Formes de l'antiscolastique pendant cette période
C'est toujours l'averroïsme qui reste le plus terrible rival de la scolastique au xiv^ et au xv® s. (§ 1). A côté se développent quelques formes du mysticisme hétérodoxe, sans grande portée scientifique (§ 2). De plus, on voit apparaître certains systèmes parasitaires, qui, pour n'avoir pas une influence bien durable, n'en sont pas moins gros d'erreurs § 3). Sur plus d'un point de doctrine, leur parenté avec l'averroïsme n'est pas méconnaissable.
\ § 1. — L'averroïsme latin
345. L'averroïsme à Paris. — Malgré les décrets de l'autorité, malgré les combats que renouvelle contre lui chaque génération de docteurs, l'averroïsme lève encore la tête. Il a pour le défendre des hommes de valeur, et l'audace est de tradition chez ses partisans. ^) A mesure que se décompose la synthèse scolastique, on voit croître le nombre des philosophes qui suivent le drapeau d'Averroès. C'est ainsi que certains disciples de G. d'Occam ont pu accueillir, sans trop de suspicion, la théorie des deux vérités : ils n'avaient, en effet, qu'un pas à franchir pour se trouver en royaume ennemi, et
1) Cf. Werner Der Averroismus in d. christlich-peripatetischen Psychologie (Sitzuugsber. d. Akad. Wien. Phil. hist. kl. 1881, p. 175-320).
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l'on comprend qu'ils ne surent pas toujours se défendre d'une erreur que le système occamiste rendait facile.
346. Jean de Jandun ou Jean de Gand. — Le régent incontesté de l'averroïsme parisien, au xiv^ s., est Jean de Jandun ou Jean de Gand (de Genduno, de Ganduno ').
En effet, un doute plane sur l'identité du philosophe qui composa les ouvrages influents attribués à Jean de Jandun. C'est que très longtemps on a confondu Jean de Jandun, magisier artistaritm au Collège de Navarre, puis maître en théologie, auteur du de Laudibiis Parisius (1323) et du defensor Pacis, que ses turbulentes théories politiques forcèrent à chercher refuge, en compagnie de Marsile de Padoue, à la cour de Louis de Bavière ^j (v. p. 348) — avec Jean de Gand [de Gandaiw], un paisible théologien de Paris, curé de Kieldrecht et chanoine de Paris. En 1303, Jean de Gand enseigne la théologie à Paris, tandis que, en 1316, Jean de Jandun n'a pas encore franchi la maîtrise ès-arts.
De ces deux hommes quel est le leader averroïste? La question est douteuse. On peut trouver un argument en faveur de Jean de Jandun dans ce fait, qu'étant à Paris, il reçut par l'intermédiaire de Marsile de Padoue et expliqua dans ses leçons un traité [Eœpositio Problematum Arisiot.) de Pétri d'Abano, un averroïste italien, dont nous parlerons plus loin. Quoi qu il on soit, les commentaires sur le de anima, le de cœlo et 7nundo, la métapJiysiqite et la physique d'Aristote, Yexpositio et le commentaire du se^vno de suhstantia orhis d'Averroès^) sont des pierres d'un môme édifice, taillées par le même homme
') On trouve les deux formes dans les manuscrits. — 2) a la cour de L. de Bavière, ils rédigèrent contre le pape Jean XXII, le Defensor Pacis (1327), condamné l'année même de sa publication. — •^) Nous n'avons pu trouver les commentaires sur les sentences et les Quodlibeta inscrits sous le nom de Jean de Jandun. L'auteur du commentaire de anima renvoie incidemment à plusieurs autres écrits, sortis de sa plume : quaestiones de formatione foetus, quaestiones de gradibus et pluralitate formarum, tradatus de specie intelligibili, duo tradatus de sensu a^ente. Il nous apprend également que l'un de ces traités " de sensu agente „ fut son premier ouvrage.
d'fjeuvres. L'averroïsme j apparaît caractérisé. Nous y rencontrons à chaque page, cet ipsedixitisme aveugle qui enlève aux œuvres averroïstes tout mérite d'originalité. J. de Jandun dit de lui-même qu'il est le singe d'Aristote et d'Averroès, ^) et qu'il imite imparfaitement l'œuvre parfaite laissée par ces deux génies ; il jette un blâme sur quiconque oserait relever des contradictions chez le Commentateur. Nous trouvons plantureusement commentées dans ses œuvres les principales doctrines de l'averroïsme latin (304<). C'est ainsi que le philosophe y démontre l'éternité du monde et du mouvement ^), la réalisation nécessaire des possibles ^), l'absence de tout mal dans les êtres éternels ^), l'impossibilité pour Dieu de créer les êtres et de connaître autre chose que lui-même^). En psychologie, il professe l'isolement, l'unité et l'éternité de l'intellect agent : Unus subsfantialiter est omnium intellectus, non plurificahilis seu muUiplicahilis ad corporum midtiplicationem . . . ^'). L'âme intellective, dès lors, ne peut être la forme unique du composé humain, elle est réellement distincte de l'âme sensible '') ; et, bien que cette façon d'expliquer la constitution de notre être crée au philosophe de nombreux embarras, néanmoins il déclare sa doctrine plus satisfaisante que la théorie scolastique ^j. En morale, Jean de Jandun confond le libre et le volontaire, pour mieux défendre le déterminisme psychologique : " Liberum arbitrium est quod est gratia sui.... orgo liberum habet illud quod est gratia sui,licet ex necessitate agat "^j. Voilà, certes, une antiscolastique caractérisée. Non moins significative est
1) Comm. sur la mQtap}iys,.{^Qmse, 1525), f. 84. — '^) Totum mundiim ingenitam secandum totum necesse est esse, de coelo et mundo (Venise, 1552), 1. 1, q. 29. ; Phys. 1. 8, q. 3. — s) Metaph. I. 9, q. 5 : " Utrum aliqnid sit possibile in rerum natura quod nunquam erit,,. Le philosophe répond négativement.— 4) IbkL, 1. 9. q. 12. — ^) Ibid., f. 142 c. 3. — «) De anima, 1, 3, q. 7. (Venise 1552). — 7) " Anima sensitiva et intellectiva sunt diversae substantiae et formae „, ibid., 1. 3, q. 12. — 8) Quamvis igitur difficile sit intelligere qnomodo ex materia et forma subsistente, non inhaerente, fiât unum, tamen multo difflcilius est hoc intelligere de anima intellectiva et humano corpore secnndum positionem catholicam quam secundum positionem commentatoris. Ibid., f. 65. — 9) De coelo et mmido, f. 22.
l'attitude du chrétien cherchant à abriter sa foi compromise. Bien que je tienne pour vraies devant ma raison, toutes les doctrines de laverroïsme, nous dit Jean de Jandun, je les considère pour fausses devant ma religiou. Suivant la parole de S. Augustin, là gît le mérite de la foi. « Ibi cessât meritum, ubi ratio prœbct experimentum. « Et pour comble : La toutepuissance miraculeuse de Dieu ne connaît pas de limites, pas même celle de l'impossible. « Responderem breviter concedendo tamquam possibilia apud Deum omnia ad quae illae rationes deducunt tamquam impossibilia. ^- ^) Cette trouvaille le met fort à l'aise et lui donne l'illusion de concilier deux clioses inconciliables ^).
Après cela, que Jean de Jandun ou Jean de Gand s'ingénie à rabattre de la réputation de S. Thomas que l'Université de Paris tenait en si haute estime, il n'y a là rien qui doive nous sui^prendre. Non sans dédain, l'averroïste dénigre les commentaires de cet exégète qui pidatur fuisse melior inter latinos et il conclut : Sed re ver a salva rêver entia hujus hominis, ipse inaniter lahorat contra comment atorem sicut et in aliis philosopliicis in quibus ei objicit... Dico quod ego non credo ci in hoc, sicut nec in ciliis conclusionihus jMlosophicis in quibus contradicit commentai or i. '^)
Au demeurant, Jean de Jandun est un des chefs de l'école, et lui-même cite, à maints endroits de ses livres, telles monographies de ses " socii « sur des questions spéciales de la doctrine averroïste.
347. li'averroïsme en Italie. — A })artir du milieu du xive s. — et jusqu'au xyu^ s., — le uord de l'Italie et principalement ITuiver-
I) De aniina (écliL Venise), fol. 66, C. L — -') " Quod si alicui primo adspectu non viderolur suldcere ad solutiones raliouum, non tauien propter hoc débet conturbari, quia certuni est quod auctoritas divina majorera fidera débet facere quam quaecumque ratio huraanitus inventa, ,, de anima, f. 60, c. 1. Et dans la Metapli., f. 13, c. 1 :" Credo melius esse quoad salutem animarum nostrariim assentire et simpliciter credere, qnain rationibus 80i)histicis ea probare et rationes ex sensibus eleetas débiliter et minus evidenter annolare. „ — 3) Physique, f. 9Ô, c. i ; 97, c. 2.
site de Padoue devint un foyer intense d'averroïsme. On peut dire que l'Université de Padoue est tributaire des idées de Jean de Jandun, dont elle se reconnut d'ailleurs l'obligée reconnaissante. L'école averroïste y fut fondée par le médecin Pétri d'Abano (t 1316), illustrée par le servite Urbain de Bologne (f 1405), Nicoletto Vernia (vers 1500), et surtout par l'ermite Paul de Venise (f 1429) i) et Gaëïan de Thiene (Cajetanus Thienaeus).
Mais de moins en moins on se soucia de sauver ce semblant d'accord entre la philosophie et la théologie. L'averroïsme acquit une signification indépendante, et fut étudié pour luimême, le jour où le souffle de la Renaissance vint affranchir toute philosophie du respect de la révélation chrétienne.
§ 2. — Le mysticisme hétérodoxe
348. Caractères g-énéraux. — Bon nombre des grandes associations mystiques qui s'étaient multipliées au xiv® et au xv*" s. ne tardèrent pas a s'inspirer d un esprit hostile au catholicisme; elles mirent en avant des doctrines hétérodoxes et préparèrent ainsi la voie ;i la Réforme. L'effusion panthéiste de l'âme et de Dieu était le thème favori des pseudo-réformateurs de la vie mystique, et, comme autrefois les Amauriciens, ils pratiquaient la morale relâchée légitimée par leur panthéisme. C'est ainsi que Marguerite Porrette édita un livre condamné par les théologiens de Paris, et dans lequel elle enseignait « quod anima annihilata in amore conditoris sine reprehensione conscienliae vel remorsu potest et débet dare naturae quidquid appétit vel desiderat. - ') On r<Hrouve les mêmes doctrines chez Blommardine.
Le mysticisme hétérodoxe s'adressait davantage à des hommes de vie pratiqu»^. qu'à des savants : il nous a suffi de signaler ses tendances.
1) Les Summulœ Logicœ de Paul de Venise furent adoptées comme Manuel classique à Padoue, par décret de 1496. — 2) Chart. il, 143.
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§3. — Diverses mitres formes de V Antiscolastique
349. Leur origine. — Le système de G. d'Occam, poussé à l'extrême, contient en germe plusieurs doctrines antiscolastiques. G. d'Occam lui-même ne les a jamais formulées. Mais à peine disparaît-il de la scène universitaire, que des artistes et des théologiens, formés à l'enseignement nouveau, renchérissent sur ses affirmations, au point de dénaturer ses conclusions. C'est ainsi que la théorie du signe et du terminisme sert de prétexte, chez quelques esprits extravagants, au subjectivisme le plus radical. Si l'on abuse des doctrines de G. d'Occam, on abuse plus encore de sa méthode logico-grammaticale ; et en appliquant aux matières philosophiques et théologiques les règles subtiles que l'on énonçait sur les proprietates terminorum, les consequentiœ , les ohligatoria, les insolubilia ^), on aboutit à des conclusions paradoxales ou fausses, dont nous citerons plus loin quelques spécimens. Ce sont ces doctrines hardies de quelques occamistes qui ont inspiré, croj^ons-nous, les prohibitions de 1339 à 1346, et c'est bien pendant cette décade que nous rencontrons à l'Université de Paris les plus audacieux novateurs.
Mais il n'y pas que des influences occamistes dans ces doctrines tapageuses. Nous y surprenons des éléments hétérogènes dont il n'est pas toujours aisé de découvrir l'origine. Un des plus saisissables est le déterminisme théologique. D'autres théories peut-être ont été soutenues dans l'unique but de faire scandale, ou à raison même de leur incohérence. On verra, en effet, que les doctrines antiscolastiques dont nous parlons dans ce paragraphe sont amalgamées sans unité. Il a été dit plus haut que ces promoteurs de nouveautés dangereuses manquaient d'une sérieuse culture philosophique. La simple juxtaposition de leurs théories démontrera que nous sommes en présence de personnages de second ordre.
1) Cfr. Prantl., op, cit., 1 et suiv.