‹ Histoire de la philosophie médiévale (volume 2)Chapitre 26 sur 149 · I. — LA DIALECTIQUE · texte numérisé non relu

I. — LA DIALECTIQUE

53. Notion et existence des Idées. — La dialectique — le mot est de Platon — est la science de la réalité objective ^) de l'Idée (c'-doç, lôka),

1) Rigoureusement, Platon n'a pas un système de logique, c'est-à-dire un code des lois de l'esprit humain. La logique, comme science, est une conquête d'Aristote. Cependant on trouve chez Platon des notions de logique. Il a notamment traité ex professa la méthode dialectique, avec son double processus, l'induction et la déduction (oruvaycoj^y], ^tatp/îa-t;). Par la méthode dialectique, l'homme apprend à se dégager des choses extérieures, pour se hausser à la contemplation de l'Idée. Platon s'attache de préférence à la déduction. Son induction est le développement de l'induction socratique: elle aboutit à la définition. Toutefois l'induction platonicienne porte à faux, car le contact des choses sensibles ne peut nous initier à l'Idée, puisque celle-ci n'y est point contenue. (59.) — 2) Si l'on tient compte des préoccupations principales dont s'inspirent les œuvres les plus importantes, on peut rapporter à la Physique, le Timée, le Phédon ; à l'Ethique, la lîépublique, les Lois, la Politique, le Philèbe, le Gorgias; à la Dialectique, le TJiéétète, le Sophiste et le Parménide.

Platon fonde l'existence des Idées sur une double base : un fait de conscience et un postulat ; l'un et l'autre lui sont fournis par Socrate.

Le fait de conscience est la présence en nous de représentations intellectuelles, dont l'objet est général, nécessaire, immuable. Le postulat est la sincérité de ces connaissances. A la première page de toute philosophie dogmatique est inscrite la thèse que toutes ou certaines de nos représentations doivent nous renseigner sur la réalité.

Où se trouve cette réalité ? Elle n'est point dans le monde sensible, où tout s'évanouit sans cesse dans l'instabilité du phénomène (influence d'Heraclite). L'objet du concept doit être l'universel, l'un, l'immuable (influence de Parménide et de Pythagore^, existant en dehors du monde sensible et au-dessus de lui.

Mettant à contribution tous ses prédécesseurs, Platon élabore une synthèse, dont le réalisme dogmatique le plus absolu constitue à la fois le caractère fondamental et le vice principiel : voulant sauvegarder à tout prix l'adéquation parfaite de la réalité extramentale et de la représentation mentale, il forge la réalité sur la représentation et transpose dans l'ordre objectif tous les caractères de nos conceptions subjectives.

54. Nature des Idées. — P Leur isolement objectif. Nous savons déjà que Vidée est une réalité suprasensible et extrasensible (/wptcrrà), absolument stable, existant par elle-même (ovTcoç 6v, abra. y^ff oLÙzà), Elle n'est donc point un produit subjectif de l'entendement humain, ni une opération de l'entendement divin. Cette dernière hypothèse, mise en avant par les néo-platoniciens, reprise d'enthousiasme au moyen âge par tous ceux qui voulaient voir dans la dialectique platonicienne un exemplarisme précurseur de celui de S. Augustin, est contraire aux déclarations les plus formelles du chef de l'Académie, comme Aristote déjà l'a remarqué.

2° Multiplicité et hiérarchie des idées. — Fidèle à son réalisme rigoureux, Platon fait correspondre une Idée-entité à chacune de nos représentations abstraites. Non seulement les espèces naturelles, mais encore les œuvres artificielles, non seulement les vraies substances, mais les propriétés, les rapports, les formes grammaticales — et, pour comble, les négations et le néant lui-même ont leurs idées respectives dans le monde suprasensible ^).

Le monde idéal étant le reflet du monde logique, les Idées sont hiérarchiquement ordonnées, à l'instar de nos représentations. Au faîte de l'échelle ascendante des essences, trône l'Idée du Bien.

55. L'Idée du Bien. — Platon s'arrête avec une indéniable complaisance à fixer l'Idée du Bien, l'essence archétype, « soleil du monde idéal r> ^j. Son rôle est prépondérant, car elle est :

a) Cause finale de l'univers. Le Philèhe dépeint l'Idée du Bien comme la finalité cosmique vers laquelle convergent le monde des phénomènes et le monde idéal.

b) Surtout cause formelle. Toutes les autres Idées, même ridée du vrai, du juste, du beau, empruntent à l'Idée du Bien leur intelligibilité et leur réalité même. Une pure relation (le bien) érigée en réalité, bien plus, érigée en réalité souveraine, et proclamée le principe constitutif de toute autre réalité, voilà le dernier mot de la métaphysique platonicienne ! Platon est décidément le représentant attitré d'un réalisme qui, logiquement poursuivi, le conduirait au seuil même du panthéisme, (v. p. 1. l'histoire de la philosophie médiévale.)

56. Dieu et ridée du Bien. — Puisqu'il n'est rien au-dessus de l'Idée du Bien, l'essence suzeraine, il faut, pour comprendre

1) Au rapport d'Aristote, Platon aurait supprimé plus tard les Idées des négations, des rapports et des œuvres artificielles. — ^) Voir surtout le 6me livre de la BépuUique.

réconomie du platonisme, la rapprocher de Dieu, — de ce Dieu personnel, démiurge intelligent, providence des dieux inférieurs et des hommes, ordonnateur du monde, tel que Platon le décrit dans le Timée, en revêtant sa pensée des magnificences de son inspiration poétique. Nous touchons ici à l'un des plus obscurs problèmes du platonisme.

11 faut renoncer à faire de Tîdée du Bien la subordonnée de Dieu (système de Trendelenburg), ou de Dieu le subordonné de ridée du Bien (système de Orges), sous peine de renverser la suprématie de l'un et de l'autre. Admettre l'unité de Dieu et de l'Idée du Bien en les identifiant (système de Zeller), c'est proclamer l'identité de la plus impersonnelle des relations et de la plus haute incarnation de la personnalité, et doter ainsi un même être d'attributs contradictoires. Il nous semble préférable de maintenir la coexistence de l'Idée du Bien et de Dieu (système de Hermann), la dyarchie de deux souverains indépendants, soustraits l'un et l'autre aux lois de la production ^). Ce dualisme serait plus acceptable peut-être, si on précisait le rôle respectif de l'Idée du Bien et de Dieu. Tandis que l'Idée du Bien est la cause finale et formelle des êtres, Dieu apparaît .avant tout comme l'ordonnateur du monde sensible ; il est la cause à' application (c'est-à-dire cause efficiente subordonnée) de l'Idée au phénomène. Souverains l'un et l'autre dans des domaines différents, on peut les appeler à des titres divers principe des choses. Ce n'est pas le seul exemple de dualisme que nous offre le platonisme.

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