ART. II. — LES SYSTÈMES PHILOSOPHIQUES INDÉPENDANTS DES DOGMES
368. Résumé. — La dialectique des rhéteurs (§ I), le platonisme (§ 2), l'aristotélisme (§ 3), le stoïcisme et quelques systèmes secondaires (§ 4) furent les modalités marquantes de la simple restauration de l'antiquité.
Les recherches nouvelles de la Renaissance visent deux objectifs principaux : la nature (§ 5) et le droit social (§ 6).
§ 1. — Les Philologues humanistes
369. Influence des philolog-ues sur la philosophie ^). — C'est aux formes pures du latin et du grec classiques que la Renaissance consacre son premier culte. L'engoûment littéraire des raffinés de ce temps confine à la folie. On considère que l'étude des anciens peut seule faire des hommes (humanisme, humanités) et, sous l'irrésistible poussée de ces conceptions exclusives, on voit la plupart des universités d'Europe introduire chez elles dans une large mesure l'étude des grammaires et des langues anciennes ^).
Est-il étonnant que les admirateurs de la langue cicéronienne se prirent d'un dégoût profond pour les formes vieillies dont fourmillait la scolastique décadente ? Sa terminologie philosophique, sa phrase lourde et embarrassée, tout en elle était taxé de « barbarisme ?•, tout était raillé avec une sanglante ironie.
D'autre part, on engloba le fond et la forme dans une même réprobation, et l'on conclut que ces Béotiens, incapables
1) Cf. notre Hist. de la phil. scoh, etc., pp. 317 et suiv. — ') Chart. III, pp. x et XI.
398 LIVRE ni. LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE.
d'écrire, étaient tout autant incapables de penser. Ainsi l'humanisme livra le premier et le plus terrible assaut à la scolastique et la discrédita tout entière. Ce fut son œuvre négative.
Mais si l'humanisme excelle à démolir Aristote et les « péripatéticiens ^ ^), ses essais philosophiques font sourire. L'idée fondamentale de la philosophie des philologues humanistes est la réduction de la philosophie à la dialectique, et de la dialectique à la rhétorique. Ils confondent la science des choses avec l'art de raisonner, et l'art de raisonner avec l'art de bien discourir. Les plus grands philosophes sont Quintilien et Cicéron, parce qu'ils ont été les plus grands rhéteurs !
370. Les principaux humanistes antiscolastiques. — Parmi les principaux humanistes dont les idées boursouflées ont eu une influence en philosophie, il faut citer avant tout Laurentius Valla (1407-1459), un Italien qui mena à la fois l'attaque contre la scolastique et contre la religion. Ses dicdedicœ dispntationes contra Aristotelicos ne sont qu'un perpétuel persiflage de la dialectique aristotélicienne. Il trouva un imitateur dans Rodolphe Agricola (1442-1485), qui conçut dans le même esprit son de inventione dialectica.
Non moins incisif est l'espagnol L. Vives (1492-1540. De catisis corriiptariim artiiim, in Pseudodialecticos, de initiis, seciis et laudibiis philo sopMcé), qui prit le dégoiit de la scolastique aux leçons de Jean Dullaert, à Paris. Vives propagea ses idées humanistes et antiscolastiques dans les Pays-Bas, à Louvain notamment, où il entra en relation avec Erasme. Plus tard, il se rendit en Angleterre, mais revint mourir à Bruges, en 1540.
Plus significatives, mais non moins impuissantes, sont les conceptions de Marius NizoLius,de Modène, (1498-1575), qui passa sa vie à se nourrir des œuvres de Cicéron (Thésaurus Ciceronianus) et attaqua la scolastique dans un traité Contra Fseiidophilosophos, édité par Leibniz, en 1670. Du catalogue des sciences philosophiques il rnie la dialecti(jue et la métaphysique, pour les remplacer par la rhétorique. A la science de l'être, il substitue la science du mot, et nie la valeur
l) C'est le nom qu'un grand nombre d'écrivains de la Renaissance donnent aux scolastiques.
LES PHILOLOGUES HUMANISTES. o99
réelle de l'universel. En même temps il propose une éducation philosophique nouvelle, basée sur l'étude de la grammaire, de la linguistique et de la littérature, et une division de la philosophie en physique, politique et rhétorique.
371. P. Ramus et le Ramisme. — Dans le même ordre d'idées gravite le plus influent de tous ces philosophes-humanistes, Pierre de LA Ramée (Petrus Ramus, 1515-1572). A peine âgé de 21 ans, il soutint dans une thèse publique, que tout ce qu'avait enseigné Aristote n'était que mensonge. Ce fut la profession de foi de toute sa vie. Dès ce temps, il rêva de régénérer la dialectique et exposa ses idées, en 1543, dans les Dialecficce institutiones et les Animadversiones in dialecticam Aristotelis. Une violente opposition accueillit ces ouvrages. Ramus fut interdit par ordre de François Ï^^Mais, à la mort de ce dernier (1544), il reprit l'enseignement de la philosophie au collège de Presle et réédita ses ouvrages. En 1562, Ramus embrassa le calvinisme : cette abjuration, en même temps qu'elle lui valut des sympathies en Allemagne, augmenta à Paris le nombi'e de ses adversaires et le força de quitter la France. Quand il y rentra^ en 1571, il périt dans le massacre de la Saint-Barthélémy.
Dans ses Dialecticœ Institutiones y Ramus distingue la dialectique naturelle et la dialectique artificielle, calquant les règles de celle-ci sur le fonctionnement spontané de celle-là. La dialectique, n'étant que la virtiis disserendi, comprend, d'une part, la recherche des lieux communs d'où jaillit le raisonnement (inventio), d'autre part, l'application de ces principes à chaque argumentation spéciale (judicium). Lejudicium nous apprend tour à tour à formuler des propositions isolées, à les coordonner en un tout scientifique, enfin à ramener toutes les sciences particulières à Dieu. Les exercices dialectiques (interpretatio, scriptio, dictio) couronnent la dialectique artificielle, et leur objet suprême est Tart de bien discourir. Car le raisonnement est uni au discours, comme le cœur est uni à la langue.
L'ensemble de ces préceptes simplistes, qui constituent la dialectique de Ramus, recueillit grand nombre de suffrages chez les esprits travaillés par l'humanisme. On opposa la
dialectique ramiste à la philosophie aristotélicienne, et il se constitua deux partis, les ramistes et les aristotéliciens. JoHANNES Sturm, ch Allemagne ; Arminius, en Hollande ; Nicolas du Nancel, à Douai et dans les Pays-Bas; William Temple (1533-1626), à Cambridge, sont les noms les plus saillants dans la longue liste des partisans de Ramus. Corneille Martini (1567-1621), à Helmstadt^) et Everard Digby à Cambridge, furent ses adversaires acharnés. Ce dernier écrivit, contre Ramus, son traité de duplici methodo -). Il se constitua également une fraction de semiramistes qui avaieiit entrepris l'irréalisable tâche de concilier Ramus et Aristote. Rodolphe Goclenius de Marbourg (1547-1648), est cité comme le chef de ce groupe peu important.
L'humanisme en veut avant tout à la langue et à la méthode de la scolastique ; des partis non moins hostiles s'en prennent plus opiniâtrement à ses idées. Ce sont avant tout les systèmes de philosophie grecque que renouvela la Renaissance.
§ 2. — Le Platonisme
372. La renaissance platonicienne en Italie. ^) L'Italie, de 1450 à 1550, s'éprit d'une passion délirante pour Platon. Elle fut initiée à ses œuvres originales par des savants de Byzance — Byzance, qui depuis Michel Psellus n'avait cessé de magnifier Platon cà l'égal d'Aristote (239). Dans les dialogues platoniciens, tout pénétrés des charmes de la poésie, remplis d'élans vers l'idéal, la Renaissance italienne trouva un aliment pour SOS études de la beauté antique. On comprend sans peine que des esprits, assoiffés d'esthétique plutôt que de vérité, fussent dégoûtés des discussions abstraites, de la dialectique charpentée où se cantonnaient la scolastique et l'aristotélisme. Ajoutez-y
') Voir notre Hist. de la pliilosoplile scol., etc., p. Mi. — 2) Sup £. Digbj' et \V. Temple, voir les articles de FueudExNthal dans les Arch. f. Gescli. d. PhiJ. IV, 3 et 4. — ^) Cf. Huit. Le Platonisme pendant la Renaissance (Ann. pliil. chrétienne, 1895 à 1898.)
que l'Aristote de la scolastique avait vu surgir à côté de lui un Aristote an tiscolastique, protagoniste d'un matérialisme caractérisé : on en conclut que ce n'étaient pas les livres d'Aristote, mais ceux de Platon, qui étaient le dépôt de la vérité et contenaient implicitement l'apologie du christianisme.
373. Gemistos Pléthon. — Barlaam fit connaître à Pétrarque quelques dialogues platoniciens. Aurispa et Traversari, en 1438, apportèrent de Byzance le premier manuscrit complet de Platon. Leonardi Bruni traduisit en latin les plus beaux dialogues du philosophe. Mais le promoteur véritable du mouvement platoniste fut Georgios Gemjstos, appelé plus tard Pléthon (1855-1464).
C'était un savant Byzantin, délégué par l'empereur Jean VIII Paléologue aux conciles de Ferrare et de Florence, où la papauté avait invité les schismatiques grecs, pour tenter un suprême effort de ralliement et d'union. Gemistos Pléthon révéla devant les florentins éblouis le grand rival d'Aristote, et sut décider la cour des Médicis à fonder une Académie platonicienne.
Gemistos Pléthon est un emballé ; son acerbe diatribe contre Aristote, de platonicœ afque aristotelicœ philosophiœ differentia, rédigée à Florence en 1440. est remplie d'exagérations. Quant à sa philosophie, elle est bien plus voisine de celle de Plotin que de celle de Platon ; et l'on vit cet envoyé impérial, chargé de travailler à l'union des Églises chrétiennes, faire dans ses N6f/ot l'apologie d'un théisme universel, avec le platonisme pour Evangile. Pléthon trouva des partisans dans Akgyropulus, Michel Apostolius ; mais il fut vivement combattu à Constantinople, par le patriarche Gennadius (319) et par les aristotéliciens Théodore de Gaza et Georges de Trébizonde.
374. Bessarion. — Au milieu des excès auxquels se livrèrent, de part et d'autre, les adversaires en présence, se fit entendre une voix de conciliation, celle d'un disciple de Pléthon, le cardinal Bessarion (1403-1436). De ce Grec devenu Italien, on a pu dire qu'il était " le plus grec des latins et le plus latin des grecs «. En réponse à un pamphlet de Georges de Trébizonde {Comparatio Platonis et Aristotelis) , à un autre de Théodore de Gaza ('AvTippyjnxdv), il publia un traité in Calwn-
niaforem Platonis, où une sympathie non dissimulée pour Platon s'allie à une altitude déférente pour son rival. Bessarion récuse l'esprit païen de son maître ; il veut, au contraire, tourner les doctrines de Platon à la défense du christianisme. Au lieu d'opposer Platon à Aristote, comme deux irréconciliables adversaires, il cherche, au contraire, un terrain de conciliation entre leurs doctrines, et insinue cette thèse appelée à faire fortune : que les deux grands philosophes grecs diffèrent l'un de l'autre par la forme plus que par le fond.
375. Marsile Ficin. — Dans l'opulente cité de Florence, sous la dictature de Cosme et de Laurent de Médicis, à la tête de la fastueuse Académie florentine, nous rencontrons le plus brillant représentant du platonisme italien. Marsile Ficin (1433-1499). Pour satisfaire aux désirs de son protecteur, Cosme de Médicis, il traduisit l'œuvre entière de Platon, du grec en latin (vers 1453). Ce fut pour la propagande du platonisme un événement décisif. A côté de traductions de Plotin, de Jamblique et de Proclus, Ficin laissa aussi des travaux originaux, parmi lesquels nous notons la Theologia platonica de animo7mm immortalitate et de christiana religione. Ficin admet les idées innées, l'âme du monde ; il se propose pour objectif principal dans la theologia plato7iica de combattre les averroïstes et les alexandristes (§3), qu'il accuse d'hérésie, et défend contre eux l'immortalité de l'âme avec tous les arguments du Phédon. 11 met une prédilection marquée à exposer la théorie de l'amour et du souverain bien.
Bien qu'il soit imbu de platonisme et qu'il n'ait voulu trahir Platon en aucun endroit de sa philosophie (Nolim Marsilianam doctîHncmi opponere Platonicœ), Ficin se méprend sur le caractère véritable de sa philosophie. Il ne saisit ni le rôle des idées dans l'économie du platonisme, ni celui du panthéisme émanatif dans l'économie du néo-platonisme. Plotin n'est pour lui que le fidèle interprète de Platon, et il lui emprunte son mysticisme poétique, sa description de 1 échelle hiérarchique
qui relie l'unité suprême aux plus humbles êtres de la création. Ajoutons que, sous prétexte de reconstituer la chaîne d'or qui relie les grands penseurs au divin Platon, Ficin accueille dans sa synthèse les idées d'Hermès Trismegiste, de Pythagore, de Zoroastre, du Pseudo-Denys, sans oublier la magie et la cabale, qui deviennent de plus en plus à la mode dans les milieux intellectuels.
376. Pic de la Mirandole. — Les destinées de rAcadéinie florentine furent aussi épliémères que brillantes. La nioi't-de Laurent de Médicis (1492), les agitations politiques dont un religieux, le célèbre Savon AROLE fut l'âme, et surtout le manque de travailleurs sérieux amenèrent la ruine de l'œuvre élevée à la glorification de Platon.
En elfet, paruji les nombreux auditeurs auxquels Ficin pouvait donner le titre pompeux de Complatonici met, quelques noms à peine méritent d'être sauvés de l'oubli — tels celui de Crisïofore Laudini, auteur des Dispiitationes Cainaldtilenses,ei surtout celui de Giovanni Pico, comte de Mirandola (1463- 1494). Tout le monde sait que ce dernier, à l'âge de 25 ans, se rendit à Rome pour défendre le platonisme, et qu'il rédigea sous le titre : de omni re scita auf scihili et de quihusdawi aliis, une série de thèses qu'il se déclarait prêt à soutenir contre tout contradicteur. Treize de ces thèses furent, d'ailleurs, condamnées comme hérétiques par Innocent Vlll. Pas plus que ses devanciers. Pic de la Mirandole n'est le coryphée de ce platonisme antique, qu'il a la prétention de servir. Sans compter des théories alexandrines, et des emprunts à Aristote, qu'il croit d'accord avec Platon sur les problèmes fondamentaux, il y a chez Pic de la Mirandole un alliage choquant de philosophie grecque et de doctrines magiques et cabalistiques. La cabale lui est redevable d'une grande part du crédit que lui accorda la Renaissance ; aux yeux du philosophe italien, elle contient en germe les mystères du christianisme, et nous trouvons parmi les thèses condamnées : Nulla est scientia qiiœ nos magis certificet -de divinitate Christi quam magia et cahbala.
L'Italie du xvi^ s. hérita de ce culte respectueux de Platon et continua de le glorifier à l'égal d'Aristote i). J.-B Bernardi à Venise (vers 1570) est un de ses francs admirateurs ; nous retrouvons aussi le platonisme chez Patrizzi et d'autres naturalistes, mais ces
1) Sur les éditions de Platon en Italie, et notarament celle d'ALOEN Manuce (édit. Aldine), voir Huit, op. cit. (Anu. Ph. Chrét., t. XXXV, p. 199).
404 LivRi: m. la philosophie médiévale.
hommes ont des visées plus hautes que la simple restauration du platonisme : nous en parlerons plus loin.
377. Le Platonisme dans les autres pays. — En aucun autre pays d'Europe, on ne vit une explosion d'enthousiasme paieille à celle que provoqua Platon en Italie. L'Espagne catholique, qui fut toujours la zélatrice fidèle de l'aristotéhsme, fait une place à Platon dans ses œuvres mystiques du xvi^ s. Une mention revient à Léo HEBRiEUs (Léon le Hébreux, mort vers 14()0-1468), un juif de Lisbonne, qui écrivit des Bialogi di amore. Ni l'Allemagne, ni l'Angleterre ne se montrèrent favorables à l'idéalisme ; son influence se manifeste, isolée et secondaire, chez des hommes comme Reuchlin ou Thomas Mohus. Quant à la France, un courant platonicien se dessina à Lyon au début du xvi^ s.; Le Roy (Regius, 1510-1577) traduisit en français divei's dialogues du philosophe grec ; De Serres (1540- 1597) fit une nouvelle traduction latine de son œuvre intégrale.
378. Conclusion. — Rien ne ressemble dans la restauration platonicienne du xv^ et du xvf s. à la restauration aristotélicienne entreprise par la scolastique du xiii"" et du xiv^ s. Les platoniciens de la Renaissance demandent à Platon le délassement de la poésie et le charme de l'idéal, bien plus qu'une explication raisonnée de l'ordre universel. Leur platonisme est bien souvent du néo-platonisme, et leur prétention de réduire Platon à Plotin prouve qu'ils se méprennent sur la pensée de l'un et de l'autre. Il faut dire la même chose de cette autre théorie fantaisiste, mise en avant par le cardinal Bessarion, à savoir l'accord fondamental de Platon et d'Aristote. Pareilles aberrations avaient été accréditées par quelques alexandrins de la décadence grecque, chez qui on relève la même stérilité de pensée et la même ignorance de l'histoire.
L'aristotélisme de la Renaissance, qu'on oppose au platonisme, révèle des lacunes non moins significatives.
§ 3. — U Aristotélisme
379. Diverses formes de l'Aristotélisme renaissant. — L'aristotélisme avait-il besoin de renaître? Ne régnait-il pas depuis
l'aristotélisme de la renaissance. 405
des siècles sur la pensée médiévale ? Pour les philosophes de la Renaissance, l'Aristote de la scolastique était un Aristote tronqué et méconnaissable; ils faisaient leurs, les reproches de trahison qu'adressaient déjà à S. Thomas et à ses contemporains les averroïstes du xiii^ s. Et ces reproches sont fondés, puisque les scolastiques eux-mêmes se défendent de ce servilisme étroit qui servait d'idéal à leurs adversaires (p. 322). La Renaissance, dans son culte ridicule pour l'antiquité, voulut faire revivre l'Aristote intégral du iif s. av. J.-C. Nous verrons bientôt combien fut vaine et faussée son œuvre de restauration.
Il y avait une seconde raison de redorer le blason d'Aristote. Un groupe influent de philosophes avait mis sur le pavois les doctiines de Platon, et combattait à visière levée les théories de son illustre disciple. Il parut aux yeux d'un grand nombre, qu'il fallait défendre contre cette intrusion récente la dictature séculaire du prince du Lycée. Telle est la signification de ces querelles passionnées entre les platoniciens et les aristotéliciens de l'Italie du xv^ s. Nous les signalerons brièvement, avant d'étudier les formes mêmes de la renaissance aristotélicienne.
380. Querelles des Platoniciens et des Aristotéliciens. — Théodore Gaza. -^ Sauf quelques personnahtés isolées, comme Leonicus ÏHOMiEUs (1456-1583), qui s'évertue à montrer l'unité de doctrine de Platon et d'Aristote, la plupart de ces aristotéliciens de la Renaissance se posent en adversaires du platonisme.
Les querelles touchant la prééminence de Platon sur Aristote ou d'Aristote sur Platon, ne sont qu'un épisode aigu de cet antagonisme. Elles eurent pour théâtre, d'abord Byzance, où Gennadius combattit en faveur d'Aristote;ensuite l'Italie et Rome où Michael Apostolius, Andréas Contrarius et le cardinal Bessarion prirent parti pour Platon; Théodore Gaza, Georges de Trébizonde (1396-1484), Andro- Nicus CALLisïus,pour Aristote i). Ce fut vers 1463-64 un feu roulant
i) L. Stein, Ber Humanist Theodor Gasa aïs Philosoph (Arcb. f. Gesch. d. Philos. 1889, p. 426). — A. Gaspary, Zur Chronologie des Streites d. Griechen ûher Plato u. Aristoteles im 15 Jàhrli. (Ibid.)
4U'.i LIVRE III. LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE.
de pamphlets, où trop souvent les invectives personnelles prenaient la place de l'argumentation.
Parmi les aristotéliciens, Théodore de Gaza (t 1478) est une personnalité qu'on peut mettre en parallèle avec Bessarion, auquel il s'unit d'amitié. Né à Salonique au début du xiv^ s., il brilla quelque temps à Constantinople, puis, à l'exemple de tant d'autres de ses compatriotes, il prit le chemin de l'Italie, bien avant la prise de Constantinople. A la Cour pontificale, devenue, sous le règne de Nicolas V, la rivale de la Cour des Médicis, Théodore de Gaza traduisit toutes les œuvres d'Aristote '). Ce fut son œuvre principale, et elle fut plus estimée que l'entreprise similaire de Georges de Trébizonde, qui lui disputa les faveurs du pontife-roi. S'il faut en croire Stein, Gaza est en même temps un interprète autorisé et consciencieux d'Aristote, qu'il étudia dans les œuvres originales, et sans préoccupation apologétique.
381. Averroïstes et Alexandristes. — Chose rare, à la vérité, aux xv^ et xvf s., car la légion d'aristotéliciens qui veulent mettre Aristote sur le pavois, ne sont pas d'accord sur la vraie doctrine du Stagirite, faute de la connaître. Les uns, continuant les traditions antiscolastiques du xiv^ s., ne voient Aristote qu'à travers les commentaires d'Averroès; d'autres mettent en doute la valeur exégétique de l'interprète arabe, et cherchent l'esprit nouveau d'Aristote chez ses commentateurs grecs, principalement chez Alexandre d'Aphrodisias. De là, les partis des averroïstes et des alexandristes ^ , dont les controverses résument, pendant le xv^ et le xvi^ s., le mouvement philosophique des deux centres aristotéliciens de l'Italie, Padoue et Bologne.
L'immortalité de l'âme était l'enjeu principal de ces passionnantes querelles. Pour les averroïstes (305), partisans du monopsychisme, l'immortalité est impersonnelle ; pour les
I) Il y eut d'autres traducteurs d'Aristote. Ainsi le byzantin Joh. Argyro- PULUS, morf à Rome en 14S6, traduisit à la Cour des Médicis ÏO)-gavon, les Auscult. Phys., le de cœlo, de anima, Eth. Nie. Ueberwegs, op. cit., III, 1888, p. 14. — ^) A titre isolé, on voit remettre en honneur d'autres commentaieurs grecs. Ainsi Hermolaus Barbarus, qui traduit des œuvres d'Aristote, les étudie d'après Themislius. Ukberwegs, ibid.
l'aristotélisme de la renaissance. 407
alexandristes (128), l'âme périt avec le corps, comme la forme disparaît à la dissolution du composé. Pour les uns et les autres, il n'y a ni Providence ni liberté, et les vérités capitales du spiritualisme catholique sont des thèses antiphilosophiques et, dès lors, absurdes. Il est bien vrai que de part et d'autre on recourt à la théorie des deux vérités. Mais cette doctj'ine est devenue un leurre, et l'impiété ne tarde pas à jeter bas les masques.
Le V"''' Concile de Latran (1513) condamna comme hérétique la doctrine des deux vérités, en même temps que la théorie de l'unité de l'intellect agent et de la mortalité de l'âme humaine ^).
382. Achillinus, Niphus, Zimara. — Alexander Achillinus (1463-1518, de intelligentiis, de orbibus, de univers alibus) . AuGusTiNUS Niphus (1473-1546) et Zimara (mort en 1532), sont les noms les plus connus de l'averroïsme de Padoue au début du xvi^ s. -;, sans compter la foule de lettrés dont parle déjà Pétrarque, et qui croyaient de bon goût de se dire averroïstes, ou cherchaient excuse à leur irréligion dans la philosophie à la mode.
Achillinus fut appelé « le second Aristote » , à raison de ses commentaires sur le Stagirite. Niphus n'est pas un esprit aussi entier. Après avoir enseigné le pur monopsychisme (de intellectu et dœmonibus) , comme son maître Niooletto Vernias, et édité les œuvres d'Averroès (1495-1497), il mitigea son enseignement pour le mettre d'accord avec le catholicisme. Et quand Pomponatius se dressa en rival dans une chaire voisine de la sienne, il ne sut point défendre contre ses attaques l'autorité d'Averroès. Le de immortalitate animœ (1518), par lequel Niphus riposta à l'ouvrage similaire de Pomponatius (1516), est conçu dans l'esprit du Concile de Latran, et emprunte au thomisme ses meilleurs arguments en faveur de l'immortalité de l'âme.
1) Werner, Sitzungsb., etc. 1881, p. 299. — 2) La première édition d'Averroès parut à Padoue, en 1472.
408 LIVRE m. LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE.
ZiMARA est plus franc dans son averroïsme, que son contemporain Niphus. Il fit des commentaires sur Averroès et édita les œuvres de Jean de Jandun (346,.
383,Pomponatius et les Alexandristes. — L'averroïsme entra dans une phase nouvelle, marquée par d'ardentes polémiques, quand Petrus Pomponatius (Pomponazzi 1462-1524) opposa l'aristotélisme d'Alexandre d'Aphrodisias à celui d'Averroès. Après avoir fait ses études à Padoue, il enseigna à Ferrare et à Bologne, où il sut provoquer sur les problèmes fondamentaux de la psychologie et surtout sur l'immortalité de l'âme, les plus passionnées discussions. Dans son Tractatus de immortalitate animœ (1516) et dans le Defensoriiim qui contient sa réplique à Niphus, il soutient que l'information substantielle du corps par l'âme, la matérialité et la mortalité de l'âme, l'évanouissement de la personnalité à la mort constituent les vraies doctrines aristotéliciennes. Quand il étudie les rapports de la Providence et de la liberté humaine, Pomponatius embrasse les théories stoïciennes et constate une nouvelle fois que la raison controuve la révélation (de fato, liber o arhitrio et prœdestinatione). Enfin, dans un troisième traité de incantationibiis , il nie les miracles, les anges et les démons, et cherche à expliquer par l'influence naturelle des astres tous les phénomènes extraordinaires alimentant les superstitions religieuses.
L'attitude énergique de Pomponatius en fit un chef d'école. Simon Porta de Naples (f 1555), l'espagnol Sepulveda (f 1572) et JuLius C^sar Skaliger (1484-1558) brillent au premier rang des alexandristes.
384 Autres Aristotéliciens. - Quant à Jacob Zabahella (1532- 1589), Francesco Piccolomini (1520-1604) et César Cremoninc (1552-1631), trois autres adorateurs d'Aristote, ils sont rangés tantôt parmi les alexandristes, tantôt parmi les averroïstes et empruntent des théories aux uns et aux autres. Gremonini, à qui son culte pour Aristote fit donner le surnom de Aristofeles redivivHS, fut le familier
LE STOÏCISME ET i/aTOMISME. 409
de Galilée, et l'on rapporte qu'il n'osa point se servir du télescope, craignant de trouver en défaut la physique d'Aristote (v. p. 1.).
Entre les alexandristes et les averroïstes se place la figure du naturaliste Andréas Caesalpinus (1519-1608), qui prit à tâche d'étudier Aristote, non dans l'œuvre de ses commentateurs, mais dans le texte original. Toutefois, quand on songe que ses Quœstiones Artstotelicœ et ses Dœmoniim invesfigatio développent une cosmologie voisine du panthéisme, on voit que ce soi-disant puritain non plus n'a pas saisi l'Aristote véritable.
385. Conclusion. — Nous pouvons étendre à tous les aristotéliciens de la Renaissance le jugement que nous avons porté sur Caesalpinus. Ceux qui ont voulu reconstituer l'aristotélisme d'après Aristote même, ont piteusement échoué dans leurs tentatives ; d'autre part, alexandristes et averroïstes altèrent au besoin les pensées d'Alexandre d'Aphrodisias et d'Averroès — eux-mêmes interprètes infidèles du Stagirite. — D'où l'on peut dire que tout l'aristotélisme antiscolastique de la Renaissance est un contresens historique.
§4. — Le Stoïcisme et VAtomisme
386. Le Stoïcisme. — Puisque le vent soufflait à la renaissance des philosophies antiques, il ne faut pas s'étonner de voir certains humanistes prendre pour guides des astres secondaires dans le ciel de la philosophie grecque.
Tel Juste Lipse (1547-1606), erudit plutôt que philosophe, professeur à l'Université de Louvain où il défendit l'antique stoïcisme (Manudiictio ad stoïcam philosophiam). Malgré sa réputation universelle. Juste Lipse ne parvint pas à faire école ; Gaspar Scioppius, un des rares disciples qui s'inspirent de son œuvre, passa inaperçu.
Par contre, Juste Lipse est loin d'être un admirateur isolé du stoïcisme. Les doctrines du portique compénètrent une foule de systèmes de la Renaissance. On les retrouve chez Erasme, Zwingli, Lf.onardi Bruni, Sébastien Franck, Mélanchthon, et divers représentants du théisme. Le protestantisme, notamment, lui emprunte des arguments pour étayer ses plus chères doctrines (v. p. 1.).
387. L'Atomisme. — Une place non moins importante est occupée par l'atomisme, qui reparut tel que l'avaient enseigné Démocrite et
Epicure. Ainsi on le trouve chez Daniel Senkert (1572-1637), chez Erycius Puteanus (1574-1646), le successeur de Juste Lipse à Louvain, et chez le médecin français Sébastien Basso. L'atomisme épicurien se trouve combiné avec des idées d'Anaxagore chez Claude GiLLERMET DE BÉRiGARD ; mais uulle part il n'apparaît sous sa forme de plus pur archaïsme que chez le plus célèbre atomiste de ce temps, Pierre Gassend ou Gassendi (1592-1655 ; exercitationes para' doxicœ adv. Âristotelicos ; de vita et moribus Epicurei) ^).
Tous ces philosophes firent à l'aristotélisme une guerre impitoyal)le ; ils tendirent la main aux hommes de science pour jeter le discrédit sur la physique vieillie du Stagirite, et, par contre-coup, sur sa philosophie tout entière (v. p. 1.).
§ 5. — Le Naturalisme
388. Diverses formes du naturalisme. — En même temps que ressuscitaient les principales doctrines de la philosophie grecque, on vit naître d'une étude fervente des choses de la nature, un groupe de systèmes plus originaux. Nous les désignerons sous le nom général de naturalisme, dans le sens étroit et propre du mot ^).
La Renaissance s'éprend des beautés du monde créé ; elle subit l'attrait de ses mystères, professe pour tout ce qui touche k la nature un culte qui rappelle l'enthousiasme des alexandrins.
C'est là qu'il faut chercher le point de départ des observations et des recherches dont se glorifie l'époque moderne. Ainsi qu'on le verra, la Renaissance du xvi*" s. ne fait que bégayer devant la nature ; mais ces bégaiements conduiront le xvii^ s. aux plus belles découvertes de la physique et de l'astronomie.
Et comme le naturalisme de la Renaissance ne peut assouvir par des expériences élémentaires et insuffisantes son immense besoin de pénétrer tous les arcanes de la nature, il fait appel à des forces cachées, il interroge la cabale, la magie, l'astro-
i) GûLTLER, Gassend oder Gassendi (Arch. f. Gesch. Phil. 1S97, p. 238) ; Lasswitz, Ueber Gassendi 's Atomistik (ibid. 1889, p. 459). — -) Voir p. 394-.
logie, il demande à l'imagination de leurrer l'intelligence qui veut savoir quand même. Les médecins surtout se complaisent dans les arts secrets, et introduisent dans le domaine philosophique leurs recherches sur la pierre philosophale de la santé.
Ajoutons que par dessus la plupart des systèmes naturalistes de ce temps, plane une conception panthéiste. Pour exalter la nature, on la déifie ; si le monde est une révélation vivante de Dieu, quoi d'étonnant dans sa beauté merveilleuse ?
L'observation empirique, la passion des sciences occultes, la tendance vers le panthéisme : voilà les trois traits principaux qu'on retrouve, à des degrés divers, chez les naturalistes de la Renaissance. — Nous les divisons en trois groupes, suivant que prédomine chez eux un de ces trois caractères : 1° le naturalisme empirique ; 2° le naturalisme étayé sur les sciences secrètes ; 3° le naturalisme panthéiste.
389. Le Naturalisme empirique. Telesius. — Telesius et Campanella — deux Italiens — sont les représentants principaux du naturalisme empirique.
Bernardinus Telesius (1508-1588), le fondateur du naturalisme de la Renaissance, se voua tout entier à l'étude des sciences naturelles et compte parmi les plus acerbes détracteurs d'Aristote. Il fonda à Naples une Academia Telesiana, pour le développement des sciences naturelles. Son traité capital, dénatura rerum jiixta propria principia, est exempt des chimères qui hantent les travaux de ses contemporains. Il est l'œuvre d'un physicien naïf, mais logique, cherchant à expliquer la nature par le jeu d'un nombre restreint de forces physiques.
Dans la masse inerte et passive de la matière. Dieu a créé deux principes actifs, le chaud et le froid, l'un principe de mouvement, l'autre doué d'une absolue immobilité. Ces deux forces, incorporelles, exclusives l'une de l'autre, se partagent le quantum de la matière. De là une grande division du monde créé en un foyer de chaleur, le ciel, et un centre de froid, la
terre. Comme chaque principe est doué d'une tendance à se conserver, il possède en même temps la faculté de sentir l'action destructive de son opposé. C'est le renversement de la théorie aristotélicienne des quatre éléments ; c'est aussi l'érection en loi cosmique du phénomène de la sensation. Les êtres particuliers naissent du contact de la chaleur céleste qui vient rayonner sur la surface glacée de la terre. Une même loi régit la genèse des minéraux et la formation des vivants.
Sur ces bases physiques, Telesius construit un vitalisme nouveau dont il est intéressant de connaître les grandes lignes. Le principe de la vie animale est un spiritiis, un peu de chaleur, circulant dans le corps et présidant à toutes les fonctions organiques. C'est la théorie des esprits animaux, réédition de l'ancienne doctrine du nve-jua, et point de départ de la physiologie de Bacon et de Descartes. Le spi7Htus n'est pas, comme chez les scolastiques, une émanation du principe informant (p. 284, n. 1), il remplace la forme substantielle même, et Telesius dirige contre l'hylemorphisme aristotélicien ses plus acerbes critiques. La sensation et l'appétition ne sont que des modes d'action du spiritiis. Tous les phénomènes cognitifs se réduisent à des transformations de la sensation ; tous les phénomènes moraux dérivent de l'instinct de la conservation. Ce sensualisme empirique caractérisé est commun aux animaux et à l'homme. Le spiritiis humain est plus affiné sans doute et plus subtil que celui de la brute, mais il n'en diifère pas par nature.
11 est vrai que Telesius corrige C(^ naturalisme excessif, tout comme Cardanus et Paracelsus, en admettant, en outre, dans l'homme une forma super addita, immatérielle et immortelle, qui nous apprend à connaître Dieu. Mais il s'en occupe accessoirement, et l'on s'aperçoit sans peine que cette théorie est un hors-d'œuvre, destiné à sauver les apparences. Elle introduit dans la psychologie de Telesius un dualisme semblable à celui que reprochait S. Thomas aux partisans de la pluralité des formes.
Quoi qu'il en soit, le naturalisme de Telesius est une des productions les plus originales et les plus influentes de la Renaissance.
390. Campanella. — Bien qu'elle trahisse l'empreinte des influences les plus diverses, la philosophie de Campanella (1568- 163^^ apparaît un demi-siècle plus tard, comme le complément naturel de celle de Telesius. Ce sont les écrits de Telesius qui déterminèrent Campanella, entré dès l'âge de 15 ans dans l'ordre Dominicain, à récuser la traditionnelle autorité d'Arisiote et à étudier la nature par luimême. Les hardiesses du religieux lui suscitèrent les plus grandes difficultés. Accusé jusqu'à trois fois d'hérésie, il eut une existence des plus agitées, passa en prison 27 années de sa vie , et finalement se sauva à Paris oîi il mourut, en 1()39, avant d'avoir pu achever l'édition complète de ses œuvres. Parmi ses très nombreux ouvrages, réédités en 1854 par d'Ancona, citons : Prodromus philosophiœ instanrandœ, Bealis philosophiœ partes quatuor, Philosophiœ rationalis partes quinque, Univer salis philosophiœ seu metaphysicarwm rertim juxta propria principia partes très.
>îous pouvons passer sous silence la Physique de Campanella, parce qu'elle ne fait que reprendre les théories de Telesius, sauf quelques innovations empruntées à Galilée. Mais le philosophe dominicain a voulu faire une Philosophia universalis, et il complète les vues de Telesius par une métaphysique et une politique.
L'être, comme tel, comporte trois « primautés « {primalitaies) qui sont son essence môme [essentiatur] : le pouvoir par lequel il peut être et agir [potentia), le savoir qui le révèle à lui-même (sapientia), l'amour qui l'incline à vouloir son bien (canor). Inversement, le non-être pur comporte Vvnpotentia, Yinsipientia, Yodium .
Dieu seul est Être pur et possède à un degré infini les primautés réelles. Toute créature, distincte de lui, appelée à l'existence par sa toute-puissance, est un mélange d'être et de non- être (traces de la scolastique) ; elle possède les primautés essentielles dans la mesure même où elle a la réalité en partage. Déjà Telesius attribuait aux forces physiques le pouvoir de sentir. Campanella donne à ce panpsychisme cos-
mique, une portée plus compréhensive et une valeur métaphysique.
La Politique de Campanella est basée sur l'amour de l'homme pour lui-même et pour la société, qui n'est que le prolongement de lui-même. Son Civitas solis, comme VUtopia de Morus qui ne laissa pas de l'influencer, est la description fantaisiste d'un état idéal, où la liberté individuelle est réglementée dans les moindres détails pour le bien de la communauté.
Nous achèverons de caractériser Campanella, en disant qu'il caresse avec prédilection les chimères de l'astrologie et de la magie. C'est là qu'il cherche à pénétrer les antipathies et les sympathies intimes des choses et le rôle cosmique de l'âme du monde, — cette grande pourvoyeuse commise par Dieu à l'ordre du cosmos.
Mais c'est dans le naturalisme de Paracelsus et de Cardanus, que les sciences secrètes apparaissent dominatrices.
361. Le Naturalisme et les sciences secrètes. — Paracelsus. — Ils sont presque tous médecins, les naturalistes qui veulent substituer à l'ancienne physique une philosophie nouvelle, basée à la fois sur l'observation et sur les données mystérieuses de la cabale, de l'astrologie, de la magie, de l'alchimie.
Paracelsus de Hohemîeim (1493-1541) ouvre la série de ces médecins novateurs, par une série d'ouvrages écrits en allemand, et traduits en latin par ses élèves. Citons VOptis paramirum, Die grosse Wundarznei, De natura rerum.
Paracelsus est avant tout un praticien, mais un praticien qui veut échafauder la médecine sur quatre piliers : la théologie, la philosophie, l'astrologie et l'alchimie. Pour définir la valeur respective de ces sciences, étudions les principes de la cosmologie et de la psychologie, ou, pour parler avec Paracelsus, du macrocosme et du microcosme.
lo Le Macrocosme. La matière originelle, créée par Dieu (limhus, fnystermm magnum), contenant en germe toutes choses, se diversifie sous l'inHuence d'uii triple principe d'activité, sal, sulphiir, mercurius, représentant les forces primordiales de la nature. Leur combinaison diverse dans la matière donne naissance aux quatre éléments, et ceux-ci engendrent les êtres particuUers (Cabale).
La répercussion harmonique des éléments et leur vitalité constituent deux théories caractéristiques de cette synthèse. Le monde sidéral créé du feu, et celui des esprits élémentaires, nés de l'air, se reflètent dans le monde terrestre fait de terre et d'eau. A la moindre pierre, à la plus humble plante correspond une étoile. D'autre part, toute la nature est animée, chaque élément et chaque être ont un principe vital (Archœus), soit le principe vital général des éléments quand il s'agit du règne inorganique, soit un principe propre dans les êtres du règne organique.
2<^ Le microcosme ou l'homme. L'homme réunit en son être tous les éléments de la création ; il est la quintessence du monde (v. p. 1.). Son corps vient de la terre, son esprit (spirihis) est une émanation sidérique, son âme immortelle vient de Dieu. La connaissance est modelée sur cette hiérarchie substantielle. Par la lumière naturelle du corps, nous avons des sensations et des impulsions instinctives; l'esprit sidérique nous apprend à raisonner sur les observations de la nature et nous donne la connaissance philosophique du monde créé ; la lumière divine, enfin, nous mène à l'intuition immédiate de Dieu : c'est la foi, source de théologie. La philosophie a la nature créée pour champ de recherches, elle doit s'interdire toute investigation sur le domaine théologique, et Aristote est grandement coupable d'avoir osé disserter en philosophe sur la nature de Dieu.
Par contre, conformément à la critériologie de la Cabale, à laquelle Paracelsus souscrit pleinement, il n'est point de connaissance parfaite des secrets de la nature, sans une illumination directe de Dieu.
3« La médecine. La philosophie ne doit pas se borner à nous apprendre la nature du macrocosme et du microcosme ; son but suprême est de faire servir ces connaissances à la guérison des maladies. Voilà pourquoi le médecin, après avoir étudié la théologie et la philosophie, doit cultiver l'astrologie ou la météorique et l'alchimie. L'inspection d'un astre nous renseigne sur l'état interne du corps qui est soumis à ses influences ; l'alchimie découvre dans la nature les remèdes à nos maux, elle dégage les arcana, c'est-à-dire les forces curatives des métaux et des plantes. Celles-ci résident dans leur quintessence ou le résidu subtil et purifié d'un corps exprimant ce qu'il y a de propre et d'essentiel à chaque corps ! Il va sans dire que la magie, elle aussi, joue un rôle prépondérant dans cette étrange thérapeutique.
392. Cardanus. - On retrouve la même fusion de doctrines cabalistiques, alchimiques, magiques et astrologiques chez un autre
médecin célèbre, qui arrive à des conclusions analogues à celles de Paracelsus, sans paraître avoir connu ses travaux. C'est l'italien HiERONYMUs Cardanus (1501-1576), auteur de traités de varietate rerum, de suhtilitate. Profondément pénétré des sympathies des choses, Cardanus conçoit la nature comme un organisme cosmique, doué d'unité. La chaleur est le véhicule et la manifestation vitale de Vanima mundi. Tout vit d'une vie unique, mais à des degrés divers d'intensité. Malgré son catholicisme avéré, Cardanus frise le panthéisme. On ne saurait plus l'en défendre, quand on l'entend attribuer à l'âme immortelle une unité spécifique, à la manière des averroïstes. Les degrés supérieurs de la connaissance nous unissent à la divinité : c'est l'extase mystique.
Cardanus est un esprit théorique épris des sciences exactes. Il s'intéressa aussi aux théories sociales auxquelles la Renaissance donna un brillant essor (§ 6). Adversaire de V Utopie de Morus, il considère l'État comme un organisme, soumis comme tel à une thérapeutique sociale.
Le panthéisme auquel aboutit Cardanus, trouva sur le sol italien des adeptes non moins fervents dans Patritius et Giordano Bruno ').
393. Le naturalisme panthéiste. Patritius. — En elfet, de toutes les conceptions qui mettent en relief Y optimisme esthétique de la nature, le panthéisme est la plus séductrice. Le cosmos déifié est doué d'une vie unique, et pour expliquer les palpitations de ce colossal organisme, on recourt à l'antique hypothèse de l'âme du monde.
Patritius (Patrizzi, 1529-1597) se rattache à la série des platoniciens de la Renaissance et apparaît comme un des plus acharnés détracteurs d'Aristote. Mais le platonisme, ou plutôt le néo-platonisme dont il poursuit le triomphe, est principalement une théorie explicative de la nature. Accusant la scolastique de desservir la foi catholique, il alla jusqu'à prier Grégoire XIV d'imposer à la chrétienté la synthèse nouvelle dont il était l'auteur. Le principal ouvrage de Patritius est la Nova de universis phiïosojMa, qu'il divise en quatre parties
1) A la direction du naturalisme inauguré par Paracelsus on rattache d'ordinaire le Bruxellois J.-B. Van Hklmont (1577-1664) et l'Anglais Robert Fludd (1574-1637).
intitulées Panaugia, Panarchia, Pampsychia, Pancosmia, et qui contiennent respectivement la théorie de la lumière, des premiers principes, de la vie et de l'ordre cosmique, I/Un absolu, qui seul existe, concentre tout dans son sein. Cet un-omnia, bonté suprême, agit en vertu d'une nécessité intrinsèque, produit au dedans de lui la Ste-Trinité, au dehors, le monde invisible et visible. Uanima raundi est une des étapes de ce processus d'émanation et de déchéance (Plotin). La création n'a plus de sens, puisque la créature est un prolongement de l'être du Créateur. C'est l'âme du monde, qui communique à l'univers sa vie et son mouvement, c'est elle qui vibre dans les êtres particuliers de la nature, y compris l'homme lui-même. P^ervent admirateur de la nature, Patritius explique tous les phénomènes physiques par une théorie de la lumière (Panaugia) qui rappelle celle de Telesius.
Le panthéisme de Patritius avait la prétention — combien vaine ! — de réconcilier la foi et la raison ; le panthéisme de Bruno est une déclaration de guerre au catholicisme.
394. Giordano Bruno. — Giordano Bruno naquit à Nola, en 1548, et se fit dominicain dès 1562-63. Dégoûté de la scolastiqne, rempli d'autre part d'enthousiasme pour les écrits de Telesius, les découvei'tes de Copernic et les études de la nature, il finit par se révolter, non seulement contre Aristote, mais contre son ordre qu'il déserta et contre la rehgion dont il devint l'infâme et déloyal persécuteur. Plus tard on le trouve, tour à tour, à Gênes (1579), où il entre dans la Confession évangélique italienne, à Toulouse, à Paris^ à Oxford, à Marbourg, où il enseigne. Finalement, il fut livré à l'Inquisition, à Venise, et périt sur le hûcher comme hérétique, en 1600.
Les doctrines de Bruno, consignées en de nombreux écrits latins et italiens, sont le plus nettement exposées dans les Dialoghi délia causa principio ed uno ; degli eroici furori ; delV infinito, tmiverso e dei mondi.
Parmi les nombreuses autorités dont Bruno se réclame, lui-même appelle Raymond Lullus et surtout Nicolas de Cuse, les principaux initiateurs de son système. Aussi bien, le panthéisme de Bruno n'est
que l'épanouissement logique du mysticisme équivoque de Nicolas de
Cuse (362).
L'immanence adéquate de Dieu dans le monde est le théorème fondamental du panthéisme de Bruno. Dieu est la complicatio oinniitm, la coincideiîtia opposUo7-um et le Ilot continu des phénomènes n'est que Vexplicatio d'une force moniste éternelle, invariable dans sa substance, omnibus praesentissimus. Tous les " accidents « de cette substance, que nous les appelions des esprits ou des corps, naissent d'une matière originelle unique, fonds passif de toute possibilité. Une forme unique — l'âme du monde — intelligence universelle et principe actif de toute possibilité, vivifie cette matière (cause formelle et produit par la diversification de sa plasticité interne (cause efficiente) tous les êtres phénoménaux de l'univers. Au fond, la matière originelle et la forme primitive se compénètrent, car elles n'expriment qu'un double aspect de la réalité. Au même titre que la forme, la matière est Dieu, ainsi que le soutenait David de Dinant (p. 225), dont Bruno invoque le témoignage. Cause formelle et cause efficiente, l'âme du monde esl aussi cause finale : la fin de ses évolutions qu'elle accomplit consciemment, est la réalisation du meilleur des mondes possibles. Tout est beau dans la nature, parce que tout y vit d'une vie divine.
Comment cette âme du monde, identique cà Dieu, vient-elle <à se répandre dans les diverses catégories accidentelles de Tunivers ? Bruno l'explique par le menu. Mais, les principes généraux connus, ces applications sont moins importantes pour nous. Il s'étend longuement sur la physique, où il est tributaire de Telesius ; sa cosmographie met à profit les découvertes de Copernic. Quant à la ps3xhologie,elle occupe une place réduite dans le système. L'homme n'est plus le point de convei'gence du monde, pas plus que la terre n'est le centre d'un univers, infiniment élargi. Son âme comme son corps est un effiuve divin-, une fulguration éphémère de la substance cosmique et, si elle est immortelle, c'est pour s'unir, après chaque dissolution, à de nouveaux composés matériels. Il va sans dire que la liberté s'évanouit dans ce dynamisme du devenir divin. La