LE DEUXIÈME GROUPE DES ÉCOLES ANTÉSOCRATIQUES
35. Des deux problèmes que soulève l'étude de la nature, c'est celui de la variation des choses qui intrigue avant tout les représentants de ce second groupe. Nous devons rencontrer successivement : P Le dynamisme ionien, ou les théories défendues par la nouvelle école ionienne depuis Heraclite (37, 38,); — 2° Les théories mécanistes, à savoir : a) le mécanisme d'Empédocle (39) ; — h] le mécanisme de l'école atomistique (40); — c) le mécanisme d'Anaxagore (41).
36. Le dynamisme et le mécanisme en g^énéral. — Le dynamisme s'oppose au mécanisme. Sans doute, l'un et l'autre système sont contemporains des premiers essais de la philosophie grecque ^), mais comme ces deux hypothèses ont rapport au processus des choses, nous avons préféré exposer leurs principes, en étudiant cette seconde phase de la physique antésocratique.
Dans son acception la plus large, le dynamisme physique implique ces deux propositions :
1° Les choses de la nature s'élaborent sous l'influence d'un ou plusieurs principes internes d'activité.
2° Ces principes se différencient qualitativement dans les divers êtres.
On peut réduire à deux, les idées fondamentales du mécanisme :
P Dans la nature il n'y a que du mouvement, et une masse matérielle qualitativement invariable.
1) Thaïes et Anaximène sont partisans du dynamisme. Il est probable qu'Anaximandre était mécaniste. Quant à la philosophie pythagoricienne et surtout la philosophie éléatiqueje problème du dynamisme et du mécanisme ne s'y pose pas. Antérieurement déjà, on le retrouve dans la cosmologie indienne (19).
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2"^ Ce mouvement est coimnuniqiié , cest-à-dire qu'il ne dérive pas de 1 énergie propre de la masse.
37. Le dynamisme d'Heraclite. — Heraclite (vers 585-475), issu d'une noble famille d'Ephèse, est un esprit indépendant qui fait époque dans l'histoire de la philosophie antésocratique. Son système est à la fois une forme de phénoménalisme, de dynamisme et de panthéisme.
Contemporain des éléates, il réagit contre leurs spéculations ou plutôt il les prend à rebours, et au lieu de figer l'être fondamental des choses dans l'immobilité, il affirme que la mobilité est leur essence même. Pour Parménide n'en ne change, pour Heraclite tout change. Le devenir perpétuel est l'unique loi du monde. Le monde est semblable à un fleuve qui n'est jamais égal à lui-même, à deux moments de son cours. Ce que nous c^-oyons être fixe dans les choses est « un point d'intersection où divers courants viennent s'entrediviser « . Heraclite essaie d'édifier une cosmologie sur ce phénoménalisme. Autant les anciens ioniens, les pythagoriciens et les éléates avaient négligé le mode suivant lequel les choses — ou ce que nous prenons pour des choses — apparaissent ou disparaissent, autant Heraclite s'attache à l'observer. A la base du flux perpétuel, il place l'élément mobile par excellence, le feu. Tout phénomène naturel est du feu à un stade déterminé du devenir.
Pour expliquer cette élaboration incessante du feu, Heraclite se pose en partisan du dynamisme. 11 souscrit aux deux thèses fondamentales du dynamisme (36) ; mais il les accommode à son phénoménalisme : Le sujet des modifications, en eflet, n'est pas une substance, c'est du pur mobile, le feu, n'ayant d'autre être que les évolutions de son devenir perpétuel. Un même principe d'activité anime cet écoulement incessant de phénomènes. Tout changement étant la transition d'un état déterminé à un état contraire, le phénomène se diversifie à chacun do ses stades, sous l'influence de situations opposées dont il est la résultante.
Enfin, le dynamisme phénoménaliste d'Heraclite est une franche affirmation du panthéisme : ce qui établit lunité des phénomènes, c'est le feu, et ce feu est intelligence, il est Dieu.
38. L'école d'Heraclite. — Longtemps après la mort d'Heraclite, son école s'est perpétuée en lonie. Elle est encore florissante à Éphèse au début du iv^ siècle. Kratyle qui vient enseigner à Athènes, où il fut maître de Platon, était partisan d'Heraclite; et avant lui le sceptique Protagoras s'était imbu de ses doctrines. Mais l'école d'Heraclite ne poussa pas plus avant que le maître dans l'étude du devenir. Le problème reçut une solution nouvelle dans le mécanisme d'Empédocle, de Uémocrite et d'Anaxagore. Ces systèmes, qu'il nous reste à esquisser, tiennent le milieu entre le système de Parménide et celui d'Heraclite.
39. Le mécanisme d'Empédocle. — Empédocle d'Agrigente (vers 495/0 — vers 435/0) fut intimement mêlé à l'histoire politique de sa ville natale, où il occupa longtemps une situation prépondérante.
Il accueille dans sa physique les deux idées organiques du mécanisme : î» Il existe dans la nature des matières éternelles, affranchies de toute transformation. Contrairement aux philosophes antérieurs, Empédocle ne désigne pas comme matière originelle l'un des quatre éléments, mais tous ces éléments à la fois. Irréductibles les uns aux autres, ils se décomposent en parties semblables, dont le mélange engendre les divers êtres de l'univers. Ce que nous appelons naissance d'une substance n'est qu'une combinaison nouvelle dans l'espace de particules des quatre éléments (at'Et:); ce que nous appelons disparition d'une substance, la séparation de ces mêmes parties, appelées à d'autres alliages {hccllcf.hz). 2» D'où dérive le mouvement imprimé à cette masse ? La réponse d'Empédocle est naïve : c'est l'amour et la haine qui attirent ou repoussent les portioncules matérielles.
40. Le mécanisme de l'école atomistique ou d'Abdère. — Démocrite. — Le mécanisme d'Empédocle ne s'affranchit pas de certaines timidités : d'une part, l'homogénéité de la matière n'y est pas complète ; d'autre part, la cause du mouvement n'y reçoit pas d'explication scientifique. A un double point de vue, l'école atomistique renchérit sur Empédocle.
LEUcirPE est son fondateur, mais Démocrite est son repré-
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sentant le plus autorisé. Lui-même nous apprend quêtant jeune encore, il connut Anaxagore vieillard. Homme de science à la fois et philosophe, Démocrite voyagea pour s'instruire en Egypte et peut-être à Babylone ; à Abdère sans doute, son pays d'origine, il connut Leucippe et suivit ses leçons.
1. Principes fondamentaux du mécanisme de Démocrite : a) La masse matérielle se compose d'une multitude de particules absolument homogènes, appelées atomes. L'atome est indivisible, c'est-à-dire il est plein, il ne contient aucun vide dans son sein, car le vide est le principe de la divisibilité (Parménide).
Un tourbillon perpétuel, provoqué par le choc des atomes, les entraîne et leurs combinaisons forment l'univers . Non seulement les substances, mais encore les phénomènes se réduisent à des figurations plus ou moins momentanées d'atomes.
h) Démocrite ne recourt pas, pour expliquer l'origine du mouvement, aux fictions de haine et d'amour animant les atomes. Le mouvement atomique trouve à ses yeux une justification suffisante dans l'existence du vide et l'action de la pesanteur. L'existence du vide est une condition du mouvement. Si tout était de la matière pleine, comme avait dit Parménide (34), les atomes seraient serrés les uns contre les autres et aucun changement ne pourrait se produire à la surface du monde. Au contraire, posé un espace interatomique, les atomes peuvent circuler librement.
Se demande-t-on ce qui imprime cette circulation des atomes? Démocrite répond : c'est la pesanteur qui les entraîne dans le vide.
2. Applications. Il nous suffira de signaler l'application de cette théorie à la psychologie. La psychologie de Démocrite n'est qu'un chapitre de son mécanisme physique. L'âme de l'homme, tout comme son corps, est un assemblage d'atomes, plus subtils et plus légers. La sensation et la pensée se rédui-
sent à des vibrations d'atomes, elles sont provoquées en nous par des émanations matérielles des objets, traversant le milieu extérieur et s'introduisant dans nos organes. Ainsi toutes nos représentations trouvent leur explication dans des antécédents mécaniques.
Le principal disciple deDémocrite est Métrodore be Chios.
41. Le mécanisme d'ARaxagore. — Né en 500 av. .J.-C. à Clazomène, contemporain de Leucippe et d'Empédocle, Anaxagore poursuivit la majeure partie de sa carrière à Athènes, où son grand savoir lui assura d'illustres amitiés. Plus tard, des événements politiques Tayaut forcé de quitter Athènes, il se rendit à Lampsaque, et y mourut en 428.
Plus scientifique que celui d'Empédocle, le mécanisme deDémocrite laissait presqu'entière la question de la cause efficiente du mouvement. C'est le grand mérite d'Anaxagore, d'avoir cherché lé principe du mouvement en dehors de la masse inerte, dans un être immatériel, intelligent. Douée de simplicité, de puissance et de savoir, l'intelligence est ordonnatrice et motrice. C'est elle qui unit, désunit les particules matérielles, suivant des combinaisons voulues. Anaxagore n'a étudié l'intelligence qu'au point de vue cosmique : il est probable qu'il ne lui a point donné les attributs de la personnalité.
La notion que donne Anaxagore de la matière première ne diffère pas moins de celle de ses prédécesseurs. La matière originelle se compose de parties constitutives de toutes les substances possibles. Les parties de ce mélange originel sont si minimes, qu'aucune d'elles n'y apparaît avec ses propriétés spécifiques. Aristote les a appelées des homœoméries {^fj-oioucOYi). Le mouvement des homœoméries donne naissance aux divers êtres. Les propriétés spécifiques d'un corps nous apparaissent quand ce corps est composé principalement de particules correspondant à ces propriétés, mais il ne les possède jamais à l'exclusion des autres. "Dans tout il y a des parties de tout„, c'est ce qui rend possible la transformation des corps les uns dans les autres.
La grande supériorité d'Anaxagore n'est pas tant d'avoir reconnu dans l'univers la nécessité d'un être intellectuel — Anaximène l'avait fait avant lui, — mais bien d'avoir nettement affirmé l'irréductibilité du matériel et de l'immatériel. La philosophie d'Anaxagore et celle de son disciple Archelaus, marquent une dernière étape dans l'évolution des idées cosmologiques de la Grèce avant Socrate. Elles appartiennent tout entières à la physique ; néanmoins, en étudiant l'intelli-
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gence ordonnatrice, elles appellent et provoquent les observations psychologiques. A ce point de vue, Anaxagore clôt une période de formation; il se rattache immédiatement à la sophistique et ultérieurement à la philosophie socratique.