‹ Histoire de la philosophie médiévale (volume 2)Chapitre 23 sur 149 · CHAPITRE 1er · texte numérisé non relu

CHAPITRE 1er

45. Sa vie. — La figure de Socrate apparaît auréolée d'une rare grandeur morale. Il n'a laissé aucun écrit, mais nous connaissons sa personnalité et sa doctrine par ses disciples Platon et Xénophon qui professent pour lui une vénération enthousiaste. Né en 470/69, Socrate est contemporain de la splendeur athénienne, qui s'épanouit sous Périclès. On ignore presque tout de sa vie.

Ne manifestant qu'indifférence pour toutes ces manifestations extérieures dont les Athéniens étaient si friands, Socrate se pose en moraliste, inspiré d'en haut (le démon socratique), appelé à faire entendre les enseignements de la vertu. Dans la société athénienne du v^ siècle, dont Socrate n'a cessé de flétrir les vices, la croyance aux dieux était ébranlée ; le culte était considéré comme une cérémonie officielle, vide de sens, respectable à l'égal d'un rite quelconque prescrit par l'étiquette. La parole trop libre de Socrate suscita des mécontentements; en 399, il fut condanuié à boire la ciguë, pour avoir combattu trop ouvertement le polythéisme et affirmé l'existence d'un dieu unique, l'immortalité de l'âme, la récompense des bons et la punition des méchants. Mort pour la confession des grandes vérités de la religion naturelle, Socrate aurait cueilli la palme du martyre en plein paganisme, si, au moment de mourir, il n'avait, en un moment de défaillance, recommandé à ses disciples d'immoler un coq qu'il avait promis à Esculape.

46. Procédés et méthode. — V Le dialogue et V ironie socratiques. Socrate a attaché son nom au procédé original dont il est le créateur. Il enseignait sous forme de dialogue. En rue, sur les places publiques, aux promenades, il entreprenait ceux

qu'il rencontrait, et leur demandait leur avis sur des questions philosophiques. Quand la réponse manquait de justesse, il raillait finement ses interlocuteurs, leur montrait à quelles conséquences inadmissibles ils arrivaient, et ainsi, progressivement, faisait tourner lentretien à l'avantage de ses propres idées : c'est le procédé de Yironie socratique. 11 fait corps avec la méthode même de sa philosophie.

2"^ L induction socratique. La méthode de Socrate repose tout entière sur ce qu'on a appelé l'induction socratique. Se faire de toutes choses une représentation intellectuelle générale, tel est pour Socrate le pivot de toute philosophie et même de tout savoir. Pour y arriver, Socrate observe les données concrètes de la vie vulgaire, et de rapprochements nombreux déduit Yidée universelle, cachée sous les dehors divers des cas particuliers. En même temps, il revendique l'objectivité de nos connaissances, à l'encontre des sophistes qu'il n'a cessé de combattre. Cette induction n'est qu'une réduction du particulier au général, un moyen de se former l'idée d'une chose et d'en donner la définition. Elle n'a pas le caractère démonstratif qu'elle revêt chez Aristote. Socrate lui-même l'appelle : l'art d'accoucher les esprits d'une notion universelle (aats-jruy; TÏ/yr).

Tel est le côté formel de sa philosophie. Quel est son contenu ?

47. Doctrines philosophiques. — P Socrate est avant tout moraliste. A ses yeux, les philosophes antérieurs ont fait fausse route pour avoir négligé les phénomènes de la vie morale. Le principe fondamental de l'Ethique de Socrate est la réduction de la vertu à la science : posséder la science ou les violions universelles est agir moralement. Le savoir n'est pas seulement, comme pour Platon et Aristote, la condition préalable de toute conduite morale ; en vertu d'une exagération manifeste, la possession des idées universelles et vraies (par opposition aux représentations vulgaires et erronées) constitue la moralité même de notre conduite.

Mais quel est l'objet de la science qui s'identifie avec la vertu ? Socrate répond : le bien. Est vertueux, juste, celui qui sait ce qui est bon et juste. Mais encore qu'est-ce que le bien ? C'est ridée universelle conçue comme but de notre activité ; la pratique du bien est la conduite conforme à cette connaissance. Ainsi Socrate revient à sa formule première de l'identité de la science et de la vertu, mais ne l'explique ni la justifie.

A divers endroits, surtout chez Xénophon, Socrate donne une seconde notion du bien qui ne s'accorde pas avec la précédente : comme le beau, il réduit le bien à l'utile, sacrifiant ainsi à la conception populaire de la vertu. C'est à cette idée qu'il rattache la preuve de l'immortalité de l'âme.

2° L'étude du inonde extérieur n'est que l'objet secondaire des préoccupations de Socrate. Il n'aurait pu entièrement s'en désintéresser, puisque l'homme entretient un commerce constant avec le dehors. Mais Socrate ne l'étadie qu'à raison même de ces relations, et afin d'en tirer cette conclusion : le monde extérieur, par son ordre parfait, prouve l'intervention d'une intelligence suprême, qui a assigné comme fin dernière à l'univers, le bien de l'homme. Quant à la divinité, ce n'est pas de sa nature qu'il se préoccupe, mais bien de trouver en elle dès stimulants pour élever l'homme à un degré plus haut de moralité.

La philosophie de Socrate n'est pas un système nouveau sur les choses; son originalité et sa valeur historique dérivent avant tout de la conception nouvelle que Socrate s'est faite de la science. Platon et Aristote s'empareront de cette idée pour édifier sur elle une synthèse philosophique intégrale.

48. Écoles socratiques. — L'impression produite par Socrate fut profonde. Un grand nombre de philosophes — et parmi eux citons Xénophon — subirent l'ascendant de sa grandeur morale, sans pénétrer dans les profondeurs intimes de sa philosophie. D'autres, au contraire, s'imprégnèrent de ses doctrines, et devinrent eux-mêmes des fondateurs d'écoles où l'on continua de s'inspirer des enseignements du maître. Mais ici une distinction s'impose :

1» Plusieurs disciples de Socrate, se méprenant sur la portée intégrale de sa pensée, n'embrassèrent qu'une portion de sa doctrine; ils la combinèrent avec des éléments hétérogènes, légués par l'époque précédente, et aboutirent ainsi à des synthèses, qui, dans leur ensemble, s'écartent du pur socratisme. Ce sont :

a) L'École Mégarienne, fondée par Euclide de Mégare, continuée notamment par Eubulide, un des violents détracteurs d'Aristote.

Euclide fusionna la théorie socratique des idées universelles et les doctrines éléatiques. Seules, nos représentations intellectuelles nous conduisent au vrai (Socrate); seules, elles atteignent le réel. Le changement sensible est une illusion. L'essence immuable, à qui Euclide donne une unité paiithéistique (Parménide), est le seul Être, le seul Bien, dont la connaissance constitue la vertu.

Les disciples d'Euclide (fin du iv^ et lu^ s. av. J.-C.) emboîtèrent le pas des anciens polémistes d'Élée, et donnèrent à l'école une allure dialectique et éristique. Ils reprirent les arguments de Zenon contre l'existence du mouvement, et démontrèrent que le possible se confond avec le passé et le futur ^). Le dernier mégarien, Zénox, disciple de Stilpon, passa à l'école stoïcienne (v. p. 1.).

h) L'École cVÉlis, fondée par Phédon d'Élis, peu importante et présentant une étroite affinité avec celle de Mégare.

c) L'École Cynique, îondée par Antisthènes, et ainsi dénommée, soit à raison du lieu où Antisthènes réunissait ses sectateurs (le gymnase Kynosarges), soit à cause de leur mode de vie. Antisthènes joint à un socratisme incomplet des doctrines de Gorgias, qui avait été son maître, avant Socrate.

La vertu est le but unique de la vie. C'est la thèse socratique fondamentale, à laquelle Antisthènes donne une signification outrançière, en professant le plus grand mépris pour l'art, la spéculation, et tout ce qui ne sert pas directement à bien vivre. Constituant un bien propre (oî/.sr:^./) de l'homme, la vertu réside dans le savoir, et celui-ci se confond avec la force de caractère et l'indépendance totale visà-vis des besoins de la vie extérieure. Cette doctrine inspira l'existence nomade et collectiviste, faite de privations matérielles et de prosélytisme moral, que menèrent les disciples d'Antisthènes, depuis DiOGÈNE de Sinope jusqu'au milieu du iii"^^ siècle.

Moraliste avant tout, Antisthènes trahit la pensée de Socrate, dès qu'il précise l'objet du savoir. Sous prétexte de tout définir, il décerne à chaque chose une dénomination propre, et n'admet pas

') Par l'argument resté célèbre du Kuptsiicov. Cf. Zeller, Op. cit., II, 1, 269.

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qu'un sujet puisse recevoir un prédicat autre que lui-même. C'est la négation des idées universelles, au nom de la sophistique de Gorgias, la substitution d'une vaine dialectique à la théorie de la science, professée par Socrate. Ajoutons que la chose individuelle, pour Antisthènes, est d'ordre purement sensible, ce qui donne à sa philosophie une orientation matérialiste.

Le satirique Menippe compte parmi les derniers cyniques. Vers le milieu du iii^ siècle, l'école cynique semble se confondre avec l'école stoïcienne.

d) L'École Cyrénaïcpie est née de l'application du subjectivisme sensualiste de Protagoras à la doctrine socratique de la valeur morale du savoir. Aristippe imprime à l'école cyrénaïque, dont il est le fondateur, une direction pratique, encore plus accentuée que celle de l'école cynique. Dédaigneux de toute spéculation, il base sur le relativisme de nos sensations, tel que l'enseigne Protagoras, une morale purement subjective, dont le plaisir individuel est le fondement. Toute impression agréable, comme telle, est bonne. La philosophie (l/TtoT/ia/j) doit apprendre à rechercher savamment, dans la pleine possession de soi-même (Socrate), le plaisir comme tel, — non pas seulement la tranquillité épicuréenne (v. p. l.j, mais le plaisir positif, actuel, à son plus haut degré.

Les successeurs d'Aristippe, Hegesias et Anniceris (tous deux vers 320-280), modifièrent successivement la notion àw plaisir, donnée par Antisthènes : ce manque d'unité amena la dissolution de l'école.

Pour n'avoir retenu du socratisme qu'une image mutilée, en le réduisant à une doctrine abstraite du bien (école mégarienne) ou à une étude descriptive du bonheur pratique (écoles cynique et cyrénaïque), les écoles dont nous venons de parler n'ont pas su développer le principe fécond posé par le grand Athénien. Bien plus, en continuant de s'inspirer de doctrines flétries par Socrate lui-même, elles sont arrivées aux mêmes résultats que la philosophie antésocratique, c'est-à-dire à la contradiction et à la sophistique.

2o Tandis que ces premiers disciples de Socrate n'avaient fait que rétrograder, une autre lignée de penseurs fit jaillir, des grandes idées du socratisme, une philosophie intégrale. Nous avons nommé Platon, et surtout Aristote.

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