LES SOPHISTES
42. Caractère grénéral de la sophistique. — Les sophistes ne sont pas seulement des rhéteurs qui cherchent à faire étalage de science : ils ont une réelle signification scientifique.
La philosophie, telle qu'on l'avait conçue jusqu'alors, était devenue manifestement insuffisante. On s'était borné à étudier le monde extérieur sans tenir compte du sujet connaissant, de la nature et du fonctionnement de ses facultés de connaître. Un groupe de polémistes s'est alors emparé des conclusions auxquelles étaient arrivés les physiciens les plus en vogue, pour montrer par l'absurde qu'ils avaient fait fausse route : on leur a donné le nom de sophistes. Ce sont des démolisseurs ; leur œuvre est purement négative.
Prenant pour point de départ, les uns le système d'Heraclite, les autres celui de Parménide, ils aboutissent tous à faire table rase de toute science. Mais leur doute n'a pas de valeur critique. Il ne vient pas ruiner la psychologie dogmatique (5, ^^) ; il la prépare au contraire, car il montre que l'on ne peut exclusivement se livrer à des études cosmologiques et faire fi de la psychologie, sans aboutir à des conséquences absurdes.
Les principaux sophistes sont Protagoras et Gorgias i).
43. Protag:oras et Gorgias. — Né à Abdère, vers 480 av. J.-C, la carrière de Protagoras remplit presque toute la seconde moitié du ve siècle.
Tout est changement, avait dit Heraclite. Protagoras ajoute : cette variation même dépend de notre état subjectif. Le monde extérieur est une création de notre esprit ; et comme rien n'empêche que deux hommes construisent le monde d'une manière contradictoire, la vérité est relative, et la science impossible.
1) Les autres représentants de l'Ecole sophistique sont moins connus. Citons Prodicus, Hippias, Trasymaque, Euthydème, Dionysodore.
36 LIVRE II. LA philosophif: grecque.
GoRGiAS, contemporain de Protagoras, s'en vint, comme lui, à Atliènes où ses talents de rhéteur lui valurent la célébrité. 11 conclut à l'inanité de la science en partant des doctrines éléatiques. Par une série de paradoxes, étayés sur des sophismes, il soutint devant les Athéniens ébahis, d'abord que l'un de Parménide est un néant, ensuite que si même il était, on ne le pourrait connaître, enfin que même le connaissant, il serait impossible d'en rien affirmer.
La négation d'une vérité absolue, la même pour tous, devait entraîner la négation d'une morale uniforme. Gorgias et Protagoras ont été logiques avec eux-mêmes, en enseignant que le juste et l'injuste dépendent du bon plaisir de chacun.
Les sophistes ont excellé à montrer les lacunes de la philosophie grecque, mais n'ont rien fait pour les combler. 11 devait appartenir à Socrate de restaurer la science sur des bases plus stables ; son œuvre fut tout à la fois le complément des travaux des physiciens et la réfutation des théories sophistiques.
DEUXIEME PERIODE
La Philosophie Grecque depuis Socrate jusqu'à Aristote
(Ve et IVe s. av. J.-C.)
44. Caractères de la philosophie grecque pendant cette période. — P Pendant cette période le génie grec atteint sa maturité. Jusqu'ici, les philosophes ne s'étaient préoccupés que du monde extérieur, du non-moi. Désormais, ils portent avant tout leurs investigations sur l'homme, ses activités, sa nature, sa destinée. Quant au monde extérieur, on ne le néglige pas, mais on l'étudié dépendamment de nos facultés de connaître. Ainsi les branches d'une philosophie rationnelle se développent en une synthèse complète (5, 2o).
2^ La philosophie grecque pendant cette période comme pendant la période précédente reste dogmatique. Ses représentants ne mettent pas en doute la véracité de nos facultés et la possibilité de la science certaine.
S"" Comme dans tous les cycles philosophiques, la période d'apogée de la philosophie grecque est remplie par des individualités, plus que par des écoles. Les personnalités que nous étudierons, Socrate, Platon, Aristote comptent parmi les plus puissants penseurs de l'humanité.