le dodor cxstaticus.