LE THÉISME
§ 3. — La philosophie de la religion
407. Causes du succès du théisme. — Y Les luttes religieuses, fomentées par la Réforme, paralysèrent chez un grand nombre le travail de la pensée ; la lassitude qu'elles engendrèrent inspira à une foule de publicistes des projets de conciliation. Ceux-ci n étaient pas basés sur une réunion des églises dissidentes à l'Église romaine, mais plutôt sur une idée de tolérance et d'égalité des sectes religieuses. On se pénétra de la conviction que toutes les religions possèdent un fonds commun de vérités essentielles sur Dieu, et que leur contenu est identique, malgré les variations infinies de détail que présente leur dogmatique ').
Luther était hostile à ce théisme, espèce de résidu des diverses religions chrétiennes ; mais Zwingli et diverses sectes de l'Église réformée s'en rapprochaient (p. 424). Il devait plaire aux écrivains protestants, dans la mesure même où ils étaient soucieux de flatter les droits souverains de la raison humaine.
2° D'ailleurs, le théisme était conforme aux allures indépendantes de la Renaissance, puisqu'il n'était quune forme du naturalisme appliqué h la religion. De même qu'on avait édifié le droit naturel en inspectant la nature humaine, de môme on interrogea la raison pour découvrir les idées religieuses.
Ces divers motifs expliquent le grand nombre d'adhésions que recueillit le théisme, non seulement chez les protestants, mais en général près de tous les esprits emportés dans le mouvement de la Renaissance.
L'influence de cette philosophie de la religion se répercuta vivement dans la vie morale, dans la vie sociale et même dans la vie artistique du xvf s. C'est elle notamment qui détermina directement la théorie de la séparation de l'Église et de l'Etat,
1) DiLTHEY, Auffassung und Analyse des Menschen im 15 imd J6 Jahrh. (Arch. f. Gesch. Philos. 1894 et 1895) ; Das nahirliches System der Geisteswissenschaften im 17 Jahrh. (ibid. 1895 et 1896).
l'in différence de l'État vis-à-vis de toutes les religions et la tolérance religieuse.
308. Principaux représentants. — Déjà, à la cour de Frédéric II, on avait osé soutenir l'identité des grandes religions. Erasme, un des premiers et des plus influents humanistes, propagea cette thèse que la doctrine puiifiée du Christ est identique à la religion de Platon, de Cicéron, de Sénèque. Au nom du platonisme, Gemistos Plethon (373) ; au nom de l'hébraïsme, Relxhlin ; au nom de la philologie, Konrad MuDT (Mutianus Rufus), et les humanistes d'Erfurt, se firent les prosélytes d'un christianisme primitif et intégral qui se confond avec le ihéisme. En Hollande, pays plus particulièrement éprouvé par les guerres religieuses, Coornhert (né en 1522) parla un des premiers de paix religieuse et de réduction des dogmatiques opposées à des éléments communs. Koolhaes, Duifhuis, OLDE^'BARNEVELDT, Arminius se firent les champions des idées de Coornhert ; en Angleterre, Chillingworth, Taylor, Thomas AIorus lui-même furent ses tributaires. BoDiN, Hugo Grotius accentuèrent ce théisme ; plus tard, Herbert de Cherbury le développa et la philosophie moderne en fit un de ses thèmes favoris.
ART. lY. — LE SCEPTICISME
309. Caractère général. — Le scepticisme de la Renaissance est le résultat de la défiance que devaient fatalement engendrer les contradictions sans nombre qui se faisaient jour sur le terrain religieux, philosophique et scientifique. Il ne s'agit pas d'une critique absolue de toute certitude, mais bien de démontrer l'insufîisance des systèmes existants. A ce titre, le scepticisme de la Renaissance sert de transition entre le moyen âge décadent et la philosophie moderne. Ce caractère relatif lui donne de nombreuses analogies avec la sophistique grecque '42) ; l'une et l'autre servent d'acheminement vers des spéculations nouvelles et plus fécondes.
Pour les mêmes raisons, les écrivains qu'on range sous le nom de sceptiques de la Renaissance ne sont pas tant des philosophes que des publicistes et des poljgraphes.
410. Principaux sceptiques. — Les plus connus sont Michel DE Montaigne (1533-1592); Pierre Charron (1541-1603) et Franz Sanchez (1562-1032).
Les Essais de Montaigne ne sont, au point de vue philosophique, qu'un décalque du pyrrhonisme, où Ton retrouve, sans ordre ni esprit de suite, les arguments de l'antiquité contre la certitude de nos diverses sources de connaître. L'auteur s'en autorise pour se retrancher dans le doute de toutes les théories, et borner l'objet de ses recherches à l'étude du moi. Son mot " c'est moi que je peins « traduit, sous une forme orgueilleuse, la connaissance nouvelle qu'il veut opposer aux philosophies de ses contemporains.
Charron, dans son traité de la Sagesse, marche sur les pas de Montaigne. Comme celui-ci, il se retranche dans le scepticisme théorique, et relègue les questions de métaphysique dans le domaine de la révélation. Mais il admet une certitude pratique, base de la vie morale, et retombe ainsi en plein dogmatisme.
Le médecin portugais Sanchez, lui aussi, est un dogmatique. Il ne démontre l'impuissance des doctrines établies que pour conclure à la nécessité d'un empirisme nouveau qu'il est d'ailleurs incapable de construire.
La banqueroute des systèmes de la Renaissance explique le rapide avènement des idées de Descartes et de Bacon.
434 LIVRE m. LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE.