LE PREMIER GROUPE DES ÉCOLES ANTÉSOCRATIQUES
30. Rechercher dans les entrailles de la nature un élément fondamental dont tous les êtres dérivent, telle est la tentative qui résume la philosophie des premières écoles. A mesure que l'esprit scrute plus à fond, il est amené à chercher l'énigme de la nature, d'abord dans un principe d'ordre sensible, puis dans un élément mixte tenant à la fois du monde physique et du monde métaphysique, enfin dans un élément purement métaphysique.
Ces trois points de vue caractérisent respectivement les trois écoles qui composent le premier groupe des écoles antésocratiques : P l'ancienne Ecole ionienne (31) ; — 2"" l'Ecole pythagoricienne (32 et 33) ; — 3^ l'École d'Élée (34).
31. Les anciens Ioniens. — Les anciens Ioniens assignent à toutes choses un fonds identique de matérialité, et ils choisissent un élément dont la fluidité et la mobiUté semblent fournir une explication suffisante du devenir cosmique.
Pour Thalès DE MiLET (6^4-548/5 av. J.-C), un contemporain de Solon, compté comme lui au nombre des sages de la Grèce, l'élément stable est Veau. L'eau est douée de vie, et tout jailHt de son sein, sans l'intervention d'une cause intelligente. Thalès ne s'explique pas sur le mode suivant lequel s'accomplit ce processus des choses.
Son contemporain Anaximandre de Milet (vers 611-547/() av. J.-C.) croit trouver le fonds originel du cosmos dans la matière infinie [a.mipov). Cette matière n'est ni un des éléments physiques, ni un mélange des diverses substances naturelles, mais une masse matérielle uniforme, sans limites, dont il est difficile de préciser la nature. Elle est antérieure aux substances concrètes, éternelle, douée de vie. De cette masse uniforme naissent des êtres doués des propriétés les plus diverses, sans qu'Anaximandre songe à expliquer cette génération.
Anaximène de Milet (entre 588 et 524 av. J.-C.) fait tout dériver de Vair par voie d'amincissement (àpaiwat;) et de condensation
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(TTÛx.vwo-t:). Après Anaximène, bien que d'autres courants d'idées se fussent déjà dessinés, les théories des physiciens de Milet continuèrent de se propager. Nous retrouvons chez Hippo les vues de Thaïes, et surtout chez Diogène d'Apollonie (vers 440 à 425) un système né du mélange des théories ioniennes et de conceptions nouvelles.
Pour Diogène d'Apollonie, le principe foncier est Vair. Comme l'air est la cause de la vie et de l'harmonie de l'univers, Diogène en fait un être doué d'intelligence. Les choses matérielles se réduisent à de l'air, plus ou moins dense ou raréfié. Diogène reste un représentant de l'ancienne physique ionienne, mais son concept contradictoire d'une matière intelligente est un alliage de la théorie d'Anaximène et des doctrines d'Anaxagore (41).
32. Pythag"ore. — Pythagore est né à Samos. Dans sa vie presque tout est légende. On ne peut déterminer avec précision ni la date de sa naissance (vers 580/570), ni celle de sa mort (fin du vi^ s. ?), ni l'époque à laquelle il se transplanta en Italie (vers 540/530). Ses nombreux voyages, et notamment son séjour en Egypte, ne sont pas démontrés.
La doctrine pythagoricienne marque une transition bizarre entre l'enseignement des ioniens et celui des Éléates. Pour Pythagore, tout se réduit à des nomh^es. Ce n'est pas à dire seulement que les multiples o^apports (]ui existent entre les êtres et leurs activités peuvent être exprimés numériquement ; mais que la substance même des choses est le nombre. Celui-ci n'est pas seulement un principe à'ordre, mais un principe de réalité.
Les choses naissent du nombre. Comment? La combinaison clés unités qui composent tout nombre pouvant former des séries paires et impaires, Pythagore tient que tout nombre est un mélange de pair et d'impair, ou de déterminé et d'indéterminé. Le conflit du pair et de l'impair explique la présence de propriétés opposées dans une même chose (p. ex. le droit et le gauche, le bon et le méchant, etc.). Si ces conflits ne viennent pas briser l'unité de l'être et l'harmonie du monde, c'est que le pair et l'impair sont unis par un troisième principe du nombre : Yharmonie. Chaque être est une harmonie déterminée,
c est-à-dire une mixtion fixe du pair et de l'impair. De la combinaison des nombres dérivent, suivant une détermination arbitraire, les divers éléments du monde.
Quant aux théories psychologiques et morales de Pythagore sur l'âme, la vie future, l'union de l'âme avec le corps, etc., elles appartiennent plutôt aux mystères et aux dogmes religieux du pythagoréisme. Aristote a fort bien montré que le pythagoréisme, comme système scientifique, se résume en une cosmologie.
33. L'École pythagoricienne. — Pythagore fit école. Ses adeptes ne sont pas seulement des philosophes et des hommes de science, mais des morahstes et des mystiques soumis à des initiations. Inféodés à une doctrine aristocratique, les pythagoriciens, après la mort du maître, furent en butte à de violentes persécutions. En Italie leurs écoles furent dispersées; néanmoins leurs doctrines survécurent dans quelques villes, à Thèbes notamment et à Tarente, où Philolaûs et Kleinias renouèrent les anciennes traditions. Mais en vain, car au iv^ siècle, le pythagoréisme disparut comme école.
Le pythagoréisme a déteint en outre sur plusieurs autres personnalités philosophiques, qui allièrent ses doctrines avec des éléments hétérogènes. Enfin, des théories isolées comme celle du nombre firent leur chemin à travers les siècles et parvinrent, léguées d'école à école^ jusqu'aux temps modernes.
34. L'École d'Élée. — L'École d'Élée tenta à nouveau de réduire à l'unité le fonds substantiel du monde sensible. Concevez l'être abstrait, universel, doué des attributs logiques de l'unité, de l'éternité, de l'immobilité; puis transposez l'objet de ce concept de l'ordre logique dans l'ordre ontologique, vous aurez le système cosniologique de l'Ecole éléatique. — Cependant, si tout se réduit à l'être un, immobile, éternel, comment expliquer les phénomènes multiples, changeants, éphémères de la nature? Ces phénomènes, répondent les éléates, n'existent pas ; ce sont des illusions des sens ; or il ne faut se rapporter qu'aux enseignements de la raison.
Cette conception catégorique n'apparaît qu'avec Parménide
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(né vers 544/540), un des penseurs les plus appréciés par l'antiquité.
Son prédécesseur, Xénophane (vers 576/2 — vers 480), qui s'était fixé à Elée, après avoir parcouru les villes grecques en rhapsode, s'était borné à établir Yiinité de l'être, qu'il identifiait avec Dieu, mais il ne niait pas la coexistence d'un fonds substantiel unique et d'une multitude de choses éphémères. En formulant cette négation, Parménide donna à la théorie éléatique une orientation caractéristique. Tout est, rien ne devient ni ne cesse d'être. L'être n'a ni passé, ni devenir, car le passé et le devenir sont du non-être, et le non-être est inconciliable avec l'être. Tout est plein, le vide n'existe pas. L'être est indivisible, car une chose ne peut être séparée d'elle-même ; immobile, car l'être est toujours égal à lui-même.
Zenon, d'Élée, le disciple préféré de Parménide, est le polémiste de l'Ecole ôléatique. Il défend la théorie de son maître, en montrant les contradictions de ceux qui s'abandonnent au témoignage du sens vulgaire. Ses arguments contre la pluralité et surtout contre la possibilité du mouvement sont restés célèbres. Ces derniers gravitent tous autour de la fausse hypothèse de la divisibilité infinie de l'espace. Comme un mobile doit parcourir tous les points intermédiaires avant d'arriver à un terme déterminé, s'il est vrai que ces points sont infinis en nombre, jamais le mobile ne pourra les parcourir, jamais, par conséquent, il ne pourra arriver au terme : l'argument d'Achille n'est qu'une forme de ce raisonnement.
Quand on proposa à Socrate de résoudre ce sophisme de Zenon, pour toute réponse il se mit à marcher ; sa réfutation est demeurée célèbre au point de passer en proverbe.
Mélissus ne fit que reprendre les enseignements de Parménide sur l'éternité, l'unité, l'immobilité de l'Être. Après lui, rÉcole éléatique s'éteint, mais l'influence de ses idées ne mourut pas avec elle. Empédocle, les atomistes, les sophistes, Platon lui-même et Aristote sont tributaires des spéculations éléatiques.