‹ Histoire de la philosophie médiévale (volume 2)Chapitre 140 sur 149 · LE NÉO-TIIOMISME ESPAGNOL · texte numérisé non relu

LE NÉO-TIIOMISME ESPAGNOL

La restauration philosophique, qui se développe parallèlement à la restauration théologique, se caractérise par un retour aux grandes synthèses du xiii'' s. et principalement au thomisme. Le thomisme, en etfet, offrait le meilleur programme de ralliement, grâce au nombre de ses adhérents et à sa valeur spéculative. De même que S. Thomas inspira l'œuvre doctrinale du concile de Trente et des théologiens espagnols, et fut proclamé docteur de l'Église par Pie V en 1567, de même il fut l'âme d'une régénération philosophique pendant trois quarts de siècle. Il faut toutefois remarquer que les néothomistes de ce temps ne sont pas de simples commentateurs du docteur angélique; leurs déclarations à ce sujet sont parfois de nature à induire en eri'eur, et nous verrons les plus influents parmi les écrivains d'alors introduire dans leur système des idées étrangères et même hostiles au thomisme. C'est pour marquer à la fois ces emprunts au thomisme et ces divergences, que nous attribuons à ce groupe de philosophes restaurateurs de la scolastique, la désignation de néo-thomistes. Eli même temps qu'ils font retour aux doctrines vitales de la scolastique, les néo-thomistes du xvi'' s., conscients des abus que la Renaissance avait si acerbement relevés dans les écrits de leurs devanciers, remettent en honneur la langue claire, les procédés sobres dont les derniers adeptes de l'École s'étaient départis.

La restauration théologique et philosophique du xvi^'s. a son centre en Espagne et en Portugal ; l'Université de Salaraanque est son berceau '). Sous l'influence du néo-thomisme, l'Université de Salamanque remplace dans ses écoles le Livre des Sentences par la Somme Théologique de S. Thomas, et cette innovation est imitée peu à peu par les autres universités espagnoles et la plupart des universités catholiques d'Europe. Certes, les premiers travaux soni des gloses textuelles, à l'instar de celles de Cajetan et du Ferrarais ; mais bientôt les vues s'élar-

1) Les universités d'Alcala, de Séviile, de Valladolid, de Coïmbre, d'Evora suivirent le mouvement.

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gissent et l'on préfère au commentaire servile les exposés indépendants, les traités systématiques, qui laissent le champ libre à lagencement personnel des matières traitées.

La restauration néo-thomiste s'opéra au sein de l'ordre dominicain et plus encore dans l'ordre des Jésuites, introduit en Espagne vers 1548, quelques années à peine après sa fondation. S. Ignace de Loyola avait imposé aux Jésuites d'enseigner la seule doctrine théologique de S. Thomas, mais dès le début ils interprétèrent dans un sens très large les prescriptions de leur fondateur ; ils accentuèrent notamment la portée philosophique du mouvement nouveau. D'autres ordres religieux — les Carmes et les Cisterciens — suivirent leur exemple. Signalons, dans chacune de ces familles religieuses, les personnalités philosophiques les plus remarquables.

417. Les néo-thomistes dominicains. — C'est à François de ViTTORiA (1480-1560) que revient l'honneur d'avoir imprimé, dans l'Université de Salamanque, une orientation nouvelle à la scolastique. Il l'avait étudiée à Paris, à l'école d'un nominaliste décadent, le bruxellois Pierre Crockaert (p. 437). F. de Vittoria fait son profit des critiques de l'humanisme. Il ne veut pas seulement revenir aux plus pures doctrines du thomisme, mais encore dépouiller la scolastique des formes imparfaites qui déshonorent les ouvrages scolastiques de ses contemporains.

Vittoria fit école. Melchior Canus (1509-1560) et peut-être DoMiNicus DE SoTo (1494-1560), comptent parmi ses disciples immédiats. Bartholom.eus de Médina (1527-1581), disciple de Canus, entreprit un commentaire de la Somme Théologique qui résume les travaux de ses prédécesseurs. Son œuvre, interrompue, fut continuée par Dominicus Bannez (1528-1604). Plus tard nous rencontrons l'italien Zanardi (f 1642), les dominicains portugais Antonio de Sena (f 1584) et Jean de S. Thomas (1589-1644). Ce dernier, professeur à Alcala et à

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Salamanque, est bien connu par son excellent Cursus philosophicus ad eœactam, veram et genuinam AoHstotelis et Doctoris angelici mentem ').

418. Les néo-thomistes Jésuites. — Suarez. — Les Jésuites ne réussirent pas à s'implanter dans l'Université de Salamanque, mais ils créèrent d'autres centres d'études. Tel le collège de Coïmbre, où Petrus Fonseca (1548-1597), surnommé l'Aristote de Coïmbre, le premier occupa une chaire. Sous son impulsion, les Jésuites menèrent à bonne fin un commentaire immense de la philosophie d'Aristote, connu sous le nom de Colleghim Conimhriceyise, cursus Conimbricensium . C'est une exégèse plutôt idéologique que littérale, divisée en quaestiones, clairement rédigées et groupées entre elles ; en même temps c'est un bilan bien fait des commentaires légués par l'antiquité. Sebastiao do Couto (f 1639) travailla la dialectique ; Manuel de Goes (1560-1593) le traité de l'âme, l'éthique et la physique ; MAGALLiANO,le de anima \ Fonseca, la métaphysique et la dialectique. Le Tractatus de anima separata de Balthasar Alvarès est le dernier des commentaires de Coïmbre ^).

Jacob Ledesma (y 1575) et F. Toletus (1596), un disciple de Soto, se rendirent au Collegium romanum, fondé à Rome par S. Ignace. C'est là que professa, après avoir enseigné à Alcala, Gabriel Vasquez (1509-1566), auteur de Disputationes metaphysicae très appréciées et d'un beau commentaire de la Somme de S. Thomas.

Mais de toute cette lignée de Jésuites philosophes, le phis célèbre représentant est Fr. Suarez {doctor eximAus), .né à Grenade en 1548, mort cà Lisbonne en 1617, après s'être illustré par son enseignement dans les principales universités de la péninsule ibérique. ^) Eu effet, son grand ouvrage philoso-

q Cf. Ferreira Deusdado, La philosophie thomiste en Portugal {Eeu. Néo- Scol. 1898. p. 305). — -) Cf. Ferreira Deusdado, op. cit. — s) Werner, Franz Suares, u. d. S. Scholastik des letsten Jahrhundert. Regeusburg, 1861.

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pbique Disputationes philosophicae est un des répertoires les mieux dressés, les plus complets et les plus clairs de la métaphysique de l'Ecole. Ce n'est plus un commentaire, mais un vrai traité original sur l'être, ses catégories, ses causes, où, de nos jours encore, tous ceux qui veulent approfondir la métaphysique scolastique, trouvent un tableau synoptique des problèmes à résoudre et des solutions proposées.

De tous les néo-scolastiques espagnols, Suarez est aussi le plus éclectique. Sa philosophie est une interprétation remarquable de la synthèse scolastique ; mais si, pour la constituer, il emprunte au thomisme un bon nombre de matériaux, il s'en écarte dans de très importantes questions, et aux enseignements du maître, il substitue des idées personnelles. Tout en reconnaissant son mérite, la vérité veut qu'on lui dénie ce titre usurpé de " commentateur fidèle du docteur angélique « que la postérité s'est plu à lui attribuer^). Pour s'en convaincre, il suffira d'énumérer quelques thèses capitales de sa métaphysique et de sa psychologie. Contrairement à S. Thomas, Suarez rejette la distinction réelle de l'essence et de l'existence; il est amené dès lors à admettre que l'existence peut être composée d'éléments partiels, au même titre que l'essence, et notamment que la matière première, dans les substances naturelles, possède par elle-même et sans l'acte déterminateur de la forme, une existence propre, que Dieu pourrait conserver, comme telle, à l'état séparé ^). Ces thèses, incompatibles avec la doctrine de S. Thomas, nous ramènent plutôt aux enseignements de l'école franciscaine. De même, Suarez écrit que les éléments constitutifs de chaque substance — et non

0 Cf. A. Martin , Suarez métaphysicien commentateur de S. Thomas (Science cath. 1898, pp. 686 et 819). — 2) " Existentia enim substantiae ita composita est, sicut essentia substantiae et ideo sine ulla iraplicatione vel repugnantia, ])otest Deus sicut formam sine materia, ita et materiam sine forma conservare. „ Bisp. met., Disp. 15, sect. 9, n. 5. La tliéorie de la simple distinction de raison entre l'essence et l'existence oblige Suarez à expliquer autrement que S.Thomas plusieurs doctrines théologiques. Il ne nous appartient pas de le suivre sur ce terrain.

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